PALI, M \ R I Y. I O N
J'ai travaillé quatorze heures hier. Jean, venu deux fois, est content du résultat de son travail. Il a emballé son monde et changé les idées de toute cette population ouvrière.
17 mars. — J'ai découvert un journal intime de Louise Colet, relatif aux amis de celle-ci que j'étudie. J'ai décacheté plusieurs plis fermés depuis cinquante ans. Ce travail sur les Romantiques sera extraordinaire.
Mais quel travail !
29 mars. — Ereinté de cette bousculade. Mais j'ai fait un livre en six semaines. J'ai trop travaillé pour être boudé. Je partirai dimanche, mais il faudra que j'aille à Nîmes, le 8, pour quarante-huit heures, pour le Consistoire septennal que je ne peux pas manquer.
Enfin, en avril, il descendait sur Nice où on l'attendait depuis longtemps. Il en revenait après trois semaines, à la fin d'avril, irrésisti-
blement attire par lq merveilleux nid d'autographes où il espérait faire des découvertes nouvelles. Et il écrivait de Paris: « Je travaille beaucoup pour rattraper ces vacances de trois semaines ». Puis, après les élections du 9 mai:
Marchand est en ballottage. Il a eu tort d'aller à une réunion de ses adversaires où il a été houspillé. On dit: « Marchand! C'est la guerre ! » La situation n'est pas perdue, mais difficile à enlever. II en a trop fait dans cette campagne. Son « vote familial » n'a pas été compris. Il n'est pas ému du tout; le goût de la lutte toujours! La grève s'étend et des troubles sont possibles.
13 mai. — L'adversaire socialiste de Marchand s'est désisté en faveur du radical-socialiste. L'austère, le fier et le pur est toujours le gêneur! Triste! Il a accepté une candidature dans un arrondissement difficile où la situation n'était pas à reprendre, mais à créer...
19 mai. — Mes deux chapitres vont paraître au c Figaro »... On ne sait qui sera Reine
MO PAU t. M A R l E T O N
du Féiibrige. De l'avis de son père et de son oncle, la Princesse Marie Bonaparte ne doit pas être élue. On parle maintenant d'une couturière d'Arles. Le poète d'Arbaud qui choisira la Reine est à Arles, très indécis. Réélection ? Nom politique ? Russie ?... Je vais ce soir à la dernière réunion de Marchand.
Mistral qui venait de commander à son maçon, pour son tombeau au cimetière de Maillane, une copie du « pavillon de la Reine Jeanne » aux Baux, songeait à publier sa traduction provençale de la Genèse, « intéressante, disait-il, comme comparaison de notre langue rustique avec le latin de Saint Jérôme ». Il se demandait qui serait la future Reine des félibres ? « Le Rééligible ? L'Etrangère ? L'Altesse ?... ou Jacqueline ? ». Le lauréat du prix de poésie ne connaissait que l'une d'elles et, malade, ne pouvait les pressentir. Le jour de l'élection, il écrivait au Capoulié en demandant qu'un délai lui fût accordé pour pouvoir se décider en pleine connaissance de cause. « Et c'est le plus sage! » Au début de juin, le maire
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d'Orange et son compatriote Antony Real (fils d'un initiateur des spectacles du Théâtre Antique) arrivaient à Paris afin d'élaborer un projet pour Orange.
Le 15 juin, Mariéton écrivait à sa mère:
Ne t'inquiète pas de ma santé. Elle est vaillante. Cette trachéo-bronchite (d'après Grangier survenu ce matin) a cessé avec de la patience, quelques cachets d'antipyrine et surtout un badigeon d'iode... Croirais-tu avec qui j'ai passé toute la nuit d'avant-hier? Avec René Quinton, le jeune grand savant de « L'eau de mer milieu organique », tu sais, cette théorie qui t'a si fort intéressée l'an dernier ! Je l'avais perdu de vue depuis cinq ans. Nous nous étions connus par le Dr Julia, alors second de Doumer, et, cet hiver, Marchand s'était fort lié avec lui. Bref, mardi soir, je vais passer un moment chez Mine Fuchs, à l'intention de causer avec son gendre Lalo. On y exécutait des fragments d' « Armide » . A peine arrivé et parlant avec Lalo, je vois venir à nous un beau gas blond avec qui, après deux secondes d'hésitation, je
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relie si bien conversation que nous nous disons presque ensemble: « Sortons d'ici, nous dérangeons l'auditoire. Allons causer chez Weber ». Nous sommes venus rue Richepanse, il était 11 heures. Il faisait grand jour quand m'a quitté mon nouveau vieil ami. Magnifique intelligence, ce Quinton, grand savant et artiste profond à la fois. De quoi nous avons parlé? De Marchand d'abord,qu'il admire comme moi. Nous nous sommes émerveillés à le juger à ce point semblablement, contre vents et marées. De fil en aiguille, j'ai « confié » mes travaux actuels à Quinton. Figure-toi qu'il est un fanatique de Flaubert. Il le tient pour un des sept ou huit grands hommes de la race: « Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Voltaire, Lavoisier, Pasteur ». Tu juges si mon exploration des intimités de sa psychologie l'a passionné. Louise Colet, qu'il détestait, lui est devenue touchante, presque admirable. « Le livre va être d'un intérêt mondial — s'exclamait-il — au point de vue de l'esprit français dans les grands hommes du xix° siècle. Pensez donc ! Flaubert, Vigny, Musset, Cousin — surtout
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Flaubert — le plus grand des quatre, le seul pour moi! Etc. ».
