‹ Paul Mariéton d'après sa correspondance (volume 2)Chapitre 2 sur 25 · CHAPITRE YT · texte numérisé non relu

CHAPITRE YT

1902. — Toujours fidèle à son « jeudi » arlésien, Mistral donne rendez-vous à Mariéton au Museon pour le 8 janvier. Il a enfin trouvé « le peintre des femmes d'Arles » qu'il cherchait, le jeune peintre Lelée amené à Arles par le comte de Luppé. L'artiste, installé depuis un an à la Roquette, « travaille le costume, les attitudes, etc. ». Il va faire de l'imagerie populaire; Mistral est ravi de ce qu'il en a vu. Mariéton vient donc, de Nice, retrouver à Arles son grand ami, et, en le quittant :

Mistral rajeunit à vue d'œil (écrit-il). Le Museon lui a donné la joie. Il m'a remonté

et exalté. Cet homme est unique : simple et sublime. Je crois qu'il m'aime bien, moi je l'adore depuis 22 ans.

Après Arles, Avignon où Mariéton « tire les Rois » rue Saint-Agricol ; le Saix, « ravissant sous le givre », puis Paris. Il s'agit déjà de décider où aura lieu la Sainte-Estelle; à un projet de Mistral et de la Reine, le Capoulier a opposé un article du Statut, puis sentant, à la réponse de Mistral, qu'il a peiné le Maître, il mande à Mariéton :

Le Père sait ce qu'il fait; du moment qu'il donnait son avis, comment ai-je pu être assez sot et présomptueux pour en émettre un autre. Je lui écris ma tristesse... Laissons faire Mistral.

La question de la requête en faveur du parler provençal est toujours pendante. A la Chambre, l'abbé Lemire et les Bretons ont défendu leur 'langue tandis que « les félibres-députés se sont montrés, comme à l'ordinaire, de honteux renégats ». Le ministre, tout en évitant de se compromettre, a paru, au fond, favorable

à la langue d'Oc. Que le Chancelier, dit Mistral, aille donc savoir sa réponse. Plus tard, en octobre, le Sous-Secrétaire d'Etat aux Postes proclamera, à Lyon, que l'enseignement a aidé le gouvernement à faire « la guerre sainte à l'ignorance et au préjugé, implantant partout, selon le vœu de la Révolution, notre belle langue française à la place des patois locaux à l'ombre desquels, dans quelques rares villages, le mensonge qui a peur de la vérité... cherche encore à égarer des malheureux... ». « Quel Homais! » dira le Capoulier, et il signalera ces paroles aux principaux centres félibréens, « d'autant que les mesures prises contre les Bretons peuvent faire croire à un plan général de persécution ! Gare au loup ! »

Au début de février, Mariéton eut la visite d'un jeune médecin de marine qui lui .apportait de Pékin une « brave et belle » lettre de son ami Marchand. Mariéton était alors en plein travail, « en proie au scrupule » pour livrer les dernières pages de son livre. Il sortait peu. Pourtant, après un dîner, où il avait rencontré la fille de Bjœrnsten-Bjôrnson, il racontait d'après elle, à sa mère, cette anecdote :

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Ce Suédois (Bjœrnsten-Bjornson), (jue j'avais baptisé « un instituteur allemand déguisé en ours blanc », étant allé voir Zola l'an dernier, celui-ci se campa tout de suite en grand homme et parla si discontinuement qu'au bout de 20 minutes Bjôrnson, n'ayant pu placer un mot, se leva pour dire au Père du Naturalisme, avec le sourire qu'on peut lui deviner sur son admirable tête neigeuse d'ironiste candide : « M. Zola, vous parlez beaucoup. J'ai peur que vous allez vous fatiguer ! Vous devez un peu aller à la campagne. C'est mauvais pour vous d'être si nerveux ! » Et il sortit î

Du même mois sont ces autres fragments de lettres :

L'ami de Marchand m'a laissé un admirable slougui, arrivé deux heures après son départ. Faut-il l'envoyer à Nice, au Saix ? (L'animal fut recueilli par le Docteur Henry Vivier.) Je rentrerai dans une douzaine de jours, après mon premier bouquin paru.

A sa mère qui en avait reçu les épreuves, il écrivait :

Mon livre est triste, mais la vie aussi, à qui pense. Je n'ai jamais chanté que pour extérioriser mes soucis... Mais les observateurs superficiels ne croiront jamais que mon tempérament « Rhône » héberge une âme à ce point « Saône »...

Il racontait ensuite les l'êtes du Centenaire de Victor Hugo et sa « belle émotion » à la répétition des « Burgraves », suivie du couronnement du poète (26 février). Il disait encore à sa mère :

Repose-toi au calme lumineux de Vence... Tu m'as parlé de Lyon...; dernièrement encore j'ai su combien certain clan lyonnais de faux dévots était honnête à l'égard de moi et des miens, ce qui me détache plus que jamais de la gent lugdunienne... Le chef du bureau parisien du duc d'Orléans m'est venu voir et m'a apporté un portrait du prince « dédié et signé ». Je lui ai dit que, comme chancelier, je ne pouvais manifester et l'ai chargé de remercier pour moi. Le portrait qu'il m'a fait du prince m'a inté-

ressé ; sa grande préoccupation est de se faire maigrir.

20 mars. — Le calme de Vence est monotone, ma chère mère, mais la nature de ton àme, de laquelle la mienne est si proche, ne doit pas te faire détester les paysages de lumière à la délectation morose. On n'a jamais bien dit la tristesse du soleil. Je la trouve infinie,, dans ma nostalgie perpétuelle. Mais je crois que tu aurais besoin de distraction « de gens » plus que « de choses »...

24 mars. — Chemin faisant (en grossissant mon livre de vers), j'ai ébauché certains travaux philosophiques dont je te parlerai, à toi, ma chère mère, qui ne me crois pas « la bosse philosophique »... Çà et là on a loué (chez des amis) le style et la tenue morale du livre... On ne confie ces confiances là qu'à sa mère ! Et j'en ai besoin, parce que mon livre est si sincèrement et tellement triste qu'il m'en décourage de toutes choses et de moi-même... La voilà bien la vertu de l'Art, c'est-à-dire de l'orgueil.

