‹ Paul Mariéton d'après sa correspondanceChapitre 6 sur 13 · P A IL M A II 1 E I I · texte numérisé non relu

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l)eth Jacob » (portrait de vieille femme) voilà pour moi, avec la Joconde, le sommet de la peinture... Nous avons été, lundi de la Pentecôte, voir l'île de Marken. Impression très colorée et tout à fait imprévue. On se croirait subitement au fond de la Norvège, au sortir de cette campagne de Hollande qui ressemble aux paysages japonais. Tout est conservé des costumes et des constructions du village, néanmoins on y vend des bibelots et il y a un groupe scolaire — fissure par où tout s'en ira...

Au retour, il s'agit d'organiser le voyage des Félibres de Paris ; « c'est une besogne encombrante mais dans mes fonctions » : horaires, banquets, voitures, prix divers à débattre, ententes avec les municipalités, invitations à faire aux ministres, conflit au sujet des frais d'installation à régler entre la Ville d'Orange et la Comédie-Française qui doit donner deux soirées au Théâtre pendant les fêtes, etc.

Pendant ces préparatifs, la venue à Paris d'un « étonnant abbé breton » au dire de qui « le breton est du Provençal corrompu » ; des négociations relatives au monument de Peyresc — un buste qui paraît devoir devenir une statue — et au monument d'Augier à Valence où la politique et la question d'argent entravent fâcheusement les bonnes volontés.

Gabriel Hanotaux est devenu ministre et Mariéton a eu recours à lui :

Il a été fort aimable; mon jeune félibre est nommé... Il est parti radieux, hier matin. Je suis d'autant plus content que ce pauvre garçon s'était montré assez vilain à mon endroit f il y a juste deux ans. Hanotaux m'a fait là un plaisir de marque. C'est un ami.

Le 25 juin, le sort des fêtes semble tout à coup gravement compromis :

Quelle aventure que cet assassinat du brave Carnot ! (écrit Mariéton à sa mère). Les journaux qui nous apprennent l'émeute à Lyon, disent-ils vrai ? Ici tout est calme. Généralement on estime que Casimir-Périer sera élu.

Deux jours plus tard :

J'ai été, hier, à Versailles. La sortie de Casimir-Périer m'a frappé ! Il était vert — il venait de pleurer (d'émotion, de responsabilité et peut-être aussi de trac). Il y a de quoi être ému, le poste est haut et périlleux... Merci de la petite fleur, ma chère Mère, toi seule m'as souhaité ma fête ce matin. Mme Ménard était toute attrapée de n'y avoir pas songé.

Et, le 1er juillet :

Notre séance d'hier, au Félibrige, n'a pas eu lieu, à cause de ces obsèques de Carnofc qui ont rempli Paris ces trois jours (beaucoup plus que je n'aurais pensé) de leur rumeur funèbre. Je sors de chez la duchesse d'Uzès qui m'a demandé si, bien sincèrement, je pensais qu'elle dût aller à Valence pour la première pierre du monument. Je l'en ai fortement dissuadée...

Le même soir, Jean Garriès mourait à Paris:

Voilà deux jours que je suis tout triste de la mort du pauvre Car ries. Quand, il y a

trois semaines, le docteur C... et M. Ternisien l'eurent ramené de Montriveau, lui se crut sauvé; mais ses amis, apprenant qu'il était atteint d'un phlegmon au poumon droit (d'où, sans doute, son teint de malade organique) , désespérèrent sans se l'avouer et interdirent l'entrée de sa chambre. Je ne le sus qu'il y a huit ou dix jours installé chez ce brave cœur d'Hentschell, par Mme Ménard- Dorian, et j'eus constamment de ses nouvelles. Il y eut un demi-mieux samedi, mais, dimanche, l'empoisonnement graduel lui fit perdre connaissance et il s'en alla, tout doucement, vers 9 h. l'/2 du soir. Lui qui craignait tant la mort ne l'a pas vu venir. Sa dernière parole a été, à Hentschell: « Il faut enlever les clous de plomb... », puis, plus souffrant, il a demandé violemment: « Du lait!... » Avant de rendre le dernier soupir, il a levé au ciel ses grands yeux bleus illuminés et les a fermés pour toujours.

Je l'ai vu, hier, dès la première heure; il était très beau dans sa maigreur d'ascète, le profil sculptural et peu encadré par sa barbe noire, la tête seule hors de? draps, un cru-

ciiix sur la poitrine... J'ai pleuré ce pauvre ami si fiévreux de gloire, si confiant en l'avenir, si génial, enlevé avant d'avoir réalisé le plus beau de son rêve. Il y avait là, près du lit, Mlle Louise Breslau, une grande artiste aussi, son amie d'âme... Plus tard, sont arrivés ses amis d'art: Grasset, Puvis, Dalou, Rodin, Bartholomé, La Gandara, etc., navrés, dans la stupeur de cette fin rapide. Je lui ai acheté une couronne en violettes de porcelaine, pour que sa pauvre tombe ne soit pas trop vite fanée. Il est venu des fleurs à profusion ! Nous l'avons conduit, ce matin, au Père-Laehaise.

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Le 16 juillet, avant sa dernière « tournée exploratoire », Mariéton, « Commissaire délégué des fêtes cigaliennes et félibréennes », écrit du Saix à Paul Arène, président de la Cigale, que le programme définitif est arrêté, que tout est prêt: « A Lyon, tout marche î » ;

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le Comité de la presse lyonnaise fera coïncider sa réception des Félibres avec celle qu'il projetait d'offrir aux journalistes de Paris. Puis Mariéton continue sur Orange et Avignon : « Enfin, j'ai vu Mistral, dit-il, plus brave que jamais: l'Olympien heureux et charmant! »

Le voyage se fit du 9 au 14 août. Il débuta, à Lyon, par un banquet, à l'Exposition, sur le lac du Parc de la Tête d'Or, banquet suivi d'une fête vénitienne. Le lendemain, la caravane descendait le Rhône en bateau, déjeunait à Tournon, débarquait à Valence, y assistait à la pose des plaques commémoratives de Championnet et de Montalivet, puis à la pose de la première pierre du monument d'Emile Augier. Le 11, c'était, à Cadenet, l'inauguration de la statue d'Etienne André, le Tambour d'Arcole, et, au retour, une première soirée au Théâtre d'Orange. Le 12, réception à Avignon, inauguration d'un monument au Docteur Paul Pamard; et, le soir, la seconde représentation à Orange; le 13, encore à Avignon, l'inauguration des monuments à Roumanille et à Aubanél, au Jardin Saint-Martial et sur la place Suint-Didier, la réunion du Consistoire, la

Sainte Estelle; puis à Bompas, sur la Durance, la commémoration du poète Adolphe Dumas. Enfin, le 14, avant de se séparer, les Félibres allaient visiter la fontaine de Vaucluse où un buste était élevé à la mémoire de Laure et ils honoraient, à Cavaillon, par un second buste, le souvenir de Castil-Blaze, « le père du Félibrige à Paris ».

