LETTRE XXIV
Genève, 24 octobre.
Je lui dis avec colère :
« Vous êtes mon ennemi.
— Monsieur, pas de folies ! me répondit-il d'un ton d'autorité. Votre plus grand ennemi , c'est vousmême. »
En ce moment on sonna...
« Vite, me dit-il , glissez-vous dans ce cabinet. Prêtez l'oreille; mais, quoi que vous entendiez, ne sonnez mot. ï
Quelqu'un entre, salue, se nomme, s'assied. C'était le pasteur Gérard. D'une voix onctueuse et solennelle, il entama un long exorde, pièce d'éloquence fort étudiée.
« Au fait, au fait! interrompit doucement M. Bird. Moi aussi j'ai prêché, anch' io fui pitiore. Entre confrères on s'épargne. »
Cette interruption démonta M. Gérard, mais il se remit. Les Gérard se remettent vite. Il reprit sa phrase où il l'avait quittée.
« Au fait, au fait, lu: disait toujours M. Bird.
— Le fait, le voici, s'écria-t-il impatienté : ce mariage est impossible.
— Nous y voilà, dit M. Bird. Contez-moi vos raisons, mon cher confrère, et dites-nous nos vérités. Je suis prêt à tout entendre.
— Permettez, reprit-il d'un ton radouci, je ne censure point votre conduite. Vous êtes un sage, je suis venu consulter avec vous. Nous finirons par nous accorder... Je ne vous dirai pas que ce mariage serait le coup de mort pour une pauvre mère qui adore son fils; je ne vous peindrai pas ses inquiétudes, ses tourments, ses larmes, ses nuits sans sommeil... Peut-être de telles considérations vous toucheraient peu.
— Vous avez raison, dit M. Bird. Je ne crois aux larmes que quand je les vois. Et encore!...
— Vous vous calomniez.
— Qu'attendre de bon d'un hérétique?
— Je ne suis pas intolérant.
— Vous ne l'êtes jamais hors de propos.
— A nous de pardonner, à Dieu de juger! Ne vous /. pas de moi. La pure charité m'anime. Mlle Méré
vous est chère. C'est au nom de son bonheur que je
vous conjure d'user de votre influence pour empêcher ce mariage.
— Expliquez-vous et parlez haut : j'ai l'oreille un peu dure.
— Mlle Méré a pu commettre des fautes, des imprudences, des étourderies, — j'emploierai le mot qu'il vous plaira; — mais elle a l'âme noble, désintéressée...
— Venant de vous, cet hommage a du prix.
— Soyez certain que je lui rends justice. Je la crois incapable de tous les calculs vulgaires ; elle aime et veut être aimée; le reste n'est rien pour elle.
— Vous la connaissez bien. Dans l'occasion, j'invoquerai votre témoignage. Eh bien! cher confrère, nous voilà d'accord. Paule aime, Paule est aimée. Conduisons ces jeunes gens aux autels.
— Hélas! dit-il, êtes-vous sûr quelle soit aimée comme elle veut l'être? je me trompe bien, ou elle est trop fière pour se donner à un homme qui douterait, ne fût-ce que par instants, de son innocence. L'ombre même d'un doute serait à ses yeux un outrage...
— Que ne vous entend- elle? Jamais personne ne la jugea mieux. Vous êtes de nos amis, monsieur Gérard. Pourquoi nous en informer si tard? Mais, je vous prie, vous qui lisez si couramment dans les âmes, pensez-vous que M. Roger...
— Il croit et il ne croit pas.
— Vous jugez bien sévèrement ce jeune homme.
— Il a l'âme élevée, généreuse, mais sans resrort, sans consistancer Tête fumeuse, il veut et ne veu^: pas; il ne vit jamais dans le présent, il se ressouvient, il prévoit, il s'inquiète, il rêve, il s'écoute. Quel dessein suivi, quelle volonté ferme et constante pouvezvous attendre d'un caractère indécis , d'un esprit flottant qui se complaît peut-être dans ses incertitudes?
— Cependant, à le voir, on le prendrait pour un sage.
