I'. M A RI ET ON, I. III
2l8 PAUL MARIÉTON
timent qu'il n'y reviendrait pas ? qu'il n'entrerait plus dans sa maison, dans ce hall qui avait été, malgré tout, le centre de sa vie de travail et de pensée ?... Au Chêne- Vert, il eut encore la tristesse d'apprendre la mort de sa tante, M'no Robin, la sœur très aimée de son père, déjà si douloureusement frappé.
Le séjour au Chêne- Vert dura du 12 octobre au 10 novembre. Mariéton y reçut une dernière requête, celle d'un Nîmois désireux d'être décoré du Nicham. Il revit une dernière fois Mistral, son grand ami, puis il quitta la Villa Séménow et sa Provence :
Cher ami Critobule, je pars tout à l'heure pour Nice où m'attend mon père. Je crois que mon oncle Robin, si éprouvé, viendra quelque temps près de nous. Je quitte sans regret ce Chêne-Vert où j'ai passé de mauvais jours, où mon père s'est mortellement ennuyé et tourmenté depuis un an. Je n'y regrette que l'horizon des Alpilles, les visites
de Mistral et le réconfort de mon excellent airii le docteur Cassin. Celui-ci n'est pas mécontent de moi. Patientons ! Je t'embrasse. Pauloun.
Dès son arrivée à Nice, Mariéton se trouva plus souffrant. Bientôt il eut des crises d'urémie et ne se leva plus. Une des dernières visites qu'il reçut fut, au début de décembre, celle de Mme Boissière et de la Reine. Il causait un peu avec sa bonne cousine, MIle Clotilde Mariéton, une amie de toujours, ou avec Joséphine, la femme de chambre qui avait soigné avec tant de dévouement sa mère mourante. Le plus souvent, il lisait ou demeurait absorbé. Ce que pouvaient être ses longues rêveries, on le devine... Sur une feuille d'agenda, il écrivait à la fin de novembre, de son écriture assagie, redevenue son écriture d'enfant, ces pensées de Tennyson et de Nietzche :
T'is better to hâve loved and lost Than never to hâve loved at ail.
Wer viel einst zu verkûnden hat Schweigt viel in sich hinein,
•r*0 PAUL MARILT0N
Wer einst den Blitz zu kûnden hat Muss lange Wolke sein.
— Il vaut mieux avoir aimé et perdu ce qu'on aimait que de n'avoir jamais aimé.
— Qui aura un jour d'importantes vérités à révéler au monde, s'enfermera très silencieusement en lui-même; qui aura un jouià révéler la foudre, devra rester longtemps nuage.
Ces vers rappelaient sa vie intime, sa vie de pensée, concentrée, mystérieuse, ses fiers scrupules d'écrivain... et aussi son dernier rêve, son dernier et fidèle amour. Lorsqu'il se sentit plus mal, il fit appeler un vicaire de sa paroisse, l'abbé Airaudi; il n'avait jamais oublié la foi de son enfance, ni les exemples de sa mère dont il évoquait sans cesse le souvenir. Puis il cessa de reconnaître ceux qui l'entouraient, ses parents accourus près de son père désespéré, et, le 24 décembre — pendant la veillée de Noël — il expira doucement, entre 6 et 7 heures du soir.
Il avait achevé depuis deux mois sa quarante-neuvième année.
« Et voilà la chronique de Paiiloun! » — il terminait souvent ainsi ses « mémoriaux ». C'est bien sa chronique, son journal, que déroule ce livre, touffu, informe et sincère, fait de citations décousues et de fragments sans suite. Les documents recueillis, ici trop nombreux, là trop rares, s'y succèdent comme les images dans un kaléidoscope, comme, dans l'existence de Mariéton, les journées, si hachées, si hâtives, si diverses. C'est lui qui s'est raconté, dans ce volume, avec toute sa franchise d' « auto-notateur » scrupuleux.