‹ Paul-Louis TargetChapitre 13 sur 22 · TRE · texte numérisé non relu

TRE

Cette lettre, très digne, fut commentée par tous les journaux et rétablit bien des gens dans une opinion plus favorable sur Target.

Le Moniteur du Calvados le soutint très fortement et le département fut divisé en deux camps représentés par trois journaux, d’une part le Lexovien et le Journal de Caen, adversaires de M. Target, d'autre part le Moniteur du Calvados qui le défendait.

Le Moniteur écrivit :

« S'il y a divorce avec M. Target, n'est-ce pas à l’illustre homme d'Etat que l’incompatibilité d'humeur doit être reprochée (1).

» La démarche de MM. Target, Delacour et autres républicains conservateurs, démarche sottement appréciée, perfidement exploitée, pouvait sauver le Gouvernement. Il suffisait d’un billet du Président, d’une parole de M. Dufaure. Pourquoi ce billet n'a-t-il pas été écrit ? Pourquoi cette parole n’a-telle pas été dite ?

» C’est que les courtisans de M. Thiers lui avaient promis qu'ils l’emporteraient de haute lutte. Si c'était à refaire, M. Thiers hésiterait-il à donner aux conservateurs les gages qui, pour le salut de la France, étaient demandés à son patriotisme ».

La Patrie écrivit le 6 juin (2) :

« M. Target, député du Calvados, qui fut un des appuis les plus fidèles du Gouvernement de M. Thiers vient de publier

une lettre dans laquelle il explique pourquoi, lui et ses amis, ont abandonné le pouvoir après l’avoir soutenu. Comme nous,

(1) Moniteur du Calvados, 3 juin 1873.

(2) Reproduit dans le Moniteur du Calvados du vendredi 6 juin

Me S

M. Target, n’a cessé de demander à M. Thiers des actes conservaleurs, une politique conservatrice, il n’a jamais réussi. Au dernier moment, la veille du vote décisif, il a encore adressé au Gouvernement un appel suprême ; il a demandé « que le nouveau ministère manifestât par un acte sa volonté de pratiquer une politique conservatrice, et cette condition a été refusée ».

» M. Target devrait ajouter qu’on a fait pis encore : non seulement on ne lui a pas donné les garanties réclamées, mais au moment du scrutin, il a vu M. Rance voter avec M. Périer, M. Barodet soutenir M. Thiers, M. Lockroy et M. Thurigny appuyer le Gouvernement avec tout le cortège des radicaux. En présence de cette manifestation et de cette solidarité, le doute n'était plus possible. Quiconque s’honore d’être conservateur ne pouvait plus être l’auxiliaire de cette coalition menaçante, M. Target et ses amis n'auraient pas été à leur place dans des rangs pareils.

» Loin d’avoir à se justifier de cette rupture, ils doivent être fiers et la revendiquer comme un honneur pour eux ».

Le 10 juin, Paris-Journal écrivit :

« Les journaux dévoués à l’ancien Président oublient un peu trop vite, que M. Thiers est un Président démissionnaire et non pas un Président déposé. Ils oublient que dans la séance du 24 mai les députés du centre gauche les plus rapprochés du centre droit et les députés du centre droit les plus rapprochés du centre gauche ont fait le possible et l'impossible pour mettre la personne de M. Thiers d’une part, l'institution républicaine de l’autre (si tant est que nous possédions la République), hors du débat.

» M. Thiers n’a pas été renversé du pouvoir Il s’est renversé lui-même. Il n’est aucun des incidents des six dernières semaines, la candidature et l'élection de M. Barodet à Paris,

la candidature et l’élection de M. Ranc à Lyon, linterpellation des 260, qu'il n’ait provoqué de gaieté de cœur. C’est lui-même qui a voulu prendre la parole le 24 mai ; c’est luimême qui a voulu prononcer un discours irréparable. C'est lui-même qui a voulu donner une démission que personne ne lui demandait ! et qu’il se rappelle aussi que c’est luimême qui a le plus applaudi à la démission étourdie de M. Grévy, cause efficiente, suprême, des événements du 24 mai (1) ».

Ces divers articles expliquent de façon claire les raisons profondes de la conduite de M. Target. À notre époque, elle paraît un peu déconcertante. Les intérêts conservateurs nous semblent moins respectables qu'ils ne l'étaient alors. Nous n'avons plus pour le système parlementaire l'attachement rituel que lui portaient les députés de l’Assemblée. Nous comprenons difficilement la terreur où ils étaient d’en voir les rouages faussés.

Nous avons aussi été habitués à voir les révolutionnaires les plus farouches s’adoucir lorsqu'ils parviennent au pouvoir et nous craignons moins qu'ils y accèdent. Mais il nous a fallu pour cela soixante années d’un régime dont les éléments se sont lentement transformés. Il ne faut pas oublier qu'en 1875, on tentait une expérience dont on ne pouvait connaître le résultat. Les mœurs parlementaires n'avaient pas encore acquis le caractère qu’elles ont de nos jours ; on craignait de partir dans l'inconnu vers quelque aventure.

Nous sourions aussi lorsqu'on nous présente M. Thiers comme un danger social. Ce petit bourgeois nerveux, un peu ridicule, ne nous semble pas bien terrible. Mais, replacé

(1) Reproduit dans le Moniteur du Calvados du mardi 10 juin

dans son cadre, il se présentait alors sous un tout autre jour, et l’on comprend fort bien que Target ait pris peur. Pouvant s'opposer à ce qui lui paraissait une catastrophe, il a voulu l'empêcher. Sa déclaration était parfaitement mesurée. Elle n’était pas dirigée contre Thiers et pouvait au contraire le sauver, s’il acceptait les conditions qui y étaient exposées.

Thiers n’a pas voulu abandonner ses nouveaux äàmis. Target, en s’élevant contre eux, a paru s’allier aux ennemis de Thiers contre la République. Ces ententes superficielles sont fréquentes dans les assemblées. Les habitudes parlementaires sont ennemies des nuances. On vote par Oui ou par Nou. Une similitude de vote cache cependant parfois de grandes divergences d'opinion.

Target, au 24 mai, ne trahit personne.

Il n’a point trahi ses électeurs puisqu'il avait été élu sous l'étiquette conservatrice et qu’il est resté fidèle à son mandat en défendant le conservatisme. Il n’a pas trahi M. Thiers, puisque celui-ci était en dehors du débat et que c’est volontairement qu’il s’y mis, ayant abandonné ses anciens partisans. Il n’a pas trahi ses convictions puisqu'il a accepté la République.

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