LETTRE XXIII
Genève, 23 octobre.
Depuis plusieurs jours, le tonnerre grondait sourdement; enfin l'orage a éclaté. Puisse-t-il éclaircir mon ciel qui se voilait !
J'avais passé une nuit blanche. Les mystères de M. Bird, les froideurs, les silences de Paule, l'air triomphant de ma mère, il y a bien là de quoi m'ôter le sommeil. Je me rendis vers deux heures aux Terraux. Je venais de franchir le petit pont, lorsque j'aperçus devant moi, dans le chemin montant, les deux jouvenceaux que vous savez.... Vous souvient-il de cette aventure? Elle est trop ridicule pour que je vous la rappelle.... Cette fois ils étaient à cheval et regardaient par-dessus la haie, non sans jaser et ricaner.... C'est un fait, Félix, que personne ne passe dans ce chemin sans regarder par-dessus cette haie. Arrivés à l'entrée de la cour, ils firent halte, et, le
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nez au vent, du bout de leurs gants jaunes ils jetaient des baisers dans l'air. Je les rejoignis en hâte. M'adressant au plus âgé (je lui donne dix- sept ans) : « A qui en avez-vous, mon petit monsieur? » Il me répondit d'un ton hautain : « Apparemment ce sont mes affaires. » Je lui arrachai sa cravache, et j'en sanglai un coup si vigoureux sur la croupe de sa monture que l'animal rua et partit au triple galop, emportant son cavalier effaré, qui se tenait aux crins pour ne pas tomber. Son camarade, non moins surpris, s'élança à sa poursuite. « Bon voyage! » leur criai-je, et j'entrai.
Comme j'approchais de la maison, M. Bird parut sur le seuil, accompagné d'un grand jeune homme blond qu'il reconduisait. C'est un Écossais, fils de famille, et l'un de ses malades. Je l'avais déjà rencontré aux Terraux l'avant-veille. Je ne sais pas encore quand il partira. Son cas est sans doute fort intéressant. Orphelin à vingt-deux ans et très-empêché de sa fortune, dont il ne savait que faire, le spleen le prit, un spleen dévorant. Son étoile lui fit rencontrer M. Bird, qui l'ausculta, et, après réflexion, lui rédigea une ordonnance ainsi conçue : « Pour commencer, avoir une manie et lire Montaigne. » Il a lu Montaigne, il est devenu bibliomane, il est heureux ; mais comme on ne saurait l'être trop, il est en voie
de devenir philanthrope. Les fils d'Albion sont des horloges qui vont au doigt et à l'œil. M. Otway, — c'est son nom, — adore M. Bird; il l'appelle son sauveur et l'Hippocrate des âmes. Une fois c'est bien ; mais M, Otway se répète. Il me tendit la main et me dit en souriant :
« Êtes-vous aussi des malades de M. Bird?
— Non, mon cher, lui répondit M. Bird. M. Roger est fort bien portant.
— Je le plains, reprit-il. Il ne connaît pas la douceur des convalescences. Mieux vaut revivre que vivre, et le parfait bonheur est d'être guéri par M. Bird et son miraculeux flageolet.
— J'admire infiniment, lui dis-je, le flageolet de M. Bird; mais il est plus sûr de se bien porter. »
Ils s'éloignèrent. J'entrai. Mon irritation allait croissant. Je n'étais pas au bout de mes épreuves. J'entr'ouvris la porte du salon. Mme Simpson était seule avec Jane. J'allais me retirer, elle me rappela.
c Un instant, monsieur Marcel, me dit-elle. J'enseigne à Jane l'histoire romaine. Nous en sommes aux exploits de Fabius. Je veux vous montrer comme elle profite. Jane, qui était Fabius?
— Un grand général qui ne livrait pas bataille.
— Bien, Jane. Continuez. Que fit-il de grand, ce Fabius?
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— Il fut sur le point de prendre Annibal, mais il ne le prit pas.
— A merveille, Jane Vous pouvez vous retirer,
monsieur Marcel. »
Je ne me le fis pas dire deux fois. Et Mme Simpson se plaint d'avoir des ennemis !
Je frappai à la porte de l'atelier de Paule. On me crie : « Entrez. » Pour m'achever, elle n'était pas seule. Un vieux peintre genevois lui avait amené l'un de nos premiers paysagistes français, le célèbre Z.... elle me présenta; on me salua, mais sans accorder à ma
personne plus d'attention qu'elle n'en mérite. Z
était absorbé dans ses pensées. Paule avait disposé en demi-cercle autour de lui quatre ou cinq de ses petites toiles. Il fit quelques critiques, puis il tomba en rêverie : il se grattait le front, il soupirait, il grommelait, il jurait à la sourdine ; c'est ainsi que s'exprime son admiration. Quand il eut tout vu, avisant dans un coin la charrue et les quatre bœufs :
« Ah ! par exemple, dit-il, je gagerais que ceci n'esc
pas de vous.