Puis, à propos de certains compatriotes qu'il a rencontrés et qui, venant s'amuser à Paris, l'ont accusé de « trop faire la noce » :

Ne racontez rien de ma vie à des êtres pareils. Ces Lyonnais n'aiment pas plus mon père que moi. Sans orgueil démesuré, je me sens une autre âme que tout ce monde-là. Est-ce à force de vivre seul que je misanthropise ainsi? J'ai du moins des amis d'élite, qui ne consentiraient guère à fréquenter les psychologues du quartier Bellecour.

Mais, comme il s'attarde à Paris, et que son séjour à Nice est remis de semaine en semaine, sa mère s'attriste et s'inquiète :

Quant à ma vie morale (répond-il), elle n'est point, certes, ma Mère, telle que tu le crains. Je suis, il est vrai, assez mélancolique, mais point changé quant à l'affection que j'ai pour vous, ni gêné par quoi que ce soit pour mon avenir ou pour mon passé. Très net, très moral, je t'assure. Je vis comme un bénédictin plutôt que comme un

célibataire vulgaire. Si j'ai quelques amis et amies, c'est le plus pacifiquement du monde que je jouis de leur amitié.

10 avril. — A notre âge, dis-tu, on n'est pas heureux. Au mien, guère davantage.

Mais mon incurable nostalgie n'a d'autre remède que de se formuler, c'est-à-dire un triste orgueil.

20 avril. — Pourquoi vous désoler à mon sujet? Je vois ceci, que j'ai ma vie à mener logiquement, qu'elle1 est orientée vers les choses de l'Art et de l'Esprit plutôt que vers le train familial, c'est-à-dire « oisif » pour les organisations de ma nature. La recherche de la gloire n'est pas la poursuite du bonheur. Il faut opter. Le meilleur de moi ne se traduit que sous la forme de la confession, du journal intime. Je suis un autopaperassier à la Stendhal. Et c'est là, en somme, ce qu'ont fait tous les écrivains de durée (en « transposant » plus ou moins leur vie et leurs observations personnelles) ; on n'invente rien. On met au point de son individualité — et c'est là le génie — s'il y

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a lieu de sortir quelque chose. Or, ma vie de

pensée, cette autonotation perpétuelle, cesse d'être dès qu'elle n'est plus sur son terrain de culture et de combat. Je sais bien que je peux faire de l'érudition, du bouquinage dans la solitude, si je suis dans une période de « paix du cœur > absolue. Mais on n'y est jamais. Et l'érudition rapporte si peu, sous tous rapports; auprès du vécu et du frémissant, elle donne une sorte de joie stérile : c'est une couronne de roses mortes à côté des vertes épines de la douleur vive et palpitante.... Je n'ai rien à exhumer du colossal mémorandum quotidien que je n'ai à peu près jamais cessé de rédiger... Je travaille aussi à « la Provence nouvelle »... mais je ne fais que des livres méticuleux. J'écris au compte-gouttes.... Ah! si nous avions un domicile à Paris; plus de séparation ni de solitude !

Au début d'avril, Mistral avait été de nouveau sollicité d'accepter une candidature lé-

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gislative dans l'arrondissement d'Arles, « élection assurée et hors des partis », disait Mariéton à sa mère; mais Mistral avait 72 ans et a une Constituante seule pouvait lui permettre de produire ses idées sociales » ; il répondait à son jeune ami, chargé de le pousser dans la bataille électorale :

Je te remercie et te félicite pour l'instantanée compréhension que tu as eue de mon refus aux sollicitations qui sont venues m'assaillir cette semaine. Me vois-tu, à mon âge, après avoir filé la même pensée félibréenne pendant cinquante ans, quittant mon rêve de poète, fermant ma maison de Maillane, pour quatre ou six ans, et allant perdre mes dernières années de vie dans les couloirs du Palais-Bourbon! Ce serait un suicide lugubre à tous les points de vue. Et c'est le jour où les politiques d'un parti, ne trouvant pas de candidature présentable, se sentent jivaincus d'avance avec fleur programme banal, qu'ils songent enfin qu'un homme est arrivé à la popularité par sa seule attitude de poète et de patriote provençal!...

Mais, qu'ont-ils fait, ces braves gens, pour la Cause de nos enthousiasmes désintéressés? Mistral, cheval de renfort... Ah! non.

Peu après, vers la fin d'avril, Mariéton avait la joie de revoir son ami Marchand, revenu de Chine :

J'ai passé hier trois ou quatre heures exquises avec Mounet-Sully et Marchand. Jean nous a conté (rectifiant ce qu'avait dit Loti sur les massacres et pillages), son séjour à Pékin et la fête qu'il a organisée dans la ville impériale. Il va bien, et je le vois sans cesse.... Que pense-t-on des élections? On dit ici la prochaine Chambre ingouvernable... Paris est aussi peu agité que possible.

Puis c'était la fête de Sceaux et l'organisation des soirées du théâtre d'Orange, où le directeur des Arènes d'Arles montait, cette année, deux opéras pour les 15 et 16 juin. Comme ouvrage inédit, Mariéton avait choisi « les Phéniciennes », de Georges Rivollet, qu'on répétait au Trocadéro au début de juillet.

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Nous ne donnons que de la tragédie (écrivait le Chorège), avec la Comédie-Française seule. Le P.-L.-M., les Beaux-Arts, la Comédie-Française, Rivollet, ne veulent avoir affaire qu'à moi. Mounet-Sully, éreinté, et triste désespérément de sa vie solitaire, a filé à Cauterets, vendredi. Il joue « Œdipe- Roi » à Bayonne le 3, et arrivera le 7 à Orange, pour ses répétitions sur place. « Les Phéniciennes », où il n'a que la scène finale, lui sont un souci, mais lui seront un triomphe. L'œuvre est admirable. Ce sera son chant du cygne. Il y est au moins égal, pour l'Art et la plastique, à ses créations d'Œdipe-Roi et, de par sa grande mélancolie actuelle, il y est plus sublime encore. Je ne peux pas recevoir avant cinq ou six jours (les formalités!) le crédit voté par les Chambres... En tout cas, je ne risque rien.

