P. MARIÉTON, I. III
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De Fourques, où étaient avec lui le félibre Joachim Gasquet et sa jeune femme, Mariéton allait souvent travailler à la bibliothèque de Montpellier. Un jeudi, on partait en bande retrouver Mistral à Arles, puis Mariéton accompagnait le Maître à Marseille pour les fêtes du Syndicat d'initiative de Provence. Au début de novembre il avait regagné Paris, pressé par ses collaborateurs dramatiques: Péladan qui le poussait à achever leur « César Borgia », Louis Bertrand qui, ayant achevé son roman a Pepete-le-bien-aimé », voulait écrire « Sophonisbe », s'il était certain que la pièce serait jouée en août à Orange pour être ensuite présentée à la Comédie-Française.
Un lecteur tardif d' « Hippolyta » écrivait à cette époque à Mariéton: « Vous êtes le plus précieux patron sur lequel on puisse tailler, au cours d'un roman, le type de l'humaniste moderne ». Le poète Albert Thomas lui disait de « la Terre Provençale » :
« Vous m'avez appris à aimer notre Midi. On devrait faire pour toutes les provinces ce dépouillement méthodique des œuvres d'é-
rudition locale... Vous ne faites pas de politique; ceux qui en font cherchent à discerner l'importance de votre effort. Votre bilinguisme (l'étude de la langue nationale à l'aide de la langue régionale) procurera des jouissances littéraires à une masse de travailleurs et de gens d'instruction primaire... En second lieu, et c'est sur cela surtout que je veux insister, votre effort affine et rectifie le sentiment patriotique. Ce sentiment s'est obscurci, il a retardé pour des années votre œuvre de décentralisation. Mon pays, la Lorraine, est une marche, un pays de guerre et la crainte de l'invasion a toujours développé et exagéré la centralisation. La vraie décentralisation est celle de la Provence, pays ouvert et accueillant. Enfin, vous développez le sentiment internationaliste encore à naître ; le démocrate et socialiste que je suis est sensible à cela. Nous rêvons tous deux d'une France fédérative dans une Europe de nations amies. C'est régionalement que les fédérations socialistes se constituent. Félibres, entretenez l'idée, et nous fournirons, nous autres, cette richesse matérielle qui doit la
nourrir et la développer. A bientôt et permettez-moi de vous dire déjà « cher ami ».
Mistral salue la réapparition de la Revue Félibréenne qui, en octobre, après trois années d'interruption, a inauguré une « nouvelle série » avec un énorme fascicule de 272 pages pour janvier-septembre 1903; il presse le chancelier de reprendre ses démarches pour obtenir au Félibrige la personnalité civile qui lui permettra de recueillir des legs et des dons.
Les lettres de Mariéton racontent : un dîner chez Emma Calvé avec les Richepin, le succès de Jacques Richepin et de son drame en vers « Cadet Roussel », joué au Théâtre Victor- Hugo; le banquet des Gigaliers; la réconciliation, avec Nîmes, de Péladan, qu'il aura fait « prophète en son pays » (dit le « Cri de Paris »), malgré ses attaques contre les Nîmois. La « Sémiramis » du Sâr sera jouée, en juillet, aux Arènes de Nîmes.
Mariéton s'occupe encore d'acquérir, par l'intermédiaire de Critobule, deux dossiers relatifs à Soulary et à Pierre Dupont, qui vont faire partie de la vente lyonnaise d'Aimé Vingl ri nier; il écrit, le 25 novembre :
Merci, mon cher ami, et pardon pour l'embarras que je t'ai causé. J'ai retrouvé, dans le précieux dossier Soulary, trois lettres relatives à l'affaire du plagiat de Lamartine... J'ignorais ton sonnet de Soulary à Paul Gaudin (1867). Si tu n'y vois pas d'inconvénient, je le donnerai dans la prochaine Revue, avec deux autres morceaux inconnus... Je te griffonne ces lignes, ayant à côté de moi le colonel Marchand plongé dans le dossier Soulary (reçu à 2 heures). Le colonel est un furieux et savant liseur, un curieux d'érudition, un intellectuel dans toute la force du terme. Sa psychologie lyonnaise — goût des formules dans l'abstraction — nous apparente singulièrement dans l'amitié. Aussi, passet-il des heures à bouquiner dans ma Richepansière, pendant chacun de ses séjours à Paris. Il y est pour cinq ou six semaines, en attendant son départ vers un poste nouveau. C'est un assidu et parfait ami.
Hier, par exemple, il arrivait ici à 5 heures; à 6 h. 1/2, Mounet-Sully, à l'improviste, venait me chercher pour la soirée; à 7 h. 1/2, Marchand, causant toujours, nous quittait
pour aller dîner chez le commandant de place de Paris, mais, à 10 h. 1/2, il nous revenait. Rebavardages jusqu'à 11 h. 1/2 ; puis, nous souvenant qu'Emma Galvé, un peu souffrante, m'avait fait dire qu'elle nous espérait chez elle (à l'entrée du Bois), dans le courant de la soirée, nous envahissions le Métro pour acquitter la visite promise. Effarement du concierge, chez la cantatrice. Il est minuit moins dix. La dame de compagnie fait des difficultés, mais j'insiste... Calvé était couchée, elle se rhabille à la hâte, un peu intimidée par Marchand que je lui présente, mais la glace est vite rompue. Mounet-Sully dit des vers, Calvé chante, c'est exquis! Et, quand nous repartons, il est près de 2 heures. Qu'est-ce qui disait donc qu'il n'y a plus de gens jeunes à Paris? Voilà, mon vieux Critobule, les moeurs de la Richepansière et de ses familiers. J'ai à peu près renoncé à toute pure mondanité pour fréquenter mes vrais amis, parmi lesquels, outre les susdits, les jeunes ménages Barres, Bischoffsheim, Noailles, Chimay, les Ménard- Dorian, la princesse de Brancovan, son fils,
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Jacques Crépet (mon secrétaire d'Orange), Primoli, Péladan, Rivollet... Et c'est à peu près tout.
Six ou sept fois par an, je les réunis à table dans mon petit logis avec, çà et là, deux ou trois invités de passage et de marque. Il ne manque à ces agapes que mon plus vieil ami, le susdit Critobule, à qui je serre les deux mains de tout mon cœur.
