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c'est vous, M. Mariéton ? Je ne vous retrouve pas ! ». Et braquant sur moi son éternel face-à-main, elle me regarde de tout près, détaillant les différences de nos visages. Puis, sans transition : « Je perds 150 francs ! C'est passionnant. Le silence des salles, l'émotion toujours réprimée, le petit mouvement muet, mais qui contracte sèchement la figure des joueurs après la perte... L'Argent n'est rien dans l'affaire ! La fatalité du coup fait tout le drame... ». Et patati et patata. J'examinais cette femme passionnée et si napolitaine. Plutôt vulgaire (au point de vue snob) que laide. Type de harengère éloquente. Tout le populaire napolitain, si véhément au jeu, sans distinction proprement dite dans les manières, mais d'une beauté de vie sans retenue, saisissante, impérieuse. — Elle retourne à la roulette... ... Depuis ce charmant et bruyant dîner du prince del Drago, nous nous sommes retrouvés dix fois. Cette Matilde est étonnante — j'allais dire compromettante — en diable ! Toujours pleine de son sujet, elle parle comme elle conféreneie, sa parole faisant une
parabole par dessus l'interlocuteur. De son physique courtaud et gras rayonne une telle intensité de vie, une telle conviction d'éloquence, qu'on en oublie ses gestes de Polichinelle, comme coupés en deux et parlant du nez...
Mais quelle indifférence pour les préjugés et la tenue ! L'autre soir, revenant encore de Monte-Carlo d'où elle a rapporté une psychologie saisissante, pour ainsi dire gesticulée du joueur à Cosmopolis (elle l'envoyait chaque jour sous forme de carillonnantes chroniques à son « Mattino »), l'autre soir ne m'apostrophait-elle pas de sa voix sonore au timbre martelé (en français) d'un bout à l'autre du wagon-couloir plein de connaissances à moi : « Mon cher Mârriéton ! Pourquoi Loti se peint-il les lèvres et les joues ? Croyez- vous que Loti soit une belle âme ? ». Puis c'était le tour de Bourget, avec qui elle a passé quelques jours, l'an dernier, dans une station en Suisse... Horriblement gênante !...
Mon cher Critobule, que dis-tu de cet emballement mémorialistique ? Vingt pages !
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A la fin d'avril, Mariéton rentre à Paris par Arles où Mistral a convoqué le Comité du Museon. Le Maître y apporte un superbe costume roumain donné par Vasile Alecsandri à Mîne Mistral qui veut l'offrir au Musée Arlésien.
De la Richepansière, Mariéton reprend ses récits à sa mère :
11 mai. — J'ai été plus que pris déjà. Le voyage gascon des Félibres, en août (6-10) s'annonce très intéressant, à Toulouse, à Agen, Montauban... Léon est revenu de Hollande depuis une huitaine, Georges est tout à son tricycle de Dion; il m'a obligé, ce matin, à l'accompagner chez lui dans la voiturette. J'étais assez peu rassuré; mais il a un mois d'expérience et nous avons filé sans encombre jusqu'au fond du Bois. Rencontré la duchesse d'Uzès conduisant son phaéton, qui a levé les deux bras au ciel de me voir dans cet équipage... Je vais avoir à finir mon volume « Jasmin » pour la fin de mai. Je
me le taille dans la « Revue Félibréenn.e ». J'ai déjeuné aujourd'hui avec Milliet, Sonzogno navré des affaires navrantes d'Italie et Saint-Saëns. Celui-ci m'a charmé par sa cordiale bonne humeur, sans affectation. Je crois l'avoir conquis, il m'a dit « regretter de n'avoir pas un fils comme moi ». Tu sais que le pauvre grand homme a perdu ses deux enfants. — « Je n'ai plus que mes œuvres », m'a-t-il dit tristement... Il passe sa vie à courir le monde...
18 mai. — A une jolie soirée, avant-hier, chez la Princesse Brancovan, F... m'a fait remarquer que les Juifs étaient tenus très à l'écart depuis six mois. Mais le gros orage est passé. Il estime qu'on leur retirera leur situation prépondérante d'il y a dix ans, pour les tenir au rang des fermiers généraux jadis. Ils sentent la situation: par prudence ils reçoivent peu, mais sortent beaucoup. Je l'ai bien vu chez la Princesse Mathilde, dimanche. Les A. de R..., qui vont peu dans le monde depuis quelques années, y étaient fort empressés. La brave princesse n'a pas m an-
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que de me faire observer qu'elle ne me voyait jamais que quand Gégé était là... J'y dîne ce soir, avec l'Impératrice. Autre invitation de marque, demain, chez la Princesse Ouroussow, l'ambassadrice, ou plutôt dans l'atelier d'une intime amie à elle, chez qui elle reçoit sans gala. Peut-être y verrai-je Oscar Wilde.
