LETTRE XXII
Genève, 20 octobre.
Il y a quelques jours encore, j'avais un remède assuré contre ces crises de découragement, contre ces défaillances subites auxquelles mon âme est sujette. Loin de Paule, seul avec moi-même, de sinistres pensées traversaient mon esprit, ou bien mon amour se changeait soudain en une fièvre brûlante, et, pour savourer les délices d'un instant de possession, j'eusse sacrifié sans regret mon avenir et ma conscience; mais à peine me retrouvais-je auprès d'elle, mes désirs s'apaisaient, mes craintes se dissipaient, je voyais luire à son front deux fois couronné le diadème du génie et l'auréole d'une céleste pureté, et tout mon cœur ne respirait plus que foi, respect et adoration.
Aujourd'hui c'en est fait, j'ai perdu mon seul recours contre moi-même. Adieu ce calme divin que sa présence répandait en moi! Même auprès d'elle je
suis inquiet, agité. Félix, il me semblait autreiois que la sainte vérité me regardait par ses yeux ; aujourd'hui ses yeux mentent.... Ah! quel mot! quel blasphème ! Non, je ne les tueuse que de se taire. Paule a des pensées qui craignent le grand jour; il s'est fait en elle un changement qu'elle me cache, et je sens percer dans ses manières une secrète froideur qui me consterne et qui m'irrite. Que peut-elle donc me reprocher? Ne lui ai-je pas prouvé qu'elle m'était plus chère que mon amour même? Lui ai-je rien caché? N'ai-je pas agi avec son aveu? Sa fierté s'est-elle offensée de ce qu'approuvait son cœur? Pourquoi se taire? Penserait-elle s'abaisser en s' expliquant ? Exige-t-elle que je la devine, que je la prévienne? Est-on si fort sur l'étiquette quand on aime? Les petits calculs se peuvent-ils allier avec les entraînements de la passion? M'aimerait-elle moins que je ne le croyais? Aurait-elle quelque arrière-pensée? Seraisje à ses yeux un moyen de cassation contre les arrêts du monde?... J'en dis trop. Dieu me garde de rien ouïr- r! Il y va de ma vie. Je dirai seulement avec Montaigne que la, police féminine a un train mystérieux; mais le mystère, c'est de l'ombre! Y aurait-il une tache à mon divin diamant?
M . Bird lui-même devient mystérieux. Je suis comme un passant qui s'égare dans un quartier dont il se
flattait de connaître tous les détours. M. Bird ne me parle plus à cœur ouvert, il use de réticence, il m'échappe, il se dérobe. Il se refuse à laisser voir Paule à ma mère, et m'allègue je ne sais quels périls imaginaires sur lesquels il ne s'explique pas.
Ma mère est triomphante.
« Vous verrez qu'on ne me l'amènera pas. me disait-elle tout à l'heure. Je ne m'en étonne pas, et en vérité j'aurais tort de m'en plaindre. Cette pauvre enfant doit être peu curieuse de revoir une amie de ses grands-parents qui l'a beaucoup connue. Elle ne serait pas à l'aise en ma présence ; elle risquerait de se troubler, et je pourrais lui faire telle question qui )a mettrait sur les épines. . . . Mais convenez que M. Bird 3st bien maladroit ; convenez que ses impatiences et ses défaites sont également suspectes. Du reste je ne tire point de conclusion; je m'en rapporte à vous. Je croirai ce que vous croirez, je voudrai ce que vous voudrez.... »