— Lui, un sage! vous ne le connaissez pas. Je l'ai beaucoup étudié chez sa mère. A première vue, j'en conviens , on croit reconnaître un homme grave, sérieux, rassis. Creusez un peu : sous cette enveloppe, vous découvrez un esprit que l'expérience n'a pas mûri, mais raffiné, un de ces esprits bizarres, si nombreux aujourd'hui, qui subtilisent leurs sentiments, qui cherchent finesse à toute chose, qui se piquent de faire distiller du miel à leurs chagrins et qii'lques gouttes de poison à leurs joies, qui ont eu lin trouvé le secret de s'affliger de leur bonheur,
enivrer de leurs regrets, de s'agiter dans l'inaction et He se reposer dans la fièvre. Permettez-moi de vous le dire, voilà les générations que nous font
l'abus de la critique et le mépris superbe de toutes les traditions.
— Permettez-moi de vous répondre que la critique n'a rien à voir là-dedans. La maladie que vous peignez est de tous les siècles, car en tout temps on a vu des esprits distingués, comblés des dons les plus précieux, manquer en revanche de ce que possède le vulgaire, d'un peu de ce bon sens qui est le maître souverain de la vie humaine ; mais ne divaguons pas. Vos réflexions m'enrayent. Êtes-vous sûr de ne pas charger le portrait?
— Dieu m'en garde! Après tout, M. Roger n'est pas si coupable. Faites la part des circonstances. Franchement il est des cas où il n'est pas aisé de croire.
— Cependant il nous a juré...
— Serments d'amoureux ! par malheur, dans certaines âmes, la fièvre d'amour est intermittente... Raisonnons un peu, cher monsieur Bird. Si M. Roger avait la foi du charbonnier, eût-il consenti à donner trois mois à la réflexion, à la critique, à l'examen? Est-ce là le procédé d'un cœur qui ne s'appartient plus, qui s'est donné sans retour?... Quand sa mère m'eut fait ses confidences, je plaignis ses alarmes, ses angoisses; mais je lui dis : « Défiez-vous de vos préventions. Peut-être Dieu a-t-il quelque dessein
secret sur ces jeunes cœurs; peut-être les a-t-il liés lui-même d'un indissoluble nœud. Dès que le doigt de Dieu se montre, notre devoir est de nous incliner et de nous soumettre.... »
— Vous êtes un homme admirable, monsieur Gérard.
— Par mon conseil, cette pauvre mère se résolut à attendre l'événement sans parti pris, prête à immoler ses répugnances au bonheur de son fils ; mais nous reconnûmes bientôt que cet amour, qui lui inspirait de si cruelles appréhensions, n'était pas un coup de la Providence, mais une surprise, un entraînement irréfléchi, l'ivresse passagère d'une imagination ardente et désœuvrée. Depuis quelque temps, ce jeune homme est triste, agité; son air, sa démarche, son langage, tout trahit un cœur partagé, combattu... J'ai cru de mon devoir de vous en avertir. Al vous d'aviser! Je vous répète que nous nous reposons sur votre sagesse. Seulement, de grâce, n'allez pas vous imaginer que c'est M. Roger lui-même qui m'a chargé... Ce serait l'erreur la plus grave... Il y a des vraisemblances si trompeuses ! M. Roger, je vous le jure, ignore entièrement ma démarche. S'il en
i instruit, il ne me reverrait de sa vie. Il est
homme d'honneur; consciencieux jusqu'au scrupule,
t incapable de reprendre sa parole. Il vous ca-
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chera son trouble, ses perplexités ; il tiendra ses engagements, dût-il lui en coûter le repos et le bonheur de toute sa vie. Encore un coup, je serais au désespoir, si vous pouviez penser que je parle en son nom....
— Je vous répète que vous êtes un homme admirable, monsieur Gérard. Que d'habileté se cache sous vos gaucheries apparentes!
— De l'habileté ! Je ne vous comprends pas
— C'est ma première réflexion. Voici la seconde : c'est que vous nous considérez comme les plus honnêtes gens, comme les consciences les plus délicates de l'univers. J'en suis flatté, je vous en remercie. Une seule chose me chagrine : j'aurais été bien aise d'avoir les prémices de vos confidences.
— Vous êtes mystérieux comme une sibylle, monsieur Bird.
