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J'en ai eu très vite la commotion, à 6 h. 30, par mon ami le baron Gourgaud qui en arrivait affolé. Ce soir-là, je devais dîner avec les Hugo, et, comme je me rendais en hâte chez eux pour qu'ils ne fussent pas inquiets, je m'arrêtai au Palais de l'Industrie où étaient transportés les cadavres. A peine entré dans l'enceinte, j'étais hélé par Marin et deux camarades du « Journal » qui me suppliaient de reconduire chez lui un M. G..., leur ami, qui avait perdu là sa mère et sa sœur. Je ne pus refuser et je l'emmenai. Le pauvre garçon faisait mal à voir, aux passants comme à moi ; des sanglots atroces ; même il s'évanouit dans la voiture, vers l'Opéra.
Pendant ce temps-là, Georges Hugo affolé s'enquérait de Daudet et de moi. Moi, je le savais au Bois, à bicyclette, avec Mme Hugo, à l'heure du sinistre ; j'étais donc rassuré. Et, de mon côté, j'allais ou j'envoyais chez tous ceux que je pouvais craindre avoir été là. Le téléphone était obstrué.
Tout Paris avait été convié à cette vente de Charité ; j'avais, moi-même, reçu deux
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cartons. Le bruit courait déjà de la mort de Mme d'Uzès ; à son hôtel, on me dit qu'il n'en était rien, que ses brûlures ne l'avaient pas empêchée de repartir aux nouvelles de Mme d'H., sa belle-sœur. — Navrant, l'aspect des Champs-Elysées et de la Madeleine, tout ce mardi soir. Le public lisait les journaux sur la chaussée, toutes les voitures allant au pas... Il paraît même que le rapide de Lyon — fait unique — s'en est allé vide, à 8 h. 45, sans un seul voyageur.
Bref, à 9 h. 30, je retrouvais les Hugo chez Weber où nous dînâmes, consternés, non sans une véhémente explication avec Georges exaspéré, le bon ami, de me retrouver si tard, tandis que moi j'avais perdu 3/4 d'heure à le chercher en vain chez lui...
Nous allâmes au « Journal » vers 11 heures. Les noms des victimes se précisaient d'heure en heure ; Coppée, Séverine, La Jeunesse, Marin, etc., corrigeaient leurs épreuves dans le Bar, au milieu des racontars des arrivants. A 11 h. 30, reparti avec Georges et sa femme, je me souvins de ma promesse à Mm* M. L... de passer la
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soirée chez elle, rue de Monceau et, à tout hasard, j'entrai. — Stupéfaction ! Comme si rien ne s'était passé, je trouve là 60 personnes en attitude extasiée autour d'un piano et applaudissant Hahn, Soria, Rissler, lesquels se prodiguaient pour Sarah Bernhardt en l'honneur de qui était donnée la fête... M,no L... était plutôt... gênée, à dire vrai : son amie, la comtesse de Saint-D..., avait déjà été signalée pour morte, des premières, et puis Mesdames une telle et une telle, autres amies des assistants ! ! Mais en était-on bien sûr ? Et puis on verrait demain. Et patati, et patata... Je n'en revenais pas ! J'étais entré là en gêneur, vers minuit, avec les deux derniers journaux parus ; l'atmosphère dilettante où je tombais tout à coup, comme de la lune, me « renversait » si bien... par son indifférence mondaine pour le deuil de la rue, que je l'en oubliais presque moi-même... Voilà Paris ! En rentrant, vers 2 heures, je courus avec le petit Madrazo au Pallais de l'Industrie, pour voir ou pour savoir. Consigne formelle: avant 6 heures du matin, personne
n'entre plus. Je retourne au « Journal ». Je parle d'aller assister, à 0 heures, à la reconnaissance des cadavres. Personne n'y tient ! Seule Séverine m'approuve et me demande de l'accompagner. A 5 h. 30 donc, j'étais à sa porte, par un matin frais, lumineux, sonore, inoubliable. Sur la route, des corbillards à chaque instant et des groupes de sergents de ville se rendant au Palais de l'Industrie, dont ç'allait être la dernière fonction.
