‹ Paul Mariéton d'après sa correspondance (volume 2)Chapitre 7 sur 25 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

1907. — Dès la fin de janvier Mariéton partait pour Aix, afin d'y faire des recherches dans les manuscrits de Paul Arbaud où il découvrait « beaucoup de papiers précieux relatifs à Victor Cousin » ; il chargeait d'autre part Critobule d'investigations (lyonnaises. Il s'arrêtait ensuite à Maillane et Avignon, passait quelques semaines à Paris et regagnait Nice en mars, y précédant de peu ses amis Marchand et Quinton. Avec eux il repartait pour Paris en avril et faisait halte à Arles, puis à Lyon pour l'organisation du cycle d'Orange. De Lyon, il mandait à ses parents :

Je pense à vous tendrement après ce mois tumultueux que je vous ai valu. Mes deux amis, Marchand et Quinton, vous aiment bien. Jeudi, après avoir vu Mistral à Arles, nous avons dîné à Avignon avec le Dr Cassin et passé la soirée rue Saint-Agricol. Hier, nous sommes allés à Orange et j'ai couché à Lyon d'où Marchand et Quinton sont repartis pour Paris. J'ai vu Witkowsky (le chef d'orchestre de la Société lyonnaise des Grands Concerts) pour la campagne en perspective. On est très emballé sur l'idée d'envoyer son orchestre à Orange. Le particularisme lyonnais s'en est mêlé. On nous offre « pour rien » l'orchestre et les chœurs! Pas d'opéra au programme, mais la IXe Symphonie de Beethoven avec chœurs, remplaçant 1' « Alceste » de Gluck. Je ne reconnais plus nos Lyonnais! Ils marchent pour l'amour de l'Art! Je ne termine rien avant que la Direction des Beaux-Arts nous ait assuré sa subvention. Nous n'avons jamais marché sur pareil velours!... Mais je ne voudrais pas vous « revoir » vous désintéresser de mon œuvre de 19 ans, pour la dernière année

peut-être, si l'Etat s'en charge désormais, résultat qui serait pour moi très honorable.

Au milieu d'avril M. et Mine Mariéton partirent, de Nice, pour l'Italie et la Sicile; leur fils leur apprit, en cours de route, la mort subite de M. Ménard-Dorian :

J'ai passé l'unique nuit de veille, seul avec Mme Ménard. Que de réflexions ensemble ! Ah! que la pauvre femme est malheureuse! Je ne l'ai pas quittée depuis mardi. Elle ne veut voir personne. J'ai dû prévenir tous les amis de cette mort inattendue. Par volonté du défunt, pas de cérémonie, ni laïque ni autre, pas de convocations. Simple incinération au Père-Lachaise. Affreuse chose, qui m'a rendu plus traditionnaliste que jamais.

5 mai. — Ma chère mère, je reçois ton mot de Taormine. Dans ma dernière lettre, je vous disais que, découragé des gens et des choses, j'étais en train de passer la main pour le Théâtre d'Orange à la Comédie- Française, laquelle a émis le vœu de tout

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organiser « officiellement » l'an prochain. Alors, pour ne pas paraître dépossédé après dix-neuf ans d'efforts, j'ai proposé à Claretie de céder à l'Etat mon théâtre dès cette année (succession mieux qu'honorable pour une entreprise privée), ce qu'il accepte en principe... Mais mon engagement avec Real et le maire d'Orange? Mais la subvention des Beaux- Arts accordée pour cette année ? Et l'orchestre de Lyon ? Bref, nous étudions la chose depuis huit jours avec Claretie ; or, nul à Orange n'est encore fixé et déjà les journaux s'en emparent indiscrètement.

12 mai. — La Presse a parlé et déparlé... Claretie a dû exposer dans le « Temps » la situation vraie, pour se défendre d'abord de disposer d'un théâtre qui dépend de la ville seule. Or, 1° les comédiens semblent déjà moins partisans de l'officialisation d'Orange où ils ne toucheraient plus de cachets; 2° les conditions d'acceptation du nouveau régime que le maire a fait transmettre à la Comédie- Française rendent le projet très compliqué, si bien que nous devons conférer, demain,

avec le ministre Briand pour assurer l'avenir d'Orange. Mon intention est de maintenir ma proposition: passer la main à l'Etat aussitôt, si la Comédie doit se charger à l'avenir des représentations. Je suis un peu las et je sais que vous vous réjouirez de cet abandonnement. C'est de l'honneur sans doute, mais aussi de la fatigue. Mon nom est désormais attaché à l'œuvre... Le ministre pourrait, je pense, assurer un avenir officiel au Théâtre d'Orange où je serais « principal consultant » sans charges: ceci rémunérerait dignement mon long effort, car supprimer les révélations annuelles d'auteurs, d'artistes et d'œuvres inédites (et telle serait l'intention de la Comédie-Française), ce serait simplement supprimer Orange.

Mistral venait, comme Mariéton, de « décliner les fatigues » de la Sainte-Estelle de Périgueux et il lui écrivait :

J'ai bien le droit, n'est-ce pas, après cinquante ans de présence assidue aux assemblées du Félibrige, de prendre ma retraite, d'autant plus que la grosse affaire du Museon

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à transférer occupe suffisamment la susdite retraite. Tout est en règle maintenant. J'ai versé, la semaine passée, les 40.000 francs convenus pour la location emphythéotique du palais de Laval à la Ville d'Arles. Le palais nous appartient dès à présent et nous y mettrons les maçons le prochain mois d'août, aux fins de l'aménager avec les 60.000 francs qu'il me reste du prix Nobel... Je prends ma part affectueuse à tes tracasseries du Théâtre d'Orange. Mais adopte ma philosophie: si la direction t'échappe, persuadetoi que c'est pour ton bien, car on ne sait jamais ce qui grouille derrière le mur, et celui d'Orange est colossal!

Cette affaire d'Orange ne permettait guère à Mariéton de songer aux livres et aux drames annoncés, et son père lui reprochait une fois de plus de travailler « en amateur » ; il lui répondait, le 15 mai :

Sans doute, il aurait mieux valu que ma vie littéraire fût plus lucrative... Mais n'exagères-tu pas, cependant, le sens péjoratif de ce fameux mot d' « amateur ». Les vrais

maîtres n'étaient que des « amateurs » dans tous les arts, hélas! C'est-à-dire qu'ils ne produisaient que lorsqu'ils avaient quelque chose à dire. Aussi n'ont-ils guère joui du fruit matériel de leur oeuvre. Barbey d'Aurevilly, que tu plains, reste un autre artiste, un autre homme que Coppée, Sardou et iDjêrne Dumas fils. Et Arène aussi a été misérable; Musset, Flaubert, Soulary, ceux qui durent. Durand-Ruel — qui va s'occuper de tes tableaux — m'a parlé des peintres" qui ont aujourd'hui la gloire dans la mort. Seul, Monet a joui du profit de son œuvre. Je ne me compare pas aux illustres, mais je crois qu'un petit livre comme mes prochaines « Epigrammes » (mieux encore qu' « Hippolyta »), ne rentrera peut-être pas dans l'oubli après deux ou trois mois, comme tant de bouquins. J'ai flâné, c'est vrai, mais mes trois volumes romantiques se préparent. Je te dédommagerai bientôt... — Dites-vous donc enfin qu'Orange n'a rien à voir avec les tournées ou entreprises d'impresarii pour le désintéressement que nous y apportons, d'abord; pour le courant esthétique

que j'ai déterminé surtout. Après dix-neuf ans d'efforts, je suis, pour tout le monde, l'initiateur indiscuté du Théâtre en plein air, de par l'institution d'un temple de la dramaturgie classique, et ce titre en vaut un autre!... Je vous embrasse tendrement.