Vous avez rencontré juste, dit-elle. C'est un tableau qu'en désespoir de cause l'auteur m'a priée de terminer.
— N'y perdez pas votre temps, reprit-il. Vous savez
ce que disait cet autre : « qu'un jour Roland prit un
capucin par la barbe, et qu'après l'avoir bien fait tourner, il le jeta à deux milles de là, où il ne tomba qu'un capucin. »
— Vous êtes bien sévère pour mon pauvre ami, lui répondit- elle sans le regarder.
— Il a du talent, je ne le nie pas; mais il n'a pas le diable au corps. Gomme ces contours sont secs ! comme ces lignes sont dures! comme ces détails sont peu d'ensemble!... Ici, ajouta-t-il en montrant du doigt les cinq toiles, ici il y a l'ordonnance, le style, l'harmonie, le feu sacré, la magie, le sortilège, le je ne sais quoi, la folie, la divine folie ! »
Paule avait pris un canif sur une table; elle en porta deux ou trois coups à son tableau, qu'elle mit presque en pièces du haut en bas.
«Eh bien! que faites-vous donc? s'écria Z...., et qu'en dira le capucin?
— Le capucin, c'est moi, répondit-elle. » Et comme il se confondait en excuses :
« Oh ! ne croyez pas que je sois en colère, poursuivit-elle en tournant vers lui ses yeux pleins de larmes. La vérité peut me chagriner, elle ne me fâche pas... Hélas! vous avez raison. Voilà quinze jours que je me cherche, sans réussir à me trouver.
— Cherchez, cherchez bien, dit-il. L'art, la nature, les animaux et moi, nous y sommes tous intéressés. »
Je sortis sans bruit. Le chagrin, la colère, me suffoquaient. Je m'en allai je ne sais où. Quand je revins, Paule était seule dans son atelier. Penchée sur un album, un crayon à la main, elle tournait le dos à la porte. Sans prendre la peine de me regarder :
« Vous nous avez quittés bien brusquement, me dit-elle.
— J'étais de trop, je vous dérangeais.
— Vous, me déranger ! Cela serait singulier, répondit-elle avec cette douceur tranquille qui m'irrite.
— Il y a des aventures singulières qui ne laissent pas d'être vraies, lui dis je. Vous en savez quelque chose. »
Elle tressaillit, me regarda fixement; puis, baissant les yeux, elle se remit à dessiner.
Tout mon sang bouillonnait.
« Pourquoi avez-vous détruit ce tableau? repris-je. Il valait les autres.
— Tout le monde, à ce qu'il paraît, n'est pas de votre avis.
— Ce canif, lui dis-je, ce geste tragique....
— Oh! permettez-moi, interrompit-elle en souriant, mon geste n'était pas tragique.
— Ces larmes enfin, ces mots mystérieux.... N'auriez-vous pu m'épargner cette petite scène fort déplacée? »
Point de réponse.
(( Parlez, je vous en conjure, m'écriai-je avec un peu de violence. Vos silences me tuent. Répondezmoi : pourquoi depuis quinze jours ne vous retrouvez-vous plus?
— Il n'y a pas ici de greffier? »
Et elle promenait ses yeux autour d'elle. « Ce qui est sûr, c'est qu'il y a ici un souffleur. Je crois reconnaître la voix de Mme Simpson.
— Vous voustrompez, dit-elle, mon cœur seul a parlé.
— Votre cœur? il est perdu ! Voilà quinze jours que je le cherche et ne le trouve plus. Prenez garde que le mien....
— Oh ! c'en est assez, interrompit elle. Je supporte les questions, mais les menaces sont inutiles. Ne gâtez pas votre rôle. Et puisque mes silences, mes réponses, tout vous blesse, il me reste une ressource : je vous écrirai, et vous serez content.
— Je compte sur votre promesse, » lui dis-je. Et je me retirai.... #
P. S. Mon Dieu! que se passe-t-il donc? Qui m'a fait perdre son cœur ? Par quel conseil agit-elle ? On rne remet à l'instant une boîte, et cette boîte contient la bague que je lui ai donnée et un papier où je lis mots : « Votre liberté vous est enfin rendue. Soyez heureux. >