Devant l'enceinte funèbre, M. Lépine, des commissaires, des agents. Les parents seuls peuvent entrer pour la reconnaissance. Nous insistons; peine inutile. Le commissaire qui garde la porte, me dit: « Je ne me trompe pas, je reconnais bien les visages qui ont passé la nuit terrible ». Enfin le Préfet de Police nous laisse pénétrer trois ou quatre: Séverine, Huret (du « Figaro »), Gausseron (du « Journal »), et moi, certain que nous ne troublerions pas la lugubre tâche de tous ces malheureux.
Je suis resté là, de 6 heures à 11 heures, devant les 118 cadavres, assistant aux recher-
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ches des malheureux parents, aidant les femmes de chambre et les valets de pied à remuer les hideuses choses sans forme, sans nom, devant lesquelles pleuraient de jeunes hommes, sur lesquelles priaient de pauvres femmes: effrayants cadavres sans âge que le feu avait, en cinq minutes, faits identiques à des momies de 5.000 ans! Tout ce que j'ai vu là, comment vous le décrire ? J'en suis trop près encore, mais c'est une impression unique, ineffaçable, dont je rassemblerai un jour les traits pour les fixer durablement.
Toutes les formes de la douleur je les ai vues autour de ces épaves hideusement défigurées d'une humanité d'élite. De ravissantes créatures comme la Comtesse Mimerel, Mmc Roland Gosselin, une figure de haute race comme la Duchesse d'Alençon, réduites par cette mort affreuse à des figures de squelettes, d'arbres incendiés, de « singes carbonisés » ; et contractés, crispés, tordus, dans l'attitude des morts de Pompéi, et tous avec les faces noires, tendues, parcheminées, camuses des momies d'Egypte.
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Et quelles douleurs éclataient, après de longues, d'ardentes recherches parmi ces monstrueux débris. Le Comte de M... rôdant deux heures, comme un chien à la trace, pour reconnaître sa jeune femme et s'abattant tout à coup à côté d'un squelette hideux sur lequel il a retrouvé sa bague d'alliance. Et les sanglots sourds, longs, d'abord incrédules, puis soudain déchirants de ces jeunes maris! MM. M. N., R., G., B., etc. Et cette mère venue pour rechercher sa fillette de 12 ans, qui tombe évanouie sur (la porte, à la vue de la rangée hideuse de ces 118 cadavres carbonisés !
Et ce vieillard, une loupe à la main, sans larmes, examinant tous les corps, trois heures durant, sans rien reconnaître. Et cet autre vieillard, avec un crochet de bottines, défaisant cinquante chaussures, pour retrouver, dans une doublure, une marque qu'il savait toujours inscrite par sa femme, puis reboutonnant toutes les bottines des squelettes, minutieux, sur des jambes écartées, tuméfiées, noires, souillées d'horreurs!... Presque toutes les jambes étaient intactes, tandis que
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les tètes et les bustes avaient été brûlés, broyés par la chute du vélum embrasé.
Et la recherche vaine, horrible, où j'ai aidé, de la Duchesse d'Alençon! Mais que vous décrire encore de ce spectacle! Je vous enverrai la suite de mon impression ce soir. Emotion saine et profonde, que je ne regrette pas. Elle a vivifié le spleen qui ne me quitte guère depuis quelques semaines.
