LETTRE X
Genève, 28 septembre.
J'arrive. La grille est ouverte, les volets aussi. Je traverse la cour. Un frisson me prit. Le cœur me battait à coups redoublés. A droite d'un petit corridor, j'avise une porte entre-bâillée. Je la pousse.... Elle était là, me tournant le dos, debout devant une cheminée qui fait face à la porte, et que surmonte une grande glace. Elle s'occupait à disposer des pots de fleurs sur le chambranle. Elle m'aperçoit dans la glace, pousse un petit cri ; le vase qu'elle tenait à la main lui échappe et se brise en éclats. Elle se retourne, essaye de parler ; ses lèvres tremblaient. Pas un mot, mais quel regard ! Sans voix, sans couleur, elle se laisse tomber sur une chaise.... Me voyez-vous à ses pieds, couvrant ses mains de baisers?
J'entendis un bruit de pas ; je me relevai bien vite.
Mme Simpson entra et me tendit la main ; puis, regar-i dant Paule :
« Pauvre petite ! dit-elle. Vous lui avez fait peur. »
Paule essaya de sourire, mais les larmes lui vinrent aux yeux, et elle se glissa hors de la chambre.
« Or ça, vous avez brisé mon pot de giroflées, reprit Mme Simpson. Vous êtes en veine, monsieur le héros. »
Alors m'attirant dans l'embrasure de la fenêtre et attachant sur moi ses petits yeux vifs : Certainly ? me demanda-t-elle.
« Certainly ! lui répondis-je en posant ma main sur mon cœur.
— Pas de gestes ! dit-elle. Les grands sentiments n'en font point.
— Cependant, chère madame, vous en faites quelquefois.
— Oh ! moi, c'est autre chose. Je ne me pique pas de grands sentiments. J'y crois comme les enfants croient aux contes de fées : tout en croyant, ils ne
••ut pas.... Avancez votre main droite; posez-la te table, la paume en l'air. »
Et, tirant de sa poche le cachet d'ivoire, elle le
ut sur mon poignet.
« Ali ' doucement, lui dis-je en riant; vos moyens sont vj
— Avec vous autres, jeunes gens d'aujourd'hui, répliqaa-t-elle, on ne saurait trop appuyer.... Mais attendez, je sais que vous êtes curieux de cachets ; je veux vous montrer celui de Paule. »
Elle tira d'un coffret un cachet d'argent, alluma une bougie, prit un bâton de cire rouge, en laissa tomber une goutte sur une carte de visite, y appliqua le cachet.
« Examinez cela! » me dit-elle.
Je vis sur la cire l'image d'une fourmi ailée avec cette légende : Fière à outrance.
« Emportez cette carte, reprit-elle, et soir et matin récitez votre leçon : Certainly ! Fière à outrance. »
Ses mouvements étaient si prompts, son ton si belliqueux, que j'étais embarrassé de ma contenance. Heureusement M. Bird survint. Il me prit par le bras, m'emmena sous une charmille qui est à droite de la maison, et, s'asseyant avec moi sur un petit banc, il me regarda un instant en silence avec cet air frais et serein qui n'est qu'à lui ; puis, baissant les yeux, il me dit d'un ton grave :
« Monsieur, vous aimez à réfléchir, et sûrement vous savez ce que vous faites en venant ici ?
— Regardez-moi, lui dis-je; il me semble que mes yeux doivent vous répondre.
— Bien, bien, reprit-il. Songez que vous tenez dans
vos mains le sort d'une pure et noble enfant. Le ciel l'a richement dotée ; elle n'a pas seulement la grâce, la beauté, le génie, le sens des harmonies divines des choses, et le don de les révéler aux autres par les prestiges magiques de l'art ; elle a encore l'âme la plus droite, la plus vraie, la plus simple que je connaisse. Son cœur est un cristal sans tache que la lumière pénètre de toutes parts. Ce n'est pas à dire qu'elle soit parfaite. La perfection n'est pas de ce monde. Voulez-vous savoir son plus grand défaut? Cette chère enfant a mauvaise tête. On a toujours les défauts de ses qualités. Sa droiture est cause qu'elle manque de souplesse; elle ne sait pas se plier aux circonstances ni patienter avec la vie, et quand la vie lui manque de parole, la chaleur de ses ressentiments trouble la justesse naturelle de son jugement. Vous z que je vous dis tout, le bien et le mal, et j'ajoui que cette ardeur irréfléchie qui est dans son «ctère lui a fait commettre des imprudences dont elle vous doit le récit. La prudence est la dernière i qu'apprennent les âmes généreuses. Mais peutêtre qu'en attendant ce récit vous vous surprendrez à fautes. Vous êtes ainsi faits, vous autres ix ï Un père (et je suis un peu son père) n'est tant d'indulgence. Vous l'aimez, monsieur, i mais ne vous y trompez pas: jusqu'ici votre
amour lui a causé plus de peines que de joies. Avant de vous connaître, elle était heureuse. Grâce à moi, j'ose le dire, grâce à ma sœur, grâce au bon air qu'elle respire dans cette retraite, elle avait son âme en paix. Certaines paroles que vous lui avez dites au fond d'un bois ont rompu le charme. Un sentiment tout nouveau pour elle a envahi son cœur. Ce cœur fier, un peu sauvage, qui ne respirait que l'art et la liberté, s'est donné soudain, et ne se reprendra plus. Pendant le voyage que nous venons de faire, elle a été inquiète, songeuse. Je la comparais en moi-même à une jeune muse qui, désertant la cour d'Apollon, s'est choisi un maitre parmi les humains. Confuse de sa défaite, elle s'accoutume avec peine à sa nouvelle captivité. Servir un homme après avoir servi les dieux ! Non que sa fierté se sentit humiliée : un cœur qui aime ne connaît plus la honte ; mais les dieux n'ont qu'une parole, parce que leurs pensées sont éternelles, et dans ce que disent les hommes il y a une vanité qui l'inquiétait. Ils sont si voisins du néant ! ils ont tant de peine à disputer leur être au vide qui les enveloppe ! Plus d'une fois elle fut en proie à de cruelles appréhensions, et je craignis pour sa santé Heureusement le temps et la distance, loin de renforcer ses craintes, les apaisaient; de jour en jour sa confiance se raffermit.... Monsieur, j'attends de vous cette fermeté et
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cette sagesse sans lesquelles les plus beaux desseins avortent au milieu même du succès. »
Vous ne vous représentez pas, Félix, ce qu'il y a de force à la fois et de charme dans la parole de cet homme. La persuasion coule de ses lèvres. Le timbre de sa voix sonne bien à l'oreille et fait vibrer le cœur; c'est la voix d'une âme.
« Allons, ne nous attendrissons pas, me dit-il en me regardant avec des yeux humides. C'est dans la joie que se retrempent les courages. Occuponsnous gaiement de cette chose sérieuse et compliquée qu'on appelle la vie. »
Il se leva et m'emmena visiter son domaine. Cette petite terre, que le grand chemin divise en deux portions inégales, a je ne sais quelles grâces agrestes qui m'enchantent. Autour de la maison règne un verger qu'entoure comme d'une ceinture un petit cours d'eau nommé la Bédière, ruisseau plus profond que e, dont l'onde murmurante s'écoule entre deux - de saules bas. De l'autre côté de la route se trouvent un jardin potager et un bouquet d'arbres b rde le Foron. M. Bird me fit passer en revue ses fleurs, ses légumes ; puis à brûle-pour-
« Vous a-t-on dit bien du mal de nous? » me de-
t-il.
Je lui répondis sans déguisement, mais non sans réticences. Il hochait la tête, il souriait. Enfin il me dit :
ce On m'en veut donc bien de mes pauvres homélies ? Ne croyez pas cependant qu'emporté par un zèle indiscret je prêche mes opinions à tout venant. Je n'ai jamais cherché à inspirer des doutes aux âmes qui ont gardé la foi du charbonnier ; je réserve mes enseignements pour celles qui l'ont perdue. C'est pour cette raison que je m'adresse de préférence aux ouvriers. Au siècle dernier, le doute était une occupation ou un plaisir de grand seigneur ; il roulait carrosse, ne voyait que la bonne compagnie : financiers, traitants et marquis le priaient à leurs petits soupers et lui faisaient parfois les honneurs de leur petite maison ; mais tout à coup la terre se prit à trembler, une tempête effroyable éclata au ciel. Cette catastrophe fit réfléchir la finance et les talons rouges ; ils se dirent que, si la terre avait tremblé, c'est que la terre avait cessé de croire ; ils se repentirent, ils s 3 rangèrent, ils prirent de l'eau bénite. Instruits par l'expérience, il en est plus d'un qui aurait voulu achever le voyage de la vie en portant sa tète sous son bras, comme saint Denis, assuré ainsi et contre le danger de la perdre et contre la crainte de s'en servir. Depuis ces terribles journées, les heureux du monde ont honni le doute; ils regardent la foi comme
un préservatif contre les tremblements de terre, ils croient par mesure de sûreté. Éconduit de ces cercles brillants où il avait mené joyeuse vie, le doute est descendu dans le peuple ; il est allé frapper à la porte des échoppes, il s'est assis au foyer du pauvre, s'est lié d'amitié avec l'artisan et le prolétaire. Le peuple a perdu la foi : est-ce donc un crime que de lui en vouloir donner une nouvelle ? Est-ce offenser Dieu et les hommes que de rassembler des ouvriers pour leur dire : « Malheur à qui ne croit qu'à ses convoitises et à ses appétits ! Les vieux dogmes n'ont plus de prise sur vos intelligences affranchies ; vous n'admettez plus ni les prophètes ni les thaumaturges ; ne laissez pas pour cela de chérir et de érer dans le Christ l'une de ces âmes sublimes en qui Dieu se révèle avec plus d'éclat que dans les splendeurs mêmes du firmament!... » Voilà ce que j'ai dit à mes auditeurs. Les ouvriers genevois sont une race intelligente, raisonneuse ; ils ont le goût de s'instruire, d'argumenter. Quelques-uns ut peu mes discours et m'accusèrent d'être uu a in h Lier qui faisait peau neuve; d'autres m'assuit que je les avais instruits et édifiés. Plusieurs sont devenus mes amis.... Le bien ne se fait qu'en
« Mais convenez que par instants, ajouta-t-il, vous
avez été tenté de me prendre pour un scélérat... Oh! ne vous en défendez pas. Je connais la puissance des préjugés sur ceux mêmes qui n'en ont pas. Un malheur de ce temps, c'est que l'éducation et la vie ne sont plus d'accord. Dans votre enfance, jeunes gens, on vous enseigne qu'il est des lisières sacrées sans lesquelles on ne saurait marcher droit. En vain votre propre expérience vous démontre le contraire. Jeunes gens sans préjugés, qui vous affranchira des préjugés des autres? »
Nous rentrâmes dans la maison. Ces dames nous attendaient. Paule avait recouvré tout son calme ; sa voix ne tremblait plus, un tendre incarnat avait remplacé la pâleur de ses joues. Que cette soirée passa vite ! Mes regards ne pouvaient se détacher d'elle ; mon cœur se fondait dans une adoration silencieuse.. Au souvenir de mes doutes, le rouge de la honte me montait au front.
« Cruelle! disais-je en moi-même, pourquoi m'avais-tu abandonné? Toi présente, je crois, j'aime, j'adore.... » Je frémissais à l'idée de la quitter ; comme un enfant peureux, j'aurais voulu me cramponner à l'un des plis de sa robe, m'attacher à ses pas, et, me couchant à ses pieds, m'enivrer de sa présence, qu seule me rassurait contre les fantômes de la nuit et contre mes folles crédulités.
Cependant il fallut partir. Je traversai lentement la cour. Arrivé près de la grille, je me retournai, je contemplai longtemps cette maison, asile de paix, d'amour et d'innocence. Il me sembla que toutes les étoiles du ciel se penchaient vers cet humble toit et ' regardaient avec amitié.