— Je tâcherai d'être plus clair. Tout ce que vous venez de me dire, vous l'avez dit à Mlle Méré il y a six jours.... Ne niez pas ; elle vous avait promis le secret, la douleur a brisé son âme, et son secret lui est échappé. Elle m'a confié qu'elle avait reçu de vous un petit billet onctueux comme une homélie, par lequel vous lui demandiez la faveur d'un instant d'entretien. Elle s'est empressée de se rendre auprès de vous. Avec la sagacité qui vous distingue, vous avez su lire
dans son âme, et vous avez décidé que cette âme était noble, désintéressée, incapable de tous les calculs vulgaires. Vous avez réglé là-dessus votre politique ; vous lui avez dit : « L'homme que vous aimez vous épousera, parce qu'il est homme de parole ; mais il est triste, agité, il croit et ne croit pas.... » Paule n'a qu'un défaut : malgré la netteté naturelle de son esprit, son imagination est sujette à se brouiller, à s'effarer ; en vain la raison parle, l'ombrageux coursier prend le mors aux dents.... Habile homme que vous êtes, grâce à vos insinuations charitables, les vagues inquiétudes qu'elle avait conçues ont pris un corps, une figure, et ces menaçants fantômes ont livré à son âme de funestes et victorieux assauts.... Je ne vous redirai pas ses tourments, ses larmes, ses nuits sans sommeil.... De telles considérations vous toucheraient peu....
— Monsieur, répliqua M. Gérard en se levant, il est des coups salutaires que la charité n'hésite jamais à frapper.
— 0 charité 1 s'écria M. Bird avec emportement, que d'iniquités se commettent en ton nom ! 0 Évangile! que de petites passions s'abritent sous ton mant in sacré! 0 religion! vous êtes la santé de l'âme vous en êtes aussi le poison.
Et aussitôt : — Pardonnez-moi, je m'emporte, je
déclame, reprit-il d'un ton tranquille. Quelque jugement que je porte sur les petites manœuvres de votre charité, vous nous avez donné peut-être de bons avis, nous en profiterons. Les ennemis sont utiles quelquefois. J'interrogerai M. Roger, je saurai....
— Vous vous piquez de donner aux autres des leçons de délicatesse, interrompit M. Gérard. Ainsi j'ose espérer....
— Que je vous garderai le secret? Impossible, mon cher monsieur. Voyez-vous ce cabinet dont la porte est demeurée entr'ouverte?... M. Roger a tout entendu.
— Une telle trahison, balbutia M. Gérard en gagnant le large, est indigne d'un homme qui se respecte.
— Je suis un scélérat, repartit M. Bird en le reconduisant; mais voilà six nuits qu'elle ne dort pas. »
Quand il fut rentré dans le salon, il me dit : « Je vous plains, monsieur. C'est un supplice pour une nature supérieure d'être pénétré et jugé par un esprit subalterne ; mais, que voulez-vous ? les valets ont des yeux de lynx pour découvrir ce qui manque à leurs maîtres. C'est justice, noblesse oblige. Une âme de laquais a bien vite fait d'acquérir les vertus de son emploi. Un Gérard est égal à sa destinée, vous êtes inférieur à la vôtre. Pourquoi faut-il que tant d'hommes d'élite restent des êtres incomplets ? »
J'étais hors d'état de lui répondre. Aussi bien Mme Simpson ne m'en eût pas laissé le temps. J'imagine qu'elle sortit de terre subitement. Se dressant devant moi, elle me dit :
« Je ne vous aime pas, monsieur. Le malheur est entré avec vous dans cette maison. Paule était heureuse. N'avait-elle pas assez souffert? Vous avez rouvert la source enfin tarie de ses larmes. Soyez fier de votre œuvre ; grâce à vous, elle a savouré de nouvelles douleurs plus amères cent fois et plus cuisantes que toutes les autres : l'homme qu'elle aimait a douté d'elle!... 'Ne me dites pas que vous l'aviez consultée, qu'elle avait approuvé vos lenteurs. Fallait-il la prendre au mot? Aviez-vous le droit de vous autoriser de ce premier élan d'un cœur trop généreux? L'inconséquence est permise aux femmes. C'est aux hommes de prévoir et de vouloir.... N'accusez pas non plus votre mère et ses acolytes. Vous êtes le grand coupable, monsieur. Si Paule s'est inquiétée, c'est qu'un jour elle avait surpris un nuage sur votre front. Si Paule a pris peur, c'est qu'un soir, en entrant ici, vous aviez le parler bref et un sourire forcé sur les lèvres. En vain a-t-elle tâché de se distraire de son chagrin par les douceurs d'un travail aimé. Votre orgueil s'est plaint qu'elle voulût tromper ses ennuis : apparemment ils lui devaient être sacrés; ne venaient-