Les deux soirées d'Orange avaient été triomphales; à son entrée dans le Cièri (le Cirque — nom provençal du vieux théâtre), Mistral, formidablement acclamé, avait soulevé un enthousiasme auprès de quoi l'accueil fait aux ministres présents et à leur cortège officiel avait paru plus que froid. Le premier soir, Mlle Bréval, de l'Opéra, chanta « l'Hymne à Pallas » de Saint-Saëns, puis, dans « Œdipe- Roi », le jeu emphatique de Mounet-Sully, s'adaptant merveilleusement à ce cadre incomparable, produisit une inoubliable impression. Le lendemain, on entendait une restitution, par Théodore Reinach, de Y « Hymne à Apollon », d'après une inscription retrouvée à Delphes, et Mme Bartet retrouvait, dans « Antigone », le succès de Mounet-Sully. La comédie

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donnée le premier soir (« l'Ilote », de Monselet et Paul Arène), avait moins porté.

La Presse, unanimement louangeuse, salua dans Orange « le Bayreuth français » et Mariéton pouvait écrire que « l'institution était désormais fondée ».

A la fin de cette pénible campagne, Georges Hugo écrivait à son ami surmené, en le pressant de venir le rejoindre à Guernesey:

Qu'est-ce que tu fais donc dans toutes ces galères pavoisées?... Finis donc de t'ennuyer au milieu de tous ces gens en sueur, hurlant, élevant des bustes. Lâche tes banquets, tes discours, le vin sur la nappe, les nougats montés, les ministres aux habits gras, les conseillers municipaux en redingotes longues. Dis zut à ce tas de gueux qui embêtent le soleil. Viens te reposer près de nous qui regardons passer de beaux nuages sur l'Océan et qui t'aimons bien.

Sagement, Mariéton regagnait le Saix et y préparait pour la Revue un long compte rendu des fêtes qui parut en volume l'année suivante. Il demandait une fois de plus à Mistral

un chant inédit de son « Poème du Rhône », mais Mistral lui répondait :

Je ne te donnerai rien de mon poème, ni à personne. Ces déflorations d'œuvres inédites clans les revues n'ont qu'un résultat : celui de couper l'enthousiasme de l'auteur. Car les lecteurs — rares et frigides — des revues sont absolument sobres d'applaudissements, et le poète, devant leur silence, finit par croire qu'il n'a rien fait de bon et se décourage. Quand une œuvre est finie, c'est différent, on la jette au public toute entière. La critique, toutes pièces en main, peut la juger, et, quel que soit le verdict, l'œuvre n'en existe pas moins. C'est absolument comme la fiancée ou l'amante qui se livre par dévoilements partiels avant le sacrement. Elle court grand risque d'être délaissée. Laisse donc à mon nouveau poème que je fais pour moi (sans préoccupation de succès ou de gloriole) son voile de vierge. Tu es trop délicat pour ne pas comprendre (jne j'ai raison.

Mariéton imprimait cette année, dans sa Revue, de nouveaux chapitres de son Histoire du Félibrige, « L'Œuvre de Roumanille » avec de nombreuses lettres du poète, son article sur « Gervais de Tilbury », maréchal du royaume d'Arles au xm° siècle, et enfin une étude sur « Jasmin » en tant que précurseur du Félibrige. Mistral, à ce propos, lui racontait ces anecdotes :

Jasmin, ennuyé du bruit que Paris faisait autour de « Mireille » (1851), accourut à Paris pour rafraîchir son souvenir dans les journaux qui annoncèrent, un beau matin, que le grand Gascon venait donner une conférence au profit de N. D. des Arts. J'y allai. Le brave agenais, lut, traduction puis texte, « li Frais bessous », mais il eut la maladresse de dire que G. Sand lui avait pris son sujet, et le public s'en alla avant la fin.

Quelques jours après, Louis Jourdan, du « Siècle », essaya de nous réunir à table. Mais il y renonça, me dit-il, devant l'outrecuidance de Jasmin qui, interviewé au sujet de « Mirèio », lui répondit que tout ce qui

était dans ce poème avait déjà été dit par lui Jasmin. Cette morgue maladroite à mon égard était bien dans son caractère et il n'avait pas agi autrement avec Peyrottes, Roumanille et tous les autres poètes de sa langue. Il voulait être seul et rester seul. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir du génie.

La Revue allait achever sa dixième année, Mariéton en dressait les tables décennales. Et il était fier à bon droit de constater que tous les écrivains en langue d'Oc de quelque mérite y étaient représentés; qu'elle avait ou avait eu pour collaborateurs à l'étranger : Vasile Alecsandri, Victor Balaguer, Carmen Sylva, Emilio Castellar, A. Friedmann, le Comte de Gubernatis, Jacinto Verdaguer, L. Zuccaro et maints autres, allemands, italiens, roumains, catalans ou tchèques. Il continuait encore, pour la Grande Encyclopédie, la série des articles félibréens à paraître, après ceux de Faure, Gelu, Gras, Jasmin, La Bellaudière, Lacroix, La Fare-Alais, etc.

Un des hôtes du Saix, pendant ce « séjour de pioche », fut le poète Jean Carrère qui, récemment présenté à Mistral, racontait « l'impression extraordinaire » que le Maître lui avait faite. Fédéraliste ardent, il allait apporter à la Cause sa juvénile activité et son talent de conférencier enthousiaste et vibrant.

A Amphion, en septembre, ce fut le vrai repos, avec tout le loisir d'écrire longuement ces « mémoriaux » qui lui étaient fidèlement réclamés:

Quel temps merveilleux ! Et quel merveilleux séjour! Moi qui me proposais de travailler ferme, je suis sans cesse distrait, même aux heures d'isolement, par cette radieuse nature. Cette année, j'ai demandé à loger au Chalet, avec la silencieuse Mme Caro. J'ai pour mon usage tout le premier, avec un vaste balcon de bois d'où je domine, à gauche, le petit port Bassaraba, en face le Léman avec Lausanne étagée sur son coteau

violet en écrin scintillant, et, à mes pieds, le jardin fleuri. A certaines heures de la matinée et du soir, cet aspect du lac est d'une invraisemblable splendeur. Et puis, comment ne me plairais- je pas dans un pays où je viens depuis tant d'années, où j'ai passé par d'admirables émotions, dans une maison où je me sens entouré vraiment d'amitié sincère.

23 septembre. — J'ai fait (ici) un nouvel ami, Paul Musurus, le frère de la Princesse Brancovan, poète de mérite et érudit prodigieux de littérature parisienne. Il habite Constantinople depuis quinze ans... Il y a ici, de tout temps, un excellent type, bonhomme fin et violent, spirituel et cultivé, M. Dessus, qui nous en raconte de raides sur tous les grands hommes contemporains de sa jeunesse, touchant George Sand par exemple et Lamennais. Il a été libéral, voire impie, cet intransigeant clérical; il a connu familièrement Musset, Quinet et Lamennais, même il les admirait autant qu'il les hait aujourd'hui. Comme à moi d'ailleurs, notre Blanc

de Saint-Bonnet lui semble un roi de la pensée. C'est à peu près le seul philosophe, avec de Maistre (et Drumont), qu'il approuve, qu'il tolère. Tout le reste est gibier de Satan. Dans la même animosité, il roule pêle-mêle libéraux, gallicans et athées... Il fut un des dix-sept suivants (et non trente-deux, comme on l'a prétendu) des funérailles de Rolla (Musset)... et me contait, hier, sa surprise, quand, ce même jour, sortant de Saint-Roch où était l'initiale G partout étalée, il vit arriver le cortège funèbre du comique Grassot (gnouf! gnouf!) et la cohue de ses 2.000 personnes empêchant, sous le porche, le cercueil lamentable du grand poète de sortir...