Nous sommes débordés, Real, Baduel et moi. Nous ne voulons rien risquer. Pas d'opéra (quoi qu'en disent les journaux), un orchestre de Lyon pour la musique de scène, et s'il est besoin d'un chef de marque pour «les Erynnies », à défaut de Massenet qui peut venir le 4, Colonne dirigerait, avec un cachet personnel de 4 ou 500 francs. Car ce n'est presque jamais son orchestre complet qui émigré... Il recrute en province les deux tiers de ses exécutants et le tour est joué; mais ça ne prend plus...
Ayec « les Erynnies », la « Sapho désespérée » de Mme Mardrus; avec « Horace », « Hécube » de Des Rieux. Date probable: 4 et 5 août... J'ai conduit cette semaine la princesse Bonaparte voir la collection privée de Durand-Ruel, rue de Rome. Il y a là des merveilles; plus de 500 tableaux. Le papa Durand-Ruel était enchanté de nous en faire les honneurs.
23 juin. — M. Ménard-Dorian vient d'ache-
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ter un terrain contigu à son hôtel, abandonné depuis quatre ou cinq ans, avec jardin sauvage et petite maison délabrée, dans le but d'empêcher qu'on ne lui construise une maison de rapport plongeant dans son jardin Or Mme Ménard-Dorian s'est mis en tête de lui faire réparer la dite maisonnette pour me la faire échanger contre la Richepansière. Pour le même prix, j'aurais un logis à moi, dans la verdure; deux étages, cour et jardin — si l'architecte juge la consolidation possible. C'est à voir, n'est-ce pas ?
25 juin. — Je quitte Jean, il est fort allègre. Nous avons déjeuné ensemble; il se réjouit de voir Quinton, cet été, au Saix... Le livre d'Aurel, « Les jeux de la Flamme », génial et exaspérant, fait déjà beaucoup parler en tous sens. Jean le trouve très fort et veut la connaître. Planche d'anatomie morale féminine unique pour sa terrifiante sincérité.
30 juin. — Quinzaine fatigante et agaçante avec l'organisation d'Orange, les changements de programme, les exigences de la
Comédie-Française. Sans Baduel, je n'arriverais pas !
6 juillet. — Jean s'est coupé la barbe... Ceci m'a choqué; c'est un autre être. La stupéfaction de Quinton, quand il l'a vu, a été presque à l'agressivité: « Vous n'avez pas le droit de changer votre type. Il est consacré, etc. ». Nous avons encore changé, hier, notre programme du deuxième jour. Pas de musique, pas d' « Erynnies » (jouées cette semaine deux fois à Marseille), la Comédie-Française toute seule. Mais « Polyphème » de Samain, ajouté aux trois pièces antérieurement convenues: Polyeucte, Sapho, Hécube ».
12 juillet. — J'ai mieux aimé intéresser Mounet-Sully que de lui donner les excessifs cachets demandés. Finalement, il nous apporte ses deux grands rôles de Polyeucte et d'Horace. Albert Lambert (Sévère et Curiace) indispensable, autant elt plus que lui à Orange, aura sa soirée, le dimanche, avec l'admirable rôle de Polyphème (d'Albert Samain) et je ne doute pas que la pièce n'entre au Français
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J'hiver prochain, ce qui était le suprême vœu du pauvre poète.
21 juillet. — Je suis excédé de besogne, mais enfin tout se tasse et j'espère bien que tout marchera. J'ai un très intelligent secrétaire, Gabriel Boissy, jeune et très versé dans les choses du théâtre (côté tragédie), qui me suit depuis quatre ans. Il s'acquitte à merveille du service de la Presse.
Les représentations d'Orange ont lieu du 5 au 7 août. Le 5: « Hécube », tragédie inédite de Lionel Des Rieux, et « Polyeucte », de Corneille; le 6 « Polyphème » d'Albert Samain et « Horace » de Corneille; le 7, deux drames inédits; « Les Funérailles d'Homère » d'Elzéar Rougier et « Sapho désespérée » de Mme Lucie Delarue- Mardrus. Le chorège écrit, le 7 :
Nos fêtes terminées avec un réel grand succès artistique, je vais voir l'Exposition de
Marseille. Vendredi, je reviendrai à Orange on j'ai à voir le maire et, le soir même, je rentrerai au Saix.