ils pas de vous? Que ne prenait-elle plaisir à voir saigner une si noble blessure?... Monsieur, vous êtes de ces hommes qui se plaisent à tourmenter ce qu'ils aiment ; le besoin de vous plaindre est votre plus chère passion. Vous n'avez pas découvert l'introuvable Lindor.... Cherchez bien, monsieur; avez-vous visité toute la maison?... En attendant, il vous fallait un rival : vous vous êtes donné la joie d'être jaloux d'un pinceau; mais, que dis-je? Lindor est à demi retrouvé. Plus d'une fois vous avez eu l'art d'interroger Paule; vous furetiez dans son passé. Tous nos amis vous sont suspects ; nous en avons trop, selon vous, tous aventuriers, coureurs de grands chemins. Ne vous êtes-vous pas plaint, l'autre soir, qu'on entrait ici comme dans un moulin, et ce même soi? n'attachiez -vous pas sur M. Otway des regards sombres et irrités? Lindor se retrouvera, n'en doutons pas!... Monsieur, vous n'êtes pas un homme libre, vous êtes un esclave de l'opinion. Maudit soit le hasard qui vous mit sur notre chemin ! Maudits soient les lieux où se fit cette funeste rencontre ! Maudite soit ma faiblesse qui vous ouvrit l'accès d'un cœur que j'avais sous ma garde et que vous êtes indigne de posséder ! y>
Je lui répondis *
c Je suis résolu à tout endurer en silence, repro-
ches, injures, calomnies ; mais prenez garde de m'inspirer un tel dégoût de la vie qu'il soit plus fort que mon amour. »
J'étais à la torture ; mon angoisse, je pense, se peignait sur mon front. Quand elle eut évaporé sa colère, Mme Simpson me regarda avec plus d'attention ; elle parut frappée, saisie, changea de visage et, posant sa main sur mon épaule :
« Pauvre garçon, dit-elle d'une voix: émue, vous souffrez ! J'ai été trop dure. A tout péché miséricorde. Allons, tout n'est pas encore perdu ; il ne faut pas s'abandonner. Moi qui vous parle, je veux venir à votre secours. William, mon cher "William, voyez comme il est pâle. Pardonnez-lui et conseillez-nous.
— Je lui ai tout pardonné, dit M. Bird. Comprendre, c'est excuser; mais je n'ose plus me mêler de rien. Pour combattre victorieusement les résolutions de Paule, il faudrait que je pusse lui répondre de l'avenir, et je ne m'en sens plus le courage.
— Que personne ne plaide ma cause devant elle ! m'écriai-je. Je veux la voir, lui parler. Si la voix me manque, le silence même de ma douleur confondra son incrédulité. »
Mme Simpson regarda son frère avec des yeux pleine de larmes.
c William, dit-elle d'un ton grondeur, je ne vous
reconnais pas. Il faut avoir de l'indulgence pour les faiblesses humaines. Tout le monde n'est pas né raisonnable comme vous. Je prendrai le parti de ce jeune homme contre vous et contre Paule. Non, je ne souffrirai pas qu'on le calomnie. A vous entendre, ne croirait-on pas que c'est un scélérat? A quoi se réduisent ses forfaits? A trop de déférence envers sa mère; pend-on les gens pour cela? Vraiment vous êtes un juge trop rigoureux, William, et de son côté cette chère enfant est trop prompte ; elle ne sait pas assez se défendre de ses impressions ; sa tête s'échauffe, se monte, adieu le bon sens! on dirait une boussole affolée par l'orage. Je m'en vais de ce pas la gronder.
Monsieur Marcel, je vous l'amènerai. Remettez-vous, tout n'est pas désespéré. »
Cette excellente femme sortit. M. Bird s'approcha de moi, me tendit la main, me parla sur un ton de cordiale affection.