Ce vieillard, à la mémoire tenace, a eu pour ami le violoniste Franchomme, ami lui-même de Chopin, phtisique et désespéré par les trahisons de George Sand. Chopin, obstinément attaché à sa maîtresse, alors sa voisine de palier, « ne disait jamais rien et pleurait tout le temps »...

La présence de Paderewsky (continue Ma-

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riéton) et les heures charmantes qu'il nous fait passer près de son piano avec l'opéra qu'il vient d'achever (dont je me borne à juger, quant au style, la trame supérieure d'étoffe et de dessin) ramène sans cesse la conversation sur Chopin... L'homme d'ailleurs (Paderewsky) est de premier ordre, avec toute la simplicité des vrais maîtres. Très patriote, il a de secrètes visées politiques pour le relèvement de sa Pologne. Je ne serais pas surpris qu'un jour il s'y adonnât carrément. Il est de ceux qui ne confirment pas la tâche du génie dans l'Art pour l'Art. Il a raison: le génie, Messieurs, doit vivre la vie de son temps et l'ensemencer (Vive Mistral!). Si Paderewsky ne pouvait bientôt plus jouer en public (ses rhumatismes du poignet qu'il soigne à Aix l'inquiètent fort) ou s'il ne rencontrait pas, avec sa propre musique, le succès qu'il espère, on le verrait s'installer dans ses terres de Podolie et claironner la bonne parole du réveil. Car, mon vieux Critobule, le vent souffle aux revendications historiques... E n'en dise pas mai... Un point... — M. Dessus a entendu

Chopin ; il compare son jeu à un orchestre de papillons. Ce Polonais était la distinction même, toute la grâce aristocratique. Il était pourtant spirituel, mordant, voire « chargeur ». Il singeait Liszt au piano... Pour Paderewsky, Chopin est un pur génie...

Mn,a Dubois (M,le Camille O' Meara), la vieille charmante pianiste qui fut si belle est à la villa depuis trois ou quatre jours. Elle m'a aussi parlé de Chopin qu'elle a beaucoup connu...

Ce mémorial avait seize pages. — D'Amphion encore, Mariéton écrivait à sa mère, à propos d'un mariage parisien qu'on avait en vue pour lui, ce début de lettre où il s'analyse lui-même si sincèrement :

Ma chère mère, tu aurais tort de m'en vouloir, toi, de rester toujours « un petit peu » mystérieux (le suis-je donc bien ?) en ce chapitre délicat du sentiment pur... Je ne peux pas me dévoiler davantage; je ne m'affirme même pas tout entier à moimême. Telle est ma nature. Très compliquée ? Je ne sais. En ceci, j'ai une subtilité

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de délicatesse (qui jure d'ailleurs avec mon tempérament) au service de laquelle je mets en avant — ou en dehors — un vilain don d'ironie ou de détachement qui masque souvent le meilleur et le plus attendri de mon cœur. C'est peut-être de l'orgueil, peut-être de l'indécision, ou l'un et l'autre...

Au début de novembre, Mariéton reçut au Saix un romaniste allemand connu, recteur de l'Université de Griefwald, le professeur Edouard Koschwitz, dont le beau costume héraldique, rappelant celui des « Maîtres Chanteurs » f avait été, à Lyon, la note pittoresque de l'inauguration de la statue de Claude Bernard. Il venait de publier sa « Grammaire historique de la langue des Félibres » et était en relations avec L. de Berlue qu'il avait vu, à Aix, l'année précédente, et qu'il avait alors « froissé plus d'une fois par ses appréciations sur notre' pays » :

Je ne me suis jamais senti plus Français qu'à l'entendre (disait L. de Berlue). Hôte, il aurait dû être plus poli. Il est slave d'ailleurs, ce qui prouve que le patriotisme germain vient de la cervelle et nullement d'où vient le nôtre. Je crois qu'il a surtout le grand vice de penser tout haut et le malheur de manquer de tact.

Koschwitz fut, au Saix, ce qu'il avait été à Aix et son départ, après quelques discussions assez vives, fut un soulagement.

Le Midi était alors fort agité par la question des courses de taureaux, à la suite de l'interdiction des courses à la mode espagnole avec mise à mort. Toute la région s'était donné rendez-vous à Nîmes, le 14 octobre, pour protester et assister, malgré l'arrêté ministériel, à la mort de six taureaux. Mistral se plaignait à Mariéton de n'avoir pas une minute à lui depuis les fêtes d'Orange; les courses de Nîmes avaient comblé la mesure. Tout s'y était passé triomphalement « pour la Cause et pour moi », disait-il. A ce metting, 30.000 personnes l'avaient acclamé par huit fois, « avec un « Vive

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Mistral! » qui ressemblait à un cri de ralliement ou de réveil ». La presse avait été unanime à louer son attitude; aux journalistes qui lui demandaient son opinion sans réticence sur la question, il avait déclaré simplement : « Sans être partisan personnellement des courses espagnoles, j'aime tout ce qu'aiment mes compatriotes ».

On allait jouer, en décembre, l'opéra que le musicien Henri Maréchal et le librettiste Paul Ferrier avaient tiré de « Calendal », Mistral invita Mariéton à assister avec lui à cette première :

Mon cher protonotaire, veux-tu venir avec moi à Rouen, dans un mois, voir jouer « Calendal » ? Ce sera intéressant. Je ne ferai qu'aller et revenir... peut-être un séjour de huit jours à Paris pour régler mes comptes avec mes éditeurs. — Très amusants tes reportages sur Koschwitz et les autres. Le Félibrige, ou plutôt le Mistralige, est, en effet, à son apogée. Depuis les fêtes d'Orange, les articles et les hommages ne cessent plus. Il est vrai qu'après quarante ans de se m ail-

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les persistantes, rien d'étonnant que la moisson lève. Le brave G. Paris m'a fort bien traité en somme, étant données ses défiances contre nous, mais il est un côté de notre œuvre, de la mienne surtout, que les étrangers à la France ne peuvent pas comprendre : c'est la poésie « propre » au génie et au pays provençal, ce que les Troubadours nommaient « amor ». Telle chose qui leur paraît grossière et vulgaire, nous fait tressaillir, nous, comme la vue de nos collines arides, qui offusquent les franchimands.

Enfin, ce qui nous justifiera de n'avoir pas eu ou chanté les banalités générales (comme on nous le reproche), c'est d'avoir aimé et chanté des choses qui ont échappé aux poètes français les plus grands. « Mirèio » n'est pas une montagne, mais quoi! Victor Hugo et Leconte de l'Isle ne l'ont pas dans leur horizon.