Le 30' mai, le Consistoire eut lieu à Tarascon. Félix Gras y fut réélu Capoulier et on décida de nommer deux chanceliers, Mariéton étant trop pris pour faire toute la besogne de la Chancellerie. Le félibre Gaston Jourdanne lui fut donc adjoint. En juin commençait la préparation des fêtes, pour lesquelles Mariéton était de nouveau désigné comme « délégué » des Félibres de Paris et de (la Cigale. A Valence, où la statue d'Emile Augier devait être inaugurée au cours du voyage, la politique entravait
toujours l'action du Comité du monument qui avait demandé que la duchesse d'Uzès fut décorée lors de l'inauguration :
Les félibres (disait Mariéton) ont fait un potin de tous les diables à propos de l'article stupide: « Une croix félibre ». On avait à peu près décidé d'éviter la protestation publique, quand, hier matin, le « Figaro » publiait un écho relatant tout l'incident félibréen. Grande rumeur dans Paris. Mme d'Uzès est affolée. J'y cours, nous décidons de faire le silence; mais, hier soir, à 8 heures, comme j'allais dîner, un reporter du « Matin » (le cinquième interviewer de la journée) m'assure qu'on dit dans les bureaux des journaux que nous avons fait cette pétition « pour nous payer la tête de la duchesse » et que j'aurais intérêt à m'expliquer. Ce que j'ai fait dans l'interview que j'envoie à ma grand'mère.
Après de violents articles, de Clemenceau et de Séverine notamment, contre sa croix, Ha Duchesse écrivait à Mariéton: « Est-ce parce que je ne serai pas décorée que vous ne venez
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plus me voir ? », et elle l'invitait à dîner. De l'avis du Chancelier, c'était sa participation au mouvement boulangiste qui avait rendu sa décoration impossible. — Suivent deux lettres à Critobule :
J'ai de graves soucis personnels, une importante décision à prendre. Je te confierai bientôt le gros secret.
Et, deux jours après :
Je suis tout attristé de ton chagrin, mon pauvre ami. J'ignorais ton père malade ! Quand tu seras un peu remis de la première douleur, écris-moi. Je pense à toi, à ta mère; vous devez être bien malheureux. Ton excellent père t'aimait tant; je le vois me parlant de toi avec un si tendre souci. Pourquoi faut-il perdre ceux qu'on aime et qui vous aiment ? L'espérance chrétienne est la plus grande consolation dans ces désarrois de 3a vie. Et si l'amitié ne vaut pas l'affection du sang, elle aussi peut adoucir l'amertume poignante d'une telle séparation; tu me sais
fidèle entre tes fidèles, mon vieil ami. .Te t'embrasse de tout mon cœur.
Les négociations en train avec l'orchestre Colonne n'allaient guère. La Ville d'Orange refusait de verser 4.000 francs sur les 9.000 que nécessiteraient le transport des musiciens et leur présence à Orange pendant deux jours. Il s'agissait d'obtenir leur voyage à demi-tarif. La Comédie-Française était mécontente de Ha dérogation aux usages de la Maison que constituait l'intrusion d'un orchestre étranger. Tout s'arrangea à la fin.
Les fêtes, présidées par Félix Faure, commencèrent, le 1er août, à Valence, où fut inauguré le monument Augier. Le 2 août, à Orange, « les Erynnies » furent jouées, après un prologue de Louis Gallet, et, le 3, la Comédie-Française donna « Antigone ». Puis, le 8, à Sisteron, on fêta la Sainte-Estelle et on inaugura un monument à Paul Arène. Le vice-chancelier écrivait à Mariéton: « Vous avez dû vous cuire dans des torrents de poussière et d'éloquence! » Mais Arnavielle était ravi: « Quel chemin fait notre Cause! On dit les tournées du Félibrige
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parisien inutiles! Vous savez bien ce que vous faites en iles organisant!... Et l'article de Larroumet au « Figaro » ? Gomme tout cela nous sert ! »
Le 18, Mariéton assistait, à Amphion, au mariage de sa « petite amie », la jeune princesse Anna de Brancovan, avec le Comte Mathieu de Noailles. De la Villa, il écrivait à Critobule, au bout d'une affectueuse lettre : « Je me sens las et je rentre, bien content de me « rajouvenir » dans mes bouquins, en attendant la fugue prochaine ».
