II. — Ses haines
En somme, ce seraient toujours les puissances du jour qui exciteraient la colère de cet Alceste. Aussi bien avons-nous vu, pendant toute sa carrière, ses rancunes dirigées contre l'autorité quelque forme qu'elle empruntât : pouvoir civil ou despotisme militaire. On sait qu'il ne faut pas toucher à Courier : il regimbe et il mord dès qu'on tente de tirer sur la bride. Comment s'étonner dès lors qu'il ait voué successivement une haine mortelle à la tyrannie de « l'usurpateur » et au gouvernement soi-disant libéral des Bourbons ?
A toutes les époques de sa vie agitée, mêlée à des événements si variés, ce qui domine, certes, c'est la haine de l'autorité. Il l'a poussée aux dernières limites : elle a été chez lui une passion primordiale et foncière. C'est elle qui lui fait écrire tout uniment, et sans viser à l'effet, cette phrase dont s'épouvantent non seulement les critiques du parti conservateur mais tous les hommes d'ordre : « Le plus bel acte dont l'homme soit capable est de résister au pouvoir. »
Cette passion l'agitant sans cesse a été l'aiguillon de son génie, à partir du jour où elle lui fit quitter la littérature pure, qu'il chérissait, pour la politique, dont il avait horreur. Stimulé sans cesse par cette Furie
qu'il portait dans son sein, il put se jeter à l'improviste dans la mêlée des partis, et, loin d'y montrer la gaucherie d'un rêveur égaré parmi des combattants, y révéler d'emblée des qualités de premier ordre.
C'est alors qu'il affirme avec éclat son esprit individualiste. A la société brutale, à l'Etat tyran, il oppose l'individu, seul digne de sollicitude à ses j^eux. Antiétatiste farouche, il n'admet comme gouvernement que celui qui gouvernera le moins possible. « Savez-vous un pays où il n'y eût ni gendarmes, ni rats de cave, ni maire, ni procureur du roi, ni zèle, ni appointements, ni généraux, ni commandants? Si vous savez un tel pays sur la mappemonde, montrez-le-moi et me procurez un passeport. » A défaut de ce pays idéal, qui n'existe pas, Courier a beaucoup de sympathie pour les institutions démocratiques de l'Amérique. La patrie de Franklin lui paraît répondre à son rêve d'un gouvernement simple, économique, sans grands officiers. Car, pour lui, la splendeur du trône est un cauchemaret les dépenses qu'elle entraine font le tourment de sa vie. L'impôt, voilà, en dernière analj'^se, ce qu'exècre avant tout ce fils de bourgeois avares, resté ladre en dépit de ses voyages, de ses goûts littéraires et de son amour de la gloire. L'impôt n'est qu'une dîme prélevée par des fainéants galonnés ou chamarrés d'or sur ceux qui travaillent et qui produisent. Et n'allez point parler à cet étrange monarchiste de la légitimité de ce prélèvement : les droits du roi n'ont aucune signification à ses yeux, car il ne reconnaît au roi que des devoirs à l'égard de la nation.
Ainsi l'origine divine du principe d'autorité est répudiée et bafouée par Courier comme par le pire des jacobins. La monarchie des Bourbons n'a de raison d'exister que pour servir les intérêts et défendre les droits des individus ; et toute la conception politique de
notre réaliste tient dans cette formule : « La nation ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paie, et qui doit nous mener non où il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et par le chemin qui nous convient. »
Ce langage effraie les critiques du xix^ siècle : Vitu le déclare criminel et impie ; Sainte-Beuve lui-même juge que c'est parler peu sensément Mettons-nous résolument au-dessus des timidités, parfois puériles, de l'esprit conservateur. La définition de l'Etat, donnée par Courier, ne semble-t-elle pasjuste et naturelle ? N'exprime-t-elle pas le rêve, de mieux en mieux réalisé, des nations modernes enfin émancipées ? Le caprice des gouvernants n'est-il pas obligé, presque partout, de s'incliner devant la volonté des peuples ? Le temps et les révolutions ont donné gain de cause à notre pamphlétaire qui a su devancer l'avenir, au moins sur ce point. En soutenant qu'un bon gouvernement n'est qu'un cocher à qui tout citoyen éclairé, à qui la masse des citoyens, a le droit de dire : mène-moi là. il a fait la théorie du régime républicain. Il est donc juste que la démocratie le regarde comme un ancêtre, même si c'est son caractère grincheux qui l'a amené à de telles affirmations.
Mais nous allons nous heurter à la contradiction la plus sotte de cet esprit capricieux, indiscipliné. Le même homme, qui tient ce langage si nettement démocratique, nous déclare, d'autre part, qu'il ne fut jamais républicain ; il rêve, on le sait, d'une monarchie où la Charte ne serait plus un leurre. Il croit avoir trouvé le souverain constitutionnel par excellence dans la personne du duc d'Orléans. Donc il appelle de ses voeux ce régime bâtard que fut le gouvernement de Juillet et il n'a pas d'autre idéal politique.
Ainsi Courier n'est pas républicain, parce que la dictature de Robespierre lui a laissé d'horribles souvenirs,
parce que son père, riche bourgeois, a vécu dans des transes pendant les heures sombres de la Terreur. Il n'est pas républicain, parce que, gros propriétaire lui-même, il paie treize cents francs d'impôts. Mais alors, que devient son amour du peuple et des paysans, dont il veut être? Et n'allez pas, pour l'excuser, faire valoir que, sous la Restauration, l'on ne songeait guère à la république. Sans doute, la tradition jacobine était rompue. Mais, parmi les amis de Courier, il y en avait beaucoup qui, sans croire la république immédiatement possible, la considéraient comme la forme gouvernementale de l'avenir. Or ceux qui pensaient ainsi ne paraissaient ni plus décidés ni plus violents contre le régime des Bourbons que Courier lui-même. Use montre donc timoré et illogique. Cette inconséquence baroque fait éclatera tous les yeux la faiblesse du caractère de Paul-Louis, qui ne veut pas être républicain alors qu'il l'est très assurément. De tels caprices doivent contrister ses véritables amis en les obligeant à convenir, avec Sainte-Beuve, que leur héros « n'était pas un esprit très étendu, ni très complet dans ses points de vue ».
Dans d'autres rancunes qu'il affiche, nous trouverons également la preuve du caprice et du parti pris. Cette haine si furieuse pour la noblesse a son origine dans de petits froissements d'amour-propre, qui peu à peu se sont exacerbés. Tout jeune, il a souffert du voisinage des grands fiefs ^ ; officier indépendant, il a été humilié par les dignitaires de la noblesse impériale ; pamphlétaire de l'opposition, il s'est vu mettre à l'index par les hobereaux de Touraine.
Quant aux passions anticléricales, elles n'apparaissent même pas chez le premier Courier : c'est la
1. Rappelons-nous ses fâcheux démêlés avec un garde-chasse du duc de Luynes qui avait couGsqué son fusil. (La Jeunesse de P. L. Courier, p. 38.)
Restauration seule qui les a créées et développées, en donnant au clergé une puissance, une autorité, une hauteur de verbe qui ne pouvaient que le faire haïr de tous ceux qui admettentle prêtre comme minisire d'une religion de paix, mais ne sauraient tolérer de le voir mêlé aux luttes du forum. Thureau-Dangin note sans cesse que les folies des royalistes exaltés n'ont servi que les intérêts et les idées du parti libéral ; mais c'est surtout l'Eglise qu'ils ont discréditée. C'est à leurs amis du clergé qu'ils ont jeté le plus sottement le pavé de l'ours. Par l'effet de leurs provocations, des indifférents comme Courier deviennent des ennemis. Il avait, certes, peu de zèle pour la religion; mais, à partir de 1820, son scepticisme cédera la place à un anticléricalisme militant.
Quant à ses convictions intimes, ce sont celles du xvui^ siècle, dont il incarne l'esprit. Disciple de Voltaire, il croit à la décadence du christianisme, et pense que le progrès y substituera un jour le culte — non de la déesse Raison — mais de la raison tout simplement. « En matière de religion, le peuple fait loi ; le peuple de tout temps a converti les rois. Il les a faits chrétiens de païens qu'ils étaient ; il les fera raisonnables, s'il le devient lui-même * ».