2 juin. — J'ai vu Jean vendredi soir. Il s'est isolé pour travailler, à Saint-Rémy-de- Chevreuse d'où il va, çà-et-là, déjeuner chez Mmc Adam.

7 juin. — Ma chère mère, j'aime ton petit tableau de ce Pont-de-Vaux cancanier... La petite ville n'est pas morte! Le chemin de fer n'a rien changé à l'âme humaine... Vois les revendications du Languedoc. C'est tout le vieux programme des revendications félibréennes qui ressort... La vraie psychologie du Méridional patriote n'a rien de commun avec le commis-voyageur marseillais légendaire, produit du cabotage, cabotin des ports de la Méditerranée.

10 juin. — Je t'envoie un article de Montesquiou, dans le « Figaro », sur le Salon des

Humoristes où j'ai découvert un grand portrait de moi (pas trop caricaturé), à côté d'une Anna de Noailles gypaète et d'un Mounet-Sully « rugisseur général », désopilant.

16 juin. — Non, je ne suis pas content d'une entreprise que vous n'approuvez pas, mais que je dois faire encore, au moins cette année, pour faire aboutir 1' « officialisation définitive » d'une œuvre de dix-neuf ans. La Comédie-Française ne peut pas accepter l'organisation à venir d'Orange telle que la Ville l'exige pour la continuité de ma tradition, avec: 1° une partie musicale estompant les tragédies; 2° des œuvres inédites selon l'idéal préparé par mes nombreux cycles. Elle ne peut pas non plus « chorégiser » sans la participation de la Ville qui s'y refuse pour ne pas s'encombrer et se subordonner à l'Etat. Il s'agit donc de trouver un moyen de syndicaliser les artistes en participation de l'entreprise sans leur payer de cachets individuels et je vais y arriver. Alors plus de risques... J'attends, pour arrêter le programme, l'issue des troubles du Midi. Un livre,

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« La Dramaturgie d'Orange », qui m'est dédié, vous prouvera que j'ai fait autre chose qu'un effort d'imprésario depuis vingt ans.

6 juillet. — Comme il me serait très pénible que tu me désapprouves, mon cher Père, je ne veux rien faire sans te consulter. Voici la situation... Je ferai ce que tu me diras. Tu as assez fait pour moi pour que je sacrifie ces avantages à ton agrément... Et cependant on m'appelle couramment « le père du Théâtre en plein air... »,

La réponse fut ce qu'elle était toujours; quatre jours plus tard, le chorège écrivait:

Avec votre adhésion, je suis plus dispos au moral et au physique. Je n'aurais pas marché sans ça. La IXe Symphonie nous amène Lyon, Britannicus les familles, Barlatier Marseille et Roger Dumas (jeune gloire) Nîmes.

Le programme d'Orange, encore modifié dans ses détails, fut exécuté sans encombres : le 3 août, « Endymion », comédie d'Achille Richard, et « les Erynnies » ; le 4, « Britanni-

eus » et la « IXe Symphonie » avee chœurs, de Beethoven; le 5 août, « Hypathie d'Athènes », drame de Paul Barlatier, et « Hélène », tragédie de Roger Dumas, avec une « Ode triomphale », de Pierre Vierge.

Le 7, après vingt ans d'efforts désintéressés pour la résurrection du Cièri, Paul Mariéton, l'initiateur du Théâtre en plein air, recevait la Légion d'honneur aux applaudissements de tout le monde littéraire. Il écrivait le lendemain :

Je t'envoie mon plus affectueux merci, mon cher Critobule, du triple ban épistolaire que tu as bien voulu dédier à mon entrée dans la Légion d'honneur. Tu étais bon prophète samedi dernier. J'ai appris la chose, mercredi matin, à Avignon, avec mon ami Marc Varenne et aussitôt nous avons filé à Maillane, en automobile, me faire donner l'accolade par notre « Duca, Signore e Maestro ». A bientôt n'est-ce pas ?... Je t'embrasse fraternellement.

Mistral avait accepté d'être le parrain du nouveau chevalier :

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De tout cœur, mon bon, j'accepte le parrainage de ta Croix d'honneur et le plaisir de te renouveler l'accolade félibréenne. J'ai terminé enfin la mise au point de cette grosse affaire du palais de Laval... Enfin le Collège est désaffecté et, samedi passé, j'ai signé les devis de l'architecte Véran (50.000 francs), d'après lesquels un entrepreneur choisi par moi s'est engagé à nous livrer dans six mois (en avril) le Palais de Laval approprié, aménagé, restauré, etc. Avec les 40.000 francs versés à la Commune et les 10.000 francs restant pour doubler les vitrines, voilà mon prix Nobel dévoré par le Lion d'Arles... La vie passe vite et la preuve en est dans ce joli mausolée qu'il m'est venu dans l'idée de construire et qui sera terminé, je pense, fin septembre.

« Votre décoration fait plaisir à tout le monde », écrivait-on au Chorège. Une des lettres qui lui arrivaient lui décernait ce juste

éloge : « Vous n'avez fait aucun sacrifice d'idées. Vous êtes resté fidèle aux vôtres et à vos amitiés et à la plus belle de toutes, celle du Colonel Marchand. Tout cela est très noble et réconforte. » — Un félibre disait :

Vous auriez du naître, mon cher ami, dans l'Athènes de Périclès; vous auriez été ce que vous êtes aujourdhui, un parfait ordonnateur des fêtes. Vivant à notre époque, vous avez pris une fonction pour laquelle vous étiez né et qui n'existait pour ainsi dire plus, et, pour l'exercer, vous avez redonné la vie à de vieilles et glorieuses pierres abandonnées. Le chorège a ressuscité un théâtre. Désormais les noms d'Orange et de Mariéton sont inséparables dans les histoires de l'Art classique et de la Provence.

En septembre, Mariéton allait, du Saix, passer quelques jours à Paris :

Ma chère mère, je t'écris de la bibliothèque du Cercle, lieu d'élite et silencieux, à l'angle de la rue Boissy-d'Anglas et de l'avenue Gabriel. Elle a pour conservateur Bar-

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racand, un vieux camarade Cigalier, pour fonds les plus beaux livres et pour habitués trois ou quatre chats ronronnants et studieux, dont toutefois le brave J.-A., avec qui je suis venu déjeuner ce matin... Son trisaïeul était fort lettré, correspondant de Voltaire, garde-juré de la Monnaie de Lyon, etc. Même cette culture était de famille. Nous venons d'en trouver un document précieux au double point de vue de la psychologie sociale et du Lugdunisme. Dans un volume que j'ai sous les yeux, (« J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis ») figure une lettre de M1Ie A... à Jean-Jacques, lettre suréminemment lyonnaise : culture et modestie (la feinte humilité, la fierté lyonnaise) ; lettre ainsi terminée: « Mon adresse est à la Propagation de la Foi, à Lyon », où cette fille pieuse lui fait part de ses observations (féminisme chrétien) sur 1' « Emile »... J. m'a dit qu'elle avait fondé, avec sa sœur, des messes perpétuelles au monastère de la Platière. Très curieux, pour établir des planches d'anatomie morale de la Lyonnaise, permanente à travers les siècles. Nous discuterons ensem-

ble la question, ma chère mère; je veux en écrire depuis longtemps... J'ai voyagé hier, depuis Dijon, avec J. Charles-Roux, bénéficiant de son wagon-salon. Nous avons furieusement bavardé. Il est devenu un descripteur-polygraphe fanatique de sa Provence. En somme fort intéressant et louable. Il allait, comme président de la Société transatlantique, lancer un bateau à Saint-Nazaire.

