Au rédacteur du « Censeur », VII
christianisme a posés. Il aime cette race malicieuse et sensuelle, fille de Rabelais, le seul grand homme dont elle ait gardé le souvenir et le culte. Cette race positive et pressée de jouir place le paradis sur la terre; elle croit que le travail supplée à la prière. « Qui travaille, prie », écrit Courier, qui se reconnaît en elle. Il partage son idéal si mesquin : « travailler et devenir propriétaire, voilà toute sa morale* », car la propriété est la source de toutes les vertus que Ton peut désirer.
Certes, Paul-Louis connaît bien les paysans qu il a le premier introduits dans la littérature : il n'est pas dupe de leurs vices, de leur hypocrisie. Mais comme il lésa choisis pour les héros de ses pamphlets, il a voulu peindre surtout leurs qualités : leur sagesse, leur économie, leur amour du travail et du sol, passion qui les rend capables, en cas d'invasion, de déployer le patriotisme le plus belliqueux pour défendre leur patrimoine.
Pourtant, malgré l'optimisme du peintre, on entrevoit les défauts de ses modèles, qu'il a non pas cachés, mais atténués : ce sont la dureté, 1 avarice, la mauvaise foi. (Courier la loue quand c est l'Etat qu'il s'agit de frustrer: « Peu de gens aujourd'hui mettent dans un contrat le vrai prix de la vente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. ») L'amour de la terre peut avoir du bon, mais, dégénérant en passion, il fait négliger au paysan non seulement ses devoirs religieux, mais jusqu'à ses devoirs envers lui-même : « Pierre Moreau et sa femme sont morts âgés de vingtcinq ans. Trop de travail les a tués, ainsi que beaucoup d'autres. »
Courier connaît bien encore la sensualité grossière de ce paysan, lorsque d'aventure il est de fêt« ; et le traducteur de Daphnis et Chloéa. pu, sans dégoût, écrire
1. Desterues et Galland les Idées polUiqiies de P.-L. Courier.
ces lignes qui peignent si bien le rustre : « Nous, gens de travail, nous aimons mieux, après la danse, une omelette au lard, dans le cabaret prochain, que le murmure des eaux et l'émail des prairies . » Ainsi l'auteur des pamphlets n'est pas dupe; mais, de parti pris, il adopte le paysan pour l'opposer aux privilégiés, aux nobles.
Eh bien! avouons que ses héros sont peu intéressants et que Courier a été bien mal payé de sa faiblesse : ce sont ces mêmes paysans, qui devaient Tassassiner après avoir vécu de sa femme.
Voilà où la passion peut conduire un homme engagé dans la lutte des classes. Il ne voit plus des individus, mais des catégories, les unes sympathiques, les autres abhorrées, chargées de malédictions.
Il aurait dû pourtant juger plus sévèrement les mœurs du village, le moraliste austère et rigoriste qui, dans le Simple discours, flétrit en bloc toutes les familles nobles; son auteur de prédilection, La Fontaine, qui ne vivait pointaux champs, n'avait-il pas dénoncé la méchanceté hypocrite des paysans ?
0 gens durs, vous n ouvrez vos logis ni vos cœurs !
Mais cette dureté précisément, cet égoïsme qui caractérisent trop souvent le cultivateur, se retrouvent chez Courier lui-même : faut-il s'étonner, dès lors, qu'il ait chéri des gens dont il avait tous les travers ?
Voilà pourquoi il a peint avec amour une classe sociale que le prodigue et fastueux auteur de la Comédie humaine nous représente comme le fléau du xix'' siècle. Balzac ne hait rien tant que la rapacité, que l'esprit d'envahissement opiniâtre du paysan, qui se souvient toujours confusément de la Jacquerie et pour qui « la révolution de 1789 a été la revanche des vaincus ^ ».