« Vous comprenez maintenant, me dit-il, pourquoi je n'ai pas voulu que Paule vît votre mère ; il n'est plus besoin de vous apprendre sur quel sujet eût roulé l'entretien. »
J'écoutais ses explications d'une oreille distraite. Je tenais mes regards attachés sur la porte. Elle se rouvrit au bout d'une heure. Mme Simpson revint fort
émue :
<a Je crois l'avoir ébranlée, me dit-elle ; mais elle résiste encore. Elle va venir. Que votre cœur vous inspire ! »
Paule parut enfin. Je la verrai toujours telle que je la vis alors, dans sa robe blanche, avec ses cheveux dénoués. Elle était très-pâle, mais elle avait l'air calme, et ce fut d'une voix assurée qu'elle me dit :
« Mon parti est pris. Je ne crois pas aux raccommodements. Marcel, j'avais une confiance absolue en vous, je l'ai perdue; tout ce que vous pourriez me dire ne me la rendrait pas. J'ai bien souffert pendant ces huit jours ; je ne vous en veux pas, cela devait arriver. Je m'étais bercée d'une fausse illusion; je m'imaginais qu'il suffit de parler pour convaincre. Mon Dieu ! qu'est-ce qu'une parole? qu'est-ce qu'un regard ? qu'est-ce qu'un sourire ? Tout se contrefait, et les cœurs demeurent invisibles... Adieu, j'aime à croire que nous nous reverrons un jour. Je m'en vais tâcher de vieillir vite. Quand nos cœurs se seront calmés, nous nous retrouverons sans péril. Nous parlerons d'art, de peinture, nous raisonnerons sur les erreurs qui passent comme un songe et sur la sagesse qui ne passe point, et nous nous dirons, assis près de cette fenêtre :
t Notre, folie fut courte, un rêve d'amour est quel-
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que chose ; mais l'amitié est un bien plus sûr, les tempêtes la respectent. »
Je me sentais près d'étouffer; mes lèvres tremblantes se remuaient en vain; elles ne rendaient aucun son. Enfin je fis un effort suprême et je lui dis :
« Cruelle, trêve d'ironie! De l'amitié ! que je t'aime en ami? Demande- moi plutôt de te haïr. Quel nuage s'est répandu sur tes yeux? Quels fantômes se sont mis entre nous ? Gomment ne vois-tu pas que je t'adore, et que cette folie, la mort seule peut m'en guérir? Moi-même, je ne savais pas assez combien je t'aimais ; c'est au moment de te perdre que je reconnais le charme qui me possède. Que m'importent tes talents , ta muse ? Ce que j'aime , c'est ta beauté , ton sourire, tes larmes, la cadence de ton pas, le flottement de ta robe autour de toi; l'air que tu respires m'enivre ; un seul de tes cheveux m'est plus précieux que tout ton uénie... Et tu viens me parler d'amitié ! Mais, que dis-je? point de vaines subtilités. Ce que j'idolâtre, c'est toi, toi tout entière, c'est tout ton être, le souffle qui t'anime et le feu divin de ton âme inspirée. Grand Dieu ! je chéris jusqu'à tes caprices qui m'outragent, jusqu'à tes fiertés qui me tuent? Nous dire adieu, nous quitter! Où est le glaive qui pourrait trancher le nœud qui nous unit ? Penses-tu donc
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que je puisse vivre loin de toi? Ici je respire, je vois le jour. Derrière cette porte commence la nuit, le vide, l'éternel silence. Le monde sans toi est un affreux désert où je périrais de langueur. Tu le sais, l'ennui avait séché mon âme ; elle s'est ranimée à ta vue, comme la fleur renaît au matin en buvant les rosées du ciel... Paule, Paule, regarde-moi ! Ne suis-je pas assez puni? Je n'ose me plaindre du châtiment; j'avais fait violence à ma passion ; le dieu s'est offensé ; tu t'es faite le ministre de ses vengeances... Mais ne m'accuse pas d'avoir douté de toi. Pour la première fois Paule aurait menti. Moi, douter? L'éclair serait donc tombé sur moi sans me dévorer! Ne vois-tu pas que je vis encore?... Eh ! je ne prie plus ! Le rôle de suppliant ne me sied point. Tu m'appartiens. Tu t'es promise, tu ne peux te reprendre. Ces murs, ces arbres, ce coin du ciel ont été les témoins de nos engagements sacrés; tous ils dénonceraient ton parjure. Chasse-moi de ta présence, je ne partirai point, et si tu refusais de me rouvrir tes bras, crois-moi, je trouverai bien le secret de mourir à tes pieds!... »
Paule s'était affaissée sur une chaise. Elle couvrit son visage de ses mains, et tout son cœur se répandit en sanglots silencieux.
Je m'élançai à ses genoux... L'anneau est à son doigt !
Vous me reprochiez de ne pas tout Vous dire, Félix. Soyez content. Il est 'possibl 3 que l'expérience m'ait plus raffiné que mûri; mais qui niera ma candeur ?