Dans la même lettre, Mariéton répondait aux craintes de sa mère, qui le pressait de venir au Saix :

Quant à mes amitiés et relations, j'ai tout simplement les premières du monde, mais

dans plusieurs inondes (toul aussi honnêtes d'ailleurs que les hypocrites qui font profession de distinction et de vertu). Mais pourquoi revenir éternellement sur des choses qu'une bonne définition suffirait à éclaircir. Je suis dans les dispositions les plus rangées, ma chère Mère. Je voudrais sincèrement me marier avec un être sain, beau, jeune, et qui m'aimât, beaucoup finalement et un peu maternellement, c'est-à-dire avec reconnaissance et indulgence à la fois. J'en ai assez des amantes : ou trop aimantes, ou pas assez. Un moyen terme entre la femme esclave de M..., la femme ménagère de M..., la femme adorante de M... et la femme-divinité (exallatrice et inconsciemment malfaisante) de Mariéton... Est-ce l'oiseau rare? Tu vas me dire : la femme chrétienne! Hélas! le vent de Féminisme en rend l'espèce de moins en moins nombreuse... J'ai pas mal fréquente les Anglo-Saxonnes pour me distraire de ma race depuis quelques mois. L'émancipation de la femme, c'est la mort de l'Amour.

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« Hippolyta » venait de paraître, beau poème d'amour résigné, noble et pur, et les amis du poète — ceux qu'il pouvait tenir pour sincères — lui écrivaient leurs impressions très diverses. Mistral disait :

Le scuplteur Pygmalion devint amoureux de la statue qu'il avait faite. Mais il aima si profondément son œuvre que l'ivoire, diton, animé par Vénus, finit par prendre vie et rendit à l'artiste l'amour qu'il en avait reçu. Tu as, dans ton « Hippolyta », aimé aussi une statue, fort belle à ce qu'on dit, et digne des hymnes mystiques que tu lui as consacrés. Mais le lecteur (puisque, quand on fait un livre, c'est pour le lecteur, en somme), le lecteur t'en voudra de n'avoir pas, dans tes prières, mis assez de véhémence ou de violente ardeur pour amollir le marbre de ton admiration. Aux pieds de ton idole, tu es un prêtre plus qu'un amant (comme Pétrarque, que la situation de Laure y obligeait). Ta

timidité à toi laisse trop dans le vague l'image de l'insensible. On ne la voit pas assez, et tes supplications semblent celles d'un rêveur qui poursuit une ombre vaine.

Voilà ma première impression qui est un peu, sans doute, affaire de tempérament. Mais aussi, pourquoi te donner cette attitude de vaincu et de vaincu sans désespoir et qui accepte sa défaite ! Phèdre est autrement tragique en face de son Hippolyte... Je t'embrasse et serais heureux de savoir ce qu'on dira de ta craintive chanson d'Amour...

Un mois plus tard, répondant sans doute à une lettre de Mariéton, Mistral insistait :

Je tiens à te dire que ce qui influença mon impression dans « Hippolyta », c'est l'attitude glaciale de l'idole. Je n'admets pas qu'une adoration capable d'inspirer des hymnes comme les tiens ne reçoive pas ce « guerdon » d'amour dont tous les troubadours furent payés par leurs châtelaines, surtout quand le poète est, comme toi, digne sous tous les rapports d'être guerdonné.

Pierre de Nolhac écrivait :

Qu'il serait intéressant de faire sur votre recueil ce que tant d'écrivains ont fait sur le « Canzoniere », des recherches psychologiques, chronologiques, etc. On a le goût de s'y essayer au cours du livre, et quelques lueurs apparaissent, car tout, je crois, est parfaitement sincère. Mais, combien il est plus émouvant de se laisser porter au flot et de découvrir dans le poète l'homme que tant de ses contemporains ignorent et qui est pourtant le vrai Vous. Pour moi, je suis très content de le connaître et de l'aimer.

Un philosophe s'étonnait :

Votre cas est extraordinaire : l'Univers et la Cité sont absents de votre Rêve. Et cela à une époque où le Ilot poétique charrie tant de limon de cosmologie ou de sociologie... Votre cas est extraordinaire encore par l'ingénuité, l'instinct de pureté et de candeur et de force dans la pureté. Toute la Vieille France est en vous. Un vers vous révèle; il

contient tout un inonde de droiture, de vaillance, de tendre et de mâle tristesse :

Je souffre de savoir vaincu ce cœur si brave.

Ils reviendront les jours perdus que vous regrettez,, j'en suis sûr. Si vous vouliez, si vous saviez, vous pourriez encore puiser dans la vie tant de joie héroïque.

D'autres préféraient le « Livre de Mélancolie », félicitaient l'auteur de s'être « préservé des poisons germaniques et suédois », le blâmaient d'avoir, çà et là « ressuscité le madrigal », se refusaient à reconnaître, dans ces vers douloureux, le chorège d'Orange, «le Mariéton follement cambré qui voltige, le front ceint de sa couronne de cheveux légers, les roses peintes sur la joue ». — « C'est (disait un jeune poète) le premier cri d'amour aristocratique que possède notre langue. Vous chantez, mon cher Mariéton. Et, dans la poésie contemporaine, il n'y a que la Comtesse de Noailles, vous et moi qui aj'ons ce don ».

Enfin, Critobule :

Très joli, le bouquin, avec sa couverture

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si peu « Lemerre ». J'y ai lu bien des choses que j'aime sans réserve : « Cœur sombre, douloureux, égoïste... », etc. De l'excellent aussi dans tes vers italiques. Parfois la clarté n'est pas absolue, par exemple, et la phrase s'allonge trop. Mais quelle tristesse dans tout cela, mon pauvre ami. A la première lecture, aucun de tes livres ne laissait à la fois cette impression de sincérité et de mélancolie résignée. Le vieil ami que je suis sent trop le cœur de son Pauloun influencé par son cerveau, dominé, lui aussi par des... peurs du feu, par ces scrupules qui font qu'on retouche les lettres et qu'on les gâte... Pauvres nous, qui arrivons à souffrir du peu de bon que la vie nous donne! Mais, assez philosophé; je suis ton ami, j'aime ton livre et je te remercie de me l'avoir envoyé si tôt.

Le ton des vers qui suivent n'est-il pas unique dans la poésie amoureuse du début du xxp siècle :

Je n'ai vécu que pour l'Amour,

Le pur Amour, l'Amour lui-même...

Ai- je bien perdu ma vie un seul jour

Si toute ma vie était mon poème !

