LETTRE XVII
Genève, 4 octobre.
Vous me blâmez, je m'y attendais, c'était dans l'ordre. Il est écrit que je mourrai sans avoir pu rien faire qui vous agrée. Vous prétendez qu'après m'être trop pressé je me résigne à des lenteurs qui seront suspectes; vous me représentez que je suis trop engagé pour avoir encore le droit de disposer de moi. « En quelques semaines, dites-vous, il peut se passer bien des choses. » Éclaircissez-moi votre pensée ; je ne vous comprends pas.
A. la vérité, je n'ai guère plus a me îouer de M. Bird que de vous. J'espérais qu'il m'approuverait sans réserve; j'avais compté sans la roideur britannique. Quand on est né de l'autre côté de la Manche, on a beau être le meilleur des hommes, l'âme manque de souplesse, elle ne prête pas, les ressorts n'ont pas assez de jeu. Il y parut bien hier matin. Je
le trouvai dans son cabinet de travail; il était occupé à écrire. La correspondance absorbe la moitié de ses journées. Ses malades spirituels lui donnent beaucoup à faire; il faut qu'il réveille les endormis, qu'il remette au ton les désaccordés. Gomme il posait sa plume, on lui annonça la visite d'un convalescent qui venait sans doute le remercier de ses soins, et qu'il eut peine à congédier. Enfin nous voilà seuls. Aux premiers mots que je lui dis, il changea de visage, tomba dans une morne stupeur. Quand il se fut remis, il s'étudia à scruter mes intentions, à sonder les abîmes de mon cœur. Je ne savais trop si je devais rire ou me fâcher.
Je découvris enfin la cause de son chagrin. Vous ai-je dit que le père de Paule est depuis trois semaines à Paris où, selon sa coutume, il passera l'hiver? M. Bird lui avait écrit l'avant-veille.
« Me voilà forcé de lui récrire ! » me dit-il.
Et il ajouta naïvement :
« Je n'ai jamais pu souffrir les ratures ni dans les ] tires, ni dans la vie.
— Une apostille, lui repartis-je, n'est pas une ratur«
•pendant, comme il est homme de sens, il finit i r entendre raison.
<l i comprends, me dit-il, et j'approuve vos inten-
tions. Il cf>t certain que Paule serait fort heureuse d'obtenir l'aveu de votre mère. Ce serait une satisfaction donnée à son cœur aimant, un démenti infligé à la calomnie, une réparation d'honneur dont je sens tout le prix. Un seul point m'arrête : votre mère estelle parfaitement sincère ? Permettez-moi de vous le dire, j'en doute un peu. »
Je lui répondis que je n'étais plus un enfant, que je ne m'en laisse pas imposer, que je connaissais ma mère, que j'avais eu des défiances, que son ton, son langage les avaient dissipées, qu'après tout c'était une épreuve à tenter, que nous serions bientôt éclaircis.
Sur ces entrefaites, Mme Simpson entra. Je recommençai mes explications. Elle ne me laissa point le temps d'achever. Croisant les bras et me regardant d'un air de défi :
« Charmant! admirable! dit-elle. Voilà la première fois que j'entends parler d'un amant qui se constitue juge d'instruction! L'enquête est ordonnée. Pendant trois mois, vous viendrez chaque jour nous interroger, vous dresserez des procès-verbaux. Nous n'avons qu'à nous bien tenir : trop heureux si vous ne décernez pas contre nous des mandats d'arrêt. Ferez-vous apposer les scellés? ferez-vous saisir nos papiers? Ne perdez point de temps; fouillez dans tous les coins.
La vieille tour est pleine de réduits mystérieux. Vite, à l'œuvre ! Je vais vous remettre mon trousseau de clefs. Commencez par cette chambre, voilà trois armoires qui ont un air bien suspect »
C'était un torrent de paroles à me faire perdre la tête.
« Ah! c'en est trop, m'écriai-je et je crois rêver! Eh quoi ! je m'impose le plus cruel de tous les sacrifices, et voilà ma récompense, voilà mon salaire ! Et c'est dans une maison où l'on se pique de sagesse, où l'on invoque sans cesse la raison, que je suis en butte à des soupçons extravagants dont j'aurais honte de me défendre!
Mme Simpson parut étonnée. Elle se tourna vers son frère. »
« Vraiment, je crois qu'il se fâche, mon cher frère, lui dit-elle.
— Je le crois, comme vous, ma chère sœur, lui répondit-il.
— Allons, ce jeune homme a du bon, dit- elle en soupirant, mais que de chagrins il nous causera!
— Qu'on fasse venir Paule, repris-je, qu'elle soit notre arbitre ! Ses décisions me seront sacrées, et puisse-t-elle me blâmer comme vous, car, Dieu soit loué! je serai délié de mon imprudente promesse, et
e songerai plus qu'à hâter l'instant de mon bon heur. •
M. Bird alla chercher Paule. Quand elle parut, je m'aperçus bien que sa figure trahissait quelque inquiétude. Je lui pris la main, je lui fis le récit fidèle de tout ce qui s'était passé. Elle m'écouta la tête penchée. Je n'eus pas plutôt fini que relevant les yeux :
« Je vous approuve tout à fait, Marcel, me dit-elle. Vous deviez cela à votre mère. Je ne mets pas en doute sa sincérité. Quelle joie si un jour ses bras m'étaient ouverts ! Elle ne pourrait trouver une fille plus dévouée ni plus reconnaissante. Et qui sait? je regagnerai peut-être par elle l'estime et l'affection de mes grands-parents. Marcel, j'ai toujours goûté ce mot de l'Évangile :
« Ils sont beaux, les pieds de celui qui apporte la paix. »
Messager de paix, je vous remercie et je vous bénis.
— Vous l'entendez? dis-je à M. Bird.
— C'est que Paule est Paule, me répondit-il en souriant, et M. Bird n'est que M. Bird.
— Oui, Paule est Paule, dit la pétulante Mme Simpson. Paule aime, Paule a vingt ans, Paule est poète, Paule a toutes les imprévoyances des âmes généreuses. 0 jeunesse inexpérimentée, toujours prête à s'embarquer sans boussole sur la foi d'une utopie !
— Point de paroles de malheur! interrompit Paule. Je crois aux vents, je crois aux étoiles, je crois en
Marcel.
— Et ta foi ne sera pas trompée, lui dis-je en portant sa main à mes lèvres.
— Comme ils se grisent de leurs paroles ! murmura Mme Simpson. Amen! Amen ! Que le Dieu des innocents les assiste. »
Je restai jusqu'à la nuit. M. Bird me reconduisit. En me quittant, il me dit :
c La confiance de Paule m'a fermé la bouche. Cependant ne comptez pas trop sur sa raison. Les femmes sont des femmes. L'amour les exalte, mais le doute a son heure. Demain, à son réveil, elle se dira peut-être qu'elle donne au monde trois mois pour se mettre entre elle et vous. Je crains qu'elle ne souffre;
c'est à vous...
— Laissez moi faire, interrompis-] e, je réponds de
tout. »
Félix, Paule est admirable. Que vos péchés vous
soient remis 1