‹ Paul MéréChapitre 2 sur 40 · LETTRE II · texte numérisé non relu

LETTRE II

Saint-Laurent, 29 juin.

Et vous aussi, vous me demandez ce que je compte faire ! Assurément vous en avez le droit , et vous n'avez pas à craindre que je vous éconduise comme mon sermonneur de l'autre jour. Dans l'amitié qui nous lie, le beau rôle est pour vous. Vous m'aimez et vous me jugez, je vous aime et je vous respecte. Vous êtes un homme, Félix : ce mot dit tout. C'est votre volonté qui vous mène, et non les hasards de votre humeur, ni la tyrannie de vos passions. A peine revenu de nos longs voyages, vous avez repris sans murmurer la chaîne du devoir, vous vous êtes remis au travail, vous tracez votre sillon, et votre cœur est content, me dites-vous. Saints contentements, quand saurai-je vous goûter? Voluptés amères d'une conscience qui chérit son fardeau, vous connaîtrai-je jamais?

l'ai lu votre lettre dans le plus noir de nos bois, car croyez-bien que je suis toujours en course, toujours allant et venant, soit à pied, soit à cheval. Le temps magnifique ; un été précoce rend agréable le séjour des hauteurs. Depuis quinze jours que je suis ici, j'ai battu le pays dans tous les sens. Saint-Laurent est situé sur une éminence où l'on respire à l'aise et qui ;(ine un grand plateau montagneux. Cette immense plate-forme très-accidentée est bordée au loin par des chaînes basses qui courent de l'occident à L'orient. De toutes parts serpentent des routes qu'on voit se perdre à l'horizon. Je suis tantôt l'une, tantôt l'autre, jusqu'à ce que, séduit par un sentier grimpant, j'aille m'enfoncer dans quelque sauvage réduit. Sans doute le Jura n'a pas les beautés romantiques ul «limes horreurs des Alpes. Nulle part il ne jusqu'à la région des neiges éternelles; de ique côté que vous le gravissiez, des rocs chenus les pâturages tapissés d'alchimille marquent toujoui n lier terme de votre effort. Ajoutez que les

Q'ont pas seulement pour elles leur hauteur; s de vallées transversales, elles forment des distincte, isolés, qui ont chacun leur relief, ire et leur nom. Ce qui caractérise le Jura, allées longitudinales, parallèles à l'axe d' i bordées de chaînons continus, légère-

ment onduleux, partout semblables à eux-mêmes; mais cette monotonie même a son charme. Ma pensée accompagne dans leur fuite les ondulations de ces lignes bleuâtres ; elles s'éloignent, elles courent, mais il n'est pas à craindre qu'elles s'égarent ; elles ont l'air de savoir si bien où elles vont! Ne pourraient-elles m'apprendre où je vais? Oui, tel qu'il est, le Jura parle à mon cœur ; tout m'en plaît , jusqu'à cette sévérité de teintes et d'aspects qui respire une tristesse secrète, et de l'humeur dont je suis, je préfère aux montagnes ensoleillées de la Syrie, à notre vieil Ida lui-même avec ses lauriers et sa couronne de nuées violettes, ces paysages un peu durs qui tout au plus à certaines heures du jour s'embellissent d'une grâce passagère, emblème des sourires fugitifs de ma destinée.

Bois sombres, verts pâturages, crets escarpés et anguleux où se plaisent les plantes que réjouissent le soleil et les autans, combes marneuses que chérit la gentiane du printemps, falaises brunâtres ou crayeuses, cirques rocheux, cluses étroites encaissées entre des murailles grises, sommets abrupts qu'habitent le sylphe cavalier et l'esprit des pierrettes, nants où se précipite une eau bouillonnante, ruisseaux clairs qui à trois pas de leur source disparaissent dans des gouffres, lacs transparents aux grèves nues bordées

sapins, pentes pierreuses où rampe la vipère rouge, tourbières où dorment des mousses jaunâtres et des arbustes rabougris, marécages décorés de prêles et scirpes , monts et vallées , ravines et prairies , champs stériles, labeur patient des hommes et des ifs pour vaincre les refus de la terre, maisonnettes blanches éparses sur les hauteurs, humbles logis rts en bardeaux dont l'habitant travaille le fer et 1 bois pour suppléer à l'indigence d'un sol avare, troupeaux errants, silences profonds, croassements la corneille, ciel à demi voilé des longues aprèsmidi, vapeurs grisâtres traînant au flanc des montaclairières que le vent du soir emplit de son ii nui, royauté sereine de la lune à l'heure de mysoù elle s'empare des vieilles forêts étonnées, tout vu, tout admiré, tout respiré, tout senti. Je voi is donc que j'ai lu votre lettre au fond

J'avais suivi la route de Morez jusqu'au le la Savine, que domine le Mont-Noir. Ce (Uté en hiver des rouliers et des couri cause des vents violents qui y régnent li neige qu'ils y amoncellent par en- & droite de la chaussée s'étend une dont la sauvagerie défie toute descrip- Voua connaissez les épicéas, ces sapins des lont le tronc rougeâtre, dénudé

jusqu'aux deux tiers de sa hauteur, dresse vers le ciel une cime altière et hérissée. Je m'enfonçai dans le bois, et quand j'eus atleint un impénétrable fourré, ne pouvant aller plus loin, je m'assis sur la mousse, et je rompis le cachet.

Que vos gronderies sont douces ! que vos conseils sont sages ! Quand vous me reprochez de traverser le monde comme un oiseau de passage qui ne songe pas à nicher, quand vous me représentez qu'à trente ans il est bien temps d'enraciner quelque part sa vie et son cœur, quand vous me vantez les avantages d'une situation définie, d'une existence qui a trouvé son assiette, vous parlez d'or, mon sage Félix. Ah! croyezmoi, personne ne déplore autant que moi-même 1 inutilité de mes jours, le vague de mes pensées, la vanité de mon être ; mais le remède? Où trouver le remède? Il y a au fond de ce cœur qui vous aime je ne sais quoi de sourd et d'inerte dont nous ne viendrons jamais à bout.

Vous me parlez de mes talents enfouis , perdus ; vous me dites à ce sujet des choses si flatteuses que j'ose à peine vous les rappeler. Je crois même, s'il m'en souvient, que vous me complimentez en passant sur ma figure, sur mon front qui annonce un penseur, sur mes yeux où étincelle le feu du génie.... Félix, prenez-y garde 1 Si vous alliez me rendre fat 1

it une façon comme une autre d'occuper mes journées; mais cela ferait-il votre compte?... Allez, 3 nie connaissez bien ; mais vous pourriez me connaître mieux encore. Je ne m'abuse point sur ces : nts que vous surfaites ; ce ne sont que des demi- ; nts, et je ne suis qu'un dilettante dans tous les genres. De grâce, ne parlons pas de génie ! C'est uu trop grand mot. Mais les talents supérieurs sont puussés comme par une force fatale à se révéler au monde ; l'activité est leur loi, ils ne sauraient rester >uis. 1 >ès leur naissance, ils se sentent fiancés avec loire, ils savent qu'elle les attend, et aussitôt que l'heure a sonné, il s'élancent au-devant d'elle, pareils à ces sources cachées dans les entrailles de la terre, qui savent trouver un chemin jusqu'au rocher que I1 u leur destina et se creuser un lit jusqu'à la plaine dont la stérilité les appelle. Non, point d'illun: la gloire n'est pas mon partage : j'ai beau prêter allé, il n'y a rien entre elle et moi.

si j'étais sage, savez-vous ce que je

t, je fais de mes doigts ce que je

planter ma tente à Saint-Laurent;

ressorts de montres pour un fa-

, ou je travaillerais le buis pour un

erint-Claude. Je serais un bon ouvrier,

on i^on patron. J'épouserais une fille de ce

pays, sans beauté, mais non sans grâce, une de ces femmes telles qu'il s'en trouve ici, qui joignent à une dignité modeste certaine douceur naïve de l'âme, et qui, faciles à s'émouvoir, ont souvent les yeux humides et un léger tremblement dans la voix. Nous serions heureux, je vous le jure. Je travaillerais tout le jour; le soir, las et content, je viderais un vieux flacon sous une tonnelle, et je verrais la lune se lever derrière les sapins.... Et au bout de six mois de ce bonheur , vous écriez-vous , Marcel n'en pourrait plus ! Hélas ! vous avez raison , et c'est ce qui me condamne. Adieu donc ma chaumière, mon établi, ma tonnelle ! adieu ma brune fiancée ! Non, Marcel n'est pas fait pour vous. Demain il reprendra son bâton de pèlerin, et cette fois rien ne l'arrêtant, il ira se faire yoghi dans les Grandes-Indes.

Raisonnons, le sujet en vaut la peine. Soyez sûr que vous vous trompez, Félix, quand vous demandez compte du vague ennui qui me ronge à je ne sais quels souvenirs funestes. Oui, après avoir épuisé de sang-froid les plaisirs et en avoir senti le néant, un jour j'aimai, un jour je me crus aimé. Que cette illusion dura peu!... Quand mes yeux se dessillèrent, quand je vis clair dans cette trahison, et que mon cœur imbécile eut abjuré son erreur, un désespoir sans nom s'empara de moi, et déjà je sentais dans ma

rine le froid de la mort ; mais dans cette lugubre aventure je ne m'abandonnai point ; pour la première fois de ma vie, je pris une décision virile : « Je

penserai plus, me dis-je, et je vivrai. » Et d'une

i hardie j'arrachai de mon sein ce souvenir abhorré. Félix, les amputés souffrent quelquefois du

libre qu'ils ont perdu ; cela peut m'arriver comme à un autre, mais ces douleurs-là n'ont conduit personne au tombeau.

Écoutez-moi : cet état de langueur, cette inertie de mon âme qui vous désole, faut-il vous en donner le secret? Mon premier malheur fut de perdre mon

e à vingt ans. Il était tout pour moi, mon conseil, ma sagesse, ma volonté. Les meilleures choses ont leur rançon : lui mort, je n'ai plus su vouloir. Autre

>tre de ma vie : ce parent millionnaire qui me

rd tout son bien ! A vingt et un. ans j'étais riche....

te pauvreté, vous seule savez nous dire : « Il

but '. » Que de miracles opérés par ce mot! Enfin que

vous dirai -je*? Spectateur désœuvré, j'ai connu le

, j'ai vu les hommes à l'œuvre, et si je ne me

m avec le sage que tout est vanité, j'ai

moins

quand on vient au fait, on trouve à décompter. .il, mon invincible mal, d'un seul mot je vous

le ferai connaître : Félix, je hais tout ce qui est médiocre, et je me défie de l'extraordinaire. — Après cela, me demanderez-vous encore ce que je compte faire ? Eh ! grand Dieu ! que voulez-vous que l'on fasse ?

Après avoir lu et relu votre lettre, je m'étendis de mon long sur la mousse. Au-dessus de ma tête, une buse tournoyait en criant. Les sapins exhalaient une senteur enivrante. Mon âme entretenait de mystérieuses intelligences avec tout ce qui m'entourait, et je m'assurai qu'il y avait du bonheur autour de moi. Alors je me représentai qu'un dieu, m'apparaissant, me demandait :

« Que puis-je faire pour ton service? » Je lui répondis sans balancer : « Accorde-moi de rétrograder dans l'échelle des êtres.... Devenir un arbre, une plante, une chose!.... Obéir à une loi fatale qu'on ignore ; vivre sans se connaître, dans une éternelle absence de soi-même ! . . . » Le dieu (il avait vos traits) secoua la tête : « Ignores-tu, me répondit-il, que la félicité réside dans la plénitude de l'être et de la connaissance? Mais je sais qui tu es, et que si tu méconnais le bonheur, c'est faute de l'aimer, car tu nourris un secret désir de souffrir, et tu te consolerais difficilement de n'être plus à plaindre. Aussi que demain ie vrai bonheur vienne à toi, tu ne voudras pas de

lui... » Je répliquai au dieu que c'était une épreuve t f ire, que je serais bien aise de la tenter. Et c'est ainsi, Félix, que je résumais en moi-même vos gronies, vos sermons, et ce qu'on peut trouver à y répondre.

Au surplus^ soyez content; sans l'avoir cherché, vous avez ici un allié. Quand je fus remonté sur la chaussée, j'entendis derrière moi le trot d'un cheval ; je retournai la tête, et je vis venir M. Bird, cet Écosque vous savez. Il me reconnut, me fit un signe amical de la main, et m'ayant rejoint, il mit au pas iument grise. Le lendemain de mon arrivée, il it quitté Saint-Laurent pour se rendre à Saintjues, où sa sœur doit séjourner quelque temps, ni demandai si Saint-Gergues lui avait plu. « Oh! certainement, me répondit-il. Ce village est ii ralliement situé. On y vit dans la lumière; il y - plus que partout ailleurs, eMa lumière est j aime le plus au monde.

— J'y suis allé quelquefois dans mon enfance, lui dis-je; vous me rendez curieux d'y retourner, >rité je m'accommode fort bien de ces •es renfermées et de leurs beautés mélancoliques.

'ii et voir loin, me dit-il, c'est le plaisir

Et à ces mots son visage s'illumina.

Nous gardâmes un instant le silence, puis je lui dis assez naïvement : « L'autre soir, à souper, vous nous avez représenté que la réflexion est un grand bien, pourvu qu'elle n'empêche pas d'agir. En parlant ainsi, vous me regardiez....

— Ce regard, interrompit-il, vous est resté sur le cœur. — Et souriant (c'est un vrai charme que le sourire de cet homme) : Excusez moi, mon cher monsieur. J'ai été pasteur de village pendant dix ans, et j'ai conservé de mon premier état l'habitude de sermonner mon prochain. Mauvaise habitude, n'estce pas?... — Il me tendit la main. — Bah! un autre jour vous prendrez votre revanche.

— Ainsi, repris-je, à première vue vous m'avez reconnu pour un de ces hommes réfléchis qui n'agissent pas ?

— Que vous êtes pressant ! Vraiment c'est prendre trop à cœur un propos sans conséquence, Tous les pasteurs de village sont bavards.... Allons, c'est une affaire faite, vous me pardonnez ?

— Oui, à la condition que vous me permettrez de vous faire une question.

— Mille, si vous voulez.

— Pourquoi n'êtes-vous plus pasteur de village !

Il me répondit sans hésiter :

« M. Bird n'est plus pasteur parce que M. Bird ne t plus tout à fait ce qu'il croyait dans sa jeunesse. M. Bird est une mauvaise tête; M. Bird a horreur des rictions mentales ; il estime que la première des vertus est la sincérité, et que si tous les hommes disaient ce qu'ils ont dans le coeur, la société s'en porterait mieux. M. Bird a vu à Genève sur un tombeau une inscription qu'il admire beaucoup : « La vérité a un front d'airain, et tous ceux qui l'auront connue seront effrontés comme elle. » Jeunes gens qui avez le cœur honnête, ne souffrez pas que l'effronterie soit le partage exclusif des coquins; vous leur feriez la trop belle. Dire hautement ce qu'on pense, c'est agir. Que les hommes s'en fâchent, Dieu est ccnt, et cela suffit, car aimer la vérité est le plus sûr moyen de se faire aimer d'elle, et quand un cœur est i contesser, elle descend du ciel pour se donner lui. Se sentir aimé de la vérité, voilà le bonheur! u matin tressaille de joie sur la montagne la r que la lumière vient chercher et qui se sent aimée du soleil. La lumière et l'amour! la sincérité et la la religion est là.... Mais je vous reher, monsieur Bird, dit-il en secouant Vous êtes incorrigible, monsieur Bird, ' ! »

En parlant ainsi, il cheminait à deux pas devant moi, et je voyais sortir d'une des poches de son habif bleu le bec de son flageolet.

« Vraiment, me dit-il, je m'oublie à jaser. Il faut que je vous quitte ; je dois être avant la nuit à Ghampagnole, où je suis attendu. »

Et à ces mots il partit au petit trot ; mais il n'eut pas fait vingt pas qu'il s'arrêta, et, se retournant, il nous regardait tour à tour, son cheval et moi. Enfin, me présentant une petite boite, il me dit avec un peu d'hésitation :

« Vous vous proposez d'aller à Saint-Cergues. Seriez-vous assez bon pour remettre cette boite à ma sœur ? Elle vous en sera reconnaissante. »

Et cette fois, s'éloignant au galop, je le vis bientôt disparaître dans un nuage de poussière. Cet habit bleu, cette jument grise, ce flageolet, ce sourire, ce cœur qui se sent aimé de la vérité... Je demeurai quelques instants immobile au milieu de la grande route, je regardais le nuage de poussière que le venv chassait au nord... M. Bird et Félix, me disais-je, ô consciences heureuses !...

Ce n'est pas ma faute, mais la boîte s'est ouverte dans ma poche. Elle renferme un cachet d'agate qui porte cette inscription : as you like it, comme il vous plaira. Adieu, Félix. Gomme il vous plaira,

Félix ! Sérieusement on fera ce qui vous plaira. P. S. Ma mère m'a écrit. Elle s'inquiète de me savoir seul dans ces montagnes ; elle craint que je ne fasse quelque folie Qu'elle se rassure ! De quelle folie suis-je donc capable?

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