A sa mère, le 4 décembre :
Mauvais temps, solitude et marasme. Mais c'est peut-être ma nature (aux prises avec mon ambition), qui est cause de ce désenchantement paralysant, Châteaubriandesque, si j'ose évoquer cette grande ombre... Mon père me reproche de toujours parler de pièces qui ne sortent jamais. C'est vrai, je suis paresseux, peu fécond, scrupuleux; c'est ma nature. Si je m'étais marié, me dis-tu? La bonne volonté ne m'a pas manqué. En ceci comme en tout le reste, j'ai été découragé... »
Et il se plaint d'être obligé d'aller à Nice, « ce
Casino ! », où il est incapable de travailler... Mais, dès le lendemain :
Je crains, ma chère Mère, de t'avoir attristée par ma lettre d'hier au soir. C'est que, vois-tu, j'avais besoin de me soulager. Ces accès de marasme agissent immédiatement sur ma santé. Je ne suis jamais qu'un malade moral. Je suis de bronze pour la constitution, mais de cire au premier souci. N'en parlons plus!
Une assemblée de la Commission d'Orange et des démarches à propos du Théâtre que demande de nouveau Mme Caristie-Martel, retiennent Mariéton à Paris jusqu'aux derniers jours de l'année. Le 27 décembre, il charge sa mère d'envoyer des fleurs à sa vieille amie, Mme Roland de la Platière, qui lui écrit « d'étonnants mémoires sur les gens de 1830 ». Un récital de ses poésies est organisé à Marseille, pour le 31, par son ami Auguste Rondel et Gustave Kahn. Peut-être ira-t-il? Mais il se réjouit d'être bientôt à Nice. Philadelphie doit s'y trouver et les princesses Bonaparte vont partir pour Cimiez. « Nous les inviterons. »
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1904. — La lettre de Mistral à son ami, à >ccasion conseils :
l'occasion du Jour de l'An, contenait de sages
Quand j'étais comme toi en quête de jeune épouse pour rajeunir mon âge mûr, je passai une période qui ne manquait pas d'agrément. En compagnie, tantôt de Mathieu, tantôt d'Aubanel, nous courions, le dimanche, les villes et les villages de l'Arlésie et du Comtat-Venaissin, nous informant des belles filles à marier et tâchant de les voir à la messe ou aux vêpres. C'était de l'idéal vécu! Ainsi devrais-tu faire maintenant, en dehors et au-dessus de toute autre préoccupation....
Revenu de Nice à Paris pour quelques jours, au milieu de janvier, Marié ion, en cherchant un livre dans sa bibliothèque, tombait d'un escabeau et cette chute lui valait une entorse,
compliquée d'une fracture du péroné : « à peu près l'accident de Pétrarque (écrivait-il), si j'ose me consoler au reflet de cette grande ombre! »
Cet événement l'immobilisait pendant trois semaines dans la Richepansière, mais son ami le Colonel y passait avec lui la plupart de ses journées : « Plus je vais (disait l'éclopé), plus je sens bien que je n'ai que deux purs amis, d'ailleurs frères d'âmes : mon patron de Maillane et lui, qui m'estime autant qu'il m'est attaché. » Ensemble ils suivaient, avec un anxieux souci, les débats de la Chambre sur la politique extérieure; la situation était grave « pour tous ceux que préoccupent seuls l'intérêt et l'honneur du Pays ».
Entre temps, Mariéton revoyait, pour un choix à faire, « une cinquantaine de pièces inédites », qui lui étaient proposées pour le futur cycle d'Orange. Pour l'une d'elles, il demandait de la musique de scène à Claude Debussy, « seul capable d'exprimer le symbolisme de ce mystère pagano-mystique ». Mistral écrivait :
Te voilà donc, mon pauvre ami, éelopé, par suite, probablement, d'une de ces pirouettes qui te sont coutumières. J'espère que tu pourras venir, à Pâques, voir la jolie Parthénie que le Museon organise pour le 4 avril. La mise en train et en route de cet exode de vierges provençales, venant de 30 ou 40 communes, est fort délicate à remuer. Pourtant, nous y arriverons, je crois. Cela me coûtera beau, une quinzaine de cents francs. Mais bah! comme dit le félibre David : « Nos qui vivimus, benedicamus Domino! » — Autre chose. L'organisation du banquet du Cinquantenaire de Font-Ségugne, à cause du grand nombre des assistants, me paraît très difficile... Mon avis et celui du Capoulier serait de faire cette agape en pique-nique. Chacun serait invité à apporter « sa biasso ». Et alors, chacun se grouperait avec ses amis sur les ferigoulo (thyms) de la lande. Plus de places d'honneur, plus de gronderies, mais liberté et allégresse évangélique, comme au beau temps du Galiléen et comme dans tous les « roumavages » de Provence. Qu'en penses-tu?
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Mariéton regagnait péniblement Nice et en revenait, encore très boiteux, pour la fête d'Arles :
Fête singulière (à son avis), ratée comme fête et cérémonie, parce qu'elle a eu trop de succès, excellente comme preuve de la faveur croissante du Mistralisme. Plus de 30.000 personnes y assistaient; énormément de belles filles, peu de jolies. La vraie Mireille était Mlle d'A., une vraie merveille.
La foule enthousiaste avait envahi toutes les enceintes, malgré les efforts des organisateurs, et tout s'était passé dans le plus pittoresque et le plus gai des désordres. Le soir même, Mistral rentrait à Maillane, refusant l'automobile que lui offraient des amis, parce qu'il ne voulait pas se séparer des 25 jeunes Maillanaises qui lui avaient été confiées. Mariéton repartait pour Paris, où il avait hâte de retrouver le Colonel :
Dévoré (écrit-il) après ces vacances de deux mois! J'ai écrit aujourd'hui plus de 10 lettres. Et puis Jean vit avec moi, dont les
inquiétudes sont les miennes et assez grandes...
Avril. — Nous sommes très surveillés (Mistral le prévenait que ses deux dernières lettres avaient été décachetées)... Quelle veulerie est commune, hélas ! Heureusement il y y a, dans tous les partis, des patriotes sincères, mûrs pour se laisser gagner à toute la vérité quand l'honneur de la France est en jeu!... Je suis fier, je te l'avoue, d'avoir été choisi par Jean pour compagnon et confident de lutte. Notre fraternelle affection se resserre de jour en jour. Il me donne confiance aussi en moi-même, en me faisant « me formuler » sans cesse, selon mon expérience des hommes, mon bon sens naturel et le... flair que peut servir la droiture et l'intelligence que je tiens de mon éducation, C'est-à-dire que, plus que jamais, je sens tout ce que je vous dois et combien aucune science acquise ne supplée à la vertu vivace d'un atavisme sain... J'ai vu hier X... qui m'a bien inutilement agacé avec ses gouailleries à la lyonnaise et ses opinions de fînan-
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cier dans les questions où l'honneur national est en jeu.
11 avril. — L'heure est grave, mais mon ami est plus en forme que jamais, et moi, son confident, plein d'espoir pour le lendemain. Ce lendemain va commencer dans quelques heures avec la liberté.