23 septembre. - — Je suis débordé, par mes furetages de bibliothèques et de bouquinistes notamment (pour ma documentation romantique), les visites d'éditeurs, etc.. Enfin Marchand a reparu. Arrivé avant-hier, il est venu me voir le soir même. Il est radieux. Il vient de découvrir une loi scientifique grosse, énorme, de conséquences ! Cette claustration de cinq semaines est, dit-il, la grande époque de sa vie. Il viendra se reposer au Saix. Les Varenne nous viendront le 6 octobre... On m'a dit que l'Egypte était malsaine avant le 15 novembre. Je suis tourmenté de ton départ fixé au 22 octobre.

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Du Saix, où arrivèrent bientôt ses amis, il excursionnait avec eux dans le Jura en automobile, descendait, à la fin d'octobre, à Arles pour y voir Mistral, et après le départ de sa mère pour l'Egypte, regagnait Paris en novembre. On allait y célébrer le mariage de la princesse Marie Bonaparte avec le prince Georges de Grèce, et Mariéton racontait à sa mère une réception chez le prince Roland Bonaparte; ses séances de pose chez le peintre Hubert de La Rochefoucauld qui lui avait demandé de faire son portrait dans un petit groupe d'amis. Puis des soirées avec Mounet- Sully, Hippolyte merveilleux dans « Phèdre » malgré son âge; une représentation du « Cid » à rOdéon : « Quels bonshommes que ces vieux patrons ! Je ne puis plus entendre des modernes ! ». — « Lis dans la « Vie Parisienne » (écrivait-il le 15 décembre) une fantaisie de Montesquiou sur moi, assez drôle » ; et, six jours après :

J'ai écrit hier à Montesquiou pour son article sur moi... Il m'a répondu cordialement. Pas d'ironie dans son affaire... Singulier

bonhomme ! Sa verve est d'atavisme gascon : un succédané de du Bartas aux rythmes physiques de d'Artagnan (son aïeul du reste). Je ne pense pas qu'il laisse rien en tant que poète; il a trop peur d'être classé « amateur » et il pond infatigablement. Mais sa légende le servira, lui survivra mieux que n'eût fait une œuvre. Il a une silhouette unique dans l'esthétique contemporaine.

Ceci est plus durable que des livres, à talent égal, voire supérieur... Dans ses essais en prose, il est plus personnel, avec son goût du macabre, du contourné, du précieux, son érudition falote, son gasconisme esthétique: ironie et subtilité — le Don Quichotte du bizarre. — Il a deux ambitions : être décoré, arriver à l'Académie Française. Il y parviendra. Mais il aura travaillé pour çà, ce Pétrone en raideur !... Marchand va bien, il est content. Il m'a lu quelques pages de ses travaux.

A la fin de décembre, Mariéton allait retrouver à Nice sa mère revenant d'Egypte.

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1908. — Arrivé à Nice pour le premier de l'an, Mariéton y apprenait qu'il venait d'être nommé président du Félibrige de Paris, en remplacement de Deluns-Montaud. Maurice Faure lui écrivait, en se félicitant de ce choix, qu'avec lui l'Ecole devait entrer dans une voie nouvelle et faire appel « aux jeunes et aux ardents ». Un de ces jeunes parlait d'un « coup de balai » à donner pour écarter les arrivistes, ceux qui avaient dit, le jour du vote : « Mariéton, c'est une bonne affaire; on va pouvoir le faire marcher. »

Le nouveau président des Félibres rentrait à Paris au début de février, après arrêt à Maillane et à Avignon, pour le banquet que lui offraient ses félibres. Il y fut harangué par Marc Varenne et sa réponse fut très vivement commentée. Sachant tous les motifs de discorde qui menaçaient l'avenir de la Société, il s'était efforcé de les apaiser par des paroles de sagesse et de conciliation. Il avait dit notamment :

Une autre objection nous est fréquemment faite... qu'il serait imprudent de négliger. Qui de nous n'a entendu dire, surtout à des félibres attachés à leur sol : « Le Félibrigc de Paris ? Plus de bruit que de besogne! > et encore ceci : « Quiconque ne fait pas œuvre d'écrivain provençal usurpe le nom de félibre... » Pour un intransigeant comme Roumanille qui se refusa, plus modeste d'ailleurs qu'agressif, à venir voir ce Paris où il se savait aimé, quels sont ceux des félibres marquants, je vous prie, qui aient dédaigné les suffrages de la Grand'Ville ? On ne s'impose à l'Europe et au monde que par le baptême parisien. Paris donne la Science, le Goût et la Gloire. La consécration de Paris c'est le sceau de la notoriété humaine, l'affranchissement des œuvres pour la postérité. Les protestations même que suscite sa suprématie, il est le premier à les accueillir — la sachant tyrannique comme il sait dissolvante la Centralisation. Mais son intelligence suprême charme bientôt les mécontents. Séparatisme n'est qu'un mot barbare, fédéralisme est à peine français. La

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gloire de Paris, voilà le ciment qui relie le berceau natal à la France.

Puis, ayant rappelé les noms des écrivains provençaux issus du Félibrige et adoptés par Paris : Daudet, Arène; les noms de ceux que Paris a contribué à faire connaître : Jasmin, Mistral, Aubanel, Félix Gras, il citait le moi de Mistral : « Paris, mais c'est la ville la plus provençale de toutes ! » et il disait, à propos de l'œuvre du Maître :

— N'y cherchons pas, dans cette œuvre admirable, comme d'aucuns furent tentés de le faire par un zèle excessif, plus que n'a pu et voulu indiquer ce grand sage. Tout y est d'accord avec la Tradition, cette voix des aïeux et de la conscience. C'est le rôle d'un chef, d'un poète national, de proposer à son peuple tous les motifs d'exploitation, tous les exemples d'énergie que lui fournit une glorieuse histoire, mais en même temps de ne s'attarder sur aucun... Ne nous égarons pas plus dans la voie des regrets stériles que dans celle des vains espoirs. Réconfortonsnous dans le chemin parcouru avec le sage

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Mistralisme. Songeons que, si Montfort a vaincu le Midi, celui-ci a pris sa revanche avec Montaigne, Henri IV, Montesquieu et Mirabeau. Paris « remet au point », Messieurs ! Il a besoin de nous comme nous avons besoin de lui.

a La chanson de Paris, la plus grand'pitié du monde », dit un proverbe provençal resté mystérieux. Pitié s'entend là, n'est-ce pas, dans les deux acceptions du terme... Fils adoptifs et reconnaissants que nous sommes tous ici de ce grand Paris pitoyable, capitale humaniste de l'esprit humain, nous y sentons l'impérieuse nécessité de nous rechercher dans nos origines, de nous recueillir dans nos traditions, de nous rafraîchir dans nos sources. C'est un droit et c'est un devoir. Ainsi gardons-nous et défendons-nous notre amour du pays natal. Lui seul nous apprend à rester sincères.

Certains félibres trouvèrent ces paroles « tièdes » ; les « gens rassis » en approuvèrent la raison. C'était « bien envoyé » disait Mistral. Pourtant le journal « Vivo Prouvenço! », or-

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gane du Capoulier, ne mentionnait ni l'élection de Mariéton, ni son discours envoyé par Mistral à la rédaction avec demande d'insérer.