LE i IRE Xil
Genève, 30 septembre.
La nuit tombait. Je m'assis en face de Paule dans l'embrasure d'une fenêtre. M. Bird et sa sœur se retirèrent dans le fond de la chambre. L'air était d'une douceur charmante. Des rosiers fleuris, le réséda et l'héliotrope nous envoyaient par bouffées leurs exquises senteurs ; on entendait le léger babil de la Bédière qui jasait à voix basse avec les saules, et au loin, par intervalles, des aboiements de chiens de garde. Paule demeura un instant silencieuse, son beau front dans ses mains ; puis, relevant la tête, les yeux baissés, elle commença son histoire en ces termes :
« Vous savez de qui je suis née. C'est à Venise que je vins au monde. J'avais deux ans quand on m'amena à Genève, dans la maison de mes grands parents, où je suis demeurée jusqu'au milieu de Tan dernier. Pourquoi j'en suis sortie, voilà ce que vous tenez surtout à
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savoir. Patience ! souffrez que je reprenne de plus haut mon histoire. Paule désire que vous connaissiez Paule conime Paule se connaît elle-même.
« Je n'ai guère conservé de mon enfance que des souvenirs values et incertains. Jamais, je pense, esprit d'enfant ne fut plus confus que le mien et ne se débrouilla plus lentement. Je n'étais ni curieuse, ni questionneuse ; repliée en moi-même, je regardais voler les mouches sans penser à rien. Seulement il se faisait tout à coup de grands j ours dans mon esprit, et j'apercevais avec surprise des choses tout ordinaires que j'aurais dû voir depuis longtemps et qui me semblaient nouvelles. Alors toute fière de ma découverte, je disais d'un ton grave : « Le ciel est bleu, les « cerises sont rouges, l'eau coule ! » Et je m'étonnais que les autres ne parussent pas aussi frappés que moi de ces sublimes vérités.
« On m'a souvent répété que je n'avais appris qu'à
grand'peine à lire et à écrire, et que j'avais été le
oir de mes premiers maîtres. Bonnes gens,
liiez me pardonner! L'alphabet me semblait une
se contre nature. Je crois voir encore la vieille
;lle à lunettes qui me donna mes premières
us. Un jour qu'elle me demandait comment on
it Le mot oiseau, je lui répondis : a On prend un
« crayon et on fait le portrait d'un canari. » Aussi,
PAULE MÊRÉ 427
quand plus tard j'entendis parler des hiéroglyphe* des Égyptiens, je m'écriai : « Je les avais inventés <sc avant eux ! » Ce mot malencontreux me fut reproché à la fois comme une marque de sottise et comme un trait d'orgueil. Je crois cependant que, si j'avais l'esprit lent, j'étais bonne, douce, facile; j'aimais à plaire, j'aimais qu'on m'aimât ; un reproche un peu vif me faisait fondre en larmes. Je ne crois pas m' être jamais fait punir.
« En grandissant, mon humeur devint plus inégale. Je ressentais des joies et des -tristesses dont la cause m'était inconnue. Certains jours je m'éveillais dans une disposition riante qui me suivait dans mes travaux enfantins et dans mes jeux. Tout me charmait ; les objets les plus simples, les plus vulgaires, me paraissaient beaux et intéressants. Un rideau agité par le vent, une fumée s'élevant au-dessus d'un toit, une vieille chatte sommeillant sur un poêle , me plongeaient dans l'extase. Je soupçonnais partout des mystères ; la vie me faisait l'effet d'un conte de fées.
€ La chambre où je couchais dominait un beau paysage. Le matin, à peine éveillée, je courais pieds nus à la fenêtre, et je contemplais le lac et le ciel. Ce qui me. plaisait le plus , c'étaient les lignes des montagnes et des coteaux. Ces lignes onduleuses ou coypées me racontaient de longues histoires ; j'y
lis de profoiiLo symboles dont je me piquais de } er le sens. Que de niais raisonnements je faisais
à ce sujet! Sottes, mais douces chimères, dans votre chère société comme le cœur me battait follement! Heureuse quand d'aventure, seule et libre, je réussissais à mettre la main sur un crayon! Ivre de joie, je m'appliquais à copier de mémoire les lignes de mes montagnes, après quoi j'en inventais de nouvelles ; c'étaient des enroulements, des rinceaux, des arabesques infinies, à chacune desquelles j'attachais un sens occulte. La musique, que je commençais d'apprendre, me fournissait des termes pour classer mes courbes ; je les distinguais en majeures et en mineures, il y en avait de tristes et de gaies. Je me rappelle une certaine ligne en zigzag que je ne pouvais rdersans m'attendrir; elle était pour moi l'emblème d'une vie orageuse et traversée. Il me souvient i qu'un jour, à un grand diner, au milieu d'une 1 ation qui, je m'assure, était fort grave, je i, comme sortant d'un songe : « Certainement i le bonheur est rond. » On se mit à rire; mais mes parents me lancèrent à travers la table un ible qui me fit rentrer sous terre.
— Il es1 bon que vous sachiez, monsieur Marcel, place Mme Simpson, que ce grand-père est un butor et cotte grand'mère une oie.
— Oh! ma chère sœur !... lui dit M. Bird d'un ton de reproche.
— Mon grand'père et ma grand'mère, reprit Pau le en souriant, n'étaient pas obligés d'admettre que ie bonheur fût rond, ni d'admirer mon sot galimatias. Aai reste, dans mes bons jours, une gronderie ne m'affectait pas longtemps : le plaisir de vivre, d'habiter un monde plein de belles courbes, la présence assidue de ces divines amies en moi et autour de moi, dissipaient bien vite mes soucis ; mais en revanche il était des semaines néfastes pendant lesquelles tout me semblait aller de travers. Je ne comprenais plus rien à rien ; mes pauvres montagnes désenchantées me regardaient d'un air lugubre, elies me disaient : « Il n'y a plus rien entre toi et nous. » Les choses et mon âme d'enfant n'étaient plus d'accord ; il était survenu je ne sais quoi qui avait rompu leur amitié. Que ces brouilleries m'étaient fâcheuses ! Mes courbes aussi me semblaient toutes changées ; elles ne répondaient plus à mes questions, elles me faisaient sentir par un certain air de hauteur que cette terre n'était pas leur patrie, et qu'elles méprisaient ce pauvre monde sublunaire et les petites filles qui l'habitent. Hélas ! je ne sentais plus leur présence en moi. Mes sentiments, comme mes gestes, me paraissaient roides, anguleux; je n'osais plus marcher ni remuer la tête, tant je pre-
nais en aéplaisance ma petite personne ! Il va sans dire que dans ces moments-là, sévère pour moimême, je n'étais pas indulgente pour les autres. Je ne voyais plus autour de moi que des figures vulgaires, désavenantes ; les femmes se présentaient mal, les hommes marchaient gauchement, personne ne savait porter ses bras, les têtes tournaient avec effort comme des girouettes rouillées, tous les souliers mettaient à la gêne; on riait à faux, les voix étaient rudes ou grêles, les portes même criaient en roulant sur leurs gonds ; bref, tout chagrinait mes yeux et mes oreilles. 'C'était la faute de mes courbes qui, soit orgueil, soit dépit, ne voulaient plus se mêler des affaires du monde.
— Il me semble, interrompis-je, que vous n'avez guère changé depuis lors. Ne me disiez-vous pas à Saint-Cergues que l'artiste apprend à danser aux passions, et que ces apprenties n'ont pas toujours l'air à la danse?
— Il est possible, poursuivit-elle, que mes idées de | ite fille me soient restées, non toutefois sans se
former un peu ; mais je dois dire à ma louange mes nerfs sont devenus plus sages : ils ne se cait plus comme des chevaux ombrageux. Q^and
j mécontente des autres, je ne le ïeur dis plus;
quand je suis mécontente de moi, je me le dis tout
bas, et nous restons bonnes amies. Ce n'est pas que dans ce temps je me livrasse sans contrainte à tous les mouvements de mon humeur ; à part quelques vivacités, quelques petites quintes qui passaient vite, je tâchais de prendre sur moi. D'ailleurs mes ennuis et mes joies étaient si étranges que j'avais peine à m'en démêler, et je les dissimulais de mon mieux, de peur qu'on ne m'en demandât des explications que j'eusse été fort empêchée à donner. Je n'avais qu'un seul confident, un petit cahier vert où chaque soir, avant de m'endormir, j'écrivais ce que j'appelais pompeusement mes pensées, car j'avais fini par me réconcilier avec l'écriture. J'ai gardé ce cahier. En voici les premières lignes :
« Aujourd'hui grand-papa était de bois, grand'maman avait des ressorts d'acier ; moi-même j'ai été de carton tout le jour. Les fées m'ont abandonnée et j'ai perdu mon talisman. En vérité je suis bien malheureuse ! »
« Il était temps que mon esprit commençât à se débrouiller; sortant de mon chaos, j'oubliais quelquefois mes chimères pour raisonner un peu sur moi-même et sur le caractère des personnes qui m'entouraient. Ces réflexions, toutes nouvelles pour moi, n'étaient pas toujours cou eur de rose... 0 mes chers grands-parents, ne craignez pas que jamais je parle
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mal de vous ! Nous nous sommes fait les uns aux autres bien des chagrins ; j'accuserai le sort et non vos cœurs. Nous nous aimions, tous nos différends sont nés d'un malentendu. Qui sait? un jour peut-être...
— Paule, n'achevez pas votre phrase ! s'écria l'impétueuse Mme Simpson; Paule, taisez-vous! Vous alliez dire qu'un jour peut-être vous iriez demander à vos grands-parents pardon de tout le mal qu'ils vous ont fait. Ce serait une lâcheté que je ne souffrirai pas. Ces gens-là ont l'âme plus dure qu'une barre de fer !
— Ma sœur, ma chère sœur, lui dit de nouveau M. Bird, en ce moment Paule est plus sage que vous; mais nous vous connaissons : votre férocité s'évapore en propos. Si l'on en venait au fait, vous vous met-
z au feu pour les gens qne vous détestez.
— C'est possible, mon cher frère, répondit-elle ; mais soyez sûr que je ne me le pardonnerais de
vie.
— Mon grand-père, reprit Paule, négociant retiré, m modèle de vertu et de probité ; son seul défaut
est de pousser l'exactitude jusqu'à l'esprit de minutie
et l'amour de l'ordre jusqu'à la superstition. Il tient
son grand-livre de la vie en partie double : tout à ses
pense ou recette, et quiconque ne passe
temps a faire l'inventaire de sa conscience et
à dresser le bilan de ses actions est, à l'entendre, en état de faillite. Le plus grand inconvénient de cette! morale est qu'à force de se regarder vivre on ne vivrait plus ; un parterre attentif lorgnerait une scène vide. Quant à ma grand'mère elle est bonne, charitable, affectueuse ; mais puisqu'il faut tout dire, elle parle un peu trop de son cœur et le fait intervenir où il n'a que faire. Son exclamation favorite est : « Ménagez mon cœur ! Vous avez offensé mon cœur ! » Aussi à la moindre peccadille qui m'échappait, après que mon grand-père, lugubre comme le tribunal des Dix, m'avait fait subir un minutieux examen de conscience, ma grand'mère me faisait agenouiller devant elle, et d'une voix émue, les yeux pleins de larmes : « Vous avez offensé mon cœur, me disait-elle. Faut-il croire que vous-même vous n'en avez point ? Avez-vous réfléchi à toutes les obligations que vous nous avez? » Suivait un long dénombrement de tous les bienfaits dont j'étais comblée; la litanie se terminait par cette phrase sacramentelle : « Vous recevez de nous le pain du corps et le pain de l'âme. » Tant de paroles m'étourdissaient, je restait parfois comme ensevelie sous cette avalanche de grands mots ; de quoi s'agissait-il pourtant': de quelque étourderie, d'un pot à lait renversé, d'un accroc fait à une robe neuve. Deux mots : Paule, vous êtes
écervelée ! — et une tape sur la joue, m'eût-elle fait un peu de mal, voilà ce que je méritais ; mais me parler de mon cœur ! A l'âge que j'avais, on ne sait où le prendre.
« Jugez de ce qu'éprouvait en présence de ces deux graves personnes une fillette un peu trop éprise de . billevesées, mais douce, candide , dont le plus grand bonheur eût été de s'épancher sans contrainte, de savourer les douceurs d'une confiance ingénue. Je ne sais ce que je redoutais le plus, les sermons et la majesté solennelle de mon grand-père ou les effusions de sensibilité de ma grand'mère. Peu à peu je pris l'habitude de tout écouter en silence : retirée dans ma coquille, je laissais passer l'orage, après quoi le limaçon remontrait timidement ses cornes, car il croyait au soleil et l'attendait ; mais le soleil qui luisait chez nous n'était qu'un soleil frileux d'hiver. Mes grands-parents se déridaient rarement : l'un par sévérité d'humeur, l'autre par sentiment, ne
ivaient pas dans la vie le plus petit mot pour rire;
tirait à conséquence, les moindres détails étaient
affaires d'État, tout était gravement pesé, discuté.
bien que la vie est une personne sérieuse,
lie n'est pas collet-monté, et il ne lui déplaît pas
qu'on sache par instant jouer avec elle. Assurément
i qui a créé le monde n'est pas un pédant.
« Plus je m'habituais à rentrer dans ma coquille, plus je devenais réfléchie, perspicace, car que faire en un gîte, à moins que l'on ne songe ? et ma sagacité naissante faisait des découvertes dont je n'avais pas lieu de m'applaudir. Ce que j'aperçus d'abord et qui me chagrina beaucoup, c'est que j'étais pour mes deux tuteurs un sujet d'inquiétudes, de perpétuelles alarmes. Leur défiance faisait sans cesse le guet autour de moi, ils m'épiaient, soupçonnaient mes intentions. Ce qui dans un autre enfant eût passé pour une saillie de jeunesse, m'était imputé à crime. Dans mes actions les plus innocentes, ils croyaient voir percer des penchants dont la perversité les effrayait. Mes penchants ! que de lois n'ai-je pas entendu mes grands-parents s'entretenir d'un ton de mystère de mes penchants ! A quoi bon ces longues consultations, ces hochements de tête, ces soupirs entrecoupés? Dieu sait qu'être aimée, mais aimée comme je l'entendais, et pouvoir parler de mes courbes à ceux qui m'aimaient, c'est le terme où s'arrêtait l'audace de mes rêves de bonheur les plus effrénés.
« Il est dur de se sentir suspect. A tout âge, mais surtout dans l'enfance, un cœur bien né ne s'y accoutume qu'avec peine. Sur quelque ton que fût montée mon humeur, on y trouvait toujours quelque chose qui passait les bornes de la discrétion et trahissait un
naturel déréglé. Dans mes bons jours, me sentant le cœur libre et léger, m'arrivait-il de sauter, de gambader, un regard sévère mettait aussitôt fin à mes ébats. Un matin, comme j'étais entrée au salon en
sant, ma grand'mère fit un geste- d'épouvante, x et, se penchant à l'oreille de mon grand-père, je l'entendis murmurer d'un ton tragique : « Elle a fait un entrechat! » A coup sûr, c'était sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose. Je répétai plus d'une fois entre mes dents, avec un mélange de terreur et d'orgueil, cette phrase mystérieuse : « Elle a fait un entrechat! » Le soir j'écrivis dans le cahier vert : « Aujourd'hui grand'maman a eu peur, parce que j'ai fait un entre... ! » Mais qu'était-ce qu'un entrechat ? Je n'en avais qu'une idée fort confuse.
x Après cela, si l'on me reprochait d'être trop gaie,
ne croyez pas qu'on approuvât davantage l'état de
aeur et de rêverie où me jetaient par instants le
rt des fées et la perte de mon talisman. « Que
^-vous près de cette fenêtre? Je n'aime pas à
voir muser. L'oisiveté est la mère des mauvaises
i. » Et, pour écarter les mauvaises pensées, on
damnait pendant de longues heures à tricoter
et a ourler des mouchoirs, deux ma-
de passer le temps que j'avais en aversion.
«La seule tristesse qui plaise à Dieu, me disait-on encore, c'est la contrition. — Qu'est-ce que la contrition, bonne maman? — C'est le regret d'avoir péché. » Ainsi à dix ans on me demandait d'avoir le cœur contrit, et souvent, par certains regards pleins à la fois de reproche et de pitié, on me faisait sentir .-me j'avais quelque chose à me faire pardonner, qu'il y ovait dans mon passé si court je ne sais quelle tare seciète, qu'on s'en taisait par charité, que le monde consentait à fermer les yeux, mais que j'étais tenue à î.iiheter ma honte par de grandes soumissions et les 1 umilités d'une pénitente. Je ne me doutais guère que i ion crime fût d'être née, que ma honte c'était ma n ère, et que mes grands-parents tremblaient jour et nuit que je ne ressemblasse à cette mère coupabl \ dont le souvenir s'était effacé de mon cœur, dont le nom souillé n'avait jamais été prononcé devan ';inoi... Elle a fait un entrechat ! Grand Dieu ! n'y av à* -il pas de quoi trembler ?
« C'est ainsi qu'avec le progrès de l'âge et de la îé'lexion ma vie allait s'assombrissant. Heureuse- ! aent j'avais un fonds naturel de gaieté qui résistait. Je pleurais quelquefois, mais mes yeux étaient bientôt secs, ma gaieté de papillon buvait mes larmes. Cependant, lorsque plus tard je me trouvai en face de la douleur, je me souvins de l'avoir entrevue
autrefois, et je dis : C'est une figure de connaissance... Oh! combien de fois je fus sur le point de me jeter aux genoux de ma grand-mère en m'écriant : Chère bonne maman, vous m'aimez, je le sais ; jamais je n'eus à me plaindre de vos rudesses, vous voulez mon bien, vous me prodiguez vos soins, et pourtant, en dépit de vos bontés, je crains de devenir malheureuse auprès de vous. Écoutez-moi, vous me donnez le pain à discrétion, mes joues pleines le prouvent assez ; de grâce, accordez-moi aussi la vie à discrétion!... — Mais je n'osais lui tenir ce langage, j'aurais craint d'offenser son cœur. Je me taisais, et je songeais, et je sentais que ses alarmes et mes silences élevaient entre nous une barrière qui de jour en jour nous séparait davantage. a J'avais douze ans lorsqu'un propos imprudent amena une crise dans ma vie. Ma grand'mère avait
uis peu à son service une femme de chambre qui
kit su capter toute sa confiance par son ton réservé
et ses airs radoucis. La fine pièce, que son métier de
ite-nitouche fatiguait, se dédommageait avec moi;
s nos tête-à-tête sa langue allait toujours, et ni^ue-là était bien affilée. Un soir, en me
m ibillant :
a — Vous avez les yeux rouges, me dit-elle, vous ' il laut ménager vos beaux yeux, made-
PAULE MÊRÉ 139
moiselle. C'est avec ces pipeaux-là que vous attraperez un jour un mari.
« — Suzanne, lui répondis-je, je ne me soucie pas du tout d'avoir un mari ; mais j'ai été bien triste ce soir parce que grand'maman m'a beaucoup grondée. Elle avait été bien bonne avec moi tout le jour, elle avait même ri une fois; mais tantôt, en tricotant, j'ai laissé couler deux ou trois mailles, et elle m'a dit : « Paule, à quoi rêvez-vous? » Je lui ai répondu que c'était à un vieux chêne que nous avions vu à la promenade. Un moment après, une de mes aiguilles est tombée : « Ah çà ! a-t-elle répété avec humeur, à qui donc en avez-vous? — Bonne maman, c'est encore à mon vieux chêne. Il est si beau! » Mais je n'ai osé lui confier que le chêne et moi nous nous étions parlé, et que je pensais à lui, parce que j'étais sûre qu'il pensait à moi. « Vous êtes une folle! m'a-t-elle dit, et on se rirait de vous, si on vous entendait. — Mais, bonne maman, c'est le chêne qu'il faut gronder; je vous jure que je ne cours pas après lui et que c'est lui qui vient me chercher. » Alors elle se fâcha tout de bon, et me dit d'un ton très-sévère qu'un chêne n'est qu'un chêne et que je ferais mieux de m'occuper de mon tricot que d'avoir de mauvaises pensées
« — Rêver à un chêne! murmura Suzanne entre ses dents, passe encore si c'était à un joli garçon!
« — Tu ne sais ce que tu dis, répondis-je. Tu ne me comprends pas plus que les autres. Ah! je suis bien malheureixse!... Et je recommençai à pleurer.
€ — Allons, ne vous désolez pas, reprit-elle. Il est certain que votre vie n'est pas trop gaie. Vous n'avez point d'amies de votre âge avec qui jaser, vous n'allez jamais au bal, vous êtes du matin au soir avec de vieilles gens qui ne rient pas tous les jours. Patience! petit poisson deviendra grand ; vous n'aurez pas toujours douze ans, et vos fameuses fées, que vous me rabâchez sans cesse, vous feront cadeau d'un joli mari....
<a — Que tu m'ennuies avec tes maris! lui dis-je avec impatience. Tout ce que je voudrais, c'est que mes fées rajeunissent un peu grand'maman. Avoir une maman jeune, cela doit être bien agréable !
« — Ah ! par exemple, dit-elle étourdiment, ce n'est pas ce qui vous manque.
c — Oui, fis-je en soupirant : je sais bien que j'ai eu autrefois une jeune maman; mais je sais aussi qu'elle mort' depuis longtemps. »
i Elle ne répondit pas; mais il lui échappa un sou- , accompagné d'un claquement de langue. Peignis son cou entre mes deux mains :
c Pari'-, lui dis-je, serait-il vrai....
— Ah! doucement, dit-elle, vous m'étranglez!...
Mais je suis sûre que vous ne saurez pas tenir votre langue.... Vous me promettez le secret?... Eh bien! oui, votre jeune maman vit encore. »
« Je me sentis rougir jusqu'au blanc des yeux, et je crus que le souffle allait me manquer; tout tournait autour de moi. Dès que je pus parler :
« Si elle vit encore, dis-je d'une voix étouffée, pourquoi ne vient-elle pas ici?
— Dame ! c'est une autre affaire. Vos grandsparents la détestent; ils lui en veulent de s'être fait épouser de votre papa.... Et puis, ajouta-t-elle d'un ton mystérieux, vous n'avez pas à vous glorifier de votre jeune maman. Elle passe son temps....
— A quoi, Suzanne? à quoi?
— A faire des pirouettes devant le monde avec des jupes bouffantes qui lui viennent aux genoux. »
« J'eus peine à la laisser partir ; je l'accablais de questions. Un monde de pensées nouvelles venaient de s'ouvrir à moi; mon cœur battait à éclater. De toute la nuit je ne pus fermer l'œil. A déjeuner on remarqua ma pâleur, mes yeux cernés. J'alléguai un malaise, une migraine ; mais tout à coup, malgré moi, la bombe partit :
<a Bonne maman, dis-je en changeant de couleur ï chaque mot, est-il vrai que j'ai une jeune maman qui est la première danseuse de Venise? »
(T. Je renonce à vous peindre la scène qui suivit ; elle fut terrible Ma grand'mère fondit en larmes, eut une attaque de nerfs. Non, jamais elle ne s'était écriée avec autant de véhémence : « Vous avez offensé mon cœur! » à quoi mon grand-père ajouta d'un ton funèbre : « Vous nous avez offensés, Dieu et moi! » C'était la formule qu'il réservait pour les grandes occasions. Le lendemain, le surlendemain, il y eut bien des larmes versées, bien des coups de tonnerre ; ce ne fut qu'à force de soumissions et de promesses que j'obtins mon pardon. Il va sans dire que Suzanne fut chassée ; elle n'eut que le temps de faire ses paquets. Ce fut peut-être un bonheur pour moi, car cette fille ne tenait pas école de sagesse. Je ne laissai pas cependant de la regretter beaucoup, et il se mêla un peu de remords à mes regrets : je l'avais mal payée de sa complaisance.
« Vous croirez sans peine que je ne reparlai à âme
qui vive de ma jeune maman; mais cette chère in-
nue devint le centre et presque l'unique objet de
toutes mes pensées; je lui vouai un culte pareil à
h «rn'une bén6dictine rend au saint-sacrement :
it l'adoration perpétuelle. Adieu mes
lies furent détrônées, — ou plutôt tout se
mis ma tête. En dépit du ton cavalier dont
uzanne, j'avais deviné que la danse
est un art; je me persuadai que ma jeune maman était la favorite de mes fées, une prêtresse vouée au service de leurs autels, et qu'elle avait reçu de ses divines patronnes la mission d'inspirer aux nommer, l'amour des belles lignes et de leur enseigner les lois de la cadence, les secrets de l'harmonie, l'art d'exprimer par les grâces de l'action l'accord des sentiments et des pensées. Quand j'étais seule, fermant les yeux, je croyais voir un rideau se lever, et ma jeune maman m'apparaissait, pétrie de grâce, éblouissante de beauté ; ses yeux rayonnaient comme des étoiles, un rhythme cadencé réglait tous ses mouvements ; par ses postures et ses attitudes, elle révélait à une foule émue le grand mystère des lignes onduleuses, que connaissent les soleils et les oiseaux, et qui échappe au vulgaire humain, — et cette foule enthousiaste abjurait sa grossièreté native en tombant aux pieds de la prêtresse.... Oh! que n'eussé-je pas donné pour la voir une fois, une seule fois, en chair et en os ! Avec quelle contention d'esprit je cherchais à me représenter ses traits ! J'avais décidé que je lui ressemblais un peu, mais comme une pâle copie ressemble à un parfait modèle. Je décidai aussi qu'elle m'aimait comme je l'aimais, et que nos âmes communiquaient à travers l'espace. Je la sentais errer autour de moi, elle me regardait, elle me parlait.
144 PAULE MÉRÊ
Bien souvent je m'éveillais en sursaut dans la nuit en poussant un cri et inondée de larmes; elle m'était apparue en songe et m'avait embrassée.
« Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis l'expulsion de Suzanne, quand un matin ma grand'mère m'annonça une nouvelle si extraordinaire que j'en demeurai muette d'étonnement. Un grand bal de souscription devait être donné au casino à l'occasion de je ne sais quelle fête patriotique. Mes grands-parents avaient décidé de me conduire à ce bal. Voilà ce que m'annonça ma grand'mère. Elle eût battu un entrechat devant moi que ma surprise n'aurait pas été plus grande. Je fus livrée sur-le-champ aux mains des couturières, qui me firent la plus jolie robe du monde. Ces apprêts m'enchantaient ; je croyais rêver. Enfin le grand jour arriva. Vêtue de blanc, avec des nœuds de rubans sur les épaules et au corsage et un bouquet à la main, je partis, la tête pleine de chimères et portant toutes les fées dans mon cœur. J'avais peine à me reconnaître dans ma gloire ; il me semblait que je venais de prendre l'habit de religion des grâces et que j'entrais dans mon noviciat, et assurément j'avais One ferveur de novice. Nous arrivons ; il n'y avait enla salle que quelques groupes qui station- "X là, laissant entre eux un grand espace A travers cet espace, mes regards se portèrent
sur une belle jeune femme d'une merveilleuse beauté et d'une exquise élégance qui dans le fond de la salle, assise au bout d'une banquette, un éventail à la main, semblait considérer avec attention tous les arrivants. En m' apercevant, elle ne put retenir un geste ; ce mouvement me frappa comme sa beauté et ses grâces exotiques. Nous fîmes quelques tours dans la salle. Elle me regardait toujours avec une étrange fixité, et mes yeux ne pouvaient non plus se détacher d'elle. Je ne sais ce qui se passait en moi ; apparemment mes rêves la reconnaissaient. Au bout de quelques instants, mes grands-parents semblèrent embarrassés; ils se dirent à l'oreille quelques mots mystérieux que je saisis au vol, et battirent en retraite du côté du vestibule. Alors un trait de lumière traversa mon esprit; m'arrachant de leurs mains, ivre, ne voyant rien, et comme poussée par une force magique, je m'élance, je vais droit à cette femme, je la regarde, et je couche ma tête sur ses genoux en lui disant : « C'est vous qui êtes maman. » Une étreinte passionnée, un baiser convulsif fut la réponse.
« Que s'était-il passé ? Ce n'est pas sans de violents combats intérieurs que ma pauvre mère s'était décidée à me céder à mes grands-parents. Elle avait longtemps résisté et ne s'était rendue qu'aux supplications de mon père, heureux d'acheter à ce prix
14G PAULE MÊRÉ
son pardon et la reconnaissance de son mariage. Depuis qu'elle m'avait perdue, mon image n'avait cessé de la hanter, et je ne me trompais pas quand j'aimais à me figurer que nos deux âmes se cherchaient l'une l'autre à travers les distances. Avec le temps, son désir de me revoir était devenu un supplice ; mais mes grands-parents n'avaient répondu à ses requêtes que par le plus mortifiant des refus. Sans se laisser décourager par leurs duretés, elle venait de leur faire écrire par mon père qu'elle avait contracté un engagement avec le théâtre impérial de Saint-Pétersbourg, qu'en quittant Venise elle passerait par Genève, qu'il lui fût permis du moins d'avoir en leur présence une entrevue de quelques heures avec son enfant. Après bien des hésitations, ils lui <rdèrent sa demande. Il fut décidé qu'on me conduirait à ce bal, que ma mère s'y rendrait incognito ; mais elle dut s'engager à ne me point approcher, à ne point se faire reconnaître, à ne pas m'adresser un mot. C'était de leur part une recherche de cruauté qui flattait leurs ressentiments! Ils avaient compté l'imprévu.
<i Ma joie fut courte. Malgré mes supplications, oc bras de ma jeune maman; on m'emporta, on me amena au logis éplorée, sanglotante. Il lit qu'a peine arrivée je fus prise du plus violent
accès de fièvre et de délire ; je me tordais les bras, je battais la campagne, j'appelais ma mère à grands cris. La tendresse de mes grands-parents s'alarma ; ils firent mander un médecin. Mon état lui parut grave. Ce ne fut qu'au bout de douze heures que la fièvre se ralentit. Dès que j'eus repris connaissance, serrant les mains de magrand'mère dans les miennes, je lui dis avec une netteté d'accent et de décision qui n'était pas de mon âge : « Si vous ne voulez pas que je meure, permettez-moi de revoir ma mère. Je vous aime, je ne veux pas vous quitter ; souffrez seulement que je passe quelques heures avec elle, après quoi je reviendrai ici, et vous aurez en moi la petitefille la plus docile et la plus reconnaissante que vous puissiez désirer. » Du ton dont je les prononçai, ces paroles firent impression ; d'ailleurs le médecin plaida ma cause, déclara que, si on me refusait, il ne répondait plus de moi. Ma prière fut écoutée, et à deux jours de là, à la nuit tombante, un beau monsieur vint me chercher, m'enveloppa dans un grand manteau et, m'emportant dans ses bras, s'élança avec moi dans une voiture. C'était mon père.
« Un vieux colonel genevois, très-dévot à Terpsichore et lié d'ancienne date avec mes parents, leur avait offert l'hospitalité dans sa maison située à l'extrémité d'un des faubourgs. C'est là que ma mère
m'attendait. En chemin, mon père ne pouvait se lasser de me regarder, de m'embrasser. Je me prêtais à ses caresses, sans les lui rendre. Émue, confuse, je ne savais où j'en étais. « Gomme tu lui ressembles ! » me disait-il, — et il me parlait de ma mère en amoureux, car après treize ans de mariage ils s'aimaient encore comme deux tourtereaux, ce qui alors me parut fort naturel et ne m'étonna qu'après coup, quand je connus un peu mieux la vie. Enfin la voiture s'arrêta, nous descendîmes. Poussant la porte d'un grand salon bien éclairé, mon père s'écria : « Nous voici ! » Ma mère était seule, au coin du feu, ses coudes sur les genoux, son front dans les mains. Elle tressaillit, se leva, se jeta sur moi comme une lionne sur sa proie. Elle m'enleva dans ses bras, me pressa contre son cœur à m'étoufîer, me couvrit de baisers délirants. Ses étreintes étaient si violentes que je sentais tous mes os craquer ; mais je n'avais garde de me plaindre. N'avais-je
soupiré longtemps après de telles meurtrissures ? <i Quand elle eut assouvi sa première fureur de
Iresse, elle m'assit dans un fauteuil et se mit à
ux devant moi. Ses cheveux dénoués tombaient
r'ire sur ses épaules, ses yeux étincelaient,
mrcils se contractaient; son cœur outragé
éUiit à l'orage et se soulagea par un torrent de pa-
ntrecoupées :
« Elles nous méprisent donc bien , s'écriait-elle , ces sottes bourgeoises avec leurs airs guindés et leurs figures de magots î Dieu ! que je les hais, qu'elles me semblent ridicules ! En est-il une seule qui sache marcher, se tenir ? Va, je ne m'y trompe pas, elles nous jalousent, elles nous envient nos grâces, nos talents, notre gaieté, la couronne de reine que nous portons au front. Elles, nous mépriser ! Oui-da ! Et qu'ontelles donc de plus que nous? Qui voudrait donner deux liards de leurs fausses vertus confites dans l'orgueil et dans le fiel?... Et tirant de son sein un crucifix, elle s'écria en l'agitant dans l'air : « Crois-moi, petite, mes pirouettes sont plus agréables à ce Dieu qui nous regarde que toutes les singeries et les roulements d'yeux de ces bégueules ! »
« Je l'écoutais en silence, un peu effrayée, immobile, si ce n'est que par instants je passais mes petites mains sur son front pour en effacer les plis qu'y dessinaient ses sourcils contractés. Peu à peu elle se calma.
« Tu n'aimes donc pas mes colères? me dit-elle. Je m'en vais rire un peu pour te faire plaisir. »
Son visage s'éclaircit, elle devint gaie, badine ; son âme était douée d'une mobilité d'oiseau. Elle me pressa de questions, et la naïveté de mes réponses la fit sourire. Elle me demanda si j'étais heureuse ; je l'assurai qu'oui ; je ne me plaignis de personne, je
lui parlai de mes grands-parents avec un tendre respect.
« Ah çà ! me dit elle, en se reculant, est-ce que tu
aurais passé à l'ennemi ?
c — Chère maman, répondis-je, que parlez-vous d'ennemis? Un jour on s'expliquera, et nous nous aimerons tous. »
« Elle partit d'un éclat de rire, et se tournant vers mon père :
« Frédéric, elle est bien votre fille. Elle croit comme vous à la vertu magique des explications. Malheureusement voilà plus de douze ans quej'attends sous l'orme. »
n Quand elle m'eut bien questionnée, elle me demanda quel était le plus grand plaisir qu'elle pût me faire. Je me jetai à son cou, et je lui dis en rougissant : « Petite maman, j'ai bien souvent rêvé de vous. Je voudrais vous voir une fois comme vous vous montrez au théâtre.
— Qu'à cela ne tienne! » me répondit-elle, et elle itit du salon en courant.
x Après vingt minutes d'attente, la porte se rouvrit et donna passage à une créature éblouissante, celle que j'avais vue dans mes rêves, une vraie sylphide vêtue de gaze blanche, et les épaules ornées de jx ailes mignonnes. Elle se mit à voltiger dans le
fond de la salle ; elle allait, venait, glissait, courait, sautait; par instants immobile sur la pointe du pied droit, elle se penchait vers moi avec des ondoiements de cygne, tandis que sa jambe gauche, rejetée en arrière, agitait l'air de ses frémissements mutins, — tout à coup elle bondissait jusqu'au plafond. On eût dit un papillon qui, posé et bercé sur une fleur, a vu s'approcher un doigt menaçant et prend sa volée. Une légèreté aérienne, une grâce enchanteresse animaient toute sa personne, et il s'y mêlait une sorte de mélancolie capricieuse, la sauvagerie charmante d'un être ailé qui a peine à s'apprivoiser avec la terre et qui médite sa fuite dans l'espace. Insensiblement elle se rapprochait de moi, et bientôt elle se mit à tournoyer rapidement autour de ma chaise, décrivant des cercles toujours plus étroits. Éperdue d'admiration, je la contemplais en silence, quand soudain elle me saisit dans ses bras et m'emporta en tourbillonnant. Alors je murmurai à son oreille :
« Bonne sylphide, ouvrez vos ailes et partons ensemble pour le ciel ! »
Elle me posa sur un sopha, et, s'asseyant près de moi :
« Ah ! petite, me dit-elle, tu t'imagines donc que les sylphides font des parties de ciel quand il leur plait ! Hélas ! on les tient de bien court ici-bas ! elles
sont les esclaves des directeurs , des auteurs , des compositeurs, des maîtres de ballet, des journalistes, des coiffeurs, des habilleuses, et, pour brocher sur le tout, de sa majesté le public, sotte majesté, je t'assure , qui bâille aujourd'hui de ce qu'elle admirait hier, qui sifflera demain ce qu'elle applaudissait aujourd'hui , et dont il faut mendier les suffrages et adorer la sottise.... Et puis il y a des jours, vois-tu, où tout pèse, tout chagrine, tout blesse, des jours de guignon où les cheveux font mal, où les épingles piquent, où les souliers gênent....
<a — 0 petite maman, interrompis-je, à qui le ditesvous? Il est des jours où je sens que tout va de travers et où je n'ose plus penser à moi, tant je me prends en grippe.
ce — Ah! tu connais ça! dit-elle. Et ces jours-là, que f -tu donc ?
« — Je pousse de gros soupirs quand grand' maman n'est pas là.
« — Moi, je souris et je fais des pirouettes. Tu voi& je suis plus heureuse que toi ; mais, pour supporter mon bonheur, il faut avoir, je te le jure, une robuste, des nerfs d'acier, la fièvre du mouveit, le diable au corps et un bon ange qui s'appelle rie, et avec lequel on se console en riant de ! de ce bas monde. »
€ A ces mots, elle s'élança vers mon père, le prit par la taille, et me montrant du doigt :
« Gomme on voit bien, dit-elle, que cette petite fille est à nous et qu'elle est née d'une sylphide et d'un bourgeois de Genève ! Elle a mes yeux , ma bouche, mes cheveux, mes pieds. L'autre soir, quand elle a traversé la salle de bal , elle glissait dans l'air comme une sylphide. 0 que nenni ! regardez son dos, elle n'a point d'ailes. Petite, vous avez beau glisser, vous ne serez jamais qu'une marcheuse. C'est que votre père n'est pas un sylphe. En vérité, vous tenez de votre grand-père, rue des Chanoines, n° 23, un petit air de gravité où je ne me reconnais pas. Je ne sais quel poète parle de ces gens qui pèsent sur tout et sur qui tout pèse. Vous en tenez, ma fille, et on s'aperçoit que vous réfléchissez. Une sylphide qui réfléchit ! cela ne s'est jamais vu. »
<( Elle fit cinq ou six entrechats ; puis, revenant vers moi et me pinçant la joue :
« Écoute-moi bien, dit-elle. Je vais danser dans un pays où il fait froid. J'y resterai trois ans, après quoi je rentrerai mes jambes dans le fourreau, car je me fais vieille, bien qu'il n'y paraisse pas. Alors je reviendrai ici, et, comme tu dis, on s'expliquera avec ta bégueule de grand'mère ; je lui montrerai qu'une danseuse sait tenir une maison, faire la cuisine. Jus-
que-là, tâche de l'aimer, si faire se peut, et oublie ce que je te disais tantôt. J étais en colère, cela arrive à tout le monde. »
« Elle ôta ses chaussons et me les présenta en disant :
« Je les avais aux pieds quand pour la dernière fois j'ai dansé le pas de l'ombre à Venise. C'est pour cela que je les ai gardés. Je te les donne; ils te parleront de moi. »
« Et après m'avoir considérée un moment en silence :
« Je lis dans ton cœur, s'écria-t-elle ; je te calomniais, tu as des ailes, mais tu es une fourmi ailée. Une vie bourgeoise et une âme d'artiste, que ce soit là ta devise. Je m'en vais la graver sur ton front avec un baiser. *
« C'est sur ce mot, sur ce baiser que nous nous séparâmes. Quand je fus remontée en voiture, je fondis en pleurs; mais je pensai à ma grand'mère, je résolus d'avoir l'air content en la revoyant. Je refoulai mes glots. Je l'abordai le sourire aux lèvres. Elle parut étonnée, m'interrogea, essaya de me faire causer. Je me tins sur la réserve.
t J'ai été contente de voir ma jeune maman, lui dis-je en l'embrassant, mais je suis bien contente aussi de vous revoir.
« — A d'autres! à d'autres 1 » fit-elle en haussant les îles.
« Mais je vis bien que mes manières et mon ton lui plaisaient. Cependant, convaincue que je venais de respirer un air infecté, elle me traita en conséquence pendant plusieurs jours, je fus catéchisée, et l'on travailla à me purifier par de grandes fumigations de morale.
« Béni soit le médecin qu'on avait fait appeler pour couper ma fièvre ! C'était un homme de sens et de cœur ; j'ai pleuré sa mort, et sa mémoire me sera toujours chère. J'avais prononcé dans le délire je ne sais quelles paroles dont il fut frappé, et qui le touchèrent. Il fit entendre à mes grands-parents que dans l'intérêt de ma santé ils ne devaient pas trop contrarier mes goûts :
« C'est une âme ardente, faites la part du feu. »
« Après avoir pris le temps d'y réfléchir, ils se décidèrent à me laisser apprendre le dessin et la peinture ; mais auparavant ils me mirent en garde contre tous les dangers de ce qu'ils appelaient les arts d'agrément.
« Une jeune fille qui se respecte, me disaient-ils, ne prend au sérieux que le tricotage, la couture et le catéchisme. »
« Dans notre voisinage demeurait un bon vieux peintre à cheveux blancs ; trois fois la semaine il tenait école pour les jeunes filles. Je fus envoyée chez lui, et bien m'en prit, car, sans être un grand peintre,
il savait enseigner. Je fus bientôt son élève favorite. Il était confondu, disait-il, de la rapidité de mes progrès ; il m'appelait son cher prodige. Dans son enthousiasme, il m'assurait qu'un jour je ferais parler de moi, prophétie à double sens qui ne s'est que trop accomplie. Mais comment vous dire mes transports, mes ravissements ? J'étais enfin initiée à ces grands mystères qu'avait pressentis mon enfance. Je me comparais à un muet qui vient de recouvrer l'usage de la parole ; après avoir langui longtemps dans la captivité du silence, il peut enfin révéler aux autres et à lui-même les pensées confuses qui fermentaient sourdement en lui ; les mots les plus communs lui sont sacrés, car ils portent dans son esprit des clarimprévues ; il ne les peut prononcer sans une religieuse émotion, et il bénit ses divins libérateurs. Tel était mon état. Les lignes et les couleurs étaient la seule langue dans laquelle je pusse exprimer mes sées, et je sentais que je ne mourrais pas sans m'être connue.
t Mes grands-parents durent s'applaudir de leur
complaisance, car mon caractère devint plus égal. Je
e de cette inquiétude qui faisait mon tour-
i. Le leur. J'ai toujours pensé que la joie n'est
s la récompense de la vertu, mais qu'elle
en BCt la source. M. Bird m'a fait connaître qu'un
PA.ULE MÉRÉ 157
philosophe l'avait dit avant moi. Il paraît que je n'ai pas devancé en toutes choses les Égyptiens. Quoi qu'il en soit, en devenant plus heureuse, je devins plus sage et meilleure ; je redoublai d'attentions pour ma grand'mère, j'appris à lui sacrifier gaiement mes caprices, à lui mieux cacher mes répugnances.
<a Aussi bien mon entretien avec ma mère avait laissé en moi des traces profondes. Elle m'avait fait rabattre de mes idées sur la félicité des sylphides. Une vie bourgeoise et une âme d'artiste, cette devise me revenait souvent à l'esprit. Je me fis faire en secret un cachet qui représentait une fourmi ailée, et je décidai que ce serait là mon emblème. Plus mon esprit mûrissait, mieux je comprenais que la poésie est une chose qu'on porte avec soi partout, qu'elle s'accommode à toutes les situations, qu'une vie réglée et uniforme est une bonne vie pour qui aime à se chercher et à se trouver, qu'il est un art de se laisser bercer par l'habitude sans s'endormir, et que nos plus belles aventures sont nos pensées. Un nid tranquille, et de ce nid regarder le ciel!... Quel sort serait plus beau ? Dans mes rêves de bonheur, je me figurais une maison écartée fort semblable à celle-ci ; ma mère en était l'âme, j'en étais la ménagère ; un trousseau de clefs pendait à ma ceinture et ne me gênait point pour charger ma palette ; autour de la
maison, un verger, une charmille, des bruits d'eau courante. Je vivais là avec mes grands-parents guéris de leurs préjugés, réconciliés avec les sylphides, et dont le front s'éclairait d'un rayon de douce gaieté. Ah! les bons amis qui venaient nous voir, cœurs simples et profonds, âmes indulgentes et douces, voyant la vie de haut et se plaisant à raisonner sur les belles choses... Monsieur Bird, madame Simpson, comme mon cœur vous appelait!... Mais, l'avouerai-je ? dans la maison de mes rêves, il n'y avait point de place pour un Marcel.
— Que vous aviez raison ! cria Mme Simpson, ce sont de vrais trouble-fête que les Marcel.
— C'est ce que nous verrons, madame, lui répondis-je.
— Malheureusement, reprit Paule, la société que aient mes grands-parents ne répondait guère à mes
souhaits. Ils aimaient à recevoir et toujours à grands
Après un dîner qui ne durait guère moins de
heures, on passait au salon. Assise dans mon
coin, j'aurais bien voulu me boucher les oreilles, car
ce que j'entendais n'était pas propre à me dilater
le cœur. Mon grand-père avait un faible pour les gens
il semblait croire que l'étroitesse d'esprit
une garantie de moralité. C'est là-dessus qu'il
«'était réglé en choisissant ses amis, et je vous assure
qu'il avait eu la main heureuse. Le commérage et la médisance défrayaient le plus souvent la conversation ; on parlait aussi de Dieu et des affaires, et ces deux sujets étaient traités sur le même ton, ou, pour mieux dire, ces gens-là parlaient de Dieu en hommes d'affaires et des affaires avec une sorte de religieuse onction. En revanche, s'ils n'entendaient pas raillerie sur certains chapitres, moins conséquents que mon grandpère, qui, lui, ne riait jamais, ils faisaient sur tout le reste assaut de plaisanteries. Ils ne respectaient rien; l'admiration leur semblait une grande duperie. A leurs yeux, poètes et artistes n'étaient que des bateleurs qui faisaient plus ou moins bien la parade ; il n'était pas de belle action qu'ils ne trouvassent moyen d'expliquer par de sordides motifs d'intérêt, ni de grand homme qu'ils ne mesurassent à l'aune des valets de chambre, de telle sorte qu'à les entendre, les sermons exceptés et les écus, ce pauvre monde n'était qu'un théâtre de la foire.... Quant aux femmes, elles n'avaient pas envie de rire; tout leur semblait grave et périlleux : elles regardaient l'enthousiasme, l'imagination, toute supériorité de l'esprit comme autant de dangers et de pièges tendus à la vertu ; elles se savaient beaucoup de gré d'avoir su s'en garantir, et se faisaient un mérite de leur médiocrité, dont la nature cependant avait fait toutes les avances. Leur morale
se composait d'une foule innombrable de petites obances et de petites conventions qu'elles prétendaient imposer à tout le monde. Malheur à qui s'en écartait! il était condamné sans rémission. Leur mot favori était : « cela se fait, cela ne se fait pas. » La plupart faisaient apprendre la musique à leurs filles, parce que cela se fait; mais un jour je les entendis déclamer à l'envi contre une malheureuse jeune fille qui, dans une soirée, s'était permis de chanter avec expression. Ce fut un toile général. « Elle est perdue! disait-on; elle ne trouvera jamais à se marier. » Toutes ces puérilités, tous ces petits propos débités d'un ton aigre-doux, toutes ces petites passions hargneuses qui se déguisaient en vertus, m'inspiraient un éloignement mortel ; l'air me manquait, j'étais oppressée de tristesse. Ma seule ressource était de porter toujours dans La poche de ma robe l'un des jolis chaussons de satin rose que m'avait donnés ma mère. Quand il me pren.iit envie de pleurer, je tâchais de le toucher du bout du doigt, et je sentais mes larmes s'arrêter comme par un charme magique.
« La médiocrité est malveillante et soupçonneuse. Iques efforts que je fisse pour me faire bien venir des amis de mes grands parents, leurs sourires Ioniques, leurs regards sévères, leurs airs froids et guindés m'avertissaient que je perdais mes peines.
J'avais beau m'observer, mes manières, mon ton, mes silences même, tout déplaisait. En vain la pauvre fourmi ailée montrait ses pattes et cachait ses ailes ; on devinait en elle une habitante de l'air ; elle était au moins suspecte de savoir voler, et cela ne se fait pas. Dès que j'avais le dos tourné, quelque langue charitable daubait sur moi, et ces propos chagrinaient ma grand'mère. « Prends donc garde, me disait-elle. On t'accuse d'être absente de la conversation, d'avoir quelquefois le regard vague, de glisser en marchant, de remuer le pied en parlant, de pencher la tête, de porter souvent la main dans la poche de ta robe ; on te reproche aussi d'avoir des mouvements trop prompts, trop de feu dans les yeux, et, ce qui est plus grave, de paraître exaltée, opiniâtre et dédaigneuse.... Paule, ajoutait-elle en poussant un gros soupir , quand donc serez- vous comme tout le monde? »
« Au milieu de tous ces tracas, mes penchants traversés , combattus, se développaient avec une indomptable énergie ; la fièvre s'était déclarée; ma vocation était certaine. La jeune novice avait fait profession , et jamais vœux ne furent prononcés avec plus de ferveur. Plus je m'instruisais cependant, plus je m'effrayais de mon ignorance. 11 me semblait que, pour être artiste, la première condi-
tien est d'avoir quelque chose à dire, et la seconde de savoir le traduire dans le langage des dieux. Sentir, imaginer, avoir un tour particulier dans l'esprit et dans le cœur, étendre, agrandir son âme dans tous les sens en lui conservant son caractère natif et en même temps dérober à la nature tous ses moyens d'expression, s'approprier tous les signes à la fois si savants et si simples par lesquels elle représente les sentiments et les passions.... quelle tâche! quel labeur! Mon vieux maître qui était confondu, disait-il, de mes divinations, avait montré mes premiers essais à quelques-uns de ces excellents peintres dont s'honore Genève. Ils vinrent me voir dans son atelier, et prodiguèrent leurs encouragements à Penfantprodige. Ivre des fumées de ma gloire future, le bonhomme, qui ne se doutait de rien, s'en fut trouver mes grands-parents et les somma de me donner la clef des champs et de m'envoyer courir, une palette à la main, par rnonts et par vaux. Ma pauvre grand'-
re faillit tomber en syncope; elle répliqua que si elle pouvait penser que sa petite fille fût un jour une
iste de profession, elle l'étranglerait de ses mains, et termina son discours en menaçant de jeter au feu portefeuilles et mes pinceaux; mais le bon docteur, qui m'était venu en aide, intervint encore. Comme elle se plaignait de fréquents maux de tète,
il lui conseilla de changer d'air, et deux années de suite, dès la mi-avril, nous dîmes adieu à notre triste rue des Chanoines pour aller nous établir dans une maisonnette située au penchant d'un coteau, près d'un bois, et, ce qui me touchait encore plus, à deux pas de la plus belle ferme du canton. Le propriétaire, qui était fort riche, avait monté ses étables sur un grand pied, et rassemblé dans une bergerie modèle toutes les variétés de menu bétail. En s'éloignant de ses bonnes amies et en rompant avec la monotonie de ses habitudes, ma grand'mère devint plus traitable. Une de nos voisines, femme du monde, parut s'intéresser à mes talents naissants, et lui en fit un éloge qui la flatta. Aussi, à force de caresses et d'importunités, j'obtins qu'elle me permit de passer chaque jour plusieurs heures à la ferme. Quelle école pour moi que ces vergers, ces étables, cette bergerie ! Quels trésors d'instruction j'y puisais ! Chaque soir j'en rapportais tout un butin d'observations nouvelles que mon petit orgueil décorait du nom pompeux de découvertes.
« La troisième année, le bon docteur nous envoya plus loin encore : il ordonna à ma grand'mère une cure de petit-lait. Cette fois nous nous établîmes parmi les forêts et les rochers, dans un joli chalet où nous demeurâmes deux mois, qui furent un temps de
délices sans nom. La nature me mettait dans ses confidences ; il me semblait que les puissances élémentaires reconnaissaient en moi la fille d'une sylphide et me livraient tous leurs secrets de famille. Les frémissements de l'air, les murmures des eaux courantes, les cris rauques des oiseaux de proie, les plaintes du vent, les formes changeantes des nuages et l'immobilité des rochers gris, l'effort des hautes cimes vers le ciel et les ondoiements des vapeurs traînantes, les troupeaux surtout, leurs attitudes diverses, leur démarche paresseuse, leur superbe indolence et les transports soudains qui agitent par instants la lenteur de leur vie, je comprenais tout, et partout je devinais la présence d'une passion divine qui remplissait de sou mystère et les choses et mon cœur. Du matin au soir, j'observais, je dessinais, je peignais, je rêvais. Souvent, il est vrai, ma grand'mère me réveillait hrusquement de mes extases.
ce La part du feu ! disait-elle. La maison brûle du ' en bas ! »
Et elle ajoutait :
€ Étrange enfant! A douze ans, elle rêvait d'un a chêne; à dix-sept ans, elle raffole des bêtes à Bon Dieu ! comment cela finira-t-il ? »
Elle avait raison, ma grand'mère. Je raffolais des De tout temps, les êtres inférieurs me furent
chers ; j'adore leur simplesse, leur candeur, leurs appétits naïfs, et mon âme nourrit des sympathies secrètes pour ces existences obscures qui se cherchent à tâtons dans la nuit sans se trouver jamais, et que gouverne l'instinct, ce maître aux volontés souveraines et aux sagesses courtes, mais infaillibles. En vérité, ma passion pour les bêtes m'a longtemps rendue injuste pour les hommes ; ces fiers dominateurs du monde, qui la plupart ne cachent sous leur pourpre qu'une faiblesse armée de ruse, me semblaient moins intéressants et plus éloignés de Dieu que mes chers et humbles philosophes à quatre pattes ; mais un jour, outrés de mes dédains, les rois de la terre m'ont dépêché un habile avocat qui a plaidé leur cause avec une éloquence bien persuasive.
« Et l'a-t-il gagnée? lui demandai-je.
« Hélas ! poursuivit-elle sans me répondre, tandis que je me livrais à la joie, le malheur, sous les traits d'un humble messager , gravissait le sentier de la montagne et frappait de son bâton noueux à la porte de notre chalet. On lui ouvrit, il entra. Je ne sais à quel signe je le reconnus, je fus saisie d'une émotion subite. Une lettre tomba sur la table. Ma grand'mère l'ouvrit et jeta un cri. Je lus à mon tour : ma mère était morte! Hélas! oui, cette jeune maman dont le souvenir me hantait comme une vision, l'unique et
cher objet de tous mes rêves d'avenir, venait de succomber à une courte maladie, et il ne me restait d'elle que des souliers roses que je ne pouvais assez dévorer de baisers, assez inonder de mes larmes. Ma grand'mère eut la bonté de supporter ma douleur et de me cacher sa joie ; je vis cependant se peindre sur son visage un certain air de délivrance qui me perça le cœur. Nous retournâmes à Genève. Mon malheur m'accablait, il me semblait infini, et pourtant il n'était encore qu'ébauché.
« Au bout de six mois, mon père arriva ; mes grands-parents le reçurent à bras ouverts, l'accablér ut de tendres caresses. Ils rentraient enfin en possession de ce fils adoré qu'une vile suborneuse leur avait ravi. Leur joie triomphante ne prenait plus. la peine de dissimuler ; elle éclatait dans leurs discours, dans leurs regards, dans leurs sourires. Mon père ne disait rien , se laissait choyer , adorer , et pleurait en cachette comme un enfant. 'Je m'aperçus bientôt qu'il y avait entre eux et lui un débat secret, qu'il résistait à des prières qui l'obsédaient, mais que d" jour en jour sa résistance semblait mollir.
« Un matin, il me prit à part et me dit : « Ma
rit, j'ai passé dix-huit années de ma vie
dans un rêve. Ta mère était une femme
[ue : à ses grâces, à sa gaieté d'oiseau, elle joi-
PÂtfLE MÉRÉ 167
gnait un grand cœur, une loyauté à toute épreuve, et des vertus qu'on ne s'avise guère d'aller chercher au foyer de la danse. Ma vie auprès d'elle n'a été qu'une longue fête, et je ne mourrai pas sans avoir connu la perfection du bonheur. Elle n'est plus, je n'ai nul espoir de la remplacer, je ne cesserai jamais de la pleurer. Désormais le seul bien où je puisse encore prétendre, c'est la paix et les douceurs d'une vie tranquille. Tes grands-parents m'engagent à me remarier ; ils me représentent qu'après les chagrins que je leur ai causés et les peines qu'ils ont prises pour toi, ils ont droit à quelque dédommagement. Ils me supplient de leur donner enfin une bru selon leurs goûts. J'ai résisté, je résiste encore, mais, je te l'avouerai, je suis sur le point de me rendre.
« Je ne pus comprimer mon désespoir; une infidélité si prompte à des souvenirs adorés me navrait ; j'éclatai en sanglots. « 0 mon cher père, m'écriaije en serrant ses mains dans les miennes, vous êtesvous assuré du moins que sa cendre est déjà froide?
« — Je te le répète, me dit-il, je ne songe pas à la remplacer, et mon cœur repose avec elle sous la terre ; mais ta grand'mère me tourmente, m'obsède. La paix, la paix à tout prix! Aussi bien, chère enfant , à mon âge , un homme prend difficilement son parti d'être seul, et, à défaut des joies d'un
amour partagé, il sent le prix des attentions et des soins. »
c Ces derniers mots me fermèrent la bouche. Que répondre? Mon visage, je pense, parla pour moi. Il semble que le sentiment soit tout : qu'il est peu de chose pour la plupart des hommes ! Dans tous leurs arrangements, c'est toujours lui qui est sacrifié, et quand ils vous parlent de leur cœur, soyez sûr que vous allez entendre une oraison funèbre.... Trois mois plus tard, j'avais une belle-mère, et dans cette belle-mère je voyais déjàpoin'dre la marâtre.
aJe voudrais parler sans passion d'une femme qui m'a fait beaucoup de mal....
— A merveille, Paule ! interrompit Mme Simpson. Pendant que vous y êtes, faites-nous son éloge ; vantez-nous sa douceur, sa bonté... Grand Dieu! monsieur Marcel , quelle ménagerie que la famille de Paule! Une grand' mère , un grand-père,... vous les connaissez. Ajoutez à cela une belle-mère qui est une pie-grièche et un père qui a une tête de linotte et un cœur de serin, l'un de ces égoïstes sensibles et charmants qui ont les larmes aux yeux en s'occupant de i bonheur.
— Je dirai cependant, à l'éloge de ma belle-mère, rit Paule, qu'elle était sérieusement éprise de mon e, et quelle n'avait consulté que son cœur en
l'épousant. Ce pauvre père a toujours eu le don de se faire adorer.
— Je le crois bien, dit Mme Simpson, c'est le privilège des égoïstes.
— Ma chère sœur, dit M. Bird, laissez-la donc parler.
— Par malheur, vive et abandonnée à tous les mouvements de son humeur, poursuivit Paule, ma bellemère est une de ces personnes qui se plaisent à tourmenter leur vie, et se consolent du chagrin qu'elles se causent à elles-mêmes par celui qu'elles donnent aux autres. Sa tendresse pour mon père était ombrageuse et tyrannique ; elle était jalouse du passé, et l'image vivante du passé, c'était moi. Dès l'instant même où je lui fus présentée, je sentis que ma vue lui était pénible, que sans le vouloir j'évoquais devant elle un fantôme importun qui l'irritait. De mon côté, je ne lui pouvais pardonner d'avoir sitôt ravi à ma mère un cœur qui désormais n'aurait dû vivre que de souvenirs. A certains regards que nous nous lançâmes, il me sembla que nous croisions le fer.
« Le mariage se fit au printemps. Les nouveaux mariés occupèrent un appartement dans la maison de mes grands-parents; nous demeurions porte à porte. Ma belle-mère était sans cesse chez nous. Dès l'abord, elle le prit avec moi sur un ton d'autorité que ne justifiait pas la différence de nos ûges : elle
avait alors vingt-cinq ans, et j'en avais dix-huit. Plus complaisante et plus docile, aurais-je réussi à me concilier son affection ? Je ne le pense pas ; mais il est certain que je n'en fis pas l'essai. Oui, je le confesse, je fus roide, pointilleuse; je résistai avec trop de hauteur à des conseils impérieux qui ressemblaient à des ordres ; la douleur m'avait aigrie. Ce fut vers ce temps que, par un enfantillage dont je rougis, je fis graver sur mon cachet cette légende : fîère à outrance. Mes fiertés outrées ne servirent qu'à changer en aversion l'antipathie que j'inspirais à ma bellemère. Sa malveillance se déclara. Elle me harcelait de picoteries incessantes, me faisait de mauvaises chicanes, se plaisait à me citer sans cesse à sa barre. Mes robes, ma coiffure, mon maintien, mon ton, rien n'échappait à ses censures ; elle se mêlait même de critiquer ma manière de peindre, et Dieu sait qu'elle aurait eu peine à distinguer un Téniers d'une enseigne à bière. En toute occasion, elle affectait de me traiter en enfant. Plus d'une fois, en ma présence, elle égaya à mes dépens les bonnes amies de ma id'mère en contrefaisant ma démarche et ce lie appelait mes glissades, après quoi elle me reit d'un ton doucereux ma sournoiserie et mes leurs. J'avais rencontré à Interlaken une femme Mme 15..., qui avait conçu quelque amitié
pour moi. Elle vint me voir. Sans me consulter, ma belle-mère, piquée que la visite ne fût pas pour elle, fit répondre que je ne recevais pas, rompant ainsi une relation qui pouvait m'être précieuse.
c Mais ce qui m'affligea davantage, ce fut de découvrir qu'elle m'avait supplantée dans l'affection de mes grands-parents. Comme elle était d'une bonne famille et qu'elle avait apporté à mon père une dot considérable, ils l'avaient en grande estime, quand ils prononçaient ces deux mots : notre bru, leur front s'épanouissait d'orgueil. Avec cela, elles les ensorcela si bien par ses manières insinuantes, par ses caresses et toute sorte de petites chatteries dont je n'avais pas le secret, qu'ils ne juraient plus que par elle, et voyaient tout par ses yeux. Elle se chargea de leur révéler le fond de mes pensées, de leur expliquer à sa façon mes moindres gestes, et, les animant sourdement contre moi, elle fit si bien que je sentis de jour en jour leur cœur se refroidir. Ils me traitaient désormais avec une sécheresse à laquelle ils ne m'avaient pas accoutumée ; ils avaient avec elle des intelligences occultes et une foule de petits secrets dont j'étais exclue. On chuchotait sans cesse devant moi, on se parlait à l'oreille, on échangeait des regards mystérieux, on me faisait entendre que j'étais de trop.... Petits souliers roses, chère relique, vous
étiez ma seule société ! L'art, la vie belle et facile, des pieds et des pensées ailées, vous étiez pour moi l'emblème de tout cela. Nous aussi, nous chuchotions ensemble, et pendant nos douces et tristes causeries je voyais une figure divine se pencher vers moi et me bénir du sein de l'éternelle lumière.
« Quant à mon père, il courait au plus près du vent et cinglait de son mieux entre les écueils. Après tout, il n'avait pas trop à se plaindre de son sort. Quand ma belle-mère était contente de lui, elle lui parlait à genoux, l'encensait. Il est vrai qu'en re vanche, quand il lui avait donné quelque sujet de plainte, elle lui faisait des scènes terribles, accompagnées de crises de nerfs et de syncopes. Gomme il aimait les caresses et détestait les scènes, il réglait là-dessus sa conduite, et dans tous les petits différends dont il était témoin il ne s'appliquait qu'à tirer son épingle du jeu. M'avisais-je de me plaindre à lui des procédés de ma belle-mère, de lui représenter que je n'étais pas heureuse, son front se plissait. «Bah! disait-il, tout s'arrangera; vous finirez par vous entendre. Ce monde est plein de contrariétés. Il faut marcher dans la vie à pas de loup ; on ne saurait appuyer sans enfoncer.... » Et, me donnant une petite tape sur la joue, il s'écriait : « Glissez, mortels, n'appuyez pas! » Et cependant il m'aimait; t
j'étais pour lui le débris d'un passé qu'il adorait en secret. Dans nos tête-à-tête, qui étaient toujours plus rares (on y mettait bon ordre), ses souvenirs lui revenaient tout à coup comme par bouffées : il s'attendrissait, me parlait d'elle, me pressait contre son cœur. « Voilà, disait-il, tout ce qui me reste de ma sylphide. » Mais, en présence de sa femme, il me tenait à distance, et si je m'approchais de lui pour le caresser, il m'arrêtait court par un regard qui voulait dire : « Tu vas me compromettre; la paix à tout prix! )>
« Dans les premiers jours de novembre, mon père et ma belle-mère partirent pour Paris, où ils passèrent l'hiver. Restée seule avec mes grands-parents, je m'efforçai de me remettre dans leurs bonnes grâces, de regagner le terrain perdu. J'y perdis mes peines, ma place était prise. Que j'aurais voulu que ma grand'mère me grondât comme autrefois! On lui avait donné des préventions qui ne daignaient plus même s'expliquer. Elle restait froide malgré mes empressements, je n'obtenais d'elle que des réponses brèves et sèches : quand je brodais auprès d'elle, des heures se passaient sans qu'elle ouvrit la bouche ; mais arrivait-il une lettre de Paris, son front rembruni s'éclaircissait tout à coup. « Une lettre de Ma* thilde! » s'écriait-elle avec emphase. Elle courait
chercher mon grand-père : ils lisaient et relisaient ensemble la précieuse missive, dont chaque ligne leur arrachait des cris d'admiration; on en faisait ensuite lecture aux bonnes amies, qui se récriaient à l'envi sur les incomparables mérites de cette chère Mathilde, pendant que leurs yeux, braqués sur moi , me reprochaient de manquer de cœur et de nourrir une basse jalousie contre mon angélique belle-mère. Un jour, la joie de ma grand'mère ne connut plus de bornes ; la lettre qu'elle venait de recevoir commençait par ces mots, qu'on eut la charité de me lire : « Réjouissez-vous, chère maman; dans six mois, Frédéric sera père!... » Allons, ma pauvre Paule, pensais-je, il ne te reste plus qu'à te faire enterrer.
« Mes parents revinrent à Genève dans les premiers jours du printemps. Mon père fut très-ému en me revoyant; dans un moment où nous étions seuls, il ria : « Mon Dieu! comme tu lui ressembles! » Et il -nbrassa en fondant en larmes. Il avait à peine prononcé ces mots que ma belle-mère apparut comme un spectre sur le seuil de la porte, qui était restée entr'ouverte ; elle s'avança d'un air terrible, elle voulut parler, la voix lui manqua, et, se laissant tomber un fauteuil qui se trouva là fort à propos pour la recevoir, elle eut une crise de nerfs qui dura plus
d'une heure. De ce jour, mon père n'osa presque plus m'adresser la parole, il évitait même de rencontrer mes regards. Je ne sais en quels termes cette scène fut contée à mes grands-parents, mais ils en conçurent contre moi une indignation que partagèrent tous les habitués de la maison.
« Une tristesse amère et profonde s'empara de moi. Je n'avais plus le cœur à rien, je sentais mon talent dépérir, je prenais la vie en dégoût. Un matin j'allai trouver mon père :
« Vous m'avez appris, lui dis-je, que ma mère m'avait laissé quelque fortune. J'en ai assez, je pense, pour entretenir à mes frais une gouvernante d'un âge respectable; avec un tel chaperon, je pourrais me donner quelques distractions, aller prendre des croquis dans la campagne, voir de temps en temps des arbres et des moutons, les seuls êtres qui me veuillent du bien. Songez-y, je me ronge, je me dévore, il faut à tout prix que cela change. » Il me reprocha d'un ton fort tendre de prendre trop vivement les choses. « Quant à ce que tu demandes, je ne dis pas non, me répondit-il, il en faudra parler à ta grand'mère ; mais cela la fâchera. Gomment faire? Nous verrons plus tard. Ne nous pressons pas. Mathilde est malade. Un peu de patience. Tout s'arrangera. » Je m'aperçus que pendant notre entretien il était sur le gril ; il
craignait qu'on ne nous surprît ensemble. Je le quittai la mort dans l'âme.
« La seule distraction qui me restât, et qui aurait fini, je pense, par m'être retranchée comme les autres, était de passer quelques heures, deux fois par semaine, chez un de nos meilleurs paysagistes dont je fréquentais l'école depuis deux ans. Il me dit un jour : « Que venez-vous faire ici? Vous perdez votre temps. Je n'ai plus rien à vous apprendre. Courez un peu les champs. Vous avez votre façon de voir les choses. La nature, qui a du style et qui n'a point de manière, est le seul maître qui puisse désormais vous instruire sans compromettre l'originalité de votre talent. — Vous en parlez fort à votre aise, lui dis je, mais me garderez-vous le secret? » Il mêle promit, et le lendemain, au lieu d'aller chez lui, je m'acheminai de mon pied léger vers la ferme où j'avais passé autrefois de si douces heures. Les propriétaires étaient absents; le fermier, qui me connaissait, me reçut en amie non de la maison, mais de l'étable, et me servit selon mes goûts. Je rentrai au logis à l'heure accoutumée, rapportant une provision sinon de joie, du moins de force, et j'en avais grand besoin.
c Le succès de cette petite escapade m'encouragea à la renouveler. Dans l'espace d'un mois, je fis à six
reprises diverses excursions, recherchant les lieux solitaires et les chemins écartés. Assurément c'était peu sage, mais avant tout, me disais-je, il faut vivre. Un jour je rencontrai à la lisière d'un bois un ami de mon grand-père, je rabattis précipitamment mon ■ voile sur mes yeux ; je ne sais s'il me reconnut. Un autre jour j'eus encore une alerte. Je fus rejointe en chemin par un jeune freluquet qui m'avait suivie de loin et qui m'aborda cavalièrement en m'offrant son bras. Je le regardai d'un air qui lui fit sentir sa méprise. Il perdit un instant contenance; mais, au lieu de s'excuser, son sot orgueil le fit s'obstiner, et il s'attacha à mes pas. J'étais fort émue, mes jambes se dérobaient sous moi. Malheureusement la route était déserte. Enfin, après cinq minutes de mortelles angoisses, j'avisai par-dessus la haie un paysan qui bêchait son jardin. Je le hélai, et aussitôt le jeune beau tourna les talons et disparut. Cette aventure me causa un profond chagrin. « Que tout est difficile! me disais-je en me tordant les mains. Je n'aspire pourtant plus au bonheur, je ne demande qu'à vivre. » Au retour, craignant de rencontrer de nouveau l'ennemi, je pris un autre chemin beaucoup plus long, et je rentrai un peu tard. Je fus mal reçue, on me pressa de questions; j'y répondis avec quelque embarras, et je vis briller dans les yeux
de ma belle mère comme un éclair d'infernale malice.
« Le lendemain, mon père partit pour Paris, où l'appelait une affaire pressante. Un instant avant son départ, il réussit à me rencontrer seule dans un corridor. « Je te cherchais, me dit-il ; je ne sais ce qui se passe, mais il y a de l'orage dans l'air. Sois sage, sois prudente, ne fais pas de coup de tête; autrement... » Il ne put en dire davantage; nous entendîmes la voix de ma belle-mère qui l'appelait. Il m'embrassa à la hâte et se Sauva. Je demeurai fort inquiète. Quelques heures plus tard, je fus mandée au salon, où siégeait un conseil de famille. Ma grand' mère, à demi couchée sur une causeuse, tenait un mouchoir devant ses yeux; mon grand-père, debout devant la cheminée, avait une figure sépulcrale. Ma belle-mère s'avança au-devant de moi et me présenta un papier en me disant : « Lisez ! » Je pris le papier; c'était un billet sans signature et d'une écriture inconnue ; il était ainsi conçu :
( Depuis quelques semaines, Mlle Paule Méré prend ilef des champs pour s'en aller à de mystérieux lez-vous. Le succès de ses escapades l'enharant, on Ta vue hier se promenant sur une grande route avec son Lindor. C'est ce qui s'appelle s'afficher. A bon entendeur, salut. »
« Je crus d'abord à une plaisanterie. « Voilà, disje, une mystification de fort mauvais goût. »
« Mais mon grand-père me cria d'une voix terrible : a Où êtes-vous allée hier après midi ?
« — Je suis allée, lui dis-je, au village de Pregny où j'ai dessiné pendant deux heures.
« — Vous le voyez î » dit ma belle-mère.
a A ces mots, ma grand'mère poussa des cris perçants et donna toutes les marques du plus violent désespoir. Je sentis tout mon sang bouillonner; je jetai à terre le billet, je le piétinai avec fureur. « Celui qui a écrit cette lettre, dis-je en regardant fixement ma belle-mère, est un infâme, et ceux qui font semblant d'ajouter foi à de si misérables impostures me font un outrage que je ne pardonnerai jamais. »
« Je passai deux jours dans un état affreux. Je ressentais pour la vie et pour les hommes une indicible horreur. Tantôt je me promenais dans ma chambre en répétant machinalement comme une idiote : « Mon Lïndor, j'ai un Lindor!... » Moi, pauvre innocente, qui préférais à tous les. Apollons une vache de Potter! Le plus souvent je restais étendue dans un fauteuil, les yeux au plafond, agitée d'un frisson de fièvre et entendant mes dents claquer. Mon grand-père entra deux fois pour m'interroger ; j'avais la gorge si serrée que je ne pus lui répondre un mot. Ma grand'mère
vint aussi, et je crus découvrir sur son visage une impression de pitié. Je m'élançai vers elle et lui baisai la main en pleurant; mais en cet instant, ma bellemère entra. « Confessez-nous tout, me dit-elle avec une douceur hypocrite, nous plaiderons votre cause. » Je recouvrai la force de parler. « Sortez d'ici, lui répondis-je, je ne veux plus vous voir. — Quel cœur de bronze! » dit-elle à ma grand'mère, et elle l'emmena.
« Le troisième jour, dans l'après-midi, je m'échappai de la maison. Je gagnai le bois de la Bâtie et ces falaises qui dominent l'Arve. Je m'assis au bord de la rivière, je n'avais qu'un mouvement à faire, et j'en avais fini avec la vie; mais, je vous l'avoue, cette onde trouble me donna le frisson. Je résolus d'attendre la nuit. « Quand je ne verrai plus l'eau, me dis-je, je n'aurai plus peur. » Je pris dans mes mains les deux souliers roses, et, les regardant fixement, je restai là abîmée dans mes pensées.
« Tout à coup je sentis une main se poser sur mon
aie. Je retournai la tête et j'aperçus deux figures
qu'il me sembla avoir vues autrefois dans mes rêves.
tait M. liirdetsasœur. « Que faites-vous donc là,
enfant? » me dirent-ils. Ils me forcèrent de
suivre. Me tenant chacun par la
m'interrogèrent avec une bonté délicate
dont le charme avait quelque chose de divin. Je crus voir en eux des messagers du ciel. Mon cœur s'ouvrit, je leur dis tout. « Pauvre enfant! » disaient-ils en échangeant parfois un regard. Quand j'eus fini mon récit, M. Bird me parla avec cet empire qui n'appartient qu'aux âmes pures et saintes. Il me reprocha d'avoir manqué de sagesse, il me fit sentir la gravité de mes imprudences. « Vous n'avez pas su patienter avec la vie, me dit-il ; il est vrai qu'elle nous demande toujours du temps, et qu'elle en a si peu à nous donner. — Ne la grondez pas, lui dit sa sœur, vous la faites pleurer. Le ciel nous la confie, emmenons-la bien vite. » M. Bird n'y consentit pas; elle eut beau se fâcher, il tint bon.
« Non, répondit-il, nous n'avons pas le droit de l'emmener. Encore un peu de patience, ajouta-t-il en me regardant avec des yeux de père, et surtout ayez confiance en moi. Je ne puis aller parler à vos grandsparents, je gâterais vos affaires, ils me regardent peut-être comme le loup blanc; mais apprenez que je connais votre père. Je l'ai vu, il y a quatre ans, à Berlin, où il était avec votre pauvre et charmante mère. Nous logions au même hôtel; nous nous voyions tous les jours, et nous avons passé bien des heures ensemble. Je ne déplaisais point à votre mère. Un soir que nous prenions le thé chez moi,
elle a dansé au son de mon flageolet ; c'est un grand honneur qu'elle me faisait. Dès que votre père sera de retour, je lui parlerai, il m'écoutera. En attendant, rentrez bien vite chez vous ; ayez la foi et soyez bonne, sage, douce. Vous ne savez pas tout ce que peut la douceur; c'est elle qui transporte les montagnes. »
« Je me comparais en moi-même à un voyageur qui s'est laissé surprendre par le sommeil de la mort en traversant les neiges éternelles, et qu'un bon religieux du Saint-Bernard rappelle à la vie en lui faisant avaler quelques gorgées d'un salutaire cordial. Quel cordial que la parole d'un homme de bien ! Je rentrai à la nuit tombante ; il était trop tard, on venait de s'apercevoir de mon évasion, on me cherchait partout. En ouvrant la porte, je me heurtai contre mon grand-père, qui, son chapeau sur la tête, s'apprêtait à sortir. Il me saisit par le bras, m'entraîna dans sa chambre avec une violence qui m'effraya. « Malheureuse! s'écria-t-il, d'où venez-vous ? Voulez-vous donc me faire mourir de honte et de douleur? » Je m'agenouillai devant lui. « Je voulais mourir, lui-dis-je; vos outrageants soupçons m'avaient réduite au désespoir. »
« A ces mots, ma belle-mère parut; je ne pouvais lui échapper.
« Quand ou veut se tuer, dit-elle avec un sourire
sarcastrque, on se tue. Apparemment Lindor vous a consolée. » Puis, se rappelant son nouveau rôle, elle ajouta d'un ton mielleux : « Ne soyons pas trop sévère. La pauvre enfant a été mise au monde dans les coulisses d'un théâtre, entre deux pirouettes; elle a de qui tenir, il n'y a pas de sa faute. »
« Adieu ma douceur! Je m'étais sentie cinglée au visage. Je me relevai en bondissant, « Ne parlez pas de ma mère, m'écriai-je, vous n'êtes pas digne de prononcer son nom. » Elle fit un geste de colère, voulut se jeter sur moi. Mon grand-père la retint; elle se laissa tomber dans ses bras à demi pâmée. Il la fit asseoir, et, se retournant vers moi : « Otez-vous de devant mes yeux ! » cria-t-il.
« Je m'élançai hors de la chambre, je gagnai l'escalier, je descendis comme une folle. A Pentre-sol, je rencontrai deux personnes de notre connaissance. Elles poussèrent un cri de surprise, essayèrent de m'arrêter. Je leur échappai. Je ne sais ce qu'elles dirent. J'entendis seulement ces mots : quel esclandre!... J'arrivai dans la rue. Une averse commençait à tomber. Je traversai la place en courant, je gagnai des rues écartées, je sortis de la ville. Je savais à peu près où étaient situés les Terraux, mais j'ignorais les chemins. Je m'égarai, j'arrivai tard. J'étais hors de moi, éperdue, mouillée jusqu'aux os. Je frappe à la
porte, on m'ouvre; comme si j'eusse connu les êtres de la maison, je vais droit au salon, j'entre. A la clarté dune lampe posée sur une table ronde, Mme Simpson brodait; à côté d'elle, Jane feuilletait un volume de gravures avec M. Bird. Je me jetai à leurs pieds en criant :.« C'est ici le ciel! Ne me chassez pas, ou je mourrai. »
Paule était si émue qu'elle ne put continuer.
« Deux mots encore, dit M. Bird, et l'histoire sera finie. Le lendemain, poursuivit-il, je me présentai chez les grands-parents de cette pauvre enfant, je ne fus pas reçu. Je leur écrivis, point de réponse; j'écrivis aussi à son père ; huit jours plus tard, je reçus une lettre conçue à peu près en ces termes (fiez-vous a ma mémoire, cette lettre me frappa) : « Je me félicite, monsieur, que ce soit à vous que Paule est allée demander un asile. Je vous ai connu dans un heureux temps : vous avez toute mon estime et ma confiance. Vraiment je n'ose blâmer cette chère enfant, elle était bien malheureuse. Qu'elle travaille, qu'elle ienne une grande artiste! Ce sera la meilleure i onse aux calomnies auxquelles ses imprudences ont donné prise. Ce pauvre monde adore le succès. Un jour, je l'espère, tout s'arrangera, et je pourrai r comme je l'aime . Rendez-la heureuse, i- vous en remercierai au nom de sa pauvre mère,
dont vous avez sûrement gardé le souvenir. Ma fille possède une fortune personnelle dont je vous ferai tenir les titres; je désire que vous en ayez la gestion.
« Donnez-moi quelquefois de ses nouvelles en adressant vos lettres à un intermédiaire qui me les remettra en secret. »
« Et maintenant, monsieur, ajouta-t-il, dites-moi, je vous prie...
— Silence! silence! interrompit vivement Paule. De grâce, ne l'interrogez pas. Il est libre, il n'a point de comptes à nous rendre, et s'il lui restait quelque doute...
— Ah ! n'achevez pas, » m'écriai-je, et, m'agenouillant devant elle, je tirai d'une boîte un anneau d'or, et je le passai à son doigt.
Elle pleurait en silence, M. Bird se leva.
« Allons, monsieur Bird, dit-il, souvenons-nous de notre ancien métier; bénissons, je vous prie, ces fiançailles. »
Et, venant à nous, il étendit ses mains sur nos têtes en disant :
« Que ces deux cœurs soient liés l'un à l'autre pour la vie! qu'ils partagent ensemble la bonne et la mauvaise fortune, et que la mort seule puisse rompra les nœuds que je bénis 1 »