Trois jours plus tard, le 14 avril, le colonel Marchand, qui avait été puni de trente jours d'arrêts, à la suite de deux articles de journaux publiés par lui, donnait sa démission à l'expiration de sa punition. Le 29 mai, Mariéton écrivait à sa mère :
Les affaires se corsent, l'état d'esprit de nos ennemis s'exaspère (lisez l'article que je vous envoie, il est d'un camarade qui veut m'être agréable). Aujourd'hui, je me sens tout à fait oppressé par le sacrilège qui se commet officiellement, « la Marche de l'Armée », cette exploitation du soldat français par un journal pour sa réclame! C'est ce qu'on aura vu de plus symptomatique dans la dégénérescence du Pays. Faut-il que le
« Matin » tienne tout et que les puissants tremblent devant lui, pour atteler à ses intérêts la dignité de l'armée française! Cette course de soldats sans armes, la veste ouverte, avec des pancartes sur le dos, était un spectacle hideux. Aussi passaient-ils dans la stupeur silencieuse de la foule qui ne comprenait plus... Mais, çà et là, quelques gens courageux témoignaient ironiquement de leur instinctif dégoût.
Il continuait, après une fugue à Avignon, pour la Sainte-Estelle, avec le Colonel :
6 juin. — Jean est venu à minuit me retrouver, et nous avons causé jusqu'à 2 heures. Sa clef ouvre ma porte. Donc, je n'ai pas à m'inquiéter du dérangement des concierges. Les travaux de «lean le passionnent et l'absorbent; il me communique à mesure ses rédactions. Tout ceci m'a plongé dans des études historiques, sociales, géographiques et même religieuses, indéfinies... Pour le moment, je suis assez agacé d'une interview (pour le « Gaulois ») sur les éternels « Amants de Venise » ! ! Ils reviennent sur
l'eau à propos de la publication de « toutes leurs lettres », faite par les soins de la famille Sand, à l'insu de Mme de Musset. Je l'ai informée hier et elle a fait saisir le volume aussitôt. C'est l'avocat Decori qui l'a publié chez un éditeur de Bruxelles.
15 juin. — Il a paru, dans le « Gaulois » d'hier, un article des moins aimables de Maurras, en réponse à mon interview (d'il y a huit jours) sur Sand-Musset, à propos du sous-titre « les Amants de Venise ». Mes amis m'ont conseillé d'y répondre par le silence, ce que je fais sans contrainte. D'ailleurs, je ne me sens pas atteint par son humeur.
Le bruit n'en courut pas moins d'un duel entre eux, à propos du sous-titre en question.
J'ai donné lundi à Brancovan (disait encore Mariéton), une vingtaine de pages qu'il m'avait demandées pour sa revue (la Renaissance latine) sur Sand et Musset, avec de l'inédit (qu'on ne sait pas que je possède) très intéressant, que je dois à l'amitié de
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Mme Lardin de Musset — 84 ans sonnés ■ — exquise petite vieille dans le style Louis- Philippe, frétillante comme une souris dans du satin puce, bien fine et spirituelle malgré sa cassure progressive, hélas! J'attends les épreuves de mon travail pour filer... Jean a beaucoup travaillé ces jours-ci; je pense que je l'emmènerai. - — Anna de Noailles vient de publier son beau livre « le Visage émerveillé ». Si j'en juge par ce que j'en ai lu et ce qu'on en dit, sensibilité neuve, fraîche, frémissante : un lys tremblant qui sort de l'eau. Elle est charmante de jeunesse et d'une grâce païenne qui n'est qu'à elle.
Juillet. — Toujours la vie de travail fiévreux et très austère, ma foi, loin de toute mondanité, avec l'Idée pour guide, et qui nous attache tous les jours davantage l'un à l'autre. L'avenir est radieux. Vive la jeunesse! Je vais bien. Je me sens fait pour cette atmosphère... Quoi qu'on puisse en dire, l'Action est la sœur du Rêve. Les deux âmes des Lyonnais : Croix-Rousse et Fourvière — Rhône et Saône.
Les noms de Marchand et de Mariéton étaient assez fréquemment unis dans les échos de journaux, pour que Mistral pût écrire, à la lin de juin — et fort injustement, d'ailleurs :
Il faut un peu surveiller tes reporters. Je viens de lire, dans « Gil Blas », un entrefilet inepte, où Ton te présente comme le tuteur et cornac du héros. C'est d'autant plus indélicat que cela a tout l'air d'être inspiré par toi. J'espère que notre ami n'aura pas lu ce « pavé de l'Ours »... Heureux d'apprendre que ton affaire avec Maurras n'aura pas de suite. C'eût été par trop triste qu'un des deux eût le cœur percé pour Mme Sand.
Les négociations à propos d'Orange n'a* vaient pas abouti, et au début de juillet, Marié- ;on annonçait son prochain départ pour le Saix :
J'ai de Paris par-dessus la tête, cet été, et suis ravi de n'avoir pas à préparer d' « Oran-
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geade ». Vous savez que Coquelin el Colonne y vont jouer, les 14-15 août (rude coup pour le cycle Martel). Pour une fois, j'assisterai en spectateur et pourrai jouir du résultat de mes efforts de quinze ans. L'an prochain, associé avec Real, nous inaugurerons le cycle de l'avenir.
Du Saix, Mariéton allait donc, à la fin de juillet, voir les représentations d'Orange :
Je suis obligé de m'y rendre (expliquait-il) 1° pour n'avoir pas l'air de bouder la Ville dont j'ai besoin et le Ministre qui doit s'y rendre; 2° pour exposer au Maire, avant tout possible arrangement pour la suite avec d'autres, les projets que j'ai élaborés avec Mme Greffulhe et qui assureront l'avenir de l'œuvre à quoi est attaché mon nom.
Au Cièri, il trouvait le public froid. Autour de lui, sur la place, on disait : « Ça ne vaut pas les représentations de Mariéton. » Albert Lambert avait été admirable; c'était « le ténor héroïque et le grand amoureux lyrique»; Mlle
Delvair, très en progrès, s'était affirmée « la Benjamine d'Orange »; et il continuait :
La danseuse Jeanne Avril a fait merveille, deux soirs, malgré l'absence de musique. C'est la Danse elle-même. Elle semble sortir de la ronde du Printemps de Botticelli. Plus jeune du tout, elle a gardé des souplesses, des gracilités d'insecte de féerie. Pour avoir pu, sans ridicule, danser dans « Cinthia » sur le seul rythme des vers, dans « Dyonisos » sur une mélodie roumaine (chantée par la dolente Manolesco), il lui faut une rare puissance d'évocation plastique. Elle invente des danses, presque des rythmes.. Et la pauvre fille, miséreuse et flétrie, garde une humble douceur mystique qui en fait un être attendrissant. Elle m'a du moins révélé bien des ressources dans la chorégraphie artiste pour la scène d'Orange. Il y a tout à innover dans cet art de la danse. Un des journalistes présents avait amené une coryphée de l'Opéra, Mlle H..., qui, m'écoutant louer Jeanne Avril, s'écria : « Mais, Monsieur, ça n'existe pas ! » — « Eh! bien, Mademoiselle, ai-je répondu,
je ne vois que Zambelli, chez vous, qui me donne, autant que Jeanne Avril, la sensation de toute la Danse. Voilà! » Trois ou quatre poètes nous écoutaient, et ils ont partagé mon avis.
