‹ Paul-Louis TargetChapitre 1 sur 22 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Je ne prétends ici ni prononcer une plaidoirie, ni dresser un réquisitoire. Je ne veux pas non plus écrire une simple biographie. Mon but est d'expliquer l’œuvre d'un homme que la postérité a jugé peut-être hâtivement et dont l'histoire ne connaît guère que « la défection du groupe Target ». On a tranché son procès sur un seul fait, sans examiner en juge impartial et ses antécédents et toutes les raisons qui motivèrent son acte. Ce procès fictif fut celui d'un seul homme, il aurait dû être celui de toute une assemblée. Dans son crime, s'il en commit un, Target eut sept cents complices qui laissèrent reposer sur lui toute la responsabilité d'un acte commun. Il personnifie, en effet, toute l'Assemblée nationale de 1871. Il n'en fut certes pas l'âme. D’autres Thiers, Gambetta, de Broglie jouèrent ce rôle ; maïs il en est le symbole. Il ne fut pas l'entraîneur, l'animateur dé l'Assemblée. Homme de second plan, il y joua porutant un rôle décisif. Représentant très exactement la moyenne de cette Chambre, il eut l’à-propos de trouver et de présenter à certains moments psychologiques l'expression de ses tendances prépondérantes.

Si ses discours furent rares, ses votes furént capitaux. Ils décidèrent d'un grand nombre de délibérations importantes et lui permirent d'être en somme le Blücher des batailles parlementaires. Homme du juste milieu, chef d’un groupe du centre, faisant jouer, dans une assemblée où les partis se contrebalancaient presque exactement, les voix peu nombreuses de son groupe, il faisait pencher la balance en faveur de l’un ou de l’autre côté. Il renversa Thiers au 24 mai 1873

et vota ensuite la Constitution républicaine. Il semble qu'il y ait là quelque contradiction et c'est ainsi que ses contemporains en ont jugé.

Peut-être arriverons-nous, à la fin de cette étude, à considérer ces faits sous un autre jour ; quoi qu'il en soû, c’est là aussi l'œuvre de l'Assemblée. Si l’on doit en infliger quelque blâme à Target, elle en a sa part.

Les contemporains de Target n'ont pas été à même de le juger impartialement, étant trop aveuglés par les passions qui se déchaînent toujours après une grande guerre. Nous sommes sur ce point presque aussi mal placés qu'eux, car nous avons peine à comprendre aujourd'hui les événements qui se déroulèrent alors.

Nous voyons l'aboutissement de ce que furent en ce temps des expériencés. Nous jugeons dans le calme, dans la paix, et nous sommes portés à la sévérité.

Ce n’est pas dans cette atmosphère-là qu'il faut se placer. Nous devons vivre par la pensée au siècle dernier, nous sou-

venir de toute la gloire impériale, souffrir à nouveau de Sedan.

Il faut oublier tout ce qui est survenu depuis et se placer dans l'angoisse où vivaient les hommes de cette époque, angoisse beaucoup plus poignante que celle qui régna après la Grande Guerre où nous avions, malgré nos ruines, une grande victoire, un territoire libéré et agrandi. Il faut, tout au contraire, se rappeler la défaite, le pays envahi, l'ennemi à Paris, les hontes du traité de paix, l'amputation de l'Alsace et de la Lorraine. Il faut revoir flamber au loin la Cour des Comptes, entendre le canon de la Commune, respirer enfin cet air de bataille, de souffrance, d’énervement.

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On doûit aussi replacer les individus dans leur cadre et dans leur esprit : esprit tout imbu, chez lès députés, de la doctrine parlementaire, mais gêné par le nombre des prétendants.

Nous allons donc vivre maintenant auprès de Target. Nous nous efforcerons de dégager les traits de son caractère et de sa pensée. Ainsi nous comprendrons mieux son œuvre el nous pourrons mieux le juger.

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