31 mai. — Tu me demandes de te parler des Salons. J'y ai passé deux fois une heure. J'ai vu le fameux « Balzac », de Rodin. Malgré mon admiration pour l'auteur, je ne puis me résoudre à voir mieux qu'une erreur dans ce goitre en peignoir de bain... Tu as lu sans doute ce que Rodenbach en a écrit au « Figaro ». J'en ai causé avec lui, à dîner chez Hugo, samedi. Il n'en est pas si féru qu'on pourrait croire; il se déclare seulement très prudent devant une œuvre quelconque d'un génie pour lui évident en Rodin. Il m'a dit proprement ceci: « Je ne sais pas du tout si c'est un chef-d'œuvre ». Pour moi, je trouve, quelque intention qu'ait eu le statuaire, son résultat (car il y a eu dix ébau-
ches, dit-on, ou maquettes d'étude) médiocre et laid. La « Course en sac », l'a qualifié drôlement Rochefort. La « Sainte Geneviève, la nuit sur une terrasse », de Puvis, est une merveille de poésie sereine et bleue, de paix nocturne et recueillie. Un de ses meilleurs morceaux à mon gré. Les « Disciples d'Emmaùs », de Dagnan-Bouveret, et la « Réjane », de Besnard... m'ont intéressé encore.
5 juin. — J'ai acquis un manuscrit précieux que je guignais depuis un an et que j'ai pu avoir à bon compte — ma bourse est si plate! Un poème languedocien inédit et calligraphié (1787) de Fabre d'Olivet, Pexégète fameux et fumeux dont je t'ai souvent parlé. Il appartenait à sa fille, une vieille de 90 ans qui a été brûlée dans son lit le mois dernier; un libraire l'avait en dépôt... Je l'avais sur moi, l'autre jour, en allant voir la duchesse de La Roche-Guyon. Son fils Etienne était là. Au nom de Fabre d'Olivet, qu'en sa qualité d'occultiste il vénère, il a bondi de joie.
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23 juin. — Pénible saison! Je me réjouis de vous retrouver bientôt. Le « home » me manque. Je vais partir, mais je compte d'abord pousser jusqu'à Agen, Montauban (où me pilotera Pouvillon) et Toulouse que j'ai besoin de revoir pour pouvoir en parler dans mon livre. Le voyage — ce voyage surtout — - renouvellera ma sensibilité. Le Félibrige est si peu encouragé! J'ai du mal à travailler originalement^ depuis quelque temps, sur le thème de la Cause, pourtant infini. A quoi attribuer cela ? Je me bute, par exemple, à deux articles avec quoi je veux terminer ma Revue, sous presse depuis huit mois et qui est énorme, et n'attend plus que ça pour paraître... Mon obsession du définitif et du complet, forme de ma maladie du scrupule, me condamne à des minuties que je détruis ensuite. L'encombrement des matériaux ne me vaut rien... L'analyse ne fait pas le bonheur... Mais je t'aime, toi, de tout mon cœur. Je n'ai pas encore donné mon fiveo'clock dans la garçonnière Richepanse ; c'est pour la fin de la semaine. — T'ai-je dit que les fêtes de Gascogne s'étaient tout à
coup dessinées comme anti-félibréennes. Grosse question à régler fin juillet. Vedremo!
Quelques jours après, on apprenait la mort du petit félibre Paul Froment, ce simple valet de ferme qui avait déjà publié les rimes savoureuses et sincères d' « A trabès regos » et qui faisait à Lyon son service militaire. On avait trouvé son corps dans le Rhône, dépouillé de son ceinturon et de sa baïonnette :
23 juin. — Ta lettre m'a profondément remué (écrivait Mariéton à Critobule). Pauvre petit Froment! Tu auras été sa presque seule joie et je te remercie du fond du cœur pour la façon dont tu as rempli mon devoir envers cet enfant qui m'avait été confié. Mais assassiné ? Par qui ? Pourquoi ? Quel mystère, mon ami ! Je suis encore bouleversé. Un mot de Maratuech m' arrive déjà avec ta lettre, navré aussi. Ne va-t-on pas faire une enquête ? Pourquoi laisserait-on impunie la mort d'un pauvre et d'un poète! Car il était fièrement doué, ce « félibrihoun » ! Je t'avais dit, n'est-ce pas, que