D'Orange, Mariéton allait rejoindre le Colonel à Thonon. Après une visite à des amis russes installés là, ils partaient ensemble pour Chamonix et une promenade en Suisse jusqu'au lac des Quatre-Cantons. Du Saix, au retour, Mariéton contait à Critobule leur petit voyage :
Nous revenons seulement, trouvant ma mère seule au Saix (mon père parti pour Néris). Demain Jean rentre à Paris pour dix jours, puis il revient ici pour quelque temps... A Altdorf, d'où je t'ai envoyé un carton, nous avons assisté à une très intéressante représentation populaire de « Wilhelm Tell » de Schiller, les masses manœuvrant comme chez les M... (?), les acteurs locaux jouant sans odéonisme, avec une conviction patriotique et un art merveilleux, et les décors alpestres aussi finis qu'aux plus
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somptueux théâtres. Le chorège d' « Arausio » s'est vivement complu à cette manifestation régionaliste. Vaste hall couvert, au pied de la montagne; 1.700 spectateurs enthousiastes: un Bayreuth populaire suisse.
Le mémorial qui suit, adressé à une amie, est du 5 septembre :
Je me suis donné, cette nuit, une charmante distraction; j'ai relu ou lu les « Entretiens » de Gœthe et d'Eckermann. Vous n'imaginez pas à quel point la radieuse vieillesse de Mistral s'annonce semblable à celle du sage de Weimar. A la différence du sentiment religieux qui s'avive beaucoup chez mon grand ami. Il a été frappé plus que je pouvais croire par la mort inopinée, navrante, du félibre Marin dont je crois vous avoir parlé. Fils du peuple et très marseillais, ce brave garçon, plein de talents naturels « dans sa langue », dans son rythme normal, était venu passer dix ans à Paris pour vivre en littérature. Mais ses productions françaises n'étaient que banales; il accepta un sous-secrétariat de rédaction au « Jour-
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nal », pour subsister, tout en continuant à vivre à la Marseillaise. C'était son originalité, ïl se maria vers quarante ans avec une belle fille de vingt, eut bientôt deux « félibrihoun » (je fus le parrain du premier, Léon Daudet du second) ; puis, ayant obtenu une sorte de poste de retraite à Marseille — la direction de l'Asile des Vieillards — il rentra plus heureux qu'un roi dans sa Provence. Et le voilà mort subitement, laissant cette jeune veuve sans le sou et trois petits enfants.
Mistral a été extraordinairement impressionné par cette catastrophe, bien qu'il ne tint qu'en médiocre estime ce brave Marin (gênant par un socialisme pataud). Mais c'était un jeune; et il est parti religieusement. La campagne anticléricale est très mal considérée en Provence. Vous avez vu, dans les journaux, l'incident récent de Maillane pour la procession traditionnelle (N.-D. de Grâce, le 28 août), l'arrivée des hussards, etc. Bref Mistral, très attristé, s'est mis à songer à la mort; il a été acheter, en Avignon, un crucifix, pour sanctifier sa maison
et il a désiré qu'on n'ignorât pas ses dispositions chrétiennes. Non point qu'il eût jamais fait le libre-penseur! Mais son beau « Gœthisme » se rattache à la foi de ses pères. Il a soixante-quatorze ans (dans trois jours), c'est le plus magnifique vieillard, le plus apollonien que j'aie jamais vu, et assurément, avec Tolstoï et Ibsen (combien moins riches de sérénité) un des trois génies vivants de l'Europe... Je bavarde, je bavarde, mais puisque vous m'avez donné cette douce habitude de vous envoyer mes quatre pages de journal quotidien, excusez ce qu'elles ont parfois de peu intéressant pour vous.
Quelques jours après, sur l'invitation du Docteur Corneille, Mariéton se rendait, par Paris au Théâtre en plein air de la Mothe- Saint-Héraye, pour y présider la représentation de « A chacun sa vie ». Il avait su, à Paris, qu'on lui en voulait, « en haut lieu » de son « amitié pour Jean » et répondu: « Peu m'importe! » Il avait revu Mounet-Sully et son ami Hyde qui insistait pour l'emmener en Amérique.
De Paris où il était revenu, il écrivait, le 14 octobre :
Jean est en plein travail de polémique. Il a fait hier, chez moi, le bel article que je vous envoie avec celui qui l'a motivé. Nous rentrerons au Saix vendredi soir... J'écris, pour le « Figaro », un grand article sur « le Théâtre en plein air », pour répondre à celui de Bernheim (de lundi) où il discute mes idées.
Après un nouveau séjour au Saix, Mariéton était au milieu d'octobre à Paris d'où ses lettres parlaient de « vers philosophiques » qu'il composait, du Colonel surmené et souffrant, et surtout d'Orange. La Comtesse Greffulhe projetant d'y donner un cycle en 1905, traitait à son insu avec la Municipalité et la Société des grandes Auditions et chargeait un imprésario (M. Gunsbourg) de l'organisation des représentations. Mariéton ne voulait sous aucun prétexte être de la combinaison comme co-impresario et songeait à un second cycle, en août..
En décembre il avait l'idée d'un nouveau drame « le Pauvre d'Assise », à écrire, pour
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Sarah Bernhardt, avec Péladan, qu'il jugeait toujours « extraordinairement Imaginatif ». La tragédienne qui avait pris connaissance du scénario devait jouer la pièce après Y « Angelo » de Victor Hugo. Il s'agissait donc de se documenter sur saint François d'Assise et sainte Claire. Ce projet qui fut poussé assez loin et écrit en partie, était le développement du thème primitif suivant :
I. La Cour d'Amour. Les jardins du château de Claire. Jeux des Poètes. Entrée de François qui introduit dans le jeu une mendiante. Sa déclaration à la Pauvreté.
Amour mystique de Claire et de François.
II. La terrasse de la cathédrale. François et son ami viennent consulter un prêtre de la cathédrale sur la vie qu'ils doivent mener. Passe un lépreux ; François l'embrasse. Il prêche la Pauvreté nécessaire. Fureur de son père. L'évêque. François renonce au inonde ; Claire est là, elle l'aime.
