CHAPITRE PREMIER
M. P.-L. Target naquit à Lisieux le 7 mars 1821. Les notices biographiques, rares d’ailleurs, ne sont guère précises sur son nom. Quoique certaines le nomment Paul-Léon, il s'appelait en réalité Paul-Louis.
Son père était Louis-Ange-Guy Target, né à Paris le & octobre 1792, mort le 1° novembre 1842 à la préfecture de Caen.
Avocat, Louis-Ange Target avait été le défenseur d’un des quatre sergents de La Rochelle. Il avait épousé Mlle Le Bret du Désert, dont il eut deux enfants : Paul-Louis et une fille Marie qui épousa, en 1853, Louis Buffet, le futur président de l’Assemblée nationale.
Très attaché à la famille d'Orléans, au moment de l’avènement de Louis-Philippe en 1830, il fut nommé préfet du Calvados. En 1831 il fut fait chevalier de la Légion d'honneur pour récompenser l’habileté avec laquelle il avait su contenir et réprimer sans effusion de sang les mouvements de chouannerie naissante dans le Calvados au début de la Monarchie de Juillet. Il devint commandeur trois ans avant sa mort, qui fut très précipitée, car il avait le cœur malade de par la douleur qu'il ressentit à l’annonce de l'accident de Neuilly du 13 juillet 1842, où l'héritier du Trône s'était tué.
Si Louis-Ange n’a pas laissé un souvenir très profond dans l'histoire, il n’en fut pas de même pour son père, le grandpère de Paul-Louis, Guy-Jean-Baptliste Target, né en 1733, mort en 1807. Celui-là fut le grand Target, plus célèbre que son petit-fils.
LSFIDRES
Il était l'avocat du cardinal de Rohan dans l'affaire du Collier, en 1789 ; il fut élu député aux Etats généraux et devint bientôt président de la Constituante. Ce fut lui qui, lors du procès de Louis XVI, fut désigné pour défendre le roi déchu ; malade, il dut se récuser et Malesherbes prit sa place (1). Il fit partie de cette pléiade d'hommes qui jouèrent pendant la Révolution un rôle très important, mais dont on ne comprit pas toujours l’action décisive, car nous sommes habitués à personnifier la Révolution en quelques noms particulièrement marquants.
Le jeune Paul-Louis Target grandit au château de Bourguignolles, près de Lisieux, élevé dans tous les principes qu'avaient légués cette longue lignée d'hommes honnêtes,
pieux, attachés aux traditions et à leur roi.
Il fit ses études classiques à Paris, au collège Stanislas. Lorsqu'elles furent achevées, il partit à Caen, où il fit son droit.
Sa thèse, qu'il présenta le 21 août 1843, lui assura le titre de licencié en droit et il partit s'installer à Paris comme avocat. Il n’y demeura guère longtemps et en octobre de la même année, il entra comme auditeur au Conseil d'Etat.
La haute juridiction ne possédait pas du tout alors le rôle qu'elle joue aujourd’hui de tribunal suprême administratif. Elle recrutait ses membres par cooptation et recherchait particulièrement les jeunes gens de bonne famille, intelligents et cultivés. Aucun concours n’en barrait alors l’entrée. Les relations de Target lui ouvrirent grandes les portes.
(1) Voir Un avocat du XVIII: siècle. Calman Lévy 18983. Discours de M. P. Boulloche à la conférence des Avocats. Journal de Target 1787.
Eloge de Target par Muraire.
or
Descendant d’une suite d'hommes qui avaient joué un rôle important dans la vie politique du pays et qui l'avaient, dès sa jeunesse, initié à quelques-uns de ses secrets ; attaché à la famille d'Orléans par des liens non seulement de respect, mais d'amitié, le jeune Paul-Louis tenta, dès 1847, de servir de plus près son roi et entra sur la scène politique.
Il y fit un début modeste. Le 15 juin 1847, il fut élu conseiller d'arrondissement, en remplacement de M. Périer, à Lisieux (2° section).
La note confidentielle du préfet au ministre l’appréciait ainsi brièvement (1) :
« Auditeur au Conseil d'Etat, revenu 10.000 francs par an, constitutionnel très sûr ».
Cette année de 1847 vit aussi un événement plus important pour lui. Il devint le gendre de M. Duvergier de Hauranne. Les témoins de son mariage étaient Guizot et Thiers.
La date de son mariage célébré à Paris au printemps de 1847 n'est pas très précise. Les registres de l’état civil ayant été détruits lors de l’incendie de l'Hôtel de ville en 1871.