« Aussi (disait Mariéton), le prudent Mistral est-il assez mécontent pour m'avoir écrit qu'il désapprouvait « cette mauvaise manière »... Le Maître terminait sa lettre par ces mots : « Je rentre de plus en plus dans ma coquille. Ton féal ». La querelle continuait donc entre les félibres provençaux et les parisiens. Au Félibrige de Paris du moins, Mariéton se félicitait de l'ardeur des jeunes, de leur confiance, il espérait ressusciter sa société et arriver peut-être à y englober les autres associations méridionales de la Capitale. Sa situation d' « ambassadeur du Midi à Paris » n'était pas, il le voyait bien, une sinécure, mais une fonction pénible et difficile.

Il avait, en février, la visite de deux Catalans qui l'entretenaient de leurs idées séparatistes, déconseillées par Mistral. Il assistait à la vente

de la bibliothèque de Brunetière, « une pure folie et les volumes annotés une mystification » ; les 8 tomes de V « Histoire des origines du Christianisme » montaient à 1.450 francs ; « çà en valait 100 ». Parfois, avec la Reine, il assistait à des cours, visitait des musées, allait entendre, dans « Œdipe-Roi », Mounet-Sully « dont le jeu devient onctueux, souple, discret, sans renoncer aux éclats, çà et là nécessaires » . Le Colonel faisait des conférences et travaillait toujours « comme un apôtre de la Science ». En prévision d'Orange, le chorège voyait M'10 Litvine, qui triomphait alors dans « Alceste », a femme distinguée, intérieur artiste : l'ancien atelier de Gérome ».

Après une tournée en Provence (Sainte-Maxime, Toulon, Aix et Orange), il rentrait à Paris pour le banquet de la Cigale. A la fin d'une de ses lettres à sa mère — « récréation de mon travail nocturne » — il disait, à propos de ses dépenses personnelles :

Je t'assure (quoi qu'il en semble), qu'il m'a fallu assez d'économie, depuis 20 ans, pour vivre « comme » et « avec qui » j'ai vécu.

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Je reconnais que je n'ai pas su gagner ma vie et que j'ai eu la chance d'avoir mon père pour subvenir à tout. Au fond, je suis bien brave et je vous aime bien.

Des documents qu'il avait réunis sur Louise Colet, il pensait tirer trois volumes : I. Salons Récamier et Louise Colet. Atelier de Pradier. Liaison avec Victor Cousin — II. Louise Colet, Musset et Flaubert. — III. Louise Colet et Alfred de Vigny. — Ses « Epigrammes » allaient s'imprimer au « Mercure » et il « piochait » la psychologie sarrasine, en vue d'un drame pour Orange (« Guillaume d'Orange »). Son ami Bergon exposait au Photo-Club des photographies d'art sur lesquelles il avait écrit un texte rimé. A l'Opéra, on jouait « Hippolyte et Aricie » de Rameau; « le Wagnérisme a fait son temps; on préfère toutes les barbaries au goût et à l'esprit français. Alors quoi ? »

En mai, un banquet des Félibres de Paris fut « assez orageux «. On y discuta' le « Prix d'Arles », à décerner à un poète français ; « invention prématurée, inutile, prix sans fondation réelle d'ailleurs », qui occupait

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alors la Presse. Ce prix d'Arles, de l'avis de Mistral, était fait pour justifier toutes les défiances à l'égard du parisianisme :

Quoi ! (écrivait le Maître), dans cette ville d'Arles auréolée par les plus purs essors de la Renaissance félibréenne, vous créez un prix de 1.500 fr. pour encourager les transfuges de la langue d'Arles ! Vous trouvez donc qu'il n'y en a pas assez. — « C'est le français qui est couronné, dira la foule, donc à bas le patois ». Trois cents rimeurs d'Avignon, de Marseille, etc., vont vous envoyer des œuvres et se ruer sur les 1.500 francs.

Mariéton dut déclarer que l'auteur de la proposition était seul responsable de son idée et les adversaires du président ne manquèrent pas de lui reprocher son « désaveu du Prix d'Arles ».

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Un mémorial de cette époque (23 mai) est relatif à Victor Hugo :

j ai déjeuné, l'autre matin, chez Mme Ménard, avec un intéressant personnage, le Dr Allix, ami et médecin de Victor Hugo à Guernesey. C'est très curieux, cette histoire d'Adèle Hugo (sœur du poète) et pas connu. Elle fît la connaissance de l'officier de marine anglais Pearson, à Jersey, en 1855; ils flirtèrent, elle voulut l'épouser. La famille Hugo s'y opposa, car elle était déjà un peu exaltée...; bref elle partit, un beau soir de 1857, rejoindre à Londres son officier qui l'emmena à la Trinitad, l'y abandonna aux soins d'une négresse et disparut. La famille lui envoya là-bas des subisdes jusqu'après la guerre, mais indirectement. On ne sut jamais précisément ce qu'il était advenu d'elle, ni si elle était réellement mariée. En 1873, Charles Hugo étant mort, Victor Hugo (et non pas François son fils) reçut du Consul de France à la Trinitad une invite à la rapatrier, ce qu'il fit sans objection, quoi qu'on en ait dit. On l'installa d'abord chez Mme B. de B..., puis à Suresnes où elle est en pension (avec dame de compagnie et personnel domestique), depuis 20 ans, à

25.000 fr. par an. Elle est démente depuis une cinquantaine d'années et se porte à merveille : 78 ans.

Allix me disait avoir adoré tous les membres de la famille Hugo, adoré surtout Victor Hugo — dont il fut, dix ans, le familier, à Guernesey — pour la magnificence de son commerce intellectuel et de « son cœur » . Ceci n'est guère connu du public. Jamais Hugo n'a refusé l'argent d'une dot à sa fille Adèle, jamais le moindre nuage ne s'est élevé entre lui et ses fils qu'il idolâtrait. Archi-fausse la légende du partage momentané d'Alice Ozy entre Victor Hugo et son fils Charles. Sur cette question des femmes (qui fait sourire Mn,c Ménard, laquelle m'a dit les confidences mélancoliques de Mme Drouet, à Guernesey, sur les innombrables infidélités de son vieux fidèle amant), Emile Allix n'insiste guère que pour me faire un haut éloge de Mmc Drouet et de Mme Victor Hugo surtout, si digne et d'un esprit si haut. Il ne croit pas à l'anecdote du toast de celle-ci à celle-là, mais n'affirme rien, car, de l'avis de tous

les familiers, l'attitude permanente de M"'e Drouet fut remarquablement discrète dans sa situation fausse : elle est morte unanimement respectée.

Allix insiste par exemple sur ce qu'a souffert le Victor Hugo des dernières années de la présence de Lockroy. Je l'ai trouvé presque furieux à un souvenir. Après avoir accepté le mariage de sa belle-fille Alice (veuve de Charles Hugo) avec Ed. Lockroy, jusqu'à consentir à en faire part lui-même sur les lettres d'avis et à l'admettre sous son toit, à cause des enfants, il se voyait la victime perpétuelle du sans-gêne de ce bohème boulevardier, d'ailleurs spirituel, dont il servait les ambitions politiques. Or il désirait, pour sa santé, dîner à heure fixe et jamais Lockroy n'était là. C'étaient des retards insensés, dont il souffrait. Un soir, il osa lui en faire une observation timide, après 1 heure 1/2 de retard. Lockroy sortit, et sa femme suivit, avec les enfants. Or ils ne revinrent que sur la promesse que le vieil Hugo lui ferait des excuses — et il s'exécuta.