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III. Eglise du Couvent de la Portioncule, la nuit. François prêche. Arrivée de Claire qui a quitté la maison paternelle. Profession de Claire. Ses parents.
IV. Le Prieuré de Saint-Damase (couvent des Pauvres dames — les Clarisses). L'évêque et Claire; éloge du Saint. Arrivée de François amaigri, épuisé. Il interprète la règle des Clarisses. Duo d'amour mystique.
V. Une place devant Sainte-Marie-des-Anges. On apporte François mourant. Il dit le Cantique du Soleil. Entrée de Claire ; il remet en ses mains l'avenir de l'Ordre. Il regarde Claire et c'est la Vierge qui lui apparaît. Il meurt d'amour divin.
A son père qui se plaignait de ne rien voir paraître de tant d'œuvres annoncées, Mariéton répondait qu'il fallait que ce fût « mûr » : « L'inspiration ? je la définis: l'explosion d'une cristallisation et on ne cristallise pas en faisant du métier ».
Au théâtre, d'après les memoranda de cette époque, on jouait « Le roi Lear » et « Tristan
et IseuH », En politique, la question des délations dans l'armée et la mystérieuse affaire Syveton agitaient tout Paris. Mme Roland de la Platière prévoyait un mouvement réactionnaire et redoutait d'être arrêtée comme en 1870. Le caricaturiste Sein donnait à Mariéton un rendez-vous chez Weber pour achever sa charge.
A Avignon, il était question d'imprimer chez Mnie Roumanille un journal félibréen, mais deux félibres voulaient en être le directeur unique. L'un d'eux était le Capoulier, maintenant fixé à Avignon. Il était convaincu — il l'avait écrit à son chancelier — que « toute toute vulgarisation parisienne ou mondaine ne pouvait que nuire profondément à la Cause sainte ». Il lui disait sa haine de Paris qui s'était adjugé la suprématie sur l'Aquitaine et la Provence, lui reprochait d'avoir amené aux fêtes félibréennes Barrés et Marchand dont la présence avait suscité de vives polémiques. « Le jour où l'on ne croira plus Paris roi, il ne le sera plus ». Et il se désolait de voir Mariéton « livré à ses mirages ».
De Maillane, Mistral avait écrit, le 12 décembre :
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Tu sais peut-être déjà (car tu sais tout) que la Ville d'Arles vient de me céder l'hôtel primitif des Castellane où se trouve actuellement le collège, un immense palais Renaissance (le Palais de Laval) aussi beau que ceux de Gênes et de Florence. Je vais le faire restaurer.
Le prix Nobel devait être consacré à cette restauration, ce prix qui avait fait « une sorte de situation mondiale à mon cher Patron », disait Mariéton. Et en rentrant à Nice, il s'arrêtait à Arles pour y trouver, au Museon, Mistral ravi et rajeuni, déjà tout à l'organisation nouvelle.
1905. — - Comme il le faisait chaque année, Mariéton passa un mois à Nice, puis il regagna la Richepansière. La veille de son départ sans doute, une discussion devait avoir eu lieu entre ses parents et lui, une de ces discussions animées et tenaces comme elles l'étaient toujours lorsque, dans la causerie familiale, leurs opi-
nions différaient sur quelque point, qu'il s'agît d'Art, de philosophie, de politique ou d'un sujet d'actualité quelconque. Avec la vivacité d'esprit qui leur était commune, chacun s'échauffait en défendant ardemment son idée. A des étrangers, ces controverses passionnées eussent paru des disputes entre ces trois êtres qui s'adoraient. Leurs cœurs du moins étaient toujours d'accord; dans sa première lettre de Paris, lettre adressée à son père, Mariéton faisait allusion à l'un de ces conflits passagers :
Dis à ma mère qu'elle a tort de s'alarmer de mes idées comme je les exprime dans la conversation, c'est-à-dire, naturellement, sous la forme excessive. J'ai toujours mis mes principes au-dessus de mes passions et je ne suis pas sans avoir souffert... — Sarah Bernhardt est dans de grands soucis d'avenir et d'argent. Je poursuis néanmoins ma pièce. — J'ai vu Jean samedi. Il travaille trop. Cette vie isolée ne vaut rien pour lui. Mais quelle âme héroïque et quel brave ami !
Péladan étant « un bûcheur », le drame entrain devait être bientôt achevé :
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Je travaille fort depuis un mois, la nuit surtout. J'ai mis en ordre un volume de vers, des « Epigrammes » philosophiques et anthologiques, un livre beaucoup plus impersonnel que les précédents, mais assez pessimiste... J'ai été très peiné de la mort de Marcel Schwob, une des belles intelligences de ce temps.
Quant à Orange, rien n'était décidé. Si M,ne Greffulhe et son imprésario donnaient une tragédie entre deux opéras, Mariéton renoncerait, pour cette année, à organiser des représentations. Il avait à présider, avec E. Perrier de l'Institut, une manifestation des Limousins de Paris en l'honneur du chanoine J. Roux, mort le mois précédent.
Mistral annonçait un grand mouvement autour du Capoulier à propos de la question des Maintenances : « ... Excellent branle-bas qui émeut une mer morte. Je crois en somme que la Cause va gagnant ; l'avenir pourrait bien lui donner raison: elle émerge de toutes les ruines. »
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En mars, le colonel Marchand qui était venu voir, à Nice, M. et M",e Mariéton, télégraphia à son ami de venir le rejoindre sur le littoral et ils allèrent tous deux « fuguer quelques jours en Italie ». Dans le journal que tint Mariéton de ce voyage on lit notamment ces notes hâtives :
—Arrivée à Assise en pleine nuit. Etrange, cette entrée dans Assise endormie, grand village escarpé qui sent la pauvreté ! Rues pierreuses : une Pompéi de mendiants. Rien de moderne dans cette loque de pierre à micôte du Mont Subasio, devant un immense paysage poétique, lunaire, horizon des rêves de Saint-François, du grand pauvre héroïque qui fut la hantise de la poésie de deux siècles, qui reste l'âme de l'Italie, de Dante à Michel- Ange, de Giotto à Léonard...