Encouragé par son premier succès au conseil d’arrondissement, il se présenta en 1848 aux élections du conseil général.
Le 27 août lui apporta une nouvelle victoire avec 731 voix sur 904. La note de police porte :
« M. Target, gendre de M. Duvergier de Hauranne, auditeur au Conseil d'Etat. C’est un jeune homme fort instruit et qui ne sera nullement hostile à la République (2) ».
(1) Archives Nationales, F° C3 Calvados 14 et F°’ C3 Calvados 10. Nouvelle biographie normande, par M. N. OURSEL.
(2) Archives Nationales (mêmes références).
RE Per
Lui-même écrivit le 3 avril 1849 alors qu'il songeait déjà à poser sa candidature à l’Assemblée législative :
« Sila République n’est pas irréprochable, n’y aurait-il pas quelque injustice à rendre la forme républicaine responsable de toutes les fautes qui ont été commises. La République est aujourd’hui le gouvernement légal du pays. Nous devons la défendre et la maintenir. On n'aurait de raison de l’attaquer que le jour où elle deviendrait une transaction continuelle entre l’ordre et le désordre (1) ».
Sa ligne de conduite est désormais tracée et il la suivra fidèlement toute sa vie.
Il était orléaniste de cœur et de traditions, élevé dans le: respect profond et la fidélité au Roi, parmi des gens très liés. avec la famille d'Orléans.
Il était aussi gendre du théoricien de la Monarchie parlementaire. Tout le poussait donc à se consacrer au rétablissement de la branche cadette des Bourbons. Mais il n'avait pas pour la République cette haine irréductible que lui portaient un grand nombre de monarchistes d’alors. Pour lui, elle était un régime fort acceptable, à condition qu'elle: fût organisée pour donner à la France des garanties de sécurité. Il ne se butait point dans les idées que ses ancêtres lui avaient inculquées et acceptait le régime nouveau, s’il consentait à respecter ce que lui-même respectait, c’està-dire, la propriété, la famille, la religion, toute la vieille organisation sociale française. Fortuné, possédant un château au centre de la Normandie, refuge des vieilles traditions, il voulait qu'on ne touchât en rien à ce qui avait été la vie de ses parents et la sienne.
(1) Letire à ses concitoyens, 3 avril 1849.
= foie
Les d'Orléans étant la « meilleure des républiques », il désirait, si l'on devait instituer celle-ci, qu’elle fût semblable à une monarchie constitutionnelle. Aussi, lorsque par la suite, il devra renoncer à l'espoir de voir les d'Orléans régner encore en France, se résignera-t-il facilement à la solution de la République conservatrice.
Aujourd’hui il nous paraît impossible d'adopter cette attitude. La démocratie nous paraît trop nettement différenciée de la monarchie. A cette époque on glissait sans grand heurt d’un régime à l’autre. La Monarchie parlementaire et la République conservatrice ne se distinguaient l’une de l’autre que par la question de l’hérédité. Thiers lui-même donna l’exemple de ce glissement que bien d’autres imitèrent.
Target, lui, demeura toujours dans la même ligne de pensée conservatrice; il oscilla seulement entre un roi parlementaire et un président de la République possédant des pouvoirs étendus et les utilisant.
Son attitude fut prudente. Ses études lui avaient enseigné combien toutes ces dénominations assez conventionnelles de régime ne sont que problème d'’étiquette. Il pensait qu’un peuple peut être plus libre et heureux sous un bon roi que sous une démocratie tyrannique et estimait que le nom des. régimes importait peu et que seuls comptaient les hommes qui en assumaient la direction. Homme d'ordre, d'équilibre, recherchant avant tout la sécurité et la paix, il savait qu'on ne les trouve que dans les partis modérés. Aussi, ayant servi les d'Orléans en 1847, la République en 1848, s’assied-il au: centre droit en 1871 et votera-t-il l'amendement Wallon.
Mais opposé aux principes extrémistes, aussi ennemi de: la tyrannie que du socialisme, il donna le 2 décembre 1851
sa démission du conseil général et du Conseil d'Etat, pour ne pas servir l'Empire (1). |
Car cet homme qu'on a accusé de faiblesse, de défection à ses opinions eut alors le courage de refuser le serment de fidélité à l'Empire.