Déjà l'on s'occupe d'Orange, de l'orchestre à trouver, des artistes à disputer à la Comédie- Française, du programme à arrêter après lecture des œuvres inédites. Le maire d'Orange s'oppose à ce qu'on établisse des décors sur le théâtre pour les « Burgraves ». On cherche vainement une « Régina ». Et Arles va faire concurrence à Orange; on y jouera « Athalie » à la fin de juillet, au théâtre gréco-romain : « Si je n'avais pas mes heures nocturnes de solitude recueillie — dit le Chorège — l'action, chez moi, annihilerait la pensée ».

La Reine voyage en Italie avec M"1' Boissière, et Mistral, à Maillane, surveille, pour le « Film d'Art », la mise au cinématographe de « Mireille » (« 10 à 12.000' fr. de rente pour le Museon », dit-il); on débute, aux Saintes, le 24 mai, par une procession et une ferrade, organisée par Folco de Baroncelli :

Tu vois (dit le Maître) qu'on n'a guère le temps de discuter sur les histoires des

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Félibres de Paris (lesquelles m'embêtent et ne doivent pas t'étonner).

De la fin de mai aux soirées d'Orange, le journal de Mariéton peut être résumé d'après sa correspondance. La princesse de Grèce va revenir à Paris :

Je donnerai à cette charmante jeune femme le five o'clock promis, parmi mes bouquins et mes six chaises... Varenne, pour quatre jours à Paris, avant le voyage présidentiel à Londres, est assez content du succès de son petit livre de vers printaniers « La Source claire », que vous avez dû recevoir. Au fond, son officialité l'ennuie, il n'aime que les Lettres.

6 juin. — Jeudi dernier, représentation de « Boris Goudourow » : exquise musique de Moussorgsky, tramée de chants populaires — ce qui a été produit de plus original depuis Wagner et de magnifique interprétation. Des chœurs dressés, stylés à miracle et un acteur de génie, ce paysan raffiné de Chaliapine.

o juin. — Marchand m'a amené avanthier son ami l'explorateur anglais Savage Landor : un Stanley mâtiné de Santos-Dumont, très intéressant personnage... Je n'ai guère quitté Mounet-Sully, depuis 8 jours, pour arriver à établir cette difficile représentation d' « Œdipe à Colonne » qui sera peut-être sa plus noble création, son chant du cygne. Il a des moments de lassitude, malgré l'effort étonnamment souple qu'il fait, depuis l'automne dernier, de reprendre tous ses rôles de jeunesse et de nous prouver que l'artiste de génie qu'il était se doublait d'un talent volontaire prestigieux.

11 juin. — Marchand travaille comme un nègre.

17 juin. — Température flancharde ou encombrement d'agacements, je navigue toujours dans les eaux du marasme. Je ne veille pas, depuis quelque temps, mais je baille mon spleen (ceci est de famille peut-être?), non sans le noter. « Dichtung ist Freihung », disait Gœthe.

ibC) PAUL MARIÉTON

21 juin. J'ai trouvé, à 5 h. 1/2, un

petit bleu de Mounet-Sully me priant de l'aller cueillir dans sa loge (il venait de jouer « Polyeucte » au Trocadéro). Je lui ai envoyé Louis (le concierge de la Richepansière) avec un taxi-auto qui me l'a ramené et nous avons pu passer une heure et demie avec la princesse Marie (de Grèce) à bavarder d'Athènes, de théâtre, de littérature... que sais-je encore ? Mounet était sous le charme, mais jusqu'à l'attendrissement. Il infa reconduit chez moi. Dîner, d'ailleurs assez « coco », chez les G... J'ai peu brillé. Le bridge s'est installé à 10 heures; moi qui ne joue qu'au « félibridge », j'ai pu filer au Cercle pour notre fête d'été. Très réussie. Révélation d'une nouvelle étoile de la danse, Aïda Boni, dont le grand succès a dû bien peiner sa partenaire, l'exquise Zambelli. Chacun son tour... Mais je ne sais trop si la nouvelle (romantique, acide et originale) peut vraiment nuire à la gloire d'Art classique de son aînée.

28 juin. — Notre cycle est arrêté depuis

i (jo8 167

ce matin. C'est la 35e combinaison depuis six semaines. Mais tout le monde est content. Pas sans peine ! A bientôt.

Puis, de Paris encore, après quatre jours passés au Saix :

7 juillet. — Hier soir, grosse alerte ! Figurez-vous que Jean Richepin, sous prétexte d'un autre engagement, se défilait de sa présidence de la fête de Sceaux. J'ai dû aller le relancer, à 8 heures, en allant dîner, en lui apprenant que les 3.000 convocations étaient lancées et la Presse informée. Enfin tout marche.

Le cycle d'Orange eut lieu les 8, 9 et 10 août avec P. Mariéton et Antony Real pour chorèges et le programme suivant: 8 août: « Iphigénie » de Racine; les « Danses grecques » d' « Alceste » et d' « Orphée », de Gluck; « Le Cyclope », drame satynque d'Euripide, adapta-

I 58 l'AtfL M Y RI ET ON

lion de Léon Iiiiïard et le ehant de la « Coupo Santo » avec chœurs. — 9 août : « Médée », tragédie de Catulle Mendès, avec la partition de Vincent d'Indy; « Le roi Midas », comédie antique d'André Avèze et Paul Souchon. — 10 août : « Les Burgraves », de V. Hugo, suivis de la Cérémonie du « Couronnement du Poète ».

Le surlendemain, Mariéton écrivait à sa mère :

Nous avons terminé les fêtes, hier, par un grand et gentil dîner, en Barthelasse, offert par Villeneuve et la princesse Jeanne à Thérèse Boissière, à Marchand et à moi. Mounet-Sully et les Varenne, qui nous accompagnaient, en furent aussi, ainsi que notre amour de danseuse-étoile, MUe Napierkowska. Mille affectueux souvenirs de la princesse qui te fera visite au Saix en octobre. Je suis aujourd'hui à Marseille, demain j'ai à voir Mistral à Arles et je retourne coucher à Orange pour boucler la liquidation, non ter minée hier soir, et en somme, assez heureuse (la recette dépasse 50.000 fr.). Marchand,

rentré hier soir à Paris, sera samedi matin au Saix. Tout le monde est enchanté de cette chorégie.

Au début d'octobre, Mariéton retourne à Paris où il s'attarde : « L'ensemble de mes affaires s'accommode mal d'absences de Paris aussi longues. » Il a d'ailleurs, à propos d'Orange, un procès à soutenir contre le concessionnaire du programme... « On ne croit pas à la guerre, pour le moment du moins ».

En novembre, Mistral est malade. Il n'a pas de médecin, mais un officier de santé, « un caporal de santé », qui l'a mis dans une gouttière. Il va bien mais ne sort pas du lit et ne veut voir personne. Il ne reçoit ni Mariéton, ni la Reine, que Mariéton accompagne avec Mme Boissière à Maillane, puis chez les félibres d'Aix, de Marseille et enfin de Grasse, par la Sainte-Baume et Brignoles.

Mistral persiste à ne pas vouloir être vu, même de ses voisins maillanais. Il est exaspéré par les racontars des journaux à son sujet. Confidentiellement il avoue à Mariéton qu'il a une phlébite : « Belle ouverture, dit-il, du

l6o PAUL M A RI ET ON

Cinquantenaire de Mireille! ». Il ne faut parler de rien à personne.

Le 25 novembre, Mariéton préside à Paris l'assemblée des Félibres où Jules Charles- Roux vient présenter son triple projet pour les fêtes de niai 1909 à Arles. On y célébrera le Cinquantenaire de « Mireille », l'érection de la statue de Mistral et l'inauguration du Palais du Félibrige: « fêtes internationales et méditerranéennes » qui seront « la célébration du génie latin dans la gloire de Mistral ».