18 mars. — Départ de Sienne. Nous allons chez les Etrusques. Arrivée à Chiusi, petite ville peu visitée, l'ancienne capitale de Por-
senna: Clusium!... Nous redescendons poulie train de Pérouse... Voici le lac de Trasimène, les îles, la jolie presqu'île. La hantise du lac — Annibal, Flaminius. Jean est tout exalté à ces légendaires souvenirs d'histoire romaine. Je le sens assez dans l'état d'âme des grands soldats de moyenne culture des armées de Napoléon. Celui-ci surtout eut toujours une étrange hantise de Rome « qu'il ne vit jamais ». Lectures de collège, lectures à Valence. Ne dénomma-t-il pas son département ombrien: le département du Trasimène ? S'il avait vu Rome, toute autre eût été son attitude à l'égard du Pape!... Nous roulons sur Pérouse; ce côté du lac n'est plus au pittoresque stendhalien, ni au souvenir du pauvre d'Assise, mais tout à Annibal. Là est le site de la grande bataille: San-Guematto.
Pérouse. Nous grimpons à pied la côte en lacets, par la vive chaleur, moi portant ma canne et mon lourd manteau, ce matin fort utile; lui leste, capricant, la tête redressée, fendant l'air comme un jeune Jules César à pied précédant ses légions...
L'admirable monument civique que ce palais de Pérouse ! Sa forme massive, sans lourdeur, son allure hautaine, sa couleur, son style, ses emblèmes (le lion guelfe, le griffon pérugin...), la haute distance des fenêtres au pavé de la rue ; il est de race comme pas un et si son campanile avait été achevé et se dressait, svelte, sur cette masse puissante et âpre, je le préférerais sans doute au Palais Vieux de Florence et au Municipe de Sienne...
Naples, 21 mars. — Entrée décevante...
Quelle répulsion m'inspire la rue à Naples, la rue moderne, la monumentale, plus encore que la sordide des vieux quartiers! Quelle sale race aussi, cette population napolitaine — « la friture de parole et d'âme » — ruffians nés, mais sans malice; Pulcinella et Masaniello; l'abbé Galiani, un Bossuet finissant en Arlequin; incapables de grand art, ce qui veut de l'âme, mais capables de vraie science, ce qui ne veut que de l'intelligence...
Rome, 26 mars. — Station prolongée, après le soleil couché, sur la Roche Tar-
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péienne dont Jean cherche sur ses cartes, avec une étrange décision, l'emplacement précis... pendant que, pour me réchauffer, je fais les cent pas du Capitole... à la Roche Tarpéienne...
Nous avons reçu un mot du P. Pie et nous montons au couvent Barberini. Auparavant, je tiens à faire mon pèlerinage à la Via Gregoriana. Nous cherchons la petite maison (aujourd'hui 34-36) où mon frère Henri est mort, le 25 octobre 1883... Triste date qui a changé en deuil inconsolé la vie de ma mère. Je compte à Jean cette affreuse semaine. Je revois mon arrivée à Rome avec mon oncle et ma tante Robin, l'entrée de la maison de douleur; j'entends la jolie voix, si claire, si lointaine, de ma pauvre maman nous accueillant avant de nous voir, comme pour essayer de détourner le flux des larmes, et puis... la digue rompue et sa navrante résignation...
... La vraie capitale du Monde latin n'est plus Rome, c'est Paris; à Rome, l'accablement des souvenirs empêche la perpétuation de la vie. Rome n'est plus qu'une ville de
(S'i PAUL MARIÉ TON
province, ville morte pour l'action, mais vivante pour la flânerie... si l'on veut. Et précisément, ce qui en accentue la médiocrité moderne au regard des capitales vivantes, c'est les efforts de la jeune Italie (on n'a pas, à Rome même, la sensation de sa présence, de son existence...) pour se hausser avec elle sur le piédestal de sa gloire...
Au cours du voyage, Mariéton avait écrit à sa mère :
Notre voyage est merveilleux. Nous nous complétons, Jean et moi, pour expliquer les choses... Je parle assez l'italien. Enfin je hénéficie de ma culture (plus ou moins bien conduite) assez pour qu'un tel voyage fasse éclore un tas de choses gisantes en moi. Si Dieu me prête vie, tu verras que je n'ai pas autant perdu mon existence que cela peut paraître... Le tout est, pour un artiste, de donner des œuvres d'expérience et non d'improvisation. Nous avons bien profité, tous les deux, de cette rapide tournée...
De Paris, où il arrive le 3 avril, il reprend sa correspondance avec Nice :
Bien arrivé hier soir. Journée longue et mélancolique. Enfin la vie n'est heureuse, à tout prendre, pour personne. Résignonsnous! Il est bien évident que rien ne fixerait ma vie et mon œuvre que le mariage. Mais comment ? A mon âge et avec mes goûts, je ne me ferais pas à une femme trop faite... Et celle-ci s'accommoderait mieux de mes études... — Qu'est-il advenu de Jean et de votre déjeuner avec les princesses Bonaparte ?
22 avril. — J'ai entendu deux fois la Duse. Tout de même cet art sans style est lassant à la longue...
26 avril. — Sarah Bernhardt est partie après avoir entendu le scénario de notre pièce qui lui paraît très bien. Ce sera prêt pour son retour, tfïn novembre. C'est un sujet actuel, avec ses tendances sociales.
(\ mai. — J'espère bien arriver à me ma-
rier. C'est le salut de la vie et de l'œuvre, à mon âge. Jusque-là je ne puis guère vivre, pour la pensée et l'action intellectuelle, qu'à Paris, où, tu le sais, ma vie est austère et laborieuse...
22 mai. — J'ai beaucoup de travail de tout genre sur les bras; notamment, d'urgence, sept ou huit pages à écrire sur Mistral pour un n° de « la Plume » consacré à sa gloire, et tu sais que je travaille lentement. Je te lirai, au Saix, de longs morceaux en vers de notre pièce et aussi le recueil volumineux de mes poésies. Tu me conseilleras pour l'ordonnance de ce bouquin. Il en paraîtra des fragments ça et là, tout l'été. J'ai renoncé à Orange pour cette année finalement, si toutefois — ce qui n'est pas prouvé — Mme Greffulhe et Gunsbourg persistent à y donner leur cycle. Ils doivent, à mon sens, y manger un argent fou, si surtout la Comédie-Française y va en troisième spectacle à leurs frais (selon la décision de Claretie de ne la consentir, cette année, que corporativement, c'est-à-dire avec la distribution
môme de Paris, sans l'intervention directive de Gunsbourg). Car il n'admet de la confier « organisativement » qu'à moi, et, à partir de l'an prochain, j'espère exercer à titre officiel mon état de chorège, et définitivement.
