‹ Paul Mariéton d'après sa correspondanceChapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

1898. — Le début de 1898 trouvait donc Mariéton à Paris auprès de ses deux amis, Léon Daudet et G. Hugo, l'un et l'autre attristés et malades. « Quels adorables amis j'ai là, disait-il, si bons, si fidèles !» ; il leur fut fidèle aussi aux mauvaises heures de leur vie. Au milieu de janvier, le Capoulier Félix Gras vint à Paris où il fut reçu par les Cigaliers, puis par les Félibres de Paris au Café Voltaire. A propos de ses discours à ces réceptions, L. de Berlue estimait que la Cause subissait un mouvement de recul ou d'arrêt :

On veut ramener le Félibrige à n'être plus qu'une amusette de rhétorieiens. La langue, au lieu d'être la forme et le moyen, serait le fond et le but. Gomme si la langue signifiait quelque chose, séparée des idées qu'elle représente ! C'est pourtant à cela que tend le discours parisien du Capoulier et cette conclusion est d'autant plus inquiétante qu'elle a été affirmée au sein de l'école des vieilles barbes, comme pour sanctionner l'excommunication de l'école des jeunes. Il y a là un danger pour le Félibrige, celui de se priver des ardents et des virils qui s'en iront ailleurs porter leur enthousiasme et leur force. Merci d'avoir rendu un dernier hommage au pauvre (prince de) Valori.

En février, Mariéton devait partir brusquement pour Lyon où, après une attaque de paralysie, sa grand'mère Mariéton était mourante :

Paralysée du côté gauche, elle ne parle plus, mais garde toute sa connaissance. Elle n'a cessé de nous attirer, de nous serrer contre elle de ses maigres doigts, de son pauvre bras survivant. C'est affreux ! Dès

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mon arrivée, elle m'a reconnu, comme elle avait reconnu mon père. Ses yeux à demibrouillés, vous regardent fixement dès qu'ils s'ouvrent. L'abbé est revenu tout à l'heure, il lui a recommandé seulement de faire le signe de la Croix. Pendant une demi-heure, lui parti, elle n'a cessé de le répéter... L'état présent ne peut durer.

Il l'aimait profondément cette bonne aïeule qui lui avait transmis la vivacité de son esprit toujours en éveil et sa curiosité du Beau; qui avait contribué à ouvrir son intelligence et, dès son adolescence, à former son goût. Elle s'éteignit doucement le 11 février.

A son retour à Paris, Mariéton s'occupait déjà d'Orange qui fut, pendant toute cette année, son principal souci. Il s'agissait de sauver le Théâtre , dont Gabriel d'Annunzio paraissait vouloir s'assurer la disposition. L'insuccès financier de la dernière campagne et les hésitations de la Municipalité semblaient interdire au Ciéri tout avenir officiel. La Commission ministérielle décida de renoncer à ces représentations difficiles et coûteuses et la

presse déclara qu'elles ne recommenceraient pas. Sarcey les déconseillait, estimant qu'elles désorganisaient la Comédie-Française. Mariéton s'efforça donc de créer une « Société des Amis du Théâtre Antique d'Orange », analogue à celle des Amis du Louvre. On verra plus loin qu'il n'arriva pas, malgré bien des efforts, à la constituer définitivement.

Mistral, tout à son Musée, remerciait Mariéton de ses fructueuses démarches :

Tu as fait là un vrai coup de maître en nous faisant pleuvoir sept beaux billets de mille. Ça c'est de l'action félibréenne au suprême degré, et peut-être serait-il actuellement bien difficile de faire surgir pareille aubaine, avec le trouble épouvantable de l'affaire Zola-Dreyfus. C'est égal, ce Zola est vraiment néfaste de toutes façons et si la République et la France ne meurent pas de pareille nausée, il faut que le bon Dieu soit miséricordieux. Sais-tu qu'on a essayé de me circonvenir pour ajouter mon nom à la liste des syndiqués ! Mais les Provençaux sont ancrés sur la roche nationale plus que

n'importe qui. Sainte Victoire d'Aix illumine notre histoire.

C'était le grand moment de l'affaire Dreyfus ; Mariéton avait refusé de signer la pétition révisionniste, bien qu'on eût beaucoup insisté, Léon Daudet, avec tous les nationalistes, partageait l'avis de Mistral. Celui-ci était tout à son œuvre, commandant vitrines et dressoirs, cherchant des bijoux arlésiens, des instruments de musique, des « sonnailles ». « Toujours le Museon, disait-il, ça me tient le jour et la nuit. Comme j'ai fait le dictionnaire des choses provençales, j'étais l'homme né pour cette œuvre: quête et enquête ». Il venait en Arles chaque semaine, se réjouissait des articles publiés sur son entreprise et souhaitait de pouvoir installer ses trouvailles dans un « bel hôtel aristocratique ». L'an prochain, la fondation serait offerte au département, avec garantie de sauvegarde et peut-être subvention.