Mistral, de Maillane, le félicitait :
Mon bon, nous avons, quoique absents, été profondément heureux de ta victoire d'Orange, victoire qui te livre définitivement le Théâtre du Cièri. Tout le monde, en haul comme à l'entour, doit reconnaître maintenant que tu es le seul homme qui puisse, par son goût, par son tact — et sa poigne — vivifier et régenter cette magnifique restauration de l'antique idéal.
Du Saix, Marié ton allait, à la fin de septembre, passer quelques jours à Paris et travailler dans les papiers de Louise Colet :
Je ne sais trop comment charrier les innombrables bouquins de la documentation de mon livre. Mon tourne-bride en est encombré!... T'ai-je dit que M p Bissieu-Colet avait retrouvé toute une caisse de papiers à classer ?
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Puis, de Paris, il se rendait à la Branchoire (par Joué-les-Tours), où l'invitaient les princesses Bonaparte, pour conter sa chorégie et lire des vers de ses « Epigrammes ». Jusqu'en octobre, il continuait à « paperasser pour son bouquin romantique » et retournait ensuite au Saix avec Marchand et Quinton. Comme il voulait renvoyer de quelques jours leur départ de Paris, le Colonel lui répondait :
Pas de flottement! Nous avons décidé de partir lundi, partons. Au besoin sur les mains. C'est seulement ainsi qu'on reste maître de sa vie. Je tiens à partir lundi parce que j'ai dit avec vous que je partirais lundi.
Après sa réinstallation, en novembre, à la Richepansière, Mistral lui répondait :
Tu t'illusionnes, mon cher ami! Ce n'est pas « la belle allégresse d'antan » qui s'enfuit du Félibrige, ce sont nos vingt ans, nos trente ans, nos quarante ans, nos cinquante ans qui sont partis avec le siècle. Et tu es d'une parfaite injustice avec le Capoulié Dévoluy qui a plus que personne le sens de ce
que doit être le Félibrige intégral (comme dirait Arnavielle). Mais bref, les sympathies ne se commandent pas... Grâce à la chaleureuse entremise de Jean Ajalbert, le ministre Briand vient de désaffecter le collège d'Arles. Et le Palais de Laval, occupé par lui, m'est concédé par la Ville (pour 99 ans)... Je consacre à cela tout ce qui reste du prix Nobel, plus le produit des « Mémoires ».
Peu après, le Maître recommandait à son ami d'aller voir chez son relieur, quand il s'arrêterait à Marseille, « l'arrangement » de ses « 50.000 lettres », « et entre autres (disait-il), les neuf cartons — chacun aussi gros que « la Terre Provençale » — contenant ta précieuse correspondance avec moi ».
Pendant deux mois, Mariéton continuait sa chasse au document romantique. Vers le milieu de décembre, il était de nouveau question de pousser M/istral à l'Académie et d'enlever enfin son acceptation. Goppée faisait appeler Mariéton qui voyait aussi « Bourget, Glaretie et d'autres 40 ». L'offre était belle: « pas de candidature à poser, pas de concurrent, unanimité à
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peu près assurée, comme pour de Lesseps et Pasteur ». Mistral qui hésitait, au dire de son ami, réjDondait finalement à Coppée par un nouveau refus. Il écrivait, de Maillane, le 22 décembre :
Mon cher Paul, puisqu'hier, vendredi, tu as eu avec Coppée une (seconde) entrevue, il a dû te communiquer ma réponse aux propositions de l'Académie. Inutile donc de revenir là-dessus, car, pour toutes sortes de raisons, celles surtout de convenance et de délicatesse, je tiens à éviter toute interview à ce sujet. Avec ce qui se passe en France, il n'y a pas lieu de se mettre en fête pour n'importe quel motif... Il est joli l'état d'esprit où nos politiciens à 15.000 francs par an mettent le peuple français !
Et quelques jours après, sur le même sujet :
... Quant au bon Marchand, ingénu comme un héros antique, comment peut-il s'imaginer que l'ordre, en France, pourrait être sauvé par un discours académique ? Dis-lui le proverbe :
Li paraulo soun d'auro E li cop soun de mascle.
Le 25 décembre, Mariéton annonçait à ses parents son prochain départ pour Nice: « 11 me tarde de vous retrouver et de me reposer de ce travail de fin d'année où me relancent régulièrement les ressorts de mon strapontin parisien »... Son livre sur les Romantiques marchait bien mais il aurait à travailler dans diverses bibliothèques où il irait de Nice. «Hier encore, disait-il, nouvel arrivage d'archives, 2 ou 3.000 pièces » que Marc Varenne l'avait aidé à dépouiller... En allant à Nice, il s'arrêtait à Maillane...
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