Mariéton venait de rentrer à Paris où il attendait Mistral. Il racontait ainsi à sa mère une visite qu'il venait de faire à Sully-Prudhomme en compagnie de la princesse de Bran-

covan , de sa fille Anna, de son frère Paul Musurus et de quelques amies :

Le cher poète nous a donné un touchant spectacle de sa timidité, de son embarras, de ses susceptibilités de jeune fille... Il attendait M. B..., le ministre des Travaux publics, avec sa future belle-mère et sa fiancée. On venait le solliciter d'être témoin du mariage. La veille, à déjeuner chez la princesse, c'avait été une explication sans fin pour nous prier de venir à 3 heures et non à 4, parce qu'il serait gênant pour tous de se trouver ensemble. Ces daines, naturellement, sont arrivées demi-heure ou une heure en retard. Alors, une vraie scène du Palais-Royal. Sully, bouleversé à chaque coup de sonnette, interrompant la causerie, nous faisant passer d'une pièce à l'autre; puis, la bonne se trompant et introduisant au salon où nous attendions, ébahis, le Ministre et sa compagnie, et finalement Sully nous priant de nous en aller, avec toutes sortes d'excuses gauchement débitées, pour nous rattraper dans l'escalier et se confondre une dernière fois...

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Ce qui n'empêche pas cet homme, jadis célèbre, d'être infiniment séduisant et en même temps aussi éloigné que possible de se douter qu'il est jugé exquis par les femmes.

Mistral arrivait bientôt et allait loger, rue Richepanse, à l'Hôtel du Danube. Le 23 décembre, il assista, avec le Chancelier, à la première de « Calendal » ; puis, après plusieurs félibrées à Rouen, ils rentrèrent à Paris et Mariéton regagna l'Avenue de l'Archevêché pour y passer les fêtes auprès des siens. Le chanteur-poète Foucard-Provent donnait alors à Lyon des représentations de ses pastorales ; Mistral lui écrivit pour l'engager à faire parler ses automates en provençal, au moins « de temps en temps » ; « les Lyonnais intelligents trouveraient cela plus piquant »...

1895. — Le 3 janvier, la Cigale offrit à Mistral, encore Parisien, un banquet au cours duquel il reçut des mains du ministre Leygues

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la croix d'officier de la Légion d'honneur. Les sociétés méridionales dissidentes et rivales se disputaient le grand Maillanais. La jeune « Ecole félibréenne de Paris » ne voulait pas « être tout à fait disgraciée de la présence réelle du Maître quand toute la plèbe antimistralienne du Café Voltaire l'entoure et le trahit ». En sortant de la Cigale, Mistral dut se rendre au Café de Madrid pour y recevoir les hommages que les jeunes félibres « ne pouvaient lui porter à la Cigale ». Il y fut reçu et harangué par Maurras, Amouretti et Baptiste Bonnet. A son retour à Maillane, ses concitoyens organisèrent en son honneur une réception qu'il résumait par ces mots: « Fanfare, conseil municipal, compliments. Naïf et touchant! »

Mariéton revint à Paris en février pour y apprendre la mort, à Châteauneuf, d'Anselme Mathieu. « Je suis profondément, très profondément peiné, écrivait-il à un félibre; s'il est des âmes d'or, celle-ci fut des plus pures et Platon lui fait bon accueil aux Alyscamps du Ciel ». Les obsèques eurent lieu à Châteauneuf:

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Enterrement d'une cigale, sans personne pecaire! Car cette mort aura fait moins de bruit que sa vie. Notre Anselme, qui était une des poésies vivantes de la Cause, n'aura même pas eu la revanche posthume des autres poètes. Nous lui devons, toi et moi, cher Critobule, d'installer la légende de ce rêveur délicieux, du dernier troubadour.

Il s'inquiétait pareillement de la mémoire de Carriès et s'occupait de réunir sur lui, pour -ie volume d'Arsène Alexandre, alors en préparation, des lettres et des reproductions d'œuvres. Le succès des deux représentations d'Orange commençait à porter ses fruits; le 16 février, la Chambre vota les crédits nécessaires pour les réparations à faire au théâtre et une Commission fut nommée dont Mariéton devint membre au mois de novembre, la « Commission chargée de préparer l'organisation de représentations dramatiques et lyriques au Théâtre d'Orange ».

Comme il le fit fidèlement toute sa vie, Mariéton résumait tous les trois ou quatre jours à sa mère les menus événements de sa vie à Paris :

8 février. — Ce bon Hanotaux, pour être ministre et accablé, n'en reste pas moins le lettré et le bibliophile d'autrefois. Il n'a plus le loisir de bouquiner sur les quais, cela va sans dire ; il a dû lâcher pour quelque temps son Richelieu, mais au fond, il ne cesse de songer à ses seules amours. Chez moi, samedi, un exemplaire des « Emaux et Camées » (édition originale) lui avait donné dans l'œil. Je le lui ai offert et il a refusé. Alors je le lui ai fait porter... Je ne sors guère avant 4 heures, je travaille. J'ai acheté des matériaux pour mes « Précurseurs », à des conditions rares.

24 février. — J'ai vu, hier, Hugo retour de Suède. Quel merveilleux voyage ils ont fait là! (Amsterdam, ' Copenhague puis Stockholm: dix jours d'absence!) J'ai presque regretté de ne pas m'être laissé entraîner, au récit de leur traversée du Petit Belt glacé sur un bateau fantastique qui casse la glace pour avancer, frôlant, sur cette étendue morte, piétons et traîneaux, dans un cadre si grandiose et silencieux qu'ils en

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sont revenus presque railleurs pour les beautés latines de la mer... Quel hiver éternel ! D'ailleurs, Augustine et Léon (les concierges de la Richepansière) tiennent mon ménage à merveille et j'ai si bon feu toujours, que, constamment, des amis comme Musurus, Constantin (Brancovan), Carrère, Bergon, Dolent, Amouretti, entrent chez moi, en passant, prendre un brin de chaleur.

9 mars. — Je regrette bien que tu aies été fâchée de voir mon nom dans la liste des assistants à ce mariage civil... Tout Paris était là, je me suis nullement distingué. D'autant que nul n'ignore mes senliments chrétiens. J'ai assez écrit et assez parlé dans tous les milieux pour me faire connaître... Dis bien à mon père que je ne suis pas si paresseux que ça... Je suis en train de finir la table des dix années parues de la Revue: j'y ai la matière de plusieurs volumes que je ne crois pas trop médiocres. Mon prochain y a paru presque tout entier. Alphonse Daudet me félicitait l'autre jour, chez lui, de cette petite revue qui a plus de

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chances de durée dans le ventre que la plupart des autres périodiques, parce qu'on y reviendra forcément pour étudier l'esprit et les lettres de toute une moitié de la France.

Mai. — J'ai partagé mes loisirs entre mes bons amis Hugo et Brancovan... Hier, nous avons eu une réunion rue Richepanse. Lionel (des Rieux) dans toute l'émotion du lancement des « Amours de Lyristès », son premier livre sérieux, Léon (Daudet) qui fait son service de presse des « Kamstchatka » ; mais il ne compte guère sur ce volume qu'il juge sans grande portée et considère comme un intermède à ses vrais livres.