Le brave Charloun Rieu venait de publier un volume de chansons que Mariéton recommandait en ces termes à un journaliste ami :
Vous me feriez plaisir en signalant, dans votre « Chronique des Lettres », la publication, attendue depuis dix ans, des « Cant dôu Terraire » (les Chants du Terroir) du poète provençal Charles Rieu, le populaire
Charloun, du Paradou, près d'Arles. C'est un vrai paysan, celui-là, un grillon de la glèbe, un Baptiste Bonnet en vers. Mais tout le monde a parlé du savoureux conteur de « Vido d'Enfant » parce que Baptiste Bonnet habite Paris, parce qu'Alphonse Daudet, en le traduisant, l'a fait célèbre. Chartloun, lui, n'a pas été traduit. A vrai dire, il n'en a que faire: ses chansons, tout le monde les sait au pays d'Arles, merveilleuses chansons dans leur simplicité, qui reflètent l'âme fine et familière de l'antique terroir natal. Mais tout de même, il faut qu'à Paris on sache qu'un tel poète existe.
Découvert par Mistral, il y a 15 ans, alors que, pauvre « pèd teïrous », suivi de son mulet Robin, désormais légendaire, il se faisait adjuger à bas prix lia construction de la « Commune » et du cimetière du village, pour l'honneur d'y graver des inscriptions en langue provençale, le brave Charloun s'exaltait dans sa tâche quotidienne à chanter ses humbles joies de paysan et ses patientes misères. Le recueil de ces chansons vient de paraître à Marseille (librairie
Ruât). Il ne coûte que 20 sous. Tout un jour, je les ai dégustées, comme on fait des crus exaltants, et j'en suis tout « encigalé ». Il y a là des chefs-d'œuvre de sincérité savoureuse. C'est un vrai poète que Charloun et naturel comme pas un; le seul poète populaire d'aujourd'hui. Le pays d'Arlles a ses chanteurs illustres, c'est la terre d'élection de la Renaissance provençale ; plus modeste que ses aînés, Charloun l'honore dans sa mesure. Après les fastueux joyaux dont ils ont paré la Muse Arlésienne, il ne lui offre qu'un collier de figues mûres. Mais ses figues « font la perle » et la belle en est réjouie. Je vous envoie 'le livre; jugez-en, mon cher ami.
Peu après, Mmc Adam, au reçu d'une autre requête, répondait à Mariéton: « Ce qui vient par vous est toujours bien accueilli ».
Du Saix, où vinrent, en octobre, ses amis Boutard, Bergon et Léon Daudet, Mariéton n'oubliait pas la tristesse de son vieux camarade Critobule à qui il adressait de cordiales lettres, le tenant au courant de ses faits et
gestes; de l'invitation que lui faisaient les féQibres et la municipalité de Béziers de présider l'inauguration d'une Ecole félibréenne puis une « corrida de muerte » où le fameux Guerrita allait dédier un taureau « au Félibrige intégral » :
J'ai refusé parce que 4a question taureaux n'est plus uniquement méridionale. A tant faire que protester, protestons désormais pour autre chose. Les raisons de légitimes plaintes ne manquent pas contre le Centralisme.
Il lui parlait de sa fugue à Paris, au début d'octobre, pour s'occuper de ses éditeurs et rechercher quelques documents essentiels pour son livre romantique; de l'article que la « Revue de Paris » lui demandait sur la Cour d'Aix au xvic siècle :
6 octobre. — J'ai été hier (disait-il), au Tréteau de Tabarin, entendre une pièce toute nouvelle qui passe pour fort amusante, sur les Félibres, « Fleur d'Orange ». Tu vois d'ici! Orange est encore l'actualité. Bref, on
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y chante (sur l'air du « Qu'es acô ») une longue machine à moi consacrée où il est dit que je suis « le seul félibre » existant, que j'ai inventé et imposé Orange et (au refrain) que « le Grand Charlatan celui qui fait la pige, c'est Paul Mariéton » (bis, ter et même quater). J'en étais vraiment gêné ! Il paraît que c'est ça la célébrité! Dans la salle, tout le monde me regardait et tapageait ferme.
Puis, du Saix, le 18 :
Je suis rentré hier, cher Ami. Nous t'attendons. Nous comptons ne pas bouger de trois ou quatre semaines; mes parents iront à Paris pour huit jours, fin novembre, puis à Nice pour tout l'hiver. Je passerai, moi aussi, quelque temps à Nice, via Lunel où Hugo vient de s'installer pour deux ou trois mois (Mas de Fourques, à 12 kilomètres d'Aigues- Mortes). Figure-toi que je viens de faire donner 5.000 francs à Boni de Gastellane pour le Museon Arlaten. Mistral est ravi. Je me suis mis à taper systématiquement tous
les millionnaires de ma connaissance. Si tu en as sous la main, ne te gêne pas.
Mistral était tout à l'organisation du « Muséon » :
Je t'envoie quatre brochures du « Musèon ». Tâche de les faire fructifier, c'est pour toi une question d'honneur. Je suis, à l'heure actuelle, tout empoigné et absorbé par cette œuvre artistique et félibréenne et je crois que nous réussirons... Le département nous a donné tout le second étage d'un ancien couvent où se trouve, au premier, le Tribunal de Commerce et il nous a fait construire un superbe escalier (coût 6.000 fr.) pour monter directement au Museon qui se compose de quatre grandes salles.
La première sera « la Cuisine du Mas » (veillée de Noël), puis une « Chambro Arlatenco » (visite à l'accouchée), la troisième salle sera affectée à la Crau et à la Camargue, la quatrième aux fétiches populaires. Mais les mannequins coûteront cher: 250 à 300 francs pièce. Et Mistral continue :
J'éprouve à faire ça tout le bonheur de renouveau que Gœthe prête à son vieux Faust aveugle lorsqu'il comble un golfe de mer. Mais je ne suis pas encore aveugle, Sainte-Estelle soit louée!
« Puisque tu as la main au soufflet, chauffe le feu », dit-il, quelques jours après, en conseillant à Mariéton de s'adresser au souverain de Monaco, « prince des Baux ». Les dons d'objets affluaient, « offerts par des humbles, costumes anciens, portraits, etc. ». Et, quelques jours plus tard :
1er novembre. — Je n'ai pas écrit au prince Roland. Il m'est gênant d'écrire à des riches que je ne connais pas. Vois si tu peux écrire toi-même... Quoi qu'il en soit, je suis tout feu pour l'œuvre d'Arles et nous sommes aux travaux de l'aménagement. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir commandé le plan d'un bel oratoire à Huot, oratoire que j'élève dans une belle vigne plantée par moi et qui fut une nécropole gallo-romaine et d'avoir commandé aussi à Valère Bernard un grand tableau pour la Commune de Maillane,
tableau superbe, représentant une farandole d'Arlésiennes, que tu verras à l'Exposition, un vrai Puvis de Chavannes! Tu vas dire que je suis fou... Non; le bon Dieu m'envoie une belle vendange et je l'utilise pour la gloire du Pays : il ne faut pas attendre d'être mort! A toi et à Provence.
13 novembre. — Si tu vas à Marseille et que tu désires faire une visite à M1,e Odon, la noble femme du peuple qui a donné au Museon Arlaten les robes féeriques que tu as vues, tu la trouveras au n° 52 du boulevard Chave. Mais si tu y vas, vas-y seul, car il ne faut pas ébruiter cette mine de nos collections. Vas-y sans en parler à personne. Emmène un fiacre, car c'est assez loin, et présente-toi comme membre du Comité du Musée d'Arles, en mon nom, et ma carte à la main. Elle te fera visiter ses appartements tout pleins de mobilier arlésien provenant de son maître, M. de L... Fais-toi montrer les portraits de femmes qu'elle a. Ils me paraissent de bonne main... Fais ta visite entre 10 heures et midi ou de 2 heures à 4 heures.
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Léon de Berluc-Pérussis, sachant que Marié- Ion va quêter encore des souscriptions pour le Museon, regrette de n'être « ni vermouthier », ni Altesse ». Et il ajoute: « C'est bien le moins que les hommes d'écurie et de chenil se désanimalisent un brin « pro Patriâ et Arte ».
Cependant, de Paris, Mariéton projetait une descente en Provence, avec son ami Constantin Brancovan, par Lyon, Avignon, Arles où ils trouveraient Mistral, Lunel et la Camargue. Il avait, pour l'instant, deux procès sur les bras; l'un, à Avignon, avec un restaurateur à qui, au moment des soirées d'Orange, 200 dîners avaient été commandés et qui par suite d'un retard de trains n'avait débité que cinq repas; l'autre, à propos de ses programmes et d'une question de publicité. Les Cigaliers et les Félibres s'étaient naturellement chargés du déficit du voyage. Les frais des deux soirées d'Orange avaient été énormes ; ils avaient
absorbé une recette de plus de 80.000 francs. D'où une série d'ennuyeux règlements.
Mariéton partait pour Arles après la première de « Sapho » pour laquelle les loges se payèrent de 1.000 à 1.500 francs et les fauteuils de 3 à 400 francs. En passant à Lyon, il recommandait à Critobule un jeune soldat, le très intéressant félibre Paul Froment, caserne au Fort-Loyasse depuis quelques jours. Le 11 décembre, il était à Carpentras, avec Mistral qui rentrait à Maillane ravi de la récolte qu'ils venaient de faire pour le Museon. Mariéton, après deux jours de travail à la Bibliothèque de Carpentras, dans les manuscrits de 1' « Inguibertine », allait, avant de' gagner Lunel, continuer sa quête à Marseille. Il n'y trouvait pas, à son atelier, Valère Bernard, alors à Aix, et l'artiste lui écrivait, en lui disant ses regrets :
Voilà donc ma vie: rêver des œuvres et me reposer en quelques rares intimités. La peinture m'absorbe; de plus en plus, je me sens attiré par les formes et les couleurs et je regrette amèrement le temps perdu, temps
d'apprentissage trop long! Ah, mon ami! Le repos, le calme, le travail, comme, avec cela, certaines choses se dévoilent et quel sens élevé prend l'existence !
Un autre ardent félibre, Pierre Dévoluy, se plaignait des critiques qu'avaient soulevées, à Avignon, deux articles de lui parus dans « l'Aiôli » :
Je vais trop loin, disent-ils. Mais pourquoi, en quoi ? Je ne vois rien d'exagéré dans cette prose, et comment pourrais-je me taire quand l'indignation m'étouffe. Cela sent le bûcher, dit Gras, tant mieux, nous nous chaufferons !
Puis, parlant de ses « quatre années d'initiation », sous les pins d'Antibes :
Cette reconquête de mon âme, de ma race, dans la communion adorée du génie Mistralien, quelle aventure divine! Et que nul bûcher ne peut plus consumer... Et je vous aime, mon cher poète, du commun amour qui nous unit; votre haute attitude à ces
réunions d'août» m'a conquis tout entier à vous, comme à l'un de nos apôtres fierdisants et fier-œuvrants.
A Marseille, Mariéton apprenait la mort d'Alphonse Daudet et regagnait Paris où Mistral lui écrivait :
La mort du pauvre vieux Daudet m'a douloureusement surpris. Léon m'a télégraphié d'aller tenir un cordon à Nîmes, le lundi 20. Je me suis excusé, vu im-on âge... Que de morts depuis 7 ans ! Aubanel et Roumanille, Mathieu, Roumieux, Brunet, Tavernier, Gaut, Michel, Bourrelly. « L'Aioli » était prêt, l'article nécrologique est renvoyé au 27. Astu remis les aquarelles et dessins de Laurens à Dauphin ? Comment seront versés les 1.000 francs qu'annonçait la dépêche ?... Marie- Thérèse de Chevigné m'écrit avoir reçu « La Terre Provençale », mais elle ignorait d'où elle lui venait et ne savait qui remercier... Elle a cru que c'était moi qui lui avais adressé le volume. Elle est détrompée. Tu peux donc lui écrire.
Et, quelques jours plus tard :
Daudet a eu le même bonheur qu'Arène, il est mort conscient. Tu peux te présenter chez Marie-Thérèse de Chevigné la cigale au chapeau. Quelle reine en perspective !