29 mai. — Ta bonne lettre m'a fait plaisir ce matin. Elle m'est arrivée au milieu des rangements hebdomadaires de mon capharnaûm de plus en plus encombré, quoique je fasse pour m'en tirer. J'étais, depuis une heure, très agacé de ne pas retrouver trois ou quatre papiers importants, dont certain catalogue de livres d'étudo patiemment rédigé par Marchand à Toulon et en Chine sur le volumineux dictionnaire Lorenz, et auquel il attache un grand prix en raison des veilles qu'il lui avait consacrées... Trois heures de recherches n'avaient pas abouti, j'étais énervé au possible, quand Primoli entra (il a le mot de passe; je ne reçois que les intimes). Avec le retour de la question d'Orange, c'est un carillonnage frénétique auquel je ne réponds plus. Fanny et Louis (les concierges) savent disperser les raseurs
dans le paysage. — Le bon Gégé vit mon agacement, m'aida un peu, puis récita à haute voix un « pater » pour Saint- Antoine de Padoue, un second pour Sainte-Hélène (en mémoire de son invention de la vraie Croix) et, comme par enchantement, le précieux catalogue m'apparut derrière une pile de brochures... — La Duse a été très malade, voire opérée à Bruxelles. Naturellement elle n'a pas joué: dédit ruineux, comme toujours ; bref elle est partie pour Londres, réparant sa saison beige manquée. L'Impératrice est à Paris, très vaillante avec ses 78 ans; Primoli est assez pris par elle. Il va bien et ne quitte plus Paris maintenant. Jean non plus. Sa maison de Neuilly est très agréable; il a beaucoup travaillé à son jardin qui est plus avancé que les voisins, malgré l'absence de printemps. Quant à sa maison, elle est déjà archi-encombrée de livres et de papiers. La serre (où il a mis ton « Bambino » à la place d'honneur) est un atelier de découpage de journaux. J'espère qu'il passera les vacances avec nous en grande partie. Je compte rester au Saix le
plus lard possible, cette année, pour mettre au jour enfin mon Histoire félibréenne dont les matériaux sont là-bas. Je pense être le 14 juin au Saix.
Ie' juin. — L'incident anarchiste de cette nuit était prévu; de petits placards imprimés, placés dans les kiosques et sur quelques arbres portaient ceci : « Camarades anarchistes! Evitez le passage du cortège du roi d'Espagne. Il y a danger. » J'étais sur la place de l'Opéra vers minuit, à deviser avec Schurmann, l'imprésario, pour voir la sortie du roi d'Espagne, cinq minutes avant l'explosion.
... Je retrouve, dans mon frac, cette lettre commencée jeudi soir au cercle... J'ai revu dernièrement la princesse Bonaparte et sa petite-fille, débarquées récemment, qui t'envoient leur affectueux souvenir. La princesse Pierre m'a envoyé sa grande photographie dans le salon de Cimiez (par Lacroix, de Nice) qui est excellente. J'ai riposté par le volume « Six mois en Afrique » (1850) du Prince Pierre, qu'elle n'avait pas !
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Mistral avait écrit à Mariéton, le 5 mai :
Je suis tout à fait libre pour « la Reine Jeanne » et je t'autorise à arranger l'opéra dont tu me parles, avec Xavier Leroux musicien et toi librettiste, soit seul, soit doublé de Péladan. Seulement, lorsque nous traiterons, je ne signerai l'engagement, de ma part, que pour deux ans. Je suis expérimenté, sous ce rapport, par mon engagement avec V. Massé — qui me priva de la musique de Bizet — et par mon engagement avec Widor qui laisse « Nerto » au croc pour les calendes grecques. Quant au « Poème du Rhône », la demande m'en fut faite vaguement par Carrère qui, depuis dix ans, ne m'en a plus soufflé mot. Je ne puis pas me laisser lier ainsi sans aucune conséquence. On est avec moi un peu trop sans gêne !... Je fais enfin la traduction de mes « Mémoires » que je publierai probablement chez M"10 Roumanille, l'hiver prochain, car je suis fatigué de publicité et je verrais avec certain plaisir cette divulgation de mon « espelido » limitée au public primitif et res-
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treiflt de la première édition de « Mirèio ». — J'ai vu hier l'architecte Véran, d'Arles, pour qu'il me fasse le plan et devis d'une porte monumentale destinée à l'entrée de mon village, de plus en plus visité ! Ça m'amuse...
Peu après, une fête félibréenne très réussie avait eu lieu, à Arles, en l'honneur du chansonnier Charloun Rieu, dont le buste avait été inauguré au Museon. A Avignon, on vendait les meubles et les livres de Stuart-Mill qui s'y était réfugié après la mort de sa femme et qui venait d'y mourir à son tour. Mme Roumanille avait acheté la plupart des livres du poète, ses manuscrits et son herbier.
En juin, Mariéton descendit en Provence pour la réunion du Consistoire à Avignon et pour la Sainte-Estelle qui eut lieu le lendemain à Arles :
Hier (racontait-il) Consistoire en Avignon. Crevant! Sept heures de séance à la Barthe-
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lasse, en salle fermée. Réforme du Stalul volée, sauf par Arnavielle, Ratier (d'Agen), et moi, plus deux abstentions. Plus de maintenances, plus rien de l'ancien félibrige, plus de chancelier par conséquent. Rien que le Capoulié, les assesseurs, des maj oraux et les Ecoles, indépendantes de leurs anciennes provinces et ne relevant que du Consistoire... A Arles, fête émouvante, décor merveilleux (dans une ancienne église). Nous allons déjeuner demain avec la Reine, Térèse Boissière et Adrien Planté, d'Orthez. Je dînerai et coucherai à Marseille pour voir Rondel.
A propos de cette réforme radicale des institutions félibréennes, Mariéton disait à Mistral peu de temps après :
Je t'ai écrit assez longuement, la semaine dernière, à propos des fameuses réformes du Néo-Félibrige, et puis j'ai déchiré ma lettre sans te l'envoyer. L'entreprise du Capou- •lier, l'attitude surtout de son acolyte ne sont pas sympathiques au plus grand nombre : tu dois t'en douter. Les confidences, réclamations et plaintes qui me sont parvenues
depuis un mois me le prouvent surabondamment. Je n'y réponds pas, de même que j'ai renoncé à démissionner du Consistoire, lors de la suppression, sans plus d'égards, de la chancellerie, uniquement pour ne pas paraître différer d'opinion avec toi, « Duca, Signore e Maestro » de tout ce qui concerne la Cause et l'organisation félibréenne par conséquent. Si « les révolutions font la vie », je doute que celle-ci soit profitable au Félibrige. Elle a rompu le charme...
La lettre s'arrêtait là et, comme la première, elle ne parvint jamais à Maillane. Du Saix, Mariéton revint passer deux jours chez Mistral en compagnie du Colonel, puis il regagna Paris :
Jean (dit-il) ne voulait pas que personne sût notre fugue. On ne peut rien cacher aux journalistes. J'ai d'ailleurs bien fait de rentrer pour cette polémique avec Maurras.