Une série de lettres expriment sa tendre inquiétude au sujet d'un accident de voiture arrivé à sa mère et heureusement sans conséquences graves. Mistral écrit fréquemment à la Richepansière :

Mon cher ami (dit-il), le mouvement qui se fait autour du mot « Décentralisation » est de fort bon augure pour la Cause. Mais

ce n'est qu'un augure. La réforme que nous rêvons ne pourra se faire et ne se fera que par une Constituante. Les députés élus par le système actuel sont trop intéressés à ménager les chefs-lieux de préfectures et de sous-préfectures pour toucher au morcellement de l'abbé Sieyès. Il faudra, pour arriver, une Chambre élue au scrutin de liste. N'importe, il est bon, il est urgent de faire l'opinion par une active propagande... Astu lu ma lettre dans « l'Echo de Paris » ? Je ne tiens pas à devenir le chef effectif du mouvement. Il ne faut pas que le même homme centralise tout. La direction du mouvement linguistique me suffit; je veux rester poète et les lauriers politiques de V. Hugo, de Lamartine, et de Carducci ne me tentent pas. « Quau tèn sa lango, tèn la clau que di cadeno lou delieùro ». Je ne sors pas de là, et tout viendra en surplus.

Je t'envoie, ci-incluse, une invite de Bordeaux où s'est formé un groupe qui peut préparer la voie à Carrère... Pas de nouvelles de Foleo. Il court l'Italie avec sa femme, à ce que je crois, oublieux de tout le reste... —

MO P A U Fi M A R 1 E TON

P. S. Mon neveu qui vient de faire bâtir une jolie maison romano-provençale, avec tour et tourelle, me réclame toujours ce papier que tu as trouvé dans les archives des Porcellet, constatant la filiation nobiliaire des Mistral. Il voudrait, avec ce document, faire graver sur la façade les armoiries du trèfle mystique. Tâche de lui communiquer ça.

Mistral est tout à son poème, et il questionne le Chancelier sur l'ancienne navigation lyonnaise du Rhône qu'il va mettre en scène. A propos des barques dites « sicelandes » dont il a parlé dans « Mireille », il a cru à un souvenir de Sicile; mais ne s'agit-il pas de « Seyssel », dans l'Ain ? « Renseigne-moi sur ce port de Seyssel et sur les barques du Haut-Rhône ». Il passe son temps « à se défendre des invitations ».

La Sainte Estelle qui doit avoir lieu à Brives, le 22 juin, rend au Chancelier son rôle d'organisateur :

Deux mots, ma chère Mère, en hâte, car je rentre tout à fait vanné. J'ai passé la journée — pour la troisième reprise — entre

les Compagnies P.-L.-M., du Midi et d'Orléans (au Jardin des Plantes!) pour les billets à demi-tarif des Félibres (Brives et Aurillac). C'est un travail effrayant: quinze ou seize parcours différents. A l'Orléans, grâce à B., on a été charmant; au Midi, on est méticuleux et grincheux... Enfin tout part ce soir.

15 juin. — Grande nouvelle! Léon (Daudet) et Georges (Hugo) sont, depuis hier soir, directeurs de la « Nouvelle Revue ». Je vais les voir à 6 heures, dans leur première installation. Le projet mijotait depuis six mois. Enfin, hier, Mme Adam a enlevé l'affaire... Tu as remarqué que ni Mistral, ni Arène, ni moi ne figurions dans la Commission d'Orange. On doit réparer ça à la première assemblée.

L'attribution à deux amis de Mariéton de la direction de la « Nouvelle Revue » lui valut de suite des sollicitations d'auteurs proposant des vers, des articles sur « la Société française d'autrefois » et maints autres sujets. Cette nouvelle direction dura peu, mais Mariéton

collabora souvent à la revue. Dans un des articles qu'il y publia, il eut l'imprudence d'appeler Lyon « la capitale du Sud-Est », qualification qui fut vivement critiquée par un félibre comme « de tendance anarchique ».

Le Chancelier figura, les 22-24 juin, à la Sainte Estelle de Brives et d'Aurillac aux côtés du Capoulier; il y retrouva le Chanoine Joseph Roux, maintenant grand maître du Félibrige en Limousin, heureux de la Renaissance limousine et sincèrement cordial. Puis il revint au Saix, de Paris, à la fin de juillet, pour en repartir, en août, et assister à la félibrée d'Anduze. D'Avignon, où il s'était arrêté pour voir Mistral et Folco de Baroncelli, et dont il goûtait « le calme aimanté d'histoire », il écrivait à Critobule un long journal de route :

Arrivé le samedi matin en Avignon, j'ai expliqué la ville à mon ami Gebhardt que, par

hasard, j'avais découvert à l'Hôtel de l'Europe, mon bouquin à la main et regrettant l'auteur, me dit-il, pour savourer le charme d'Avignon dont il doit faire une amoureuse chronique pour les « Débats »... Trop flatté! J'ai barthelassé et barrulé avec lui par les restes de l'Avignon de Pétrarque (vieux sujet d'article pour moi, jamais venu à terme, pecaire!). Journée très excitée, tu penses, à parler du « Canzoniere », de Catherine de Sienne, des papes français, etc.. Gebhardt est un des rares érudits artistes de ce temps. S'il repasse par la Provence, dans un mois, allons lui montrer ensemble les Antiques de Saint-Rémy avec Arles. Veux-tu ?

Il a lâché l'Italie pour l'Espagne et déjà je le vois emballé sur notre Provence... Bref, le même soir, il filait sur Barcelone et moi sur... Anduze (où j'avais à remplir ma fonction, par ordre mistralien, le lendemain matin) et nous nous quittions à Nîmes vers 11 heures de nuit. A Nîmes, m'attendait Carrère (par ordre toujours) qui, d'ailleurs, dormait, moulu d'une chute de cheval et d'une baignade, également périlleuses, aux

I T [\ PAUL M A R t É T O ?ï

Saintes-Maries-de-la-Mer où il est installé, près de Folco, depuis trois ou quatre semaines.

Le dimanche matin donc, à l'aube, nous nous éveillions pour filer sur Anduze. Clara d' Anduze ! Tu connais ça ? Par hasard, c'est un vrai poète; Mistral m'a dit la trouver plus forte que la Comtesse de Die. Je ne pouvais avoir célébré l'une sans donner un coup de chapeau à l'autre. D'ailleurs, le Capoulier s'abstenant, le Chancelier avait le devoir de parler, au nom du Consistoire, s. v. p., en cette félibrée excentrique et purement languedocienne et à remettre le monument. Ce qu'il a fait.

Même il m'est arrivé une bonne fortune, celle d'oser, par nécessité imprévue, improviser (en français) devant trois ou quatre mille âmes cévenoles assemblées dans ce parc d'Anduze — aussi merveilleux par le cadre des rochers d'argent et de la végétation provençale que le terre-plein aromatique de nos monuments gallo-grecs de Saint-Rémy — d'oser improviser toute une conférence, assez montée de ton, sur la dite Clara « amoureuse

sincère » et le Félibrige « œuvre de sincérité ». Tu vois ça !