Il écrivit dans son journal à ce sujet :
« Si j'ai refusé le serment comme auditeur au Conseil d'Etat et membre du conseil général du Calvados à l’auteur du coup d'Etat de 1851, cela a été non seulement à raison de son origine violente, mais parce que je prévoyais les aventures où nous entraînerait la politique des nationalités déjà en germe dans les proclamations de Strasbourg et de Boulogne..., qu’elle servirait à constituer de formidables puissances militaires et qu'un conflit inévitable ramènerait pour la troisième fois en un siècle l’armée allemande sur notre malheureuse France (2).
Ces phrases écrites en 1906 ne prouvent point que Target ait, dès 1852, prévu le désastre de Sedan, l'invasion et ses conséquences. Il faut croire bien plutôt que son refus venait d’une cause plus intime. L'origine violente du nouveau pouvoir a dû, bien au contraire, jouer dans sa décision un rôle capital.
L'Empire débutait par des désordres, par du sang, par des proscriptions. L'auteur du coup d'Etat était l'héritier d'un homme qui, pendant tout le temps où il avait régné sur la France, avait accumulé sur elle, après une période de gloire inouïe, des humiliations, des ruines, des deuils. Pendant onze ans, il l’avait fait vivre dans une fièvre qui convenait mal au
(1) Tous les documents ont disparu des archives natiohales, Les préfets ont tout brûlé alors. Les archives locales ne possèdent rien en plus.
(2) Journal inédit de Target, 1906. Archives du château de Bourguignolles.
tempérament conservateur de Target. Le nouveau maître semblait vouloir marcher sur les traces de l’autre.
Ses aventures précédentes ne faisaient point penser qu'il serait comme les d'Orléans un bon bourgeois honnête, préoccupé uniquement des intérêts de la France. Target redoutait le goût des conquêtes, l'aventure, l'insécurité.
L'arrivée de Louis-Napoléon au pouvoir retardait de façon indéfinie le retour possible du d'Orléans. La doctrine parlementaire dont Target était si fortement pénétré semblait disparaître pour un temps assez long. Tout, dans ce coup d'Etat était fait pour le dresser contre le nouveau régime.
Honnête, il ne voulut point imiter beaucoup de ses collègues qui prêtèrent un serment de pure forme, afin de garder leur place, conservant malgré tout, leur opinion.
Il manifesta la sienne hautement. Une pareille démonstration pouvait à l’époque présenter quelques dangers pour son auteur, et Target eut lieu de s’en apercevoir.
Pendant toute la période de l’Empire autoritaire, il dut revenir à Bourguignolles. Là il renonça à toute ambition politique et se consacra à l’agriculture. Il faut croire qu’il y réussit puisqu'il fut récompensé par une médaille du Mérite normand en 1863.
De sa retraite, il continua cependant à s'intéresser aux affaires publiques. Il collaborait à de nombreux journaux, en particulier au Journal de Paris et au Courrier du Dimanche. T1 fut alors un de ces nombreux opposants qui, dans l'ombre, sapaient le régime et contribuèrent fortement à son déclin. Son talent de polémiste le fit bientôt remarquer et il était en 1866, directeur politique du Courrier du Dimanche, lorsque Napoléon IIT, agacé par les attaques que cette feuille menait constamment contre lui, la fit supprimer en août.
Lorsque le régime commença à donner les premiers symptômes de la fin, Target crut le moment venu de jouer à nouveau un rôle au grand jour et, le 24 mai 1869, il se présenta comme candidat d'opposition au Corps législatif. Il n’était pas encore temps et il fut battu avec un nombre infime de voix contre 13.315 à M. de Colbert-Chabannais. Le comte de Paris, de sa retraite, lui envoya une lettre très affectueuse pour le consoler de son échec. Une compensation lui était d’ailleurs réservée : en 1870, il fut élu membre de la commission de décentralisation présidée par Odilon Barrot.
Survint la guerre, puis, le 4 septembre 1871, l'ennemi envahit le territoire et partout on se prépara à se défendre et à l’arrêter.
Target fut alors nommé chef de bataillon, pui lieutenantcolonel de la Garde nationale de Lisieux. Les documents sont très rares sur son rôle militaire et ne mentionnent aucun fait d'armes. Il n’eut point, en effet, à prouver sa valeur, car, lorsque survint l'armistice de 1871, les Prussiens n'avaient pas encore avancé jusqu’au Calvados.
Il faut croire cependant que ses compatriotes avaient apprécié, el ses services, et son caractère, et sa conduite pendant l'Empire, car le 8 février 1871, il fut élu député à l’Assemblée nationale, le neuvième et dernier de la liste par 47.178 voix.
Ce jour-là, Target commença vraiment sa vie politique.
Elle fut courte, mais d’une importance capitale.