Voici ma réponse au « Gaulois ». Ça finira peut-être par un procès. Sa prétention d'avoir définitivement mis la main sur son titre, pour avoir qualifié, au cours d'un petit arli-
cle non signé, G. Sand et Musset : « les Amants de Venise », est vraiment grotesque et non soutenante en propriété littéraire.
Le Colonel Marchand avait engagé dans « l'Eclair », depuis le début de mars, une violente campagne, publiant une série d'articles sur « La leçon de la mer », « Entre hier et demain », etc., et répondant ensuite dans le « Matin » aux articles de ses adversaires :
J'ai eu (continuait Mariéton), l'autre semaine, un vrai accès de marasme qui n'était pas de source récente et que la brusque solitude de la campagne irritait. J'avais besoin de me fuir. Je me sens très rasséréné au physique et au moral. L'action me détend du soliloque éternel et j'ai été diablement distrait depuis cinq jours... Jean a été assez souffrant après sa campagne de quinze jours. Il y a trouvé de vrais avantages personnels, ne fût-ce que de voir de près de braves gens qui passaient pour ses ennemis et qui, l'ayant connu tel qu'il est, simple et fort, se mettent à l'aimer. Enfin, ce soir, il va mieux et dans deux jours il sortira de nouveau. Les
affaires du Cycle 1905, dont je m'occupe « amicalement », vont bien. Mme Greffulhe est chatfnijante.Les fêtes s'annoncent magnifiques d'ailleurs.
17 juin. — Je suis obligé de rester la fin de la semaine: j'ai jeudi, à Saint-Sulpice, le mariage de mon excellent ami Marc Varenne, secrétaire du Président du Sénat, lequel serait peiné de ne pas m'y voir. C'est un vieil ami. (Mariéton l'a connu étudiant en Droit à • Montpellier.) Il est vraisemblable que Fallières va succéder à Loubet, Varenne sera donc haut personnage. Son mariage est une joie pour ses amis, tant il est brave.
3 juillet. — J'ai prolongé pour diverses raisons mon séjour ici, mais je rentrerai bientôt. J'ai besoin, par ordonnance, d'éviter l'isolement le plus possible, physiquement et moralement. Je n'aurais pas pu supporter le recueillement à la campagne la semaine dernière. Je n'ai pas été hier, à la fête de Sceaux. Tu as vu que le groupe socialiste avait triomphé et imposé la présidence de
M. Pelletan, invoquant celle du nationaliste Gebhardt l'an dernier. Je sors de déjeuner chez la Princesse Jeanne; nous avons été, elle, Villeneuve et moi, nous faire montrer, avec autorisation spéciale du Préfet de la Seine, la réserve (fermée dans des coffresforts) de la collection Dutuit, entr'autres le fameux manuscrit d'Alexandri des ducs de Bourgogne, estimé 400.000 francs.
21 juillet. — Je me réjouis de rentrer bientôt près de vous au Saix, de me remettre à travailler dans le silence — bien que je n'eusse pu, tous ces temps derniers, supporter la solitude. Maintenant j'en ai besoin. Je sors d'une jolie réunion donnée par Mme Greffulhe, en faveur de son cycle d'Orange, à Bagatelle. Endroit délicieux ! 150 ou 200 personnes de choix ; conférence vague, aimable (et courte) de Germain Bapst « autour » du Théâtre d'Orange ; musique militaire dans le parc; lunch très confortable sur la terrasse, et, enveloppant tout cela, un parfum suranné d'Ile-de- France... Après-demain, inauguration du Théâtre de la Nature, à Champigny.
Avant de rentrer au Saix, Mariéton allait assister aux représentations d'Orange, à l'inauguration, à Avignon, du monument de Félix Gras et à une fête au Musée d'Arles. Le colonel Marchand l'avait vivement dissuadé de se rendre aux soirées de la chorégie rivale, estimant que sa présence y serait ridicule. Il avait jugé, lui, qu'il ne pouvait pas « se donner l'air de bouder », mais ce désaccord avec son ami le peinait et il confessait à Mistral ce « tourment d'amitié » :
Tu restes l'homme d'Orange (répondait Mistral), tu ne peux pas ne pas paraître en être toujours et tu en es plus que jamais. Et puis tu figures, cette fois, au Comité de Patronage. Et puis ton absence à l'inauguration du monument de Félix Gras et à la fête du Musée d'Arles n'était pas admissible. Qu'eût-elle paru, franchement ?
A Orange, il était « accueilli, officiellement et populairement, mieux que jamais ». Les deux opéras (« les Troyens » de Berlioz et le « Mefistofele » de Boito) ennuyaient le public;
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la soirée de tragédie, avec « Jules César » de Shakespeare (« mis magistralement en scène par Gunsbourg »), constituait « un spectacle inoubliable, pour les lettrés surtout ». « Ma théorie du Théâtre Antique a triomphé (concluait le Chorège) et l'avenir est à moi. Les œuvres musicales ne « portent » pas à Orange ».
Le maire d'Orange déclarait Mariéton l'homme essentiel pour la prospérité de l'œuvre, « parce qu'aimé et désintéressé ». A Arles, Mistral avait présidé, « très olympien toujours et exquis. Je l'adore ce grand ami ».
Au Saix, une quinzaine plus tard, le Colonel arrivait à l'improviste en automobile, se rendant en Savoie, et les deux amis s'embrassaient sans vouloir même reparler de leur passager désaccord. Marchand revenait peu après au Saix d'où ils allaient ensemble visiter, dans les montagnes de l'Ain où il se reposait, malade et nostalgique, le félibre d'Arbaud, l'auteur des « Cant palustre », désigné comme lauréat du prochain prix septennal de poésie.
Puis, jusqu'en novembre, Mariéton goûta le repos de Seillon seulement interrompu par une
courte « fugue » à Paris. Lorsqu'il regagna la Richepansière, son collaborateur Péladan avait renoncé à terminer avec lui « le Pauvre d'Assise », Sarah Bernhardt ne devant pas jouer cet hiver et aucun théâtre n'étant en vue.
Du reste (ajoutait Péladan), devant les attaques de Mendès et autres, mon art s'est révélé à moi. Si la pièce était finie, je ne la signerais pas ; même pour la rampe certaine, garantie, de Claretie, je ne renierais pas ma trouvaille — ce qui sera mon honneur j'espère — pour revenir au vers, même par autrui... Vous êtes un homme charmant, mais un collaborateur impossible... D'ailleurs la négligence ne fait rien à l'amitié.
Les lettres de Mariéton résument, comme à l'ordinaire, sa vie à Paris:
J'ai passé deux heures, hier, chez Sarah Bernhardt que j'ai trouvée étendue, assez souffrante, et qui est obligée de repartir ce soir pour l'Amérique du Nord : nouvelle
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