Mais Arnavielle a été cent fois plus dans le ton, en languedocien. Son éloquence populaire, évangélique, ethnique, m'a fait priser, mieux que jamais, « le Saint-du-Félibrige », ainsi que je l'ai proclamé là, d'après Mistral. Tu aurais goûté, toi, cette fleur d'atticisme... évangélique (je me répète) qui s'est perdue parmi nous depuis les « Cepoun » de Fontségugne. Et quelle aise! Et quelle bonhommie, à la fois suave et galejarelle.

Le succès fut grand pour l'orateur-poète alaisien « à qui son farouche enthousiasme et sa face brune et osseuse ont valu le surnom de « l'Arabi ». Et Mariéton continue :

Journée inoubliable! J'avais le cœur triste, inquiet, malade et toute cette exaltation forcée, de parade et de conviction à la fois, m'incrustait violemment dans l'être les arêtes nues, âpres, huguenotes, de ce paysage de fanatiques et de martyrs. Oh! le beau couchant désolé sur les roches d'or roux du

Gardon, à l'austère entrée des Cévennes!... Avant le banquet du soir, l'âme soudain navrée par le retard inconcevable d'une dépêche de Paris que j'attendais (car ton ami Paul est ainsi!) je m'en étais allé en sourdine ressasser mon ennui solitaire vers ce Gardon pauvre et féroce qui m'attirait. Mais deux notables se précipitèrent pour m'en faire les honneurs. L'un, qui, depuis le matin, n'avait cessé de me parler de... Fortunette, profitait de l'heure mélancolique pour reprendre le fil de ses souvenirs. L'autre me montrait obstinément la montagne de Jean Cavalier, les vieilles fabriques de chapeaux anduziens, les ruines de ci et de là. Et c'était presque comique ces trois hommes, chacun dans sa pensée, se promenant ensemble comme des inconnus gêneurs. Enfin, l'heure approchant de la félibrée nocturne, le plus cicérone des deux me rapporta l'origine de la fête que nous célébrons. Mistral, un jour, rencontre au café, dans Paris, un M. X..., industriel à Anduze, en compagnie de sa maîtresse. — « Ah! sias d'Anduze ? » (et patati et patata). « Nous n'avons pas encore

été là, les Félibres. Il vous faudrait bien élever un buste à votre grand homme qui est une femme. » — « Eh! qui donc ? » fait le Cévenol jovial. — « Qui donc ? Mais la troubadouresse Clara, Clara d'Anduze! Tenez, elle devait ressembler à Mademoiselle... Si j'étais vous, je lui ferais faire un buste et je l'offrirais à ma ville; et les félibres iraient l'inaugurer ». Ainsi fut fait... A la grande nuit, après banquet, Cour d'Amour, musiques et coudoiement houleux du populaire cévenol, je m'en allai coucher, en compagnie de Carrère, chez notre camarade Blavet, en Aies... Mais je restai hanté par Anduze.

Quinze jours plus tard, du Saix, à Critobule:

Je t'ai dit que j'allais à Amphion, mais d'abord je bifurque (incognito, comme l'autre fois) sur Paris... Où en étais-je de mes envois mémoriaux ? Je ne retrouve que mes pages 13-16 (Sorgues et Châteauneuf), mais t'ai-je adressé les pages 9-12 (Arles et Maillane)? Egarées, sans doute, parmi l'encombrement croissant de mon établi scriptu-

raire. Je vais chercher et t'expédier le tout. Je suis en veine de publicité: 1° mes vers paraîtront fin octobre ; je vais les revoir à Amphion; 2° mon volume « Chenavardiana », accepté en principe par Xau, s'égrènera lentement, cet hiver, dans le « Journal ». Ainsi soît-il î

Chenavard, que Mariéton visitait souvent dans la pension de famille où il s'était réfugié à Paris, malade et aveugle, y était mort le 12 avril. Mariéton avait publié sur lui, dans le « Figaro » du 15, un long article (« Souvenirs et anecdotes sur Chenavard ») et il avait sûrement recueilli, dans ses fréquentes causeries avec le vieux peintre, les éléments du volume projeté. Ces notes n'ont pas été retrouvées; elles faisaient sans doute partie des manuscrits qu'il a prescrit à ses amis de brûler en bloc après sa mort. Que n'a-t-il eu le temps de rédiger les mémoires de l'artiste qui avait vu tant de choses et connu tant de gens! Tous deux ils avaient, par tempérament, une curiosité intellectuelle constante et insatiable et la plume alerte de Mariéton, collaborant avec la

mémoire tenace de Chenavard, eût réalisé un étonnant recueil de choses vues.

A Amphion, dans cette maison amie « qui est un des paysages de ma vie », dit-il, Mariéton revoit et transcrit les vers éparpillés dans ses « agendas » et ses « carnets intimes ». « Tu me trouveras sans doute moins mélancolique (écrit-il à sa mère)t le séjour du lac m'a rasséréné; puis je suis content d'avoir pris le parti de publier mes vers. J'en ai lu quelquesuns ici: on les trouve intéressants ». Mistral lui écrit en septembre :

J'ai, dans mon billet d'hier, oublié de te rappeler un des devoirs de ta charge de chancelier — et qui rendrait historique ton passage dans cette haute fonction. Il est temps ou jamais de demander pour le Félibrige ce que possèdent tant d'Académies de province (celles d'Aix, de Marseille, de Nîmes, etc.): «la personnalité civile»,

c'est-à-dire la capacité de recevoir des legs. Fondée en 1854 (à preuve la collection de l'Armana), constituée régulièrement en 1876, autorisée administrativement en 1877, notre association a donné et donne sans cesse assez de preuves de sa vitalité, de son importance et de son excellence pour obtenir d'être « reconnue ». Tu es, par tes relations et ta position, placé mieux que personne pour obtenir ce résultat. Ne renvoie pas cela à autre date, occupe-t'en d' arrache -pied et qu'on puisse nous donner quatre sous à l'occasion. Je t'en confie le soin. Un seul qui s'occupe fait plus que cinquante majoraux endormis... Ce sera plus difficile qu'on ne croit, à cause des méfiances qu'il y a contre nous. De plus, il ne faudrait pas que la personnalité que nous briguons fût attribuée à une branche du Félibrige (si parisienne qu'elle fût) au détriment du Félibrige provençal.

Puis, quelques jours plus tard :

Ce soir, à Nîmes, grand meeting de protestation pour les courses espagnoles et

conférence de J. Carrère — qui y aura certainement un beau succès. J'ai refusé la présidence d'honneur qu'on m'a offerte, parce qu'entre nous je ne tiens pas à devenir le porte-drapeau de la tauromachie castillane. Et puis, j'aurais l'air de rechercher toutes les occasions de mise en scène, ce qui n'est pas mon propre.

Mariéton se réinstalle au Saix dans la « maison des livres » à peu près en ordre, « un nouveau bahut ayant englouti presque tout ce qui rôdait sur les chaises et sur les tables », et, sauf un court séjour à Paris, il passe en Bresse et à Lyon la fin de 1895. La « Revue du Monde Latin » a suspendu sa publication; Jules Boissière imprime son beau livre « Fumeurs d'opium » et Mistral, à Maillane, est accablé, lui aussi, par la correspondance :

... De plus en plus (dit-il), je suis mangé, obsédé, par les inconvénients de ce qu'ils appellent la gloire. Que de lettres, de livres envoyés, de demandes de visites ! Dimanche (8 décembre), sans être trop prévenu, j'eus dix-huit convives à ma table: tout le Clapas.