A son père qui est alors seul aux eaux d'Acqui, Mariéton, pour le distraire, raconte les potins de Paris et l'organisation des fêtes mistraliennes. Félix Faure est bien mort d'une hémorragie cérébrale, le Docteur Potain, « un saint de la Science », l'a affirmé ; tous les bruits qui ont couru sont donc inexacts.

Ce brave Ch-Roux, personnage important, est passionné pour la Provence; pour ses vieux jours c'est du bonheur assuré. Décoratif, ancien député et très en vue par ses présidences diverses, il a une aisance de parole assez rare. Tout marchera. Je suis

allé à cause de lui à une soirée chez la comtesse de F...; il était parti en voyant entrer Péladan qui venait conférencier et à qui il garde rancune d' « Istar » qui indisposa les Marseillais en 1887.

Mistral est gêné par ce don de sa statue fait par un particulier (A. Mariani) ; il y aura donc une souscription internationale et les sommes recueillies seront versées à la caisse du Museon. Une réunion a eu lieu, à la Compagnie Transatlantique et le Comité du Jubilé est composé; Roosevelt a accepté d'en faire partie.

Le 27 décembre, « excédé par ce Paris trépidant », Mariéton part pour Nice en s'arrêtant au Saix et à Lyon. Mme Mistral lui a fait comprendre qu'il ne fallait pas venir à Maillane et que le malade ne voulait encore se montrer à personne.

1909. — Mariéton arrivait à Nice pour assister à un banquet que lui offrait la Société des Gens de Lettres de Nice dont il venait

I (h PAUL M A BI ET ON

d'être élu président. De bonnes nouvelles lui parvenaient de Maillane; Charles-Roux avait été reçu par Mistral; des Maillanais avaient aperçu le Maître à sa fenêtre. Mariani, trésorier du Comité du Jubilé, annonçait que le statuaire Rivière venait de terminer la statue de Mistral et que la souscription marchait.

Déjà des projets s'ébauchaient pour le prochain cycle Orangeois. « Engagez vite Isadora Duncan (écrivait Lugné-Poë), elle a réalisé à Paris quelque chose de formidable qui a sa place logiquement à Orange ». La municipalité était disposée à céder le théâtre pour 10 ans, moyennant un cautionnement, un tant pour cent sur les recettes et diverses autres conditions, dont l'obligation, pour le chorège, de soumettre son programme, avant le 30 avril, à une commission locale. Il fallait voir le maire au plus tôt.

Mais, au début de février, Mariéton annonçait à Critobule :

Nous sommes en grave souci depuis six jours : ma mère atteinte de congestion pulmonaire. Nous avons passé, samedi, par la

plus terrible alerte; le doeteur Aubert l'espère hors de danger maintenant, mais je la trouve si accablée, malgré la décroissance de la fièvre, que j'ai bien peu d'espoir. Tu connais ces angoisses ! Mon pauvre père est désemparé... Affectueusement à toi, mon vieil ami.

Rien ne put arrêter les progrès du mal et, le 14 février, M"10 Mariéton mourait à Nice, entourée de tous les siens.

Merci de ton fidèle souvenir, mon cher Critobule (écrivait Mariéton quelques jours plus tard). J'ai besoin de sentir les vraies affections de mon âme près de moi dans le cruel chagrin qui m'accable. Ma mère, en me quittant, m'a décoloré la vie. Je suis ici (Paris) depuis une huitaine de jours, pour une semaine ou deux. Mon père m'a incité à quitter la douloureuse maison de Nice pendant que se relayaient près de lui nos parents. Je vais ainsi pouvoir publier quelque chose, pour lui faire plaisir. Moi je n'y tiens plus, franchement. Nul ne sait quelle place mon admirable mère tenait dans ma

pensée, dans ma pauvre existence... Et dans mon cœur ! Je m'en aperçois chaque jour davantage... Sans faute je t'irai voir en repassant à Lyon, mon vieil ami. Je t'embrasse de tout mon cœur.

Parmi d'innombrables témoignages d'affection ou de sympathie, Mariéton avait reçu de la félibresse Philadelphie, cette lettre :

Grande et forte comme ces philosophes de l'antiquité qu'elle admirait, Madame votre mère ne craignait pas la mort, sûre qu'elle était d'avoir fait son devoir et au delà. Mais elle a pensé qu'elle vous laissait, vous, toute sa tendresse et toute sa joie. Sans cela elle fût partie joyeuse vers son autre fils, en chantant comme certaines belles saintes, tant étaient grandes sa croyance en Dieu et sa foi en une vie meilleure. — Certes oui, une admirable femme, mais quf fut toujours une grande isolée. Les hommes n'aiment pas les femmes supérieures. Or, audessus des femmes et de la plupart des hommes qui l'approchèrent, Madame votre mère le fut de toute la richesse de son esprit

silencieux et de toute la grande élévation de son âme harmonieuse et tendre. Plus vous irez et plus vous le sentirez et serez triste. Continuez votre œuvre, faites-la plus belle encore pour répondre à son rêve de vous, et Dieu sait s'il était beau !...

Et elle rappelait des souvenirs de son dernier séjour au Saix, des affectueuses causeries, les soirs, entre elle, Mariéton et la chère disparue, jusqu'à minuit et une heure du matin.

Après les obsèques, à Lyon, « dignes de notre pauvre bien-aimée », Mariéton était allé passer quelques heures au Saix. Il avait « besoin de ce pèlerinage ». En rentrant à Nice, il s'était arrêté à Maillane où il avait trouvé Mistral guéri, « admirable de vaillance reconquise ei de sérénité... Ce sont de fidèles amis ».

De Paris où il était reparti, il écrivait tous les deux ou trois jours à son père — comme à sa mère autrefois — l'emploi de ses journées, les témoignages d'amitiés reçus et les regrets exprimés :

— Je pense à toi sans cesse et si tendrement ! Tu es tout pour moi, maintenant !

Les Varenne m'ont entouré d'affection, la princesse de Grèce m'a écrit une lettre si affectueuse...

14 mars. — C'est le 14 mars que ma mère te souhaitait ton anniversaire. Nous ne sommes plus que nous deux. Il faut bien nous aimer.

23 mars. — Les services des P. T. T. ont repris à 2 heures. Cette anarchie a cessé à temps; le je-m'enfichisme parisien commençait à se réveiller... Je continue à préparer mes publications. J'ai déjà retiré tant de vers de ce « cendrier », de ce « diario » presque quotidien que je tiens de ma vie intérieure depuis toujours, que j'aurais deux volumes de vers à publier. Je n'en donnerai au Mercure qu'une partie.

Au Félibrige de Paris, de nouvelles élections avaient eu lieu en février et le félibre Troubat avait été nommé président; maïs, ce vote annulé comme irrégulier, une assemblée de la Société allait être convoquée pour choisir définitivement son président :

Je reste donc, nominalement, président des Félibres de Paris (disait Mariéton) puisque la Société susbiste et vice-président du Jubilé Mistral... Pourquoi ne garderionsnous pas le Saix; nous le regretterions, si je me marie, ce foyer chaud de nos souvenirs.

29 mars. — Nous parlerons de nos affaires à Nice. Ne t'en fais pas de souci. Je ferai tout ce que tu voudras... Le crédit que tu m'ouvres est excessif !...

