CHAPITRE VII
L'ambassade à la Haye
La masse des contemporains de Target ne s’attarda pas à rechercher les raisons profondes de son vote. Accusé de s'être vendu aux ennemis de Thiers, il fut jugé sommairement.
Dès le 28 mai 1873, la Gironde se demanda quel allait être le prix de sa défection (1) :
« Le moins qu’on puisse faire pour M. Target, c'est de lui donner une direction générale, la direction des postes par exemple, en tout cas quelque chose de sérieux et qui en vaille la peine, il l’a vraiment bien gagné ».
Le bruit lancé fut répété bientôt par de nombreux échos.
Le 29 mai, la Liberté annonça (2) :
« Il se confirme que M. Target serait nommé sous-secrétaire d'Etat au ministère des Finances ».
Il avait été, en effet, présenti par le duc Decazes pour accepter ce poste ; il lui écrivit le 31 mai 1873 (3) :
«J'ai mûrement réflechi cette nuit à la proposition que vous avez bien voulu me faire de m’associer au nouveau ministère comme sous-secrétaire d'Etat aux Finances. Je crois devoir vous prier de reporter votre choix sur un autre.
(1) Journal de Caen, jeudi 29 mai 1873.
(2) Moniteur du Calvados, 30 mai 1873.
(3) Letiré au duc Decazes (archives du château de Bourguignolles).
Il faut pour le poste de sous-secrétaire d'Etat des connaissances spéciales qui me font défaut ».
Le Moniteur °du ‘Calvados traduisit ainsi ce refus le 1° juin 1873 :
«M. Magne n’a point songé à la nomination de M. Target au poste de sous-secrélaire d'Etat aux Finances. On sait en effet que M. Magne se passe en général de tout secrétaire d'Etat ».
Le maréchal Mac-Mahon lui offrit alors la légation de Berne, puis celle de Bruxelles ; il ne crut pas devoir les accepter.
Le 24 juin, le duc de Broglie lui proposa le poste de ministre plénipotentiaire à La Haye.
Target écrivit à ce sujet à un ami :
«dJ’ai l'esprit profondément troublé par la proposition que m'a faite le duc de Broglie de me confier un poste diplomatique. Vous imaginez aisément que ce ne sera pas sans un réel serrement de cœur que je me déciderai à quitter la vie parlementaire, et n'est-ce pas en réalité l’abandonner, que de ne pas être chaque jour dans les couloirs de l’Assemblée, appréciant et discutant avec une indépendance absolue les incidents de la politique » (1).
Il hésita en effet à accepter de jouer ce rôle. Quoiqu’en aient dit ses contemporains, il ne l’a certainement pas désiré. Il tenait beaucoup plus à participer activement aux débats de l'Assemblée que de les voir se dérouler de loin.
Il semble d’ailleurs que la droite ait mis une insistance bizarre à lui proposer un poste. Après trois refus consécutifs, il est curieux qu’on ait encore tenu à lui faire accepter la
(1) Lettre à un ami du 25 juin 1873 (archives du château de Bourguignolles).
CRT
légation de La Haye. Faut-il voir là un désir de l’éloigner ? A-t-on, à ce moment, craint que, rallié à la République conservatrice, il ne gênât ie jeu des droites ? On ne sait. [Il semble beaucoup plus probable que sa famille ait joué un rôle important dans cette matière ; Mme Target, très femme du monde, désirait depuis longtemps un salon diplomatique et a certainement insisté pour que son mari obtienne ce poste d’ambassadeur. Target, de son côté, afin de ne point donner prise aux accusations, préféra refuser un tel honneur. Il finit cependant par accepter, poussé par ses amis, particulièrement le comte de Chandordy et surtout par Mme Target.
Il écrivit alors au duc de Broglie :
« Je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de la gracieuse insistance que vous avez mise hier à me faire accepter la légation de La Haye. Malgré ma répugnance à occuper un poste à l’étrangr, j'ai fini par penser que je n’avais pas le droit de refuser une proposition qui venait de vous » (1).
Le Journal de Caën fit paraître, le 26 juin, cette petite chanson que tout le Calvados fredonna et qui courut jusqu’à Paris (2) :