P. MARIÉTON, t. II. 6

Ce fut charmant, mais ça occupe, avant et après. Enfin louons Dieu qui arrange tout pour une fin harmonique!

La Commission d'Orange, présidée par Sarcey, a fait grise mine à la proposition de Tournier pour « la Reine Jeanne ». Il fallait s'y attendre... Laissons courir le fleuve: nous avons le temps pour nous. Je m'en tiens à la maxime de la vieille Maillanaise qui avait trois belles filles à marier: « Quand seront mariées les riches, viendra le tour des jolies ».

1896. — Au début de mars, Mariéton repartait pour Paris où Mistral le pressait de nouveau d'obtenir, pour le Félibrige, la personnalité civile; le poète aixois Edouard Aude, le futur bibliothécaire de la Méjane, devait l'y aider et lui fournir tous les renseignements juridiques utiles. Le Félibrige! Maint camarade de Mariéton s'efforçait de l'en détourner;

l'un d'eux, qui venait de voir les épreuves de son prochain volume, lui écrivait :

Vous n'êtes Provençal que d'adoption. Nos Méridionaux, sauf rares exceptions, chantent surtout pour s'égayer, pour se donner à eux-mêmes un concert, s'inquiétant peu d'enclore une pensée précise ou profonde dans leur « composition musicale » dont l'oreille est plus caressée que l'esprit n'en est remué. L'Allobroge est bien autrement grave et inventif, ne parle que pour dire du neuf et du significatif, condense et synthétise. Il reste philosophe jusque dans la poésie et la peinture; à preuve Soulary, Chenavard, Puvis de Chavannes... Ne reniez pas votre origine. Vous avez fait grâce et faveur à ces aimables farceurs de Provençaux en

contractant alliance avec eux. Ils sont bien quatre ou cinq qui se donnent la peine de peser leurs mots avant d'écrire.

Cette invite eut le sort de tant d'autres. Dans la renaissance du pays d'Oc, Mariéton ne voyait pas seulement la renaissance littéraire d'une race, mais un acheminement vers la

résurrection de la vie provinciale et la décentralisation. Et autant que ses amitiés et ses goûts d'artiste, son patriotisme l'attachait à la Provence indéfectiblement.

Le soir du lundi de Pâques, M. et Mme Mariéton apprenaient, par une dépêche de Paul, que leur fils venait de se battre au pistolet et qu'il était sain et sauf. Au reçu du télégramme, Mme Mariéton partait affolée pour Paris.

Ce duel « dont à vrai dire je n'ai jamais bien su la cause » ( écrivait Mariéton à Critobule), avait eu lieu à propos de jeunes étrangères sur qui il aurait tenu des propos irrespectueux (ce qui était bien invraisemblable de sa part). Son adversaire était le jeune poète Lionel des Rieux qui devait, pendant la grande guerre, mourir glorieusement d'une balle allemande, à Malancourt, le 27 février 1915; ses témoins, Georges Hugo et Auguste Marin.

Cette rencontre ne fut du reste qu'une interruption, vite oubliée, dans l'amicale camaraderie des deux adversaires.

Je n'oublierai pas (disait encore Mariéton), J cette promenade un peu nerveuse en landau,

de la rue Richepanse au bois de Meudon. J'avais sous presse un numéro volumineux de ma « Revue Félibréenne ». Il me souvient qu'à plusieurs reprises je chargeai Marin de le finir en cas d'accident... Le lendemain matin, en revenant de l'enterrement de Duez, je trouvai chez moi ma mère en larmes, croyant, malgré le procès-verbal donné par les journaux, que j'étais toujours sur le terrain, en danger.

A sa mère rassurée et repartie pour Lyon, il continuait le récit de sa vie :

22 avril. — Ton départ m'a laissé tout triste. En revenant de la gare, j'ai été pédaler avec Georges et Villeneuve à Suresnes, puis, d'une traite à la rue de Prony. J'en avais les jambes rompues. La princesse Jeanne (de Villeneuve-Bonaparte) nous attendait depuis demi-heure. Rien que moi à déjeuner. Villeneuve, toujours félibre, aime beaucoup parler Provence; il s'y connaît. J'y retournerai. — Le soir, à dîner chez M'ne Ménard, j'ai revu Mme de Nuovina qui a parlé de

Lyon avec beaucoup de reconnaissance. Elle a chanté, Bergon a chanté, j'ai chanté moimême.

8 mai. — Je suis allé, hier, chez la princesse Mathilde. A la fin de la soirée, elle m'a prié de rester « pour me parler ». — « Mon cher Mariéton, je veux vous marier... Je ne veux pas vous dire avec qui... Vous devinerez... Je vous ferai dîner ensemble un de ces jours. » — « Jeune et jolie ? Intelligente ? » — «Délicieuse, la femme qu'il vous faut. » — « Habite-t-elle Paris ?» — « Non, mais elle arrive dans trois jours, vous verrez... » Puis, comme il n'y avait plus que les intimes, on m'a taquiné sur cette idée de mariage, sans que la princesse lâchât le nom mystérieux.

Je vais dîner chez la princesse Brancovan. Les vers d'Anna de Brancovan (Mme de Noailles) ont fait le tour de Paris. Inédite, elle est presque célèbre, cette petite charmeuse. Je vais lui rapporter, ce soir, des choses qui lui feront plaisir. Puis j'irai à la soirée de la Cigale. Nous célébrons, ce soir, son 20'"'

anniversaire, sous la quintuple présidence de Bornier, Fouquier, Arène, Benjamin- Constant et Mounet-Sully qui, tour à tour, régirent ses destinées. — Chez Champsaur, j'ai vu un nouveau poète de Montmartre (M. Randin, qui a du talent), « Jean Rictus », auteur des « Soliloques du Pauvre », cités par le « Figaro ». Mistral va donner son « Poème du Rhône » à la « Nouvelle Revue ». J'ai traité avec Mmc Adam. Elle offre 2.000 francs pour 8.000 lignes (dont le texte provençal) soit 200 pages. Je demande 2.500 ou 3.000 ; j'aurai donc 2.500. Il commencera le 1er juin et paraîtra en six fois; le volume donc en octobre ou janvier, selon sa décision.

Au sujet de cette publication, Mistral avait écrit à Mariéton :

T'avais-je dit que M ad. Adam m'avait demandé avec insistance mon « Rhône ».