2 avril. — Comme toi, je sens que le vide se creuse, mon bien cher père. Il faut se résigner à la dure loi et pleurer en silence, quand la réalité se montre trop poignante : c'est l'unique soulagement. Et puis nous serrer bien fort dans les bras l'un de l'autre, en songeant que notre pauvre chère disparue est contente de se savoir si tendrement regrettée. Et comme on l'admirait !

19 avril. — J'ai, comme ma pauvre mère, l'obsession de la conservation. J'ai gardé tous mes jets d'invention psychologique,

l68 PAUL MARI ET ON

d'inspiration, d'expiration sentimentale. Il y a là toute une mine de ces trouvailles de verve qui se tarissent avec l'âge et le blasement de la vie. Massenet me racontait que, dans le fonds amassé à la Villa Médicis, il avait trouvé beaucoup de choses pour ses derniers opéras... Il y a un bel appartement à prendre dans notre maison, au 4,ne. Mme Ménard et Z... nous le conseillent. Nous y passerions ensemble le printemps et l'automne. Je ferai ce que tu voudras.

8 mai. — Je suis heureux de te savoir en famille, à Vourles, aujourd'hui et demain. Je serai heureux de m'y retrouver dimanche. Je comprends ta tristesse au Saix. Moi, mardi soir, j'ai eu un moment de véritable détresse, à l'heure où nous prenions le thé. Je te laisserai le moins possible. Je compte bien me marier aussi et prochainement, tu ne seras plus seul. C'est la solution pour nous deux. — Le maire d'Orange et les organisateurs sont venus me voir et me demander mon avis pour le spectacle de cette année, quoique je ne sois pas de la chorégie.

12 mai. — On m'écrit que certains félibres, en haine de tout ce qui vient de Paris, tâchent d'amoindrir la portée des fêtes mistraliennes. Il est inadmissible que le Oapoulier laisse les félibres se grouper de l'autre côté du Rhône le jour où l'on inaugurera, à Arles, le Museon.

25 mai. — Il y a tout un protocole à régler pour les fêtes d'Arles : l'Académie, la Société des Gens de Lettres, les Cigaliers... un monde fou... Mes' « Epigrammes » seront mis en vente la semaine prochaine; j'en ai reçu quelques volumes. Je pars jeudi pour Arles, directement.

27 mai. — Fais donc comme tu voudras, pour l'ouverture de ce testament. Je n'ai que toi, tu n'as que moi, rien ne peut rien changer dans notre tendresse réciproque.

Les fêtes d'Arles furent triomphales. Les principaux épisodes en furent, à l'inauguration du Museon le 29 mai, la touchante allocution de la Reine évoquant les souvenirs de son enfance provençale et de sa royauté; puis, le

P. MARIÉTON, t. III 8

170 PAUL MAIUISTO'

lendemain, devant la statue du Maître, l'invocation de Mme de Noailles, dite comme une prière, la Chanson de Charloun et surtout les paroles de Mistral qui, venant de recevoir le collier de Commandeur de la Légion d'honneur, s'avança sur l'estrade, ému aux larmes, et dit simplement, d'une voix qui tremblait : « Pour vous remercier de toutes les belles choses qui viennent d'être dites je ne peux pas mieux faire que de vous réciter l'invocation de Mireille » :

, Canto uno chato de Prouvenço...

Aucun de ceux qui étaient là n'oubliera la belle flambée d'enthousiasme qui accompagna cette glorieuse apothéose.

A l'occasion des fêtes, la Revue Félibréenne avait reparu, inaugurant une nouvelle série par un numéro spécial illustré consacré à « Arles et Mistral ». Ce devait être son dernier fascicule.

Le lendemain des fêtes, Mariéton avait voulu, pour tenter de réconcilier les félibres

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ennemis, assister à la félibrée organisée à Saint-Gilles par le parti antiparisien. La réunion avait été plus qu'agitée, Mariéton et son groupe, injuriés et bousculés, avaient dû quitter l'assemblée. Les journaux protestèrent unanimement contre ce qu'ils appelaient « le, guet-apens de Saint-Gilles » et les affirmations de sympathie arrivèrent de tous côtés à Mariéton. L'incident marquait bien, dans le Félibrige, une scission définitive, sa division en deux clans hostiles dont le plus violent, déclarant ouvertement sa haine pour tout ce qui était parisien, ne pouvait que justifier les vieilles accusations de séparatisme.

Après un repos de quelques jours au Saix, près de son père, Mariéton avait regagné Paris où il allait lancer son nouveau volume. Ses lettres et celles de ses correspondants témoignent du succès des journées artésiennes et de l'agitation soulevée parmi les Félibres par l'incident du 31 mai.

Les amis de Mariéton sont revenus enthousiasmés des fêtes Mistraliennes. La comtesse de Noailles lui écrit « ses inoubliables souvenirs » de Provence : « N'écoutez pas les

potiniers de Paris. Je me suis épuisée à leur dire que Mistral (ce Dieu qui m'éblouit) ne crachait pas partout et à tous les instants. Malgré les fatigues d'Arles, je recommencerais volontiers le voyage pour entrer une fois encore dans la maison de Mistral, cet apaisant et jeune Homère. A Paris, je serai heureuse de vous répéter toute mon affection, toute mon admiration, que tous ceux qui vous connaissent partagent. Vous êtes le plus vivant des vivants et c'est là le don incomparable! » Des félibres protestent contre « l'agression » de Saint-Gilles, « de nature à disqualifier des sauvages », ou regrettent d'être allés à l'assemblée qui la précéda : « Pourquoi ne nous sommes-nous pas abstenus, comme Mistral?... Nous étions certainement chez des ennemis des Parisiens; mais, sans les Parisiens, qu'auraient été les fêtes ?... Comment tout cela finira-t-il ? Mistral nous le dira ». — « J'espère bien, dit un autre, que notre scission sera définitive. Un procès-verbal a été dressé, nous le signerons tous et, s'il n'est pas accepté, nous nous réunirons et nous nommerons un autre Capoulier ». Un troisième revenait de

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Maillane où il avait vu Mistral : « Il est certainement avec nous de cœur, mais le Capoulier a aussi ses sympathies. Et alors ? En tous cas, il faut en finir au plus vite avec cet imbroglio » .

Vivement — et très injustement — pris à parti, le Capoulier démissionna pour qu'un autre pût, après lui, apaiser cette regrettable querelle. Un des premiers il avait protesté hautement contre des violences qu'il déplorait sincèrement. Depuis, Mariéton et lui s'étaient rencontrés et, dans leur entrevue, ces deux hommes droits et loyaux, se connaissant tels de longue date et poursuivant au fond le même but, s'étaient témoigné l'un à l'autre une estime foncière que le conflit de leurs idées ne pouvait pas amoindrir.

Le Capoulier démissionnaire conservait de chauds partisans; l'un d'eux écrivait à Mariéton :

Je crains bien que la victoire de ses adversaires n'aboutisse à une diminution du Félibrige. Voilà bientôt 20 ans que je combats le protestantisme politique, la

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franc-maçonnerie et, en général, le sectarisme sous toutes ses formes, et quand j'apportais mon appui à Dévoluy, c'était l'appui d'un catholique et d'un libertaire. J'estimais que Dévoluy apportait à ses fonctions l'oubli absolu de sa confession religieuse et de ses idées politiques. Il se retire devant une coalition de sectaires de droite, de snobs et de maîtres d'école. Vous savez que je ne vous comprends pas parmi ces gens-là. Vous n'êtes pas un sectaire, bien loin de là; vous fréquentez pas mal de snobs, mais, rentré chez vous, dans la nuit, devant votre table de travail, écrivant vos beaux poèmes et vos pénétrantes études, vous les avez bien oubliés; et comme vous devez mépriser ces primaires qui veulent nous infliger les infinitifs en r et n'ont jamais su distinguer, quand ils veulent suivre l'ancien provençal, un o ouvert d'un o fermé. Non, il n'y a rien de commun entre vous et ce monde-là !