Et que saurait perdre l'Amour ?

Ne gagne-t-on pas tout le temps qu'on aime

Le meilleur de la femme est moins

Ce qu'on lui ravit que ce qu'on lui laisse...

Ah! comme on éprouve une âme, de loin,

Bien mieux qu'à trop tôt goûter son ivresse !

Et comme savent de longs soins

Mûrir la plus longue caresse...

Je ne regrette que l'espoir

Qui faisait ma mélancolie.

L'espoir douloureux que mon jeune soir

Va traiter déjà d'heureuse folie....

— Mais te voici le désespoir,

Cœur trop apaisé! la douleur t'oublie!

Si tu savais ta beauté

Ta beauté sainte et superbe,

Tu goûterais la fierté

Qui fait s'exalter mon verbe,

Frémissant à ton coté.

Et sentant palpiter l'ombre

Des Amantes de jadis,

Pour qui la gloire du Nombre

A changé PErèbc sombre

En triomphants paradis.

Et songeant que tout poème,

Qui fixe un amour suprême

A droit à l'éternité,

Tu m'aimerais... pour toi-même,

Si tu savais ta beauté.

Je te donne mon cœur : il est toute ma vie... Prends-le.... ne le prends pas.... je te donne mon cœur! Pour tout bonheur, j'aspire à t'avoir bien servie, Est-ce trou demander? Laisse-moi ce bonheur.

Un jour, qui sait ! Songeant combien rare est la flamme Où survive l'or pur si prompt à se ternir, Tu jugeras l'ardeur loyale de mon âme, Digne de son espoir et de ton souvenir.

Alors, Source de grâce au sourire illusoire, Peut-être voudras-tu, réfléchissant mon sort, Me laissant rapprocher, me permettant de boire, Désaltérer l'amour qui sut braver la mort.

Allons, sois plus fort, sois d'un homme, Mon cœur, c'est assez de soupirs I N'as-tu pas ta jeunesse, en somme, Et ta vigueur, et l'avenir l

Et l'orgueil, l'orgueil qui fait vivre!

Vivre pour soi vaut bien l'amour...

Allons, poète, ouvre tes livres Et distrais ces soucis d'un jourl

Mais tout ce courage est fumée....

Déjà je sens, l'esprit hagard, Faiblir mon cœur, ô bien-aimée.

Au souvenir de ton regard.

Ou, parmi les proses rythmées :

On dira que je t'ai aimée,

On dira que je fus trahi.

On dira que je suis bien sot

De t'avoir longtemps en vain désiré*».

On dira que tout fidèle d'Amour

Veut faire croire à des douleurs fictives,

Et que, sans peur de m'y montrer

Naïf, plaintif et ridicule,

J'ai pourtant bien forgé des rêve»

Plutôt que des réalités.

On dira ceci et le reste

On dira tout ce qu'on ignore...

Mais ce qu'on ne dira jamais

C'est à quel point tu fus la Poésie,

Douce, cruelle, impénétrable,

Et à quel point, moi, je fus le Désir.

L'amer, l'obstiné, le sincère,

Le patient et douloureux Désir.

Je crois bien que mon cœur de sept siècles retarde, Ce cœur de loi mystique et d'esprit douloureux, Qui me fait étranger à la plupart des hommes...,

O Fidèles d'Amour, gardiens du Seuil candide.

Obstinés d'un désir insoucieux d'espoir.

Je crois bien que mon cœur hérita dé votre âme,

Dans son double idéal de réel et de songe,

A travers les leçons de l'âme maternelle...-

Maintenant qu'en ces vers de transports et de troubles

Pleins de la foi de ma tendresse

Et des doutes de ma pensée,

J'ai recueilli, jour après jour,

Le testament de ma jeunesse, — Si j'ai fait sentir que dans l'Indulgence. Suprême bonté, sœur de la Beauté,

Etait l'air viable du grand Amour.

Je serai pardonné peut-être

D'avoir marié sans mesure '

Cette nature d'ironie

Avec celte âme de candeur.

Anna de Noailles (écrivait Mariéton à sa mère), va Renvoyer un exemplaire de son livre « l'Ombre des jours ». Nous avons baptisé nos deux nouveau-nés, à dîner, chez la Princesse, hier. Je te dirai, en deux mots, tout mon sentiment sur ce volume : il est de plus de talent que le « Cœur innombrable », mais de moins de génie... Je suis très heureux de quitter Paris le plus tôt possible. J'en suis maintenant excédé. J'ai besoin de me retrouver au Saix dans le repos total du foyer et de tous les encombrements inutiles ou méchants de la vie.

Les représentations d'Orange eurent lieu le 9 août (Œdipe-Roi)et le 10' (Les Phéniciennes). Mistral, félicitant le chorège d'un grand succès, estimait que « le beau Théâtre » lui appartenait maintenant. Le Maître se disait c< dévoré par la renommée ». Le consul des Etats- Unis à Marseille ne lui proposait-il pas d'aller à l'Exposition de Saint-Louis, en 1904, recevoir

P. MARIÉTON, t. III 1

2f> PAUL MARI l': TON

l'hommage des poètes américains. Le clou de cette exposition serait un « village provençal » avec l'église des Saintes, des farandoles, des courses de taureaux, etc. Mariéton se reposait à Marseille :

Ma chère mère. Après un jour de règlements à Orange et un jour de halte en Barthelasse avec les Rivollet, Mounet-Sully et Jacques Crépet, me voici, depuis hier matin* à Marseille. Nous nous rafraîchissons béatement au bord de la mer. Tu sais par mon père l'excellent résultat financier d'Orange et l'artistique par tous les journaux. Orange a été très « chic » cette année, tu en jugeras par l'article de Philippe Berthelot, au « Temps », que je t'envoie. Son frère René et lui ont été de charmants compagnons pour Térèse Boissière, depuis Avignon. Je vais partir pour Montpellier où je dois être pour le banquet, ce soir. Je vais ensuite à Béziers, l'Odéon d'Orange, pour « Parysatis ». J'en repartirai la nuit pour le Saix, directement.

