CHAPITRE V
1894. — Aux souhaits de Mariéton pour 1894, Mistral répondait :
Ta lettre de bonne année m'a profondément touché. Une effusion pareille, d'une belle et noble nature comme la tienae, est pour moi une des plus douces jouissances de la vie. Je n'ai jamais douté du parfait parallélisme de ton âme avec la mienne, cette confirmation, me venant au bout de quatorze ans de navigation dans le bleu, est une sorte de sacrement mystique où j'ai bu l'amitié dans ce qu'elle a de plus divin. Elles
sont rares, les intimités pareilles, les pareilles conformités d'âmes ! Merci, mon cher Paul! Et puisse Dieu te récompenser en gloire de tout ce que tu as fait pour sa glorification. Car enfin, ce rêve de Provence idéale que nous poursuivons, n'est-ce pas Dieu lui-même que nous cherchons à dégager des brumes qui l'enveloppent...
En mars, Mariéton avait regagné Paris :
J'ai déjà fait, çà et là, quelques retouches heureuses à mes bouquins. Le timbre ! Voilà ce que donne Paris... Et puis, ici, on m'accueille autrement que dans ma chère ville natale...
Deux semaines après :
Comme je suis en retard avec toi, cher ami! Tu vas encore me gronder, si je t'avoue que j'ai moins travaillé que je ne pensais, du moins à mon usage personnel. J'ai une excuse dans ce premier mois de réorbitation parisienne, et une autre dans l'influenza qui m'a très fort malmené, trois jours durant, la semaine dernière, à la suite d'un coup de
froid pris « sur la tête », à Saint-Gervais... Cette fois, je n'ai pas usé de certaines compresses qui jadis avaient égratigné l'ivoire de mon crâne.
Je vais assez fort dans le monde, mais, avec l'âge et le « pied » parisien, je ne supporte plus de m'y embêter, de sorte que, hors les cinq ou six maisons amies dont j'ai l'intimité, je « sèche » la plupart des invitations purement mondaines. Pour celles-ci, une simple inspection du milieu, toujours instructive. Ainsi, pour avant-hier, j'ai dû renoncer à deux soirées agréables pour faire la connaissance forcée de trois salons nouveaux pour moi. Ah! ce qu'on peut voir, dans certains milieux du Paris américanisé est trop drôle! — J'arrive donc chez une dame X..., rencontrée chez Mme Commanville, grosse dame très mûre, cossue, fardée, un œil!... et des prétentions littéraires et aristocratiques. J'y trouve trente personnes dans un salon et une dizaine debout dans le fumoir contigu. Parmi les premières, quelques vieilles dames du faubourg Saint-Germain... Au fumoir, une femme jeune, délurée,
point bégueule, archidécolletée, accoudée, avec une cigarette, à la cheminée: Mn,e Y..., discutant... avec Péladan! et autour Ary Renan, Alphonse Humbert (le président du Conseil municipal), deux vieux magistrats, un pianiste, etc., tous, d'ailleurs, en attitude hostile ou renfermée vis-à-vis du « Sâr » et de son costume, lequel Sâr conférenciait insolemment et florentinement avec sa partenaire, mais pour la galerie... Péladan n'ayant pas fait un pas vers moi, je l'ai écouté comme un inconnu...
Les fêtes rhodano-vauclusiennes s'annoncent comme une grosse affaire, mais le diable, c'est la querelle persistante des deux Sociétés félibréennes de Paris. J'ai perdu des journées, l'avant-dernière semaine, à entendre les doléances des deux parties. Arène (qui vient de déjeuner avec moi et Marin, et qui fume, comme un Sarrasin, dans mon grand fauteuil, pendant que je clos cette lettre) Arène me rapporte qu'il a trouvé, l'autre semaine, Gras et Mistral très perplexes au sujet de la dite brouille des félibres parisiens, laquelle est capable de projeter
une ombre fâcheuse sur des fêtes qui pourraient être incomparables... Mais Arène me presse! Nous allons chez Hérédia avec un pot de miel de Lure arrivé de Sisteron ce matin... »
En avril, après un long mémorandum sur l'Exposition des œuvres de Grasset organisée par « la Plume », rue Bonaparte:
Je déjeune souvent avec Isidore Salles qui me vide son sac de souvenirs. Quel charmant vieillard ! Il m'en a conté de très curieux sur le monde Impérial. Je t'ai parlé du grand chagrin de la Princesse Mathilde, il y a trois ou quatre ans, à la suite de sa brouille avec Popelin. Tu sais que cette pauvre femme, violente comme toutes celles de sa famille, n'avait pu avaler les infidélités de ce vieil ami de vingt ans, tout à coup révélées... Elle fut étonnante ! Quelqu'un m'assura l'avoir aperçue faisant des stations en fiacre à la porte de sa rivale... Bref, Salles m'a rapporté certain solennel entretien] qu'il eut un jour, en tiers arbitre, avec la pauvre princesse et le malheureux Popelin. —
« C'est un misérable, criait-elle ... Vous le voyez, mon cher Salles! Vous voyez en quel état je suis. C'est un misérable! » Et le bon Popelin baissait la tête, cherchant vainement à se disculper. Tout à coup, sur une énonciation précise de la princesse : « Tel jour, n'avez-vous pas dit, ...été là ? », le trio se souvient de la présence, alors, de Primoli et on convient de le consulter. Il arrivait de Rome, justement. Le plus naturellement du monde, l'excellent Jéjé répond qu'il va rechercher dans ses mémoires journaliers, consignation du fait et des paroles en question. L'amusant est qu'il en trouva la relation exacte et qu'on s'inclina devant ce témoignage imprévu... Mais, m'ajouta Salles, ma fille, familière de la princesse, depuis ce jour-là, se garda à carreau pour les confidences de notre ami Primoli.
Moi je l'aime beaucoup, pour sa bonne amitié d'abord, et puis pour son manque absolu de snobisme. Il a dans la vie un strapontin précieux et sa curiosité sait en bénéficier. D'ailleurs plein de tact et gardant ses remarques pour lui ou des amis certains.
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Je trouve déplorable, par exemple, le procédé indiscret et hâtif d'un Goncourt... Je sens bien que je ne suis pas de ceux qu'il porte en son cœur, ce célibataire égrotant (Goncourt). Autant Daudet est cordial, vivant en dehors, et franchement se donne, à la réserve des ironies qu'il ne sait pas retenir, comme un Heine lumineux de provençal bon sens qu'il est, autant Goncourt se montre « acommunicatif », à mon égard du moins. Et nous nous rencontrons à peu près tous les huit jours, rue de Bellechasse... La suite à ce soir.
La suite (cinq lignes) arrive, un mois plus tard, d'Amsterdam:
Bonjour, cher ami. « Quid de te ? » Je barrule depuis huit jours à travers Belgique et Hollande avec mes amis Georges Hugo et Léon Daudet...
Dans une autre lettre, le voyageur raconte à sa mère son émerveillement devant les Rembrandt, du Musée :
« Les Syndics des Drapiers » et « Elisa-