Mais je sais bien ce qui vous choquait dans Dévoluy. C'était l'intransigeance de sa doctrine et la sévérité de ses manières. Vous

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qui êtes tout sourire, vous supportiez mal cet homme qui souriait rarement. Vous vivez de Poésie, vous n'avez foi qu'en la Poésie, et vous vous irritiez contre ce Félibre qui rêvait de méthode, d'organisation, de statuts et de cotisations, et peut-être alors voyiezvous le protestant où il fallait voir seulement ie polytechnicien.

Voulez-vous que je vous dise, mon cher ami ? Vous avez vécu dans l'enchantement du lac de Tibériade. Tout jeune, sous les ombrages de la Barth'elasse, le long des rives du Rhône, vous avez accompagné le Maître et ses grands apôtres parmi les chants, les fleurs et l'enthousiasme des foules conquises par la lumière nouvelle, et vous avez cru que la fête devait toujours durer; que ce serait toujours l'aube glorieuse et toujours le Printemps.

Il fallait bien enfermer cette grande Idée dans un corps de doctrine solide, faire de ses adeptes une armée plus disciplinée. Et d'autre part, cette armée croissant en nombre, n'était-il pas fatal qu'elle fît éclater les cadres poétiques de la première organisation

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félibréenne. C'est à cette œuvre que s'était dévoué Dévoluy. Je souhaite qu'un nouveau Capoulier n'entraîne pas le Félibrige dans les aventures politiques et qu'il ne le réduise pas au jeu littéraire... Je vous écris toute ma pensée en témoignage de ma haute estime et de ma très vive sympathie.

L'homme foncièrement droit qu'était Mariéton ne lut certainement pas ce chaud plaidoyer sans en ressentir l'émotion sincère et sans se demander où était la vérité...

Son ami Valère Bernard venait de lui envoyer l'ex-libris qu'il avait gravé pour lui (une sphinge avec la devise « Sphyngem habe domi »), et il lui écrivait : « Te voilà plongé dans le travail, c'est-à-dire dans la seule joie que nous puissions avoir... Moi je ne fiche rien... que de la couleur sur des toiles — un jeu d'enfants ».

De Paris, Màriéton continuait, pour son père, le récit de sa vie :

5 juin. — J'ai commence mon service de presse et travaille avec Debussy (l'auteur de « Pelléas ») à la reconstitution orchestique grecque. C'est difficile !

6 juin. — îl y a eu vendredi, dans le « Petit Marseillais », une lettre de cet énergumène de Saint-Gilles à mon sujet; j'ai répliqué ce matin par dépêche au journal avec, pour garants, Varenne et Charles-Roux. Dévoluy a écrit à ce dernier très sympathiquement; il est navré ! La politique n'est pas étrangère à tout ça.

7 juin. — Je reçois de beaux éloges sur mes « Epigrammes ». Hélas, ma pauvre maman n'en aura pas joui... Le Mercure me donne des délais pour finir mon livre (« Les Précurseurs des Félibres »); ensuite viendra le deuxième volume (« L'Evolution félibréenne »); le troisième (« Mistral »), sera pour 1910.

10 juin. — L'enterrement de Chauchard (le Veau d'Or) a produit une effervescence plutôt hostile; le refus de la Chambre d'ac-

l'jS PAUL MARIÉTO.N

cepter le don de Leygues pour ses retraites fait mauvaise impression.

26 juin. — Je t'envoie une plaquette sur l'œuvre de Sartorio, où tu verras des reproductions de nos tableaux « Vierges sages et vierges folles » et « Portrait de jeune fille ». Notre pastel est une des esquisses du premier tableau des « Vierges folles », fait pour Primoli et détruit par l'auteur. Les modèles des Vierges étaient des dames romaines rencontrées par le peintre chez Primoli, en 1886. J'ai parlé longuement de Sartorio avec un statuaire vénitien, chez Isadora Duncan. Celle-ci m'avait invité, avec Claretie et Roujon, à un thé. Elle a fait évoluer son « Ecole d'enfants » ; c'est tout à fait délicieux. Plus patiente et savante qu'instinctivement douée, elle atteint néanmoins le sommet de l'Art. Son seul défaut est sa nature même d'anglo-saxonne. Les Méditerranéens seuls valent pour la grande plastique. Elle m'a raconté que, la veille, elle avait dansé les symphonies de Beethoven « sur ses impressions de mes « Epigram-

mes » ! Avant d'interpréter les elassiques, elle s'enferme tout un jour avec un livre inspirateur... Je n'ai pas revu Marchand qui travaille sauvagement.

20 juillet. — J'irai te retrouver au Saix dès que possible. Je serai heureux d'y voir tes travaux (la construction d'une galerie sur l'emplacement de la serre). Merci d'avoir songé à mon cheval; je suis sûr qu'il me plaira.

Le candidat de Mistral au Capouliérat est Valère Bernard.

Toujours diplomate (dit Mariéton), Mistral m'écrit que cette candidature lui a été recommandée « par une sorte d'oracle de la druidesse Philadelphie ». Ce brave Dévoluy était plus royaliste que le roi, avec ses éternels regrets du passé albigeois. Ce n'était pas ça le Mistralisme ! Mais il faut tâcher de faire accepter des Pyrénéens, très nombreux et proposant Planté, maire d'Orthez, un candidat qui soit encore un provençal...

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Le Félibrige de Paris ne veut pas mourir; on veut que je préside la réunion officieuse générale fixée à mercredi prochain. Mistral insiste pour que je relève la Société et pour que l'assemblée de demain soit réparatrice. J'irai et je proposerai le général Enjalbert comme président. ,

A la fin du mêmfe mois, Mariéton écrivait, du Saix, à Critobule :

Quand venez-vous, chers amis? Marchand arrive demain. Venez-vous demain soir, mardi ? Le plus tôt sera le mieux. Je suis rentré avant-hier seulement...

Que le Saix paraissait triste, sans celle qui en était l'âme !

Mariéton avait achevé le service de ses « Epigrammes » et on lui écrivait à propos de son livre, livre d'expérience et de désillusion après le « Livre de Mélancolie ». Mistral ne l'aimait guère : « Les « Epigrammes » me

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délectent. Cet hellénisme lugdunien n'est pas précisément celui d'Athènes, mais on y perçoit encore un écho Socratique. » Un confrère disait à Mariéton :

Je ne sais pas, à Paris, où vous présidez tant de mondanités, de cœur aussi naïf que le vôtre. Votre livre est d'un Musset qui aurait été parnassien... Je vais vous rendre le plus grand hommage: moi qui fus témoin de votre enthousiasme coutumier, je vous crois capable de pleurer.

Critobule citait les passages qu'il préférait dans cette confession sincère et douloureuse :

Le philosophe et le moraliste n'ont pas tué le poète. Que je serai heureux, mon vieil ami, lorsque tu nous écriras une « Bonne Chanson » !

Une amie demandait : « Mais que vous ont donc fait les femmes ? »

Le sonnet liminaire se terminait ainsi :

Or s'il m'est advenu de médire des femmes Pour me vouloir guérir de celle que j'aimais, Tu t'es reconnu là, bon lecteur qui me blâmes.

ï82 P \II, M A III Et ON

Les pièces qui suivent révèlent le poète des Epigrammes :

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