Après quelques bonnes semaines de vie en famille au Saix, où étaient venus le colonel

Marchand et Mme Boissière, Marié ton retourna quelque temps à Paris, le temps d'y surveiller la réimpression, chez Ollendorf, de son « Histoire d'Amour », et d'y revoir son ami :

Après notre visite à Carnavalet, hier, avec Mme et Mlle d'A... (des amis de Nice), j'ai été travailler chez Ollendorf, puis j'ai rejoint chez moi Marchand, avec qui j'ai dîné et passé la soirée. Nous avons été raccompagner à la gare de Lyon le gouverneur de l' Indo- Chine, M. Beau, qui regagnait son poste. Nous sommes revenus en bavardant, à pied, jusqu'à la rue Royale; après une halte à l'eau de Seltz, chez Weber, j'ai reconduit mon ami, toujours à pied, jusqu'à mi-chemin de chez lui. Et voilà notre soirée. J'aime Marchand de plus en plus, comme le meilleur de mes amis parisiens, et je crois que c'est assez réciproque. Il reviendra au Saix passer quelques jours, dans une huitaine.

Mariéton fut tout le mois d'octobre au Saix, d'où il écrivait, le 5, à Critobule, au sujet du service à faire à Lyon d' « Hippolyta » ; il ajoutait :

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Je parais mardi. (« Une Histoire d'Amour »). Je t'enverrai mon bouquin, augmenté de 80 pages, mais non pas « retapé » ; je n'avais rien à y changer. « Hippolyta » me vaut des sympathies de lettres; mais les vers, c'est... personnel, et réputé... nerveux. J'aurai cette semaine, au Saix, le colonel Marchand et le romancier du « Sang des races », Louis Bertrand, mon nouvel ami. Si le cœur t'en dit? Sans compter que tu nous ferais plaisir.

A Seillon, pendant ce nouveau séjour, arrivaient des drames pour le prochain cycle d'Orange; de l'un d'eux, son auteur disait: « Nulle critique ne pourra mordre sur ce granit; elle s'y briserait les dents! » Mme Roland de la Platière essayait, dans son style pittoresque, de persuader son jeune ami du peu de talent de Henri Heine qui, à son avis, n'avait jamais aimé la France. Mistral rappelait à Mariéton ses promesses pour le Museon : « Cet ultime poème (disait-il), m'apporte une joie pérenne à cause du plaisir qu'il fait à ceux qui le visitent. »

En novembre et décembre, Mariéton, rentré à Paris, envoyait à sa mère des livres sur l'Italie; Mme Mariéton allait repartir pour Florence et pour Rome, où ses douloureux souvenirs la ramenaient toujours. Louis Bertrand était à Paris :

L'exemple de Flaubert — disait Mariéton — l'a tellement hypnotisé qu'il n'existe pas hors de sa table de travail. Nous dînons à peu près tous les jours ensemble. J'aime « les Lettres » autant qu'on voudra, mais pas à ce point isolées de la vie.

Le Colonel voyageait, avant d'aller prendre un commandement à Toulon, et la Commission d'Orange se préparait à examiner, en môme temps que les projets de Mariéton, ceux de Mme Caristie Martel. M. Mariéton avait rejoint son fils à la Richepansière; à la fin de novembre, une nouvelle édition de « la Terre provençale » achevait de s'imprimer chez Ollendorf. Constantin de Brancovan venait de prendre la direction de « la Renaissance latine ».

En décembre, Mariéton apprit une triste nou velle, celle de la mort, à Porchères, de son vieil

ami Léon de Berluc-Pérussis ,1e fin lettré, l'éruclit historien, le fervent régionaliste dont raflée t ion et les conseils lui avaient toujours été précieux. Les lettres de la Richepansière annonçaient la présence à Paris de Loti, de Primoli, le retour du Colonel, dont le départ avait été retardé par la grève des inscrits maritimes; un dîner, chez la princesse Mathilde, avec la princesse Lœtitia.

Mariéton préparait alors pour « les Débats » un article sur les Amants de Venise (« Eternels! » disait-il), et il projetait d'écrire, avec son ami Bertrand, établi à Nice, un drame dont l'héroïne serait Sophonisbe. Mariéton s'était chargé de la partie lyrique. Son collaborateur parlait d'études à faire, ensemble, en Algérie; il voulait que l'œuvre, terminée en avril, fut jouée sûrement l'été prochain à Orange. Mounet-Sully y serait un génial Massinissa :

Je sais quel homme d'action vous êtes quand vous voulez vous en donner la peine! (écrivait le romancier)... Quittez Paris qui ne vous vaut rien. Occupez-vous un peu moins de ce satané Félibrige qui vous diminue aux

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yeux du public, j'en suis fort désolé... (Puis, se félicitant de leur liaison). Vous êtes si peu gendelettre et, malgré vos dehors tapageurs, on devine en vous une nature si secrète, si tendre... Vous êtes le premier écrivain en qui je n'aie senti aucune de ces petitesses, aucune de ces jalousies sournoises qui éloignent chez les autres.

Le 26 décembre, eut lieu, à la Richepansière, la f élibrée « de la Reine et de la Muse » . L'amphytrion avait, à sa droite, Mme Anna de Noailles, Barrés, Mme de Ghimay, Eugène Lautier, Mme Antoniadis, Mounet-Sully, Mme Pauline Ménard-Dorian, Maurice Bischoffsheim, Reynaldo Hahn, le comte Mathieu de Noailles et (à sa droite), la Reine du Félibrige. Vinrent ensuite Primoli, Abel Hermant, Péladan et le Idocteur Vivier. Deux jours après, Mariéton partait pour Nice.

1903. — De Nice, Mariéton fit une fugue à Marseille et à Arles, où il porta des médailles

promises au Museon, puis, en mars, il reprit le chemin de Paris, avec haltes, comme à l'accoutumée, à Arles, à Avignon, à Orange et au Saix. Péladan l'attendait avec impatience pour travailler à un drame « César Borgia », qu'ils devaient écrire ensemble, et dont on parlait déjà, paraît-il. Les trois premiers actes étaient en train. Il fut question pendant quelques mois de cette pièce, puis, en 1904, les deux collaborateurs l'abandonnèrent pour une autre.

