voix à M. Jean Colbert. Elu
Le 8 mars, le Lerovien écrivit : « Jean Colbert doit son succès aux amis de M. Target ; en donnant leurs voix au candidat bonapartiste, déclarant nettement, hautement, qu'il veut restaurer l’Empire, ils ont infligé à M. Target le blâme le plus significatif, d'avoir proposé à Bordeaux la loi de déchéance de l'Empire ».
Ce motif paraît un peu étonnant. On eût compris à la rigueur que les Normands reprochassent à Target son vote du 24 mai ; mais il semblait bien que son acte du 1° mars 1871 fût au-dessus de tout blâme. Il n'avait fait alors que suivre une ligne de conduite inaugurée le 2 décembre 1851. Au surplus, il avait été approuvé par la presque unanimité de l’Assemblée, moins les six voix bonapartistes.
11 écrivit lui-même revendiquant comme son œuvre la loi de déchéance et le vote de la Constitution (1) :
« Je ne suis pas mécontent, qu'on fasse de moi un martyr politique. On ne veut, paraît-il, se souvenir que du 24 mai et oublier le 1° mars et le 25 février. La place Saint-Georges n'est pas étrangère à tout cela ».
M. Thiers en effet avait la rancune tenace ; il continuait à inspirer de nombreux articles qui parurent contre Target et porte une lourde responsabilité dans la légende qu'on a créée sur la « Défection du groupe Target ».
(1) Journal de Target (archives du château de Bourguignolles).
Ne pouvant plus prendre part à la politique active, M. Target rejoignit à contre-cœur son poste à La Haye. Bientôt il en fut fatigué, et le 5 décembre 1877, revint en France. Il fit construire, près du pare de Bourguignolles, la ferme de la Farinière et se remit à soigner ses pommiers.
Le conflit entre le maréchal de Mac-Mahon et la Chambre, qu'il avait prévu, se produisit le 16 Mai 1877.
Le 16 Mai fut en quelque sorte la continuation du 24 Mai 1873. Le 24 Mai avait vu le début de la lutte entre la République conservatrice et la République radicale de Thiers. Le 16 Mai vit la même lutte, mais où les rôles étaient inversés. Ce jour-là, le champion de la République conservatrice était le Président lui-même : le maréchal de Mac-Mahon, qui veillait sur la constitution qui lui avait été confiée, avec tout le respect d’un soldat pour la consigne donnée.
Les progrès incessants de la gauche et surtout de l’extréme-gauche devenaient un danger sérieux pour la République, dans l'esprit qui avait présidé à son institution.
Mac-Mahon voulait que le régime gardât le caractère conservateur que Target, Wallon ou leurs collègues lui avaient donné.
Il désirait que le Président de la République fût puissant. Il voulait se servir des armes qui lui avaient été constitutionnellement données et en particulier de la dissolution. Or, les progrès des gauches commençaient à affaiblir ce pouvoir et Mac-Mahon comprit au 16 Mai que bientôt ces armes deviendraient inutiles dans ses mains et dans celles de ses successeurs. [Il voulut sauvegarder la République instituée le 25 Février.
Target, comme lui, vit alors :
« La République conservatrice s’effacer dans le lointain
et la République qui fait banqueroute et prend pour livrée la couleur du sang, s’apercevoir à l'horizon (1) ».
C’est alors que voyant s'écrouler l’œuvre qu’il avait construite, Target fit paraître de nombreuses brochures, courtes, mais incisives comme ses déclarations à la tribune, afin de protester contre ces altérations.
Il s'y élève violemment contre la République socialisante qui, chaque jour, gagne du terrain.
Ce fut, pour ses ennemis, un nouveau grief à élever contre lui. On lui reprocha d’avoir construit la République et de l’attaquer maintenant. [1 ne semble pas que, là encore, il ait varié. Il reste bien au contraire fidèle au programme qu'il avait exposé dans sa lettre du 7 février 1876 (2) et qui, en somme, résumait la politique de toute sa vie.
Ce n’est pas lui, c’est l'esprit de la République qu'il avait instituée, qui change alors de caractère.
Nul doute que si la République était demeurée conservatrice, Target l’eût défendue avec toute la loyauté qu'il promettait le 7 février 1876 d'apporter à cette tâche. Mais on va bientôt arriver à Panama, à l'affaire Dreyfus, à l'affaire Wilson. Target, comme Mac-Mahon, a vu la décomposition de son œuvre. Il a estimé que les partis de gauche ne feraient que progresser et détruire l'édifice qu’il avait établi, jusqu’à la catastrophe finale. Il a entrevu que la République deviendrait « une transaction continuelle entre l’ordre et le désordre ».
Partisan de la stabilité gouvernementale, de la tranquilité publique, de l’armée forte, il vit dans l'affaire Dreyfus, la ruine définitive de toutes ces légitimes aspirations.
(1) Journal de Target (archives du château de Bourguignolles). (2) Voir plus haut, pp. 97 et s. q.
Peu à peu aussi, au cœur de la religieuse Normandie, il sentit renaître ses croyances catholiques. Les diverses lois, qui, à la fin du XIX°* siècle ont porté quelque atteinte à cette religion, lui semblèrent immorales. Il flétrit particulièrement « la loi du sac au dos » pour les séminaristes.
Vers 1900, lorsque la République conservatrice lui parut définitivement morte et que le socialisme contre lequel il avait toujours lutté arriva au pouvoir, il poussa le cri d’alarme.
Il protesta contre l’accroissement infini du nombre des fonctionnaires, contre l’augmentation du budget, l’impuissance du chef de l'Etat, la laïcité de l’enseignement.
Il prédit alors qu’on marchait à une catastrophe (1).
Quoiqu'il s'opposât à un coup de force qui eût compromis l’ordre, il écrivit (2)
« Que faire alors, sinon revenir à ce régime monarchique qui, en France, a toujours prouvé sa merveilleuse souplesse en même temps que sa puissance, pour assurer la pacification des esprits. L'institution monarchique ne saurait être évidemment ce qu’elle fut dans le passé ; le Roi serait comme le cœur, ou si l’on veut, la tête d’une organisation puissante où chaque partie vivrait en solidarité avec le tout ».
Les événements de 1905 lui inspirèrent encore les Ré- [lexions d’un laïc sur la loi de Séparation des Eglises et de l'Etat.
Une longue maladie l’obligea ensuite à s’aliter.
Le 28 avril 1908, lorsqu'il sentit venir la fin, il ne voulut pas expirer dans son lit. Il se fit porter par son fils, le com-
(1) Elections du 8 mai 1871. Paris, P. Tequi, 1898. (2) Condamnation du régime. Paris, Librairie Nationale, 1900.
mandant Louis Target, dans son bureau et c’est à sa table de travail qu'il mourut.
Ce jour-là, disparut un homme d’une grande intelligence, qui fut aussi un homme de cœur, un homme dont la vie fut d’une netteté, d’une droiture de conduite remarquables, malgré les attaques et les railleries.
Il eut le courage de traduire publiquement les sentiments d'une Assemblée qui n’osait pas se les avouer à elle-même I1 fut l’homme de bon sens, plus rare que l’homme de génie. Par là-même il encourut le sort de tous les hommes de juste milieu. Honni des uns, renié des autres, il ne fut cependant infidèle ni à ses amitiés, ni à ses convictions.
Il a manqué à ceux qui l’ont condamné le recul nécessaire à l’apaisement des passions. Il appartenait à la postérité de porter sur un homme si combattu de son temps, un jugement favorable, conforme à l'équité.
Fort du Janus, le 12 septembre 19536.