J'avais répondu que je ne voulais pas m'engager avant l'achèvement de l'œuvre. Nous voici donc au bon moment, le poème est terminé. Je n'ai plus à faire que la traduction,

que je puis pousser très rapidement. — Seulement, voyons. Je tiens absolument à ce que le texte soit imprimé avec la version française, car le lecteur, quand même il ne comprend pas, est toujours avantageusement impressionné par la vue de la forme originale. Sans compter la raison de dignité pour la langue à laquelle j'ai voué ma vie. Et puis, quelles conditions me fera-t-on ? Je sais que la « Nouvelle Revue » paye, mais quel prix me fera-t-on ? A une époque où « le Journal » donne 500 francs à Coppce pour une lettre écrite d'Arcachon (c'est Coppée qui l'a dit à notre ami Berge), il est, je crois, naturel de connaître ce qu'on offrira à un poète qui n'est que poète, pour un poème de 4.000 vers sur un sujet français, moderne et populaire. Or, je ne puis guère, moi, prendre cette information. Tu es en situation, mieux que personne, de savoir, par G. Hugo, ce qu'on peut attendre de la Revue. Je t'en charge « gentiment, discrètement » comme disaient les pilotes de Condrieu en lançant leur flotille... Ne pas oublier que le bruit qui se fera autour de la « Reine

Jeanne » d'Orange ne sera pas nuisible à Tétiage du Rhône.

Mrae Adam avait offert vingt francs par page; elle n'avait pas, disait-elle, cent abonnés lisant le provençal: « C'est par piété, par dévotion envers Mistral que je publie tout le « Rhône » (4 numéros); tous les abonnés ne sont pas fanatiques comme vous et moi. » Mariéton traita à 2.000 francs au nom de Mistral et Mme Adam lui écrivait en juillet :

« Le Poème du Rhône » est une joie de toutes les heures, un ravissement, une fierté. Je sais ce que je vous dois à ce sujet et je vous assure de mon amitié.

Les lettres et les mémoriaux continuaient:

28 mai. — (A Versailles), nous avons déjeuné, aux Réservoirs, avec Montesquiou qui est revenu à Paris dans notre landau. Tu sais que je suis sévère pour sa poésie, en tant que vide d'harmonie... Mais je l'ai toujours déclaré un curieux intéressant, un dilettante de charme, sinon de goût. Or, il

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a été, hier, délicieux, parlant avec une abondance folle, mais très amusant toujours et en artiste. Il aime beaucoup les Hugo. Georges lui a prêté la bague de son grand-père (qu'il porte depuis sa mort) pour 48 heures, Montesquiou pensant écrire un chef-d'œuvre avec ce talisman. Mais on l'a averti que Duez, l'ayant empruntée une fois, ne fit que de mauvaise peinture ce jour-là... A Versailles, à côté de nous, déjeunaient ensemble le ménage Forain, Primoli, Barrés et Porto- Riche. Ça a été très drôle.

30 mai. — Mon cher Critobule, ton ami Pauloun est patraque. Je sors de mon lit, c'est-à-dire que j'y ai passé, cette semaine, quatre jours, atteint d'un fâcheux coup de froid à la tête... Je voulais te raconter, sur le moment, l'histoire de mon duel dont il me revient qu'on a quelque peu potiné à Lyon. Mais c'est déjà si vieux. Et personne (pas même moi) n'y pense plus, que ma pauvre mère, qui est accourue pour juger « de visu » que j'étais bien toujours au nombre des vivants... Tu me parles de mon volume.

Il est au tirage enfin; mais je n'en suis pas content. Je n'ai pu, depuis six mois que j'ai les épreuves, m'en occuper, littéralement. Et puis on n'a pas toujours la tête à versifier, voire à remettre au point de vieilles rimes. Or, ma « valise aux manuscrits » en regorge (plus du double de ce que j'ai publié!) et ce m'est un crève-cœur, autant personnel que littéraire, de renoncer à colliger, à finir, à corriger, à établir toute une suite de petits paysages d'âme qui eussent fait de ce volume « le Livre de Mélancolie » complet et équilibré que je souhaitais de mettre au jour. Bref, j'ai subdivisé en trois parties (Servus amor, Pius amor, Sœvus amor), ces 70 à 80 petits morceaux intimes. On y verra trois histoires, assez diverses d'inspiration, sinon de tour et de psychologie même (on ne change guère quant au fond!), séparées l'une de l'autre par quelques pièces de circonstance, épisodes de route ou sonnets, dont le « Soir d'Italie » que tu veux bien aimer, quelques quatorzains vieillots à Daudet, Puvis et Mistral, en réalité vieux de dix ans, pecaire ! comme

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un bon quart de l'ouvrage. Au fond, je suis inquiet de l'effet que va produire ce bouquin, tant sur mes amis que sur mes juges. (Des amis) se déclarent charmés... mais je me demande, moi, quel intérêt le public, seul juge définitif et durable d'une œuvre, pourra prendre à mes petits scrupules platoniciens...

Le livre est imposé. Demain matin, en route! Quelle couleur veux-tu pour ton exemplaire unique ? Et quelle teinte de couverture ?

As-tu lu les « Souvenirs d'un Matelot » ? N'est-ce pas que c'est un beau petit livre. Georges est presque étonné de son grand succès... Cependant il s'est remis à la peinture. Il aborde, depuis trois mois, un art nouveau, art charmant: la lithographie en couleur. Il y réussit à merveille. En ce moment, il achève une série de dix planches — bateaux, marines — dont plusieurs sont d'une originalité délicate et rythmique tout à fait prodigieuse pour qui peut juger, comme moi, de la facilité innée, de ce don d'art atavique du cher garçon.

Léon Daudet, tu le sais, a été très malade,

depuis six semaines, d'une fièvre typhoïde, compliquée de malaria, rapportée de Venise, qui a éclaté au lendemain de son retour. Il est maintenant guéri et va sortir bientôt. Son pauvre père, que j'ai vu très souvent pendant cette longue maladie, en a interrompu lui-même toute espèce de travail. Je suis chargé, par Hérédia, d'insister pour qu'il écrive sa lettre de candidature à l'Académie avant mercredi prochain. Son élection est sûre; on ne veut pas de Zola. Mais comme Theuriet doit envoyer sa propre lettre pour la séance de jeudi, de peur d'engagements immédiats, Hérédia conseille à Daudet (s'il consent enfin à se présenter, c'est-à-dire s'il n'a plus peur de peiner Goncourt), d'agir de suite. Autre potin académique: si un immortel veut bien mourir d'ici à la prochaine élection, avec Daudet, Hanotaux est sûrement élu — le temps d'un renversement de cabinet.

De Bouchaud est ici depuis un mois. Il est venu me voir et a trouvé chez moi La Sizeranne avec Chevalier (notre timide et farouche et charmant Chevalier) qui n'avait pas

l.Vj PAUL MARIÉ TON

<( osé » me faire cette visite depuis quatre . ans qu'il griffonne au Ministère de Tintérieur !

Ecris-moi, que diable! Tu as le temps, toi. Moi j'ai une heure et Critobule a huit pages...

A son père, quelques jours après, il dit de son livre :

Tu vas bientôt recevoir mon livre. J'espère que tu en seras content. Il fourmille de pensées et de sensations. En le classant, j'ai beaucoup revécu ma vie morale depuis dix ans. On ne change guère... La tristesse, le désenchantement plutôt, s'ajoutent à la mélancolie native. L'art se fait plus objectif aussi; mais l'âme profonde reste la même.

Le « Livre de Mélancolie » parut à la fin de juin, presque en même temps que les premiers chants du « Poème du Rhône », Mistral écrivait à Mariéton, le 20 juin, avant d'avoir reçu le volume :

Mon cher ami. Je suis charmé de voir que ce « Poème du Rhône » a quelque agré-

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