Lors de son passage à Orange, Mariéton avait appris de la Municipalité que le Théâtre était concédé, pour les 11 et 12 juillet, à Mme Caristie Martel, qui devait y donner une œuvre de Jean Aicard, montée par Sarah Bernhardt, et une soirée avec l'Opéra-Comique. Le Cièri était réservé à Mariéton du 15 juillet au 15 août, et une troisième entreprise était annoncée pour plus tard. Mariéton s'était de suite mis en campagne, et il avait choisi comme drame inédit un « Œdipe et le Sphynx » de Péladan. « Vous aurez l'honneur, disait le Sar,- de m'avoir découvert tragiquement. »

Le Capoulier annonçait, en avril, , que la Sainte-Estelle se ferait à la Barthelasse; son

projet de modification du Statut avait mécontenté tout le monde, disait-il. Il ajoutait : « Vous ne serez pas fâché que j'aie demandé un « baile » (bailli, aide). Ce nouveau membre du Bureau félibréen n'étant qu'un secrétaire du Capoulier, la mesure n'était pas prise contre le Chancelier. Il fallait bien que quelqu'un pût s'occuper régulièrement des convocations et autres écritures et Mariéton n'en avait pas le temps.

Ses mémoriaux racontaient toujours sa vie:

J'ai passé l'après-midi d'hier avec Barrés, candidat-député à Paris et en ballotage. A chaque événement de sa carrière il vient passer avec moi les heures d'attente... Je suis allé, le soir, chez la princesse Mathilde, pour la première audition de « l'Ave Maria » et du « Benedicat » de Léon XIII, au cinématographe ! ! Terrifiant et sépulcral ! Ça va faire le tour du monde. Le neveu du pape a 9 0/0 sur les bénéfices de l'entreprise. Le népotisme modern-style! Je t'envoie une lettre écrite entre deux trains à Etienne Charles (de Lyon) et parue dans « la Li-

berté » de ce soir, sur la candidature de Mistral à l'Académie.

Ce projet de candidature avait été lancé par .T. Clarétie dans le « Journal » du 30 avril, et Mistral avait dû répondre en signifiant son refus.

17 avril. — Demande à mon père (continue Mariéton) de m'envoyer, recommandé, son fameux album Goya. J'ai fait des recherches; je crois que le commentaire manuscrit écrit en tête est autographe; si c'est inédit, c'est d'un puissant intérêt. J'en peux tirer, peut-être, un article sensationnel au « Figaro » ou à la « Gazette des Beaux-Arts ». On parle énormément de Goya à propos du clou du Salon : les études d'Espagnoles et de toreros de Zuloaga... Quelle neige!

7 mai. — ... Je te quitte, ayant à écrire, demain, pour « Femina » qui me le demande « in extremis », un article sur les femmes dans la poésie provençale et les reines du Félibrige.

15 mai. — Cette annonce de nos fêtes (d'Orange) rehausse mon crédit dans le monde littéraire, car les chorégies rivales m'avaient présenté un peu comme un vaincu, mais elle fait affluer chez moi tout ce qui, de près ou de loin, touche à l'Art (jusqu'à recommandations de ministres).

Le 17 mai, eut lieu à Arles la première « Fèslo Vierginenco », organisée par Mistral au Museon. Trente jeunes filles d'Arles, portant pour la première fois la coiffe et le ruban d'Arles, reçurent des mains du Maître un d!piome dessiné par l'imagier Lelée et une broche représentant la tête de Mireille. Ce fut « parthénien et intime » ; la réunion, où la Reine parla, était présidée par la princesse Marie Bonaparte. « Puisse le Félibrige (écrivait Mistral) l'avoir bientôt pour souveraine! » Après être allé passer deux jours au Saix, Mariéton avait regagné Paris :

Juin. — Je suis bien heureux de ces deux journées passées avec vous au Saix. J'ai déjà été follement occupé. Dicté, entre temps, 12 lettres; utiles et longues conversations avec le sénateur Guérin. Il va, sans retard, s'occuper de notre subvention ministérielle. Notre programme va voir le jour.

6 juin. — L. A... est venu, en compagnie de Y, me chercher pour dîner avec eux et X... Quels Lyonnais que ces gens-là : ironiques, gouailleurs, avant tout peu aimables et dénigreurs. D'ailleurs empressés et aussi « indulgents » (pour moi) que possible, les povres! Y... a plus d'usage de la pensée, de la vie, du monde, il faut le reconnaître... Mais, s'il me fallait revivre dans le rythme des deux autres, je crois que j'en crèverais! C'est la négation de tout ce que je cherche et de tout ce que j'aime!

10 juin. — J'ai rendez-vous, tout à l'heure, avec Claretie, pour régler définitivement notre distribution. J'ai la Comédie-Française pour interprète unique. Nous n'avons aucun frais, puisque nous intéressons les artistes

et les entrepreneurs. Tandis que l'entreprise Caristie Martel-Sarah, avec son orchestre (de POpéra-Comique) et sa mise en scène pour la pièce d'Aicard, la sentira passer, Sarah seule retenant 75 0/0 de la recette! ... J'ai été, cette nuit, à la soirée grecque de Madeleine Lemaire, très drthodoxement costumé (en Alcibiade), par l'habilleur de Mounet-Sully. Celui-ci était du banquet préalable et, fatigué, avait quitté la fête à 11 h. 1/2, de sorte que, quand je suis arrivé à minuit, la plupart ont cru que c'était lui qui revenait, autrement déguisé, et plus jeune. J'ai soupe entre Calvé (superbe en Messaline), la jeune duchesse d'Uzès (très belle en Vestale), le peintre Besnard (en Périclès) et la marquise de Clermont-Tonnerre (en Tanagra). Fête charmante et choisie. Mes costumiers d'Orange m'avaient épargné la dépense. Et je m'y étais pris dans l'après-midi. Mounet-Sully m'ayant offert sa loge pour m'habiller, ce fut rapide.

25 juin. — Dîné chez mon ami Woodward, le commissaire général des Etats-Unis à l'Ex-

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position de 1900, qui a été, à Orange, la joie de nos banquets. De retour à Paris ces joursci, ce brave Yankee s'est précipité chez moi pour organiser son banquet de bienvenue. Dîner d'hommes, terrible, mais pas désagréable tout de même. Parmi les convives... Picard, le directeur de l'Exposition..., les Mounet, Doumic, Bunau-Varilla, l'ingénieur du Panama.... des diplomates, des financiers, enfin, un jeune Américain, charmant garçon, très millionnaire et très indépendant d'esprit, James-H. Hyde, qui veut à toute force m'engager dans une campagne de conférences chèrement payées aux Etats-Unis, sur le Félibrige. C'est lui qui a attiré là-bas Bourget, Brunetière, Doumic, de Régnier, etc. Il parle déjà de venir s'installer près de nous, à Orange, avec deux automobiles. Si les automobiles y jouent cette fois le même rôle que l'an dernier — tapage nocturne ininterrompu — on ne dormira guère pendant les fêtes.

