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Paul Méré

Ce n'est pas de Genève que je vous écris ; je n'ai fait qu'y passer. Et votre mère? me direz-vous. Il y a trois ans que je ne l'avais vue ; nous avons pleuré en nous embrassant. Le premier jour, elle a été presque tendre ; le lendemain, elle m'a questionné ; le surlendemain, elle s'est inquiétée et m'a fait sonder par ses amis. L'un d'eux me demanda « ce que je comptais faire ; » un autre calcula sur ses doigts ce qu'avaient dû coûter mes longs voyages dans le Levant ; le troisième m'examina sur les matières de doctrine ; le quatrième.. . J'ai pris la fuite, et je cours encore.

J'aurais voulu que ma mère m'accompagnât; je

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n'ai pu l'y résoudre. Elle est Genevoise, vous le savez, et ce n'est qu'à Genève qu'elle se sent vivre. Il y a dix ans, à peine mon père fut-il mort, elle quitta Paris et revint se fixer au pays natal.

Je suis parti seul, un havre-sac au dos. un bâton à la main. J'ai voulu revoir mon cher Jura, le village où mon père est né, les bois où se sont écoulées les plus belles heures de ma jeunesse. Je vous ai souvent parlé de mon père, de cet humble fils de paysans qui, à la pointe de sa volonté, sut se faire sa place au soleil, de ce simple soldat qui, par son mérite et son grand cœur, obtint un avancement si rapide et couronna son nom d'une gloire sans tache. Je vous ai dit aussi par quels raffinements d'honneur, par quelle délicatesse d'une conscience exacte jusqu'au scrupule, il quitta le service dans la force de l'âge. Son oisiveté d'abord lui pesa; mais il aimait l'étude, les sciences : il sut s'occuper. J'avais alors douze ans ; il se fit mon instituteur. En hiver, à Paris, il m'enseignait les mathématiques et le latin; au printemps, il nous emmenait, ma mère et moi, en Franche- Comté, à Saint-Laurent-Grand- Vaux, village de ses pères, où il s'était fait bâtir une maison. Pendant l'été, nous courions le pays à la recherche des fleurs et des fossiles du Jura; en automne, nous allions dans les bois chasser la gelinotte et le coq de bruyère.

Partis avant l'aube, je nous vois revenant le soir affamés, rendus de fatigue, mais le cœur content et ne déparlant pas. Ma mère nous 'attendait inquiète, à demi fâchée. L'embrassant sur les deux joues :

« Henriette, lui disait mon père, gronde-moi bien. Toutes les femmes sages sont grondeuses. »

Ces souvenirs me sont sacrés; ils m'ont suivi en Perse, à Memphis. J'ai voulu les rajeunir par l'aspect des lieux. Marchant à petites journées, j'ai traversé lentement la Bresse, dont j'ai revu d'un œil complaisant les plaines monotones avec leurs forêts, leurs cultures, leurs vergers, leurs genêts, leurs eaux dormantes ombragées d'aunes et de chênes; puis, entrant dans le vignoble, j'ai gravi cette longue falaise qui, de Saint-Amour jusqu'à Arbois et Salins, forme, du côté de la Saône, la première terrasse du Jura. C'est là ce que montagnards et Bressans appellent le bon pays; c'est sur ces coteaux entrecoupés de gorges et de vallons, c'est parmi ces graviers d'un calcaire brunâtre que mûrissent tant de vins généreux, l'honneur et l'orgueil du Franc-Comtois. Bientôt la vigne m'a quitté : cette frileuse redoute le ciel inclément des hauts plateaux. J'ai traversé la région des buis, ces myrtes de nos montagnes. De plateau en plateau, de gradin en gradin, j'ai vu les cultures diminuer, les aspects devenir plus sévères. Plus de maïs; au

froment succèdent les orges et les avoines. C'en est fait des chênes et des noyers, et de la gaieté des vergers. A mesure que je monte, je vois les pâturages s'étendre et les bois feuillus disparaître ; le hêtre ne forme plus que des bouquets épars ; le long des croupes allongées des hauteurs qui fuient de toutes parts , de noires sapinières dominent des pelouses couvertes de gentianes.

En approchant de Saint-Laurent le cœur me battait, et je ralentis le pas. Plus d'une fois, je m'assis au bord de la route, et, les yeux fermés, je me perdis dans mes pensées. Quand je me remettais à marcher, mille objets connus se disputaient mon attention. Plus d'un sapin m'a regardé d'un air familier, plus d'un vieux mur m'a souri au passage. Un ruisseau tombant d'une roche grise a grossi sa voix pour m'appeler ; un merle d'eau me suivit pendant quelques minutes, volant de buisson en buisson; il ne chantait que pour moi. U Angélus commença de sonner au village. Du haut de ce clocher, mes jeunes années m'interrogeaient, et mon cœur éperdu, ne sachant que répondre, les écoutait en silence.

Je suis descendu à l'hôtel de la Poste. Cette auberge est célèbre à vingt lieues à la ronde pour la bonne chère qu'on y fait et pour l'ordre, l'exquise propreté, je ne sais quel air de fête qui y règne. Je vous défie

de me montrer dans un tableau flamand une cuisine mieux tenue, des casseroles plus reluisantes et des visages plus avenants. Dans cette maison, tout le monde est heureux, depuis les maîtres et les servantes jusqu'aux poules blanches qui picorent dans le jardin, jusqu'aux chiens et aux chats qui rôdent à l'entour des fourneaux, et, le museau en l'air, hument le parfum des fritures en se recommandant à la Providence. Je vous le dis en vérité, ce sont de bien bonnes gens que nos montagnards du Jura, et parmi eux, s'il faut choisir, je donne la palme aux Grandvalliers. Chez ces hommes robustes et laborieux, rouliers, fromagers, lunettiers, horlogers, il y a des traditions d'honneur et de sagesse.

Beaucoup de bon sens, une figure grave, un peu sévère, comme les paysages du Grand- Vaux, mais prompte à se dérider, un air de dignité réservée, une froideur apparente, et sous cette écorce un cœur chaud, tel est le maître d'hôtel de la Poste, ce brave Denis que mon père aimait. Maître-queux consommé, entendu plus qu'homme du monde dans l'art de gouverner une maison, il eût pu faire fortune en Suisse ou dans quelque grande ville de France : il a préféré rester à Saint-Laurent, chef-lieu de canton assez fréquenté à la vérité et situé au carrefour de cinq grandes routes, mais qui a bien perdu de son importance de-

puis que, grâce aux chemins de fer, le courrier de Paris n'y passe plus et que les chaises de poste sont sous la remise. A qui s'étonne du parti qu'il a pris, Denis répond qu'il aime son clocher, ses sapins, son lac des Rouges-Truites , et qu'il est plus sûr d'attendre le bonheur chez soi que de courir après lui.

Quand je parus sur le seuil de la cuisine, Mme Denis poussa un cri et laissa tomber une poularde qu'elle plumait. Son mari, debout devant ses fourneaux, portait à son ordinaire sur son épaule gauche un gros chat roulé en peloton. Au cri de sa femme, il se retourna, posa précipitamment sur la table son chat et sa cuiller et accourut m'embrasser. Quel empressement, quelle joie ces bonnes gens firent paraître ! Félix, il est du moins un petit coin du monde où je suis quelque chose. Pourtant, je ne m'y trompe pas, ce que nos Grandvalliers aiment en moi, c'est mon père ; mais je ne leur en suis que plus obligé.

L'ami Denis retourna bien vite à ses fourneaux, jurant de se surpasser pour me faire fête. A huit heures, la table était dressée au bout du jardin, dans un pavillon où flambait un bon feu , car vous pensez bien qu'à la mi-juin, à 913 mètres au-dessus de la mer, les soirées sont fraîches. Un maître de forges, le receveur d l'enregistrement, deux conseillers municipaux, le

capitaine des sapeurs-pompiers, toutes les vieille? amitiés de mon père étaient là. Vous n'attendez pas de moi que je vous fasse le détail du menu; il se composait de tous les mets favoris du général, à commencer par ces fameuses truites au coulis d'écrevisses qui étaient si chères à sa gourmandise. Tous ses vins de prédilection étaient sur table : le château-châlon, le jus mousseux de l'Étoile, le nectar rosé de Salins, le nectar doré de Pouilly, vins généreux qui ont une si belle robe et tant de sève, et dont la renommée n'égale pas encore le mérite.

Parmi les convives, un seul m'était inconnu. C'est un M. David, Languedocien entre deux âges, qui après une vie .d'aventures, comme un naufragé jeté par la tempête sur un écueil, eat venu s'échouer à Saint- Cergues, petit village du Jura vaudois, où il a ouvert un restaurant. Très-supérieur à sa fortune, il a une singulière ouverture d'esprit, une bonhomie fourrée de malice qui ne prend le change sur rien. Ayant joué dans ce monde bien des personnages divers, il a beaucoup pratiqué les hommes et les choses ; à l'école de l'expérience, son esprit s'est étendu sans que sa conscience en devint plus large, et il a acquis en vivant une sagesse enjouée assez semblable à celle de Gil-Blas, mais jointe à une noblesse de sentiments qui manquait à Santillane. Ce M. David est l'ami de Denis, qui t'ait

grand cas de lui, et comme la distance n'est pas grande de Saint-Laurent à Saint-Cergues, ils sont en commerce de visites.

Nous en étions au second service, quand Denis se frappa le front comme pour se reprocher un oubli.

11 sortit de table et revint bientôt accompagné d'un Écossais, M. Bird, qui loge chez lui depuis quelques jours. Représentez-vous un air simple et ouvert, un regard vif qui pétille, des joues rosées, une figure pleine encadrée de beaux cheveux argentés, un front où respire la sérénité d'une âme en paix avec le monde et avec elle-même, a cheerful mind. On reproche souvent aux enfants de la Grande-Bretagne leur gaucherie, leur raideur et leur morgue; on devrait ajouter, pour être juste, que ceux qui plaisent plaisent beaucoup, parce qu'ils allient la virilité du caractère avec la candeur d'une âme sans prétentions et qu'ils savent être des hommes, sans se soucier d'être des personnages. M. Bird nous salua en souriant, s'excusa d'avoir cédé aux instances de Denis et de venir se mêler sans façons à une réunion d'amis.

« Vous êtes l'ami de tous nos enfants, lui répondit le capitaine des pompiers, il est bien temps que vous fassiez la connaissance des pères. »

En effet, M. Bird a la passion des enfants, et par ses

sourires et ses dragées il a fait la conquête de tous nos petits Grandvalliers.

Le repas fut gai, le vin de l'Étoile délia toutes les langues. On paya d'abord à la cuisine de Denis le tribut d'hommages qui lui était dû; il en prit occasion pour nous exposer la théorie de son art, qu'il résuma dans cette formule bien digne d'être méditée : « Cuisiniers, conservez à chaque mets son goût propre, et que tout fonde dans la bouche. » On parla ensuite du général, de ses hauts faits et de ses bons mots. Enfin on me questionna sur mes voyages, je les contai le mieux que je pus. M. David voulut savoir d'entre les pays que j'avais visités lequel je tenais en plus haute estime. Je me récusai.

« Votre question, lui dis je, est embarrassante.

— Parlez franchement, reprit-il de son air malin. Entre les bananiers de la Syrie, les orangers de l'Espagne, l'égalité française et les libertés anglaises, quel choix a fait votre cœur?

— Monsieur David, répondis-je, mon avis est qu'il y a du mal et du bien partout.

— Oh! que vous voilà bien, jeunes gens d'aujourd'hui ! s'écria-t-il. Nous autres, à votre âge, nous étions passionnés, enthousiastes; nous avions des croyances qui nous échauffaient le cœur, nos têtes bouillonnaient. Le général Foy, Hernani, la repu-

blique, quel que fût le point en litige, nous pre nions parti, et nos idées étaient nos maîtresses pour qui nous étions prêts à verser notre sang. Jeunes gens, jeunes gens, vous êtes une génération d'indifférents!

— Ah ! permettez, lui ai-je reparti. Ce sont vos expériences qui nous ont instruits, ce sont vos écoles qui nous ont rendus sages. Nous savons, pour l'avoir appris de vous, qu'il ne suffit pas de s'affranchir des unités pour faire des drames qui vivent, ni de placarder des inscriptions sur les murailles pour faire des républiques qui durent. Grâce à vous, messieurs, les illusions ne nous sont plus permises, nous nous défions des partis pris, des rêves trop faciles et des idées trop simples qui le plus souvent cachent des pièges. Les questions de personnes nous touchent peu; nous ne regardons qu'aux choses, et comme nous savons qu'elles sont compliquées, nous en tenons compte à ceux qui nous gouvernent. Surtout nous nous défions des grands mots, parce qu'avec les mots on fixit des phrases, et que les faiseurs de phrases so;it souvent des faiseurs d'affaires. Indifférents, monsieur David? Non. Dites plutôt que nous sommes une génération d'avertis.

— Gela est surtout vrai des journalistes, dit le maître de forges.

— Monsieur Marcel Roger , reprit David , mes

soixante ans vous donnent raison sur tous les points ; mais, soit dit entre nous, je ne suis pas fâché d'avoir été un peu fou à vingt-cinq ans.

— La réflexion, dit alors M. Bird en me regardant, est un grand bien, pourvu qu'elle n'empêche pas d'agir, et l'activité est une belle chose, pourvu qu'elle n'empêche pas de penser.

Puis, pour donner au propos un tour plus badin : « L'harmonie des facultés, ajouta-t-il, est le bien suprême. Il est bon qu'un homme soit capable de faire une bonne action, il est bon aussi qu'il sache jouir d'un bon repas.

— Ah ! de grâce, ne distinguons pas ces choses-là ! » s'écria M. David en joignant les mains.

Je ne sais si ce mot vous fera rire, mais du ton dont il fut dit, il nous parut plaisant. Là-dessus on se mit à chanter ; chacun dut payer son écot. Quand ce fut au tour de M. Bird, il s'excusa sur ce qu'il n'avait point de voix, mais il se fit apporter son flageolet et nous joua en musicien consommé des airs populaires de son pays qui charmèrent tout le monde. Ces airs, je ne sais pourquoi, m'ont rempli de mélancolie. Je me suis échappé pour venir causer avec vous, Félix, vous le cher compagnon de mes voyages, l'unique confident de mes pensées.

Je vous écris près d'une fenêtre ; à travers la vitre,

j'aperçois des sapins et une étoile. Nos convives sont encore à table. De temps en temps M. Bird leur joue quelque refrain ; les sons émus du flageolet arrivent jusqu'à moi. Que me veut ce flageolet? Il me semble qu'il me dit quelque chose que je n'entends pas bien.

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