En mars, Mariéton rejoignait ses parents à Nice, après des arrêts à Arles — qui fut désormais le lieu de ses rendez-vous avec Mistral — et à Marseille où l'attendait Valère Bernard.

^OO PAUL MARIETON

Celui-ci lui avait écrit, à Paris, une longue lettre où il rappelait ses attaques contre lui et sa revue, jadis, dans une petite feuille marseillaise. L'ayant ensuite mieux connu, il avait compris l'injustice de ceux qui, de parti-pris, étaient hostiles à Mariéton et il lui avait dédié sa pièce « l'Ame » : « Depuis, ajoutait-il, je n'ai pas dévié. Tu ne m'en as pas voulu, mais ce souvenir m'est encore pénible. » Cette généreuse franchise scella entre ces deux cœurs droits et loyaux une amitié qui ne se démentit jamais. On ne pouvait pas rester l'ennemi de Mariéton qui compta parmi ses meilleurs amis tous ceux qui à un moment avaient pu le méconnaître pour ne pas le connaître assez.

De Nice, Mariéton reprenait pour Critobule ses mémoriaux :

Tu connais mon refrain. La mondanité me dévore! Des relations chaque jour multipliées en tous sens et une faiblesse de nature qui semble m'interdire d' « enrayer ». Avec ça, un état permanent de correspondances féminines vouées à l'éternel secret. « Ita ut » le bonhomme tout d'extériorité que

je parais être à beaucoup est condamné par ce culte passionné et presque exclusif de sa vie... sentimentale, à n'écrire à peu près que pour, une lectrice.. J'avais apporté deux caisses de livres et de papiers... Je suis ici depuis cinq semaines et je n'ai encore rien produit... Belle existence !

... Je pourrais te parler de la Duse qui a passé à Nice quinze jours et de sa compagnie, de sa troupe d'à-côté, du petit groupe qui a gravité autour de la diva pendant ces deux semaines. C'était Primoli, Tosti, le mélodiste, Matilde Serao, le poète Adolphe de Bosis, le prince del Drago et ton serviteur, puis, en dernière heure, Gabriel d'Annunzio. Si j'étais d'énergie à te croquer les silhouettes de ces personnages, fleurs d'Italianisme et d'Art combien variées et frappantes, tu aurais peut-être un curieux papier de moi...

D'abord la Duse, une intelligence d'Art vibrante jusqu'à la névrose mais si attachante ! Culture immense, cosmopolite, désordonnée mais profonde. Les vues soudaines de cette femme sur la littérature et

sur la vie me déconcertaient de surprise et d'admiration par l'imprévu, l'originalité saisissante et juste. Un grand charme de sympathie; 38 ans à peine et une réserve de jeunesse qui sort toute aux moments de farniente, de joie et d'oubli — moments rares, car elle est malheureuse. Deux grands soucis, sa fille d'abord, élevée à Dresde et malade... et l'effroi de vieillir... — Hantée par la figure de la Reine Jeanne, elle a rêvé de l'être sur la scène. Elle a voulu lire la tragédie provençale. Je l'ai avertie du côté « fresques d'histoire », de la nécessité, peutêtre, d'atténuer sa fureur pour la Reine Jeanne; deux nuits elle en a rêvé. Je télégraphie à Mistral d'envoyer le volume (il a dédié l'exemplaire « à la reine du Théâtre Latin »). Joie de la Duse qui dévore en une nuit le livre... Mais, le lendemain, plus de Reine Jeanne : — « Le drame d'amour que j'y cherchais n'y est pas ». — Admirable déséquilibrée, cette artiste de génie. Des fureurs de tendresse et de désenchantement. Mais délicate de cœur et sympathisant aux douleurs comme aux joies du prochain...

1898 ao3

Tu as entendu parler de Matilde Serao.

Je la savais très « éminente», mais pas plus. A Naples (en 91), son nom résonna souvent à mes oreilles... Bref, Primoli, le jour même de son arrivée à Nice, venu me voir sans me rencontrer, annonçait à ma mère que Matilde Serao (pour lui supérieure à Georges Sand comme génie féminin et à d'Annunzio comme romancière) allait rejoindre pour quelques jours son amie Duse; et ma mère me donnait à lire, dans la « Revue de Paris », une nouvelle de l'authoress napolitaine récemment traduite. Peu après, j'étais invité avec Primoli à Monte-Carlo par le prince del Drago (petit-fils de la reine Marie-Christine) et, chemin faisant, « Gégé » m'annonçait que nous passerions la soirée avec Matilde... Nous entrons dans les salles de jeu. Sur un divan, une grosse dame — aux traits gras « tassés corrçme ceux de Balzac », a écrit Bourget, infiniment mobiles et rayonnants de vie intérieure — en proie à toute l'émotion d'une partie de roulette prolongée... Elle a reconnu Primoli et se lève : « Bonjour Gégé ». Et, à notre vague ressemblance : « Ah !

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