LETTRE XIII
Genève, 20 août.
J'ai passé tout ce jour dans un état d'esprit singulier. Du matin jusqu'au soir, j'ai vécu comme dans une sorte de rêve. C'est cette voix que j'entendis avanthier L'ai-je entendue? — Silence! si je rêve, ne
m'éveillez pas.
Félix, est-il insensé de croire qu'il n'y a de réel dans ce monde que nos pensées, et que tout ce qui semble s'agiter autour de nous n'est qu'un jeu, une vaine fiction de notre esprit? Ce ciel sans nuages, cette verdure si douce au regard, et que l'automne nuance d'or et de pourpre, n'est-ce pas en moi que je vois tout cela? Nous croyons voir, et nous créons; le
monde où nous vivons est notre ouvrage ; c'est de notre cœur que sortent, comme d'une ruche trop pleine, ces essaims de fantômes dont nous peuplons l'univers. Et qu'importe après tout, pourvu que cette illusion soit durable?
Cependant je voudrais savoir à quoi m'en tenir; ^aimerais à m'assurer si mon bonheur n'est pas une histoire que mon cœur se raconte à lui-même. Est-il vrai qu'il existe dans ce monde une Paule? Est-il vrai qu'il y a quelque part une petite maison qui a un air de château?... Si j'essayais de la revoir et d'y retourner, la retrouverais-je en place? Ne se serait-elle pas évanouie comme un brouillard du matin? Est-il certain qu'une fois au milieu d'un bois, une autre fois près d'une fenêtre, au bruit d'une eau courante?... Mais était-ce hier ou il y a deux siècles? La scène se passe-t-elle au ciel ou sui la terre? Et serait-il vrai que, depuis ce temps, mon pauvre cœur, surchargé de lui-même, s'est senti délivrer comme par magie de ses ennuis et de ses années ? Sûrement il y a làdessous quelque mystère : un invisible musicien se tient auprès de moi, son luth chante et soupire, et cette musique me fait rêver,... à moins que ce luth magique ne soit cette voix que j'entendis avant-hier, que je crois entendre aujourd'hui, que je ne cesserai d'entendre tant que le cœur me battra.
J'avais résolu d'annoncer dès ce soir mon dessein à ma mère, mais je me suis accordé un délai de quelques heures. Il m'en coûtait de dénoncer si vite l'armistice. J'ai voulu savourer jusqu'au bout cette journée de rêverie et de parfait bonheur. L'affaire, je le prévois, sera chaude, mais je prendrai mes mesures pour qu'elle soit courte,
P. S. Votre lettre aussi est fort courte. « Presto! presto! » Est-ce un conseil? est-ce un reproche? Convenez en vérité que j'aurais le droit de me fâcher. Dans ma candeur, je m'imaginais que vous m'écririez : « Hâtez-vous lentement. A quoi bon vous presser? Le bonheur a sa folie, qui n'est pas faite pour durer. Délirez en paix pendant quelques jours. »