LETTRE XVIII
Genève, 12 octobre.
Tout va bien. Paule me semble heureuse, contiante, sereine. Assurément je n'ai pas le droit de lui en vouloir; mais il s'agit bien de droit! Même à trente ans, l'amour est une déraison ; je m'en aperçois. L'autre jour, elle vint au-devant de moi d'un air si tranquille... Grondez-moi; mais est-il juste de reprocher à l'amour ses inconséquences et ses injustices? Il en vit. M. Bird m'avait assuré qu'elle souffrirait : il la connaît peu. Elle travaille beaucoup et sans distraction ; elle a toute sa tête, tout son talent, tout son esprit. Elle vient de commencer un grand tableau; j'ai bien ri en découvrant que j'étais un peu jaloux de ce tableau. C'est une scène de labour, une charrue tirée par quatre boeufs. Comme vous voyez, tout va bien. Les quatre bœufs sont si robustes et si vaillants qu'ils seront bientôt au bout du sillon.
la mère est d'une humeur charmante ; décidément elle paraît contente. Tout le monde est content, il faut bien que je le sois aussi. M. Bird m'a laissé entendre que je ferais mieux de ne pas aller tous les jours aux Terraux. Je le croyais au-dessus de toutes les petites* ses. Respect humain, où vas-tu te nicher? J'ai dû me le tenir pour dit. J'ai passé cette semaine deux soirées dans le salon de ma mère, avec ses habitués; j'ai joué le whist, j'ai dit des choses aimables à Mlle de Luz. Me croyez-vous encore incapable de vertu?
Que l'air est pesant dans ce triste salon ! Il faut aller aux Terraux pour respirer. C'est là que la vie est légère ; ici on en sent tout le poids. Là on vit hors du temps; ici on subit l'importunité des heures, on les entend marcher, et on s'applique à tuer les jours, qui vous le rendent bien. Là le cœur s'épanouit dans la paix et dans la liberté; ici on se défie, on a toujours l'œil au guet, on se défend même contre le bonheur. >n se joue dans la lumière ; ici on se fait une affaire de tout, et le plaisir lui-même est affairé. Là enfin îligion est une céleste douceur qui se mêle à tout; ici on prête à Dieu des passions pour se donner la joie rl'ôpouser ses querelles et de haïr en son nom... jm ndant les Terraux sont un lieu suspect. Trois mois d'enquête préalable sont nécessaires. Vraiment coutume trop k certaines choses. Qu'est-ce donc
que ce monde? et jusqu'à la fin des siècles la vérité sera-t-elle tenue sur la sellette?... Lève-toi, éternelle accusée, et confonds tes juges !
Je regrette seulement que Paule travaille trop. Je la voudrais un peu distraite, un peu rêveuse. Et quand elle souffrirait un peu! Je souffre bien, moi! Mais ce n'est pas une chose à lui demander... Le ciel est pur et serein; la terre est humide, luisante; la charrue ne grince pas; les quatre bœufs roux ont le cœur à l'ouvrage,