Les représentations de Mme Garistie Martel à Orange avaient eu lieu les 11, 12 et 13 juil-

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iet; celles de Mariéton furent données le lr et le 2 août, avec, le premier jour, « Œdipe et le Sphynx » de Péladan et « les Phéniciennes », de Rivollet; le lendemain, « Horace », un récital d'Haydn et des chansons populaires du Midi par Mme Maria Gay... Le chorège écrivait de Paris, quelques jours après :

Enfin, l'expédition des Argonautes est terminée sans pertes pour personne, ce qui est un succès, après l'entreprise de Mme Martel, et celle de Nîmes où, huit jours avant nous, on a donné « (Edipe » avec perte, devant 10.000 personnes. C'est tout de même le crédit de mon nom qui a favorisé ces représentations classiques. Leur succès d'Art est grand. Une société financière est en formation là-bas, pour se charger, à l'avenir, sous ma présence artistique, du côté matériel des représentations que la Ville veut désormais uniques, pour ne pas galvauder le théâtre. Donc, tout va bien, la gloire est sauve... J'ai passé la journée d'hier (Maillane, les Baux, Arles), avec les d'A... Je serai vendredi au Saix,

A la fin d'août, il retourne à Orange, pour y assister aux représentations organisées pour les 23 et 24 août, par l'acteur Silvain et sa troupe :

J'ai bien fait de venir (écrit-il d'Orange à sa mère). Tout le nîonde me marque une extraordinaire sympathie. On me félicite de mes dernières fêtes et surtout de l'ensemble, de la série, désormais considérée par la population comme une institution d'Art pur et désintéressé, acquise à la Ville d'Orange et au Théâtre antique par quinze ans de ténacité et des résultats excellents.

Sur les représentations elles-mêmes, il rédigeait un long mémorandum :

Quelle aventure! La représentation d'hier, pour la première fois depuis qu'il en est donné à Orange, a été perdue, interrompue par la pluie. On a commencé avec un ciel gris, plus que couvert...; de ce velarium naturel tombaient, çà et là, quelques légères ondées, de courtes rafales de pluie. Alors, et chaque fois, par un mouvement simultané,

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tous les parapluies s'ouvraient, dans une sorte de rumeur « inouïe » et les gradins se tachaient du luisant noir d'une vaste tortue inégale. — Cette « Cytharis » de Mouzin, est pleine de jolis vers, mais d'un talent uniforme, inutilement gracieux ou éloquent. Les deux premiers actes seuls, et passablement longs, ont été joués; tout à coup, à 5 h. 1/2, pluie torrentielle! Les gradins se vident, on se réfugie dans les vomitoria; on y patiente une heure durant, et puis, la pluie bien installée, on s'en va chacun chez soi.

Quant à moi, j'ai acquis la preuve :

1° d'une beaucoup moindre attention de la foule (pourtant on ne peut mieux intentionnée (personne n'a redemandé son argent) dans les représentations de jour; 2° de l'acoustique diminuée par la lumière; 3° du mauvais effet artistique, à distance, dû à l'absence de solution de continuité entre ce public bariolé et la scène... J'ajoute : 4° que les costumes des figurants, apparaissant de coupe et de couleur trop grossières, affaiblissent singulièrement le prestige, la sensation d'Art. — J'étais un peu excédé de la

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complimentation que m'adressait chacun sur la différence de cette mise en scène, de ce spectacle, de cette interprétation, avec les miens. Mais une autre raison m'a rendu cette après-midi particulièrement agréable. Mon Mistral était là, plus en verve et en sérénité que jamais. J'avais trop de plaisir à le retrouver pour lui en vouloir d'être venu là, n'étant pas venu à mes fêtes : il n'avait pu refuser à Mouzin, un camarade de 40 ans, d'assister à son apothéose. Il est renversant de jeunesse, d'esprit et de bonne humeur, pour ses 73 ans. Vers 7 heures, quand nous sommes sortis, on entendait les galéj aires crier : « Demandez les parapluies romains!» Et, naturellement, le ciel se remettait peu à peu, dorant le sommet du mur et les collines. Preuve suprême qu'il faut jouer la nuit. Mistral est reparti le soir-même.

Puis, le lendemain :

Il fait très beau, ce matin; la journée d' « Iphigénie » s'annonce radieuse. Espérons un succès pour le vrai poète Moréas. La fête a commencé par le ricevimento munici-

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pal du délégué du minisire, Deluns-Montaud, Assaut d'éloquence politicienne! C'était grotesque. A qui vibrerait le plus pour ne rien dire. Le délégué, vieux tribun souriant au millésime de 48, spirituel comme un bossu qu'il est, m'a paru bien cassé, bien vielli... Maurice Faure et Jules Roche ont parlé ensuite. J'ai pu constater la supériorité du Rhône sur la Garonne pour la précision des idées. Faure, comme Deluns-Montaud, a péroré diffusément (oh combien !), attribuant tout ce qu'on avait fait depuis quinze ans à Orange aux seuls députés et sénateurs de son groupe. J'en étais presque pris de fou-rire (et je n'étais pas le seul), quand, près de se rasseoir, il me donna un petit salut en ces termes : « Et je vois là mon ami Mariéton, à qui nous devons une de nos plus belles soirées... ». Il avait terminé sans savoir au juste de quoi il avait bien pu parler... A eux trois, les orateurs du jour auraient bien pu dire un mot de Silvain; celui-ci n'était pas venu au vin d'honneur, d'où leur oubli total de l'homme qui les réunissait ! ! !

On s'est rendu, en corps, au théâtre. Très

peu de monde... Mais peu importe : le succès de beauté s'affirmait aux premiers vers de Moréas. Son « Iphigénie » a des longueurs; il ne sacrifie pas ses morceaux lyriques et de pure restitution grecque pour faire marcher l'action et diversifier l'intérêt... mais la beauté verbale, la « pureté d'atmosphère attique », saine et nourrie, forte et légère à la fois, faisaient passer un frisson chez tous les connaisseurs... (Les acteurs ont été excellents, Silvain, Mlle Roch, Mme Tessandier et surtout Albert Lambert)... On sentait l'œuvre supérieure; elle n'emballait pas. Et puis, pas d'amour dans la pièce; c'est une grave lacune pour du théâtre en plein air. La représentation s'écoula sans encombre et assez applaudie, mais pas d'ensemble. Sans encombre, disais-je? Un moment, j'ai cru qu'on allait « emboîter » la représentation à propos du char qui amenait Clytemnestre et Iphigénie (le char de Déjanire, prêté par Béziers). Ce char est arrivé avec mille difficultés devant les chaises d'orchestre; le cheval n'avançait plus, et puis repartait brusquement. La foule riait; çà a duré cinq mi-

mîtes; il a fallu le dételer, les deux femmes gravissant le devant de la scène assez grotesquement. Il leur manquait un Baduel pour veiller à tous ces détails.

A 6 h. 1/2, une minute charmante : P Angélus sonnant aux églises accompagnant la musique des voix. Celle-ci bien supérieure à celle de l'orchestre très réduit et mal préparé... Et puis, quel choix regrettable: Piccini. Car l'idée de la concurrence obsédait mes « rivaux », comme on les qualifiait... il fallait opposer Piccini à Gluck : la vieille querelle ! C'est enfantin. Cette musique sucrée du classique italien de la décadence, « la glûckose », comme je l'ai nommée, n'a pas plu au public; c'était grêle et suranné : du Saxe après du Tanagra.

Vers 7 heures, on n'y voyait plus : le dernier acte a été joué aux lumières. Quand la rampe s'est éclairée, un murmure de contentement a couru sur les gradins. Mais on n'avait allumé que la rampe du plancher : nos quatre rampes en hauteur, dissimulées par des feuillages, illuminent le fond, les artistes s'agitent dans la lumière. Au lieu que,

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cette fois, ils n'étaient éclairés que d'en bas... Tu juges de l'effet médiocre....

Le spectacle finissait (7 h. 1/2). Grand applaudissement... mais la foule réclamait Lambert plus que tous... J'arrive dans les coulisses. Je sens l'énervement parmi la troupe. Lambert ne parait pas sur la scène. Je vois passer Silvain, furieux. Il s'adresse, nerveux, au public : « Vous applaudirez qui vous voudrez ensuite, mais laissez-moi nommer l'auteur ! La. pièce que nous avons eu le grand honneur de jouer devant vous est d'Euripide et de Jean Moréas. »

Il rentre dans les coulisses, et avant même qu'il ait soulevé le rideau, je l'entends parler de « cabale ». Je prête l'oreille. Mlle Nau lui dit : « Mais non! ce n'est pas Mariéton. » — « N'y faites pas attention, me disent ses amis. Il est si nerveux ! Il a trop travaillé depuis 15 jours. Il a été vexé d'entendre acclamer Lambert. Lambert l'a compris et a refusé de paraître. » — « Mais Lambert est le Benjamin d'Orange: après les Mounet, c'est lui le plus aimé ».. Bref je m'approche des artistes et je les félicite tous.

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Gomme, à Silvain, je dis: « C'est un très grand succès... une des plus belles soirées d'Orange », le bon cabot de me répondre avec humeur: « C'est la plus belle! ». Et il ajoute : « Oui! il y a huit ou dix ans, avec Mounet, cette ruine!... Il est fini depuis longtemps ! »

Mais je sors pour envoyer au bon Moréas cette dépêche, la première qu'il a reçue : « On acclame longuement votre nom, mon cher Moréas, et votre chef-d'œuvre. Je n'ai cessé de louer son Iphigénie ces trois jours, comme depuis trois ans. Et je regrette de n'avoir pu moi-même la représenter.

D'Orange, Mariéton se rendait par le Saix à Amphion. A son arrivée, dit-il :

La maison était, à ce qui paraît, un peu triste. On avait besoin de mon fluide ! Le déjeuner a été très gai. Aussitôt après, Hermant en bon fonctionnaire, est remonté travailler.

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Barrés liane et a raison. La princesse s'est mise au piano. Je l'ai accompagnée près d'une heure durant, sur un piano voisin. C'est un peu ridicule, mais çà épate tout le monde.

Mistral lui écrivait à Amphion :

Mon cher Paul, tu as besoin d'un vrai repos, non de ces repos imaginaires qu'on croit prendre dans les villégiatures peuplées de belles comtesses, mais de ces farniente de simple brute, comme savent en user les bonnes bêtes du bon Dieu. Je m'étonne que des campagnes formidables de tiraillements, comme celles d'Orange, ne t'aient pas encore mis le cerveau en capilotade. Prends donc, au Saix, tout ce que peut donner cette oasis en pleine sylve, la bonne vie naturelle auprès de père et mère et la gaie compagnie de l'aimable Thérèse (Boissière). Bois le lait de tes vaches et l'air de la forêt et le loisir que t'ont fait les Dieux... Le reste, je le sais, a son excitant charmeur, mais c'est de l'alcool et il te faut de l'eau pure.

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Mariéton suivit pendant près d'un mois les conseils de son ami, préparant, au Saix, un article sur Roumanille pour « la Revue Bleue », puis il alla passer quelques jours, près de Lunel, au mas de Fourques où l'appelait M" Ménard-Dorian :

« Le Mas (écrit-il de là), est d'un confort d'habitation inouï: le plus solide luxe dans un décor provençal suivi. Mme Ménard a un goût parfait et au milieu des paysanneries ethnographiques qui font de cette maison un autre Museon Arlaten, de vrais objets d'art sont de partout éparpillés savamment, dans une propreté générale à la luisance de phare. On a célébré la fête du Mas aujourd'hui. C'a été ravissant de cordialité, de gaieté, de familiarité patriarcale; courses en sacs, mât de cocagne, jeu de la cruche, courses de taureaux pour rire, avec des « chevaux frus » donnant l'illusion de vrai combat et excitant la joie des paysans comme des maîtres, surtout des petits qui se sont amusés, tout le jour, comme des fous. Enfin grand banquet des gens du Mas, avec chansons.

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