LETTRE XXXII
Genève, 8 novembre.
Elle est revenue hier, Félix! