‹ Paul-Louis Courier et la restaurationChapitre 43 sur 52 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

I. — Sa popularité posthume. — Les jugements de A. Carrel, Stendhal, Vitu, Sainte-Beuve, Sarcey. — Injustice du parti républicain pour un ancêtre.

II. — Ses haines. — Lautoi-ité, le gouvernement, la noblesse, les prêtres.

III. — Ses afifections. — L'Orléanisme. — Les paysans, les ouvriers. — Illusions de Courier.

IV. — Ce que Ion doit aimer en lui : son courage de polémiste ; sa foi au progrès.

Courier est mort trop tôt pour pouvoir jouir de sa popularité : elle alla grandissant sans cesse depuis le drame du 10 avril 1825 jusqu'à la révolution de 1848.

Carrel nous atteste que, pendant les dernières luttes de la Restauration, après la chute de Martignac, les amis du vigneron sentirent cruellement sa perte. Il leur semblait que le pouvoir qui retombait aux folies de l'ancien régime, et bravait honteusement la nation, <( eût tremblé à l'idée de rencontrer la petite feuille du pamphlétaire ».

Mais c'est après la chute de Charles X que l'absence de Courier causa les plus vifs regrets. Ce régime nouveau, le « vigneron » ne lavait-il pas appelé de ses vœux ? Ceux de ses amis qui passaient à l'orléanisme revendiquèrent pour le nouveau gouvernement l'honneur d'avoir été voulu et annoncé par l'écrivain qui avait porté des coups si terribles au despotisme de la branche aînée. Exploitant sa popularité, un certain Tilliard découpa quelques pages de la P^ Réponse aux

anonymes et du Simple discours et en fit une brochure sous ce titre : Opinion de P.-L. Courier dit le Vigneron sur le duc d'Orléans. Imprimerie de H. Tilliard, 1834, in-8°, 4 pages. Ainsi notre pauvre ami était réduit à faire une propagande posthume pour un prince qu'il aurait certainement renié s'il l'eût vu sur le trône.

Mais les orléanistes ne furent pas seuls à l'exploiter. Ceux que ne contentait point le régime nouveau trouvèrent dans ses œuvres plus d'une pièce dont la hardiesse pouvait inquiéter le gouvernement. Toute la question était de braquer sur Louis-Philippe des armes qui avaient été destinées à Louis XYIIL C'est ainsi qu'on exhuma de cet arsenal la Pièce diplomatique, la plus violente satire d'un régime soi-disant constitutionnel. Un certain Demay l'adapta aux besoins de l'opposition de Tannée 1834, en lui imposant ce nouveau titre : la Monarchie selon la Charte.

Mais ce même agitateur n'avait pas attendu si longtemps pour exploiter Courier au profit des passions anticléricales, dont la révolution de 1830 marqua le déchaînement. La caricature et la chanson s'efforçaient, plus qu'elles ne firent jamais, de rendre le clergé odieux et ridicule. On insultait les missionnaires, onchansonnait les « nonnes » et les « hommes noirs, fils de Loyola ». Courier, du fond de sa tombe, ne pouvait manquer de faire sa partie dans ce concert, nous voulons dire dans ce charivari. C est pourquoi, dès 1830, la 2^ Réponse aux anonymes fut publiée sous ce titre évocateur :

Minorât, par P.-L. Courier,

Paris, Imp. de David.

Puis elle reçut, par les soins de Demay, cette étiquette encore plus suggestive :

Prêtres, mariez-vous I

Dijon, Gaulard (s. date)

(au profit des détenus politiques).

Il est affligeant de constater que ce sont les attaques de Courier contre les prêtres qui ont le plus contribué à sa popularité posthume. Son Mingrat a plus fait pour sa réputation non seulement que Daphnis et Chloé, que les travaux de l'érudit et les lettres de l'artiste, mais que son Chambord, l'œuvre la plus puissante que lui aient dictée la haine et la colère. Son anticléricalisme tardif étant venu flatter la passion régnante, celle que la Restauration mit à la mode, on ne voulut plus se représenter ce fin lettré que comme un ennemi des prêtres ; c'est sur cette attitude de combat contre la soutane « que s'est composée son image pour la postérité ' ».

La révolution de 1830 l'avait mis au pinacle, celle de 1848 lui valut encore un regain de vogue. Ainsi pour être descendu dans la mêlée, au soir d'une vie tout embellie de labeurs silencieux et d'œuvres exquises, pour avoir crié, avec la passion imprudente de l'homme de lettres, ses rancunes politiques, cet humaniste était voué, après sa mort, à une destinée singulière qui l'eût épouvanté : à chaque révolution, ses grossiers admirateurs exhumaient son cadavre et le portaient triomphalement sur les barricades.

Nous le voyons, en 1848, signer des brochures, proclamer la souveraineté du peuple, acclamer le Réveil de la République ; on met encore sous son nom le Peuple Roi, la Polonaise, paroles de L. Courier ; Première lettre

1. Voir l'ingénieuse et pénétrante étude de R. Schwab, dans le Mercure de France, du l*^"" décembre 1909.

de P.-L.à l'Assemblée nationale. En d'autres termes, son nom est devenu un pseudonyme à l'usage de ceux qui veulent pousser la société et le gouvernement dans des voies toujours plus avancées.

A part son rêve orléaniste, qui fut court, il s'était bien gardé de toute affirmation politique, uniquement occupé à combattre le régime des Bourbons", mais, après sa mort, voilà qu'on donnait malgré lui un caractère dogmatique aux écrits du plus sceptique des pamphlétaires.

Et pourtant Courier s'était toujours montré si indépendant que, bien que partageant les passions des libéraux, il n'avait jamais voulu faire cause commune avec eux. Surtout il n'acceptait aucune discipline, ce qui lui vaut ce blâme de Magnin : '< Par l'inconsistance de ses principes, il fut un parfait représentant de cette génération qui se crut républicaine et qui, au fond, n'eut qu'une fièvre de liberté généreuse et passagère. »

Aussi bien faut-il voir en Courier non un homme de parti, mais une personnalité attachante, un écrivain brillant et exquis que le gouvernement passionné et parfois provocateur des Bourbons a entraîné dans le torrent de la politique. Il a ébloui ses contemporains : témoin les jugements que portent sur lui les meilleurs esprits de l'époque.

C'est ici le lieu de rappeler l'admiration que le « vigneron » inspire à Claude Tillier, qui fait de ses pamphlets son livre de chevet. Rien ne peut mieux faire goûter Paul-Louis que la lecture des nombreux écrits de polémique que Tillier a intitulés pamphlets. Eh oui! l'auteur de Mon oncle Benjamin a d'un pamphlétaire la conviction, l'ardeur; il ne lui manque que le génie, la flamme et le style.

Avec Courier il a quelques rapports extérieurs : soldat comme lui, avant de se faire pamphlétaire, c'est

comme un Paul-Louis placé plus bas dans l'échelle sociale. Ce fils d'un serrurier de Clamecy déclare à la bourgeoisie de Louis-Philippe la même guerre que l'autre avait soutenue contre la noblesse rentrée de l'émigration. C'est toujours la lutte contre la classe régnante.

Au point de vue du style, il est tout à fait inférieur. De la langue et du tour de Courier, il n'a rien su s'approprier. Ses pamphlets sont écrits avec sagesse, froideur et monotonie. Il goûte la nature. Il a un certain sens poétique, mais qui paraît s'inspirer de Millevoye plutôt que de Lamartine. Sa langue abonde en (c clichés » usés : une tombe honorée, l'éternel printemps, les vents orageux, tout cela dit métaphoriquement. En somme, rien d'assez personnel, rien surtout de vraiment distingué dans ce style, où tout rappelle la manière soignée, mais commune d'un maître d'école. Par ces qualités et ces défauts, il a mérité sa destinée, qui fut d'être plus connu et goûté par les Allemands que par les Français.

De son vivant même, il a bien pu être le journaliste populaire de sa sous-préfecture. Il ne pouvait prétendre à devenir le pamphlétaire admiré de toute la France, ce que fut Paul-Louis sans effort, et sans contestation possible.

Voyons comme est jugé Courier par son premier biographe, cet Armand Carrel, que les petits-fils du pamphlétaire regardent bien à tort comme un ennemi envieux : « Si l'affranchissement complet du joug des conventions d'une époque, écrit-il, peut être regardé comme le principal caractère du talent, Paul-Louis a été l'écrivain le plus distingué de ce temps. » Ailleurs, il juge ainsi ses débuts : « Les premières pages qu'il livre au public révèlent un écrivain tel que la France n'en avait pas eu depuis Pascal et La Fontaine. »

Stendhal de son côté professe pour lui une admiration sans bornes, qu'il l'envisage comme helléniste ou comme prosateur Français : «Tous nos savants, dit-il, sont frivoles et ne songent qu'à faire leur cour et à aller à la messe; bien peu travaillent en conscience. Le public distingue MM. Arago, Boissonnade, Courier ^..

« Rien de nouveau en littérature. Je vous conseille la traduction d'Hérodote par M. Courier, l'homme vivant qui a le plus de rapports avec Voltaire. »

« Je conseille à tous les Anglais qui aiment l'esprit français, 1 esprit à la Voltaire, de rechercher curieusement les moindres opuscules de MM. Courier et Lemontey. Ces deux écrivains méprisent l'intrigue et le piiff. Aussi les journaux parlent rarement de leurs productions... ; ils s'avancent lentement, il est vrai, mais avec des pas assurés, vers la gloire littéraire. »

Enfin une lettre du 21 avril 1825 à M. Stritch, de Londres, est consacrée entièrement à Courier et à sa traduction d'Hérodote. On y relève ces jugements :

« C'est le style d'Hérodote que l'on retrouve surtout dans la traduction deM.P.-L. Courier, vigneron, ancien canonnier à cheval, récemment sorti de Sainte-Pélagie. Tels sont, en effet, les titres et particularités d'un des meilleurs écrivains que la France puisse opposer aux savants étrangers. M. Courier est peut-être l'écrivain vivant qui connaît le mieux sa langue, toutes ses finesses et toutes ses délicatesses... M. Courier, comme capitaine d'artillerie à cheval, a fait les campagnes d'Egypte - et d'Italie ; mais comme il était libéral dès celte époque, et dix ans avant que cela fût de mode en France, il fut pourchassé par le gouvernement d'alors ; maintenant il

1. Correspondance de Stendhal, éJit. Paupe et Chéramy, Lettres des 11 nov. 1822, 4 déc. 1822, 24 déc. 1824.

2. Singulière méprise de la part d'un admirateur et d'un ami de Courier.

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vient de passer deux mois à Sainte-Pélagie. C'est que M. Courier est peut-être l'homme de France qui, depuis . Voltaire, a écrit le pamphlet avec le plus de piquant, de malignité et surtout avec une verve de plaisanterie qui ne permet jamais à son lecteur de ne pas pouffer de rire aux dépens du pauvre diable qu'il a entrepris de ridiculiser. »

Relevons aussi cette observation qui associe Courier à Béranger :

« Songez combien un académicien qui a fait peu ou rien, comme MM. Raoul Rochette ou Brifaut, doit sentir de rancune intérieure pour un homme comme Courier ou Béranger, qui n'a pour soi que la voix publique. »

Tous ces jugements attestent l'admiration la plus sincère ; et ils ne sont pas isolés. Sous la Restauration, il est de mode d'être libéral, et tout ce qui est à la mode admire Courier ; ce sauvage, cet indépendant, excite la curiosité sj^mpalhique des salons. « Les feuilles publiques l'appellent le Rabelais de la politique, le Montaigne du siècle, l'émule heureux de Pascal. » Ainsi le public frappé de l'éclat et de la vigueur de son style, qui tranche sur la banalité de tout ce qui s'écrivait depuis la mort de Voltaire ^ le public le compare aux plus grands génies qui aient honoré la langue française : dans tous les milieux où l'on cause, on répète, après M. Etienne, que le Simple discours est ce qu'on a fait de mieux depuis la Révolution. Même ceux qui le haïssent, sont obligés d'attestercette gloire et cette popularité du vigneron de la Chavonnière ; c'est ainsi que Vitu, censeur atrabilaire de ses idées et de sa politique, écrit en gémissant ; « Béranger fut notre Virgile ; Paul- Louis Courier notre Bossuet. »

1. N'hésitons pas à déclarer ici qu'au point de vue de l'art d'écrire, les Pamphlets de Courier sont supérieurs à tout ce qu'avait publié Chateaubriand jusqu'en 1825.

Cet étrange rapprochement nous rappelle que l'opinion, sous Charles X et sous Louis-Philippe, n'hésitait pas à faire marcher de pair avec les grands classiques le pamphlétaire, qui avait su rappeler l'ironie française proscrite par le despotisme ombrageux de l'Empire.

Quelques années plus tard, en 1852, Sainte-Beuve en lui consacrant deux articles des Lundis, essaie de le mettre à la juste place qui lui convient. Mais, s'il se montre équitable pour le premier Courier, l'auteur des Lettres écrites de France et d'Italie, il nous apparaît comme trop sévère pour l'auteur des Pamphlets. Il est visible qu'il goûte peu ce stj^le trop savant et trop travaillé. Comme tous ceux qui ont entassé volumes sur volumes, il est incapable d'apprécier avec sympathie ces écrivains sobres et difficiles pour eux-mêmes, si rigoureux, si timides sur le chapitre du stj'le. Ajoulerai-je que Sainte-Beuve est trop ami de l'ordre, de la discipline sociale, pour pardonner complètement les audaces du pamphlétaire ? Réfugié sous les ailes de l'aigle impériale, il voyait avec déplaisir les téméraires qui dénigrent l'autorité établie. Sa peur des révolutions le rendait étroit et injuste. On sait quelle horreur lui inspirait Veuillot : Quoique autrement correct, et pur et attique, Courier appartient à cette race de mécontents auxquels, à l'époque du coup d'Etat, les gens « tranquilles », les gens « posés », contestaient jusqu'au droit d'exister.

Grâce à Dieu, nous sommes aujourd'hui moins timorés: aucune audace d ordre littéraire ne saurait plus nous effrayer. L'usage de la liberté de tout écrire nous a singulièrement mûris. L'injustice de Sainte-Beuve est surtout choquante lorsqu'il refuse de croire à la sincérité de Courier. Le vigneron de la Chavonnière use d'artifices littéraires lorsqu'il se déguise ainsi en paysan ; mais où voit-on que ses convictions sociales et politiques

manquent de franchise ? C'est fausser son portrait que de faire de lui un personnage double, grimé, jouant un rôle, flattant le peuple sans conviction. Pourquoi ne pas admettre qu'un fin lettré puisse chérir la démocratie ? Il faut donc avouer qu'on sent chez Sainte-Beuve cette partialité qui l'anima trop souvent contre des contemporains illustres, surtout contre ceux dont la popularité put l'offusquer.

Plus juste que Sainte-Beuve, plus blasé aussi, Francisque Sarcey ne s'effraie point des boutades cyniques de Courier : bien mieux, il admire comme il faut ces « chefs-d'œuvre de bien dire » que sont ses Lettres : mais il goûte moins ses grandes compositions « qui ont établi sa réputation aux yeux des contemporains ». C'est que pour lui cette langue trop apprêtée convient mal aux polémiques. Pour batailler dans la presse, comme le fit Sarcey lui-même avant de s'être réfugié dans la critique dramatique, pour livrer chaque jour des escarmouches, il faut avoir la réplique prompte, le style facile, fùt-il d'ailleurs terne et quelconque. Il ne faut pas, comme Paul-Louis, s'enfermer des semaines pour tourner ses phrases, enjoliver ses périodes.

C'est pourquoi le feuilletoniste du Temps avoue qu'il lui est impossible de relire les pamphlets de Courier « sans être tout ensemble agacé et ravi ». « La qualité de sa langue, déclare-t-il, est incomparable ; mais ce n'est point une de ces bonnes et solides étoffes dontonaplein la main, c'est du pointillé, très joli à l'œil, sans ampleur ni résistance. »

Dans ce jugement sévère, il entre une part de vérité ; oui, le style des pamphlets manque trop de spontanéité, les procédés décomposition et les artifices de la langue se laissent entrevoir, parce que l'auteur est réduit à les reproduire trop souvent. Il les puise dans ses lectures plutôt que dans son propre fonds, et voilà pourquoi l'on

a parfois l'impression que sa provision aurait besoin d'être renouvelée.

Ajoutons enfin qu'on entrevoit chez Courier une préférence marquée pour le style considéré en lui-même, « indépendamment des choses qu'il est chargé de traduire ». Ce culte trop exclusif de la forme achève de lui aliéner les sympathies de Sarcey et des contemporains, tous singulièrement épris des idées, mais tous bien peu sensibles à la qualité d'un style. Il est à noter qu'à mesure qu'on a perdu chez nous le goût de la beauté classique, on s'est éloigné davantage de Courier et des écrivains qui, comme lui, valaient surtout par 1 art d'écrire. On a vu grandir, au contraire, des auteurs comme Stendhal et Balzac, dont l'écueil est le style.

Pour Courier, l'injustice a été poussée si loin, que depuis les articles fort courts de Sainte-Beuve et la notice de Sarcey, la critique s'est désintéressée de lui ; chose inouïe et révoltante, la grande Histoire delà littérature française, publiée sous la direction de Petit de Julleville, ne lui consacre en propre aucun chapitre. Pour ne pas l'omettre tout à fait, on l'y range tant bien que mal parmi les écrivains politiques et on lui fait une petite place entre Constant et Béranger, qui doivent rougir de ce déni de justice. Il se trouve, en définitive, dans ce catalogue de nos gloires littéraires, traité avec moins d'égards que Ballanche, son obscur contemporain, ou que de Bonald, son bilieux adversaire. Qu'estce que le public et les lettrés de la Restauration penseraient de cet injustifiable renversement des rangs ?

Dira-t-on que le sujet des pamphlets n'a plus d'actualité et ne passionne plus personne ? Mais quand cela serait vrai, est-ce parce que les idées que défendit Courier ont triomphé d'une manière trop complète qu'on n'éprouve plus le désir de relire ses œuvres ? Suflirait- 11 donc à un écrivain d'avoir gagné sa cause avec éclat

pour tomber aussitôt dans l'oubli? Mais plutôt Courier n'est-il pas victime de certaines rancunes ? Ne veut-on pas le punir d'avoir eu raison et d'avoir vu, peu à peu, toutes ses prédictions réalisées ? Car il est un fait qu'on ne saurait contester : c'est que nos trop fréquentes révolutions ont eu pour effet de faire passer dans le domaine des réalités les conceptions sociales chères à Courier. Tout ce qu'il a souhaité s'est accompli : le nom seul de république n'était pas dans ses vœux. Mais que lui importerait l'étiquette, pourvu qu'il eût le régime de liberté absolue et d'égalité bourgeoise qu il rêvait cinquante ans trop tôt.

Est-il besoin d'ajouter que si Courier pouvait revivre parmi nous, loin de se donner le rôle d'apologiste d'un gouvernement plus conforme à ses goûts que celui des Bourbons, il ferait, comme jadis, une guerre impitoyable aux abus dont nous souffrons. L'excès des dépenses publiques exciterait ses plus violentes colères. Il flétrirait comme un scandale horrible la faiblesse de nos hommes d'Etat, de nos députés, dotant leurs parents et leurs amis de grasses sinécures, installant leurs fils, leurs neveux dans les meilleures places de la république. Cette cour avide et vaine qu'il a tant abhorrée sous la monarchie, il croirait la voir reparaître, en découvrant autour de nos ministres tant d oflicieux, tant d'inutiles, tant d'attachés de cabinet paresseux et voraces. Enfin, nos mœurs électorales lui sembleraient avec raison la honte du régime et du pays.

Bref, quoique heureux de voir avancer le coche et de mesurer tout le chemin parcouru, il ne cesserait pourtant degourmander ceux qui le conduisent, soit qu'à son gré ils aillent trop vite, soit qu'ils ne ménagent point assez l'attelage : il reprendrait son rôle de mentor, voire de censeur, et promènerait dans les recoins de notre administration cette lanterne de Diogène qui ne fut pas

seulement pour lui une métaphore de prédilection. Ainsi, il ferait à nos hommes politiques la même guerre qu'aux ministres de Louis XVIII. Car, peu capable de se transformer, de se corriger, il serait de nos jours ce qu'il fut sous laPiestauration. N'a- t-il pas écrit : « Si Dieu m'a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir, et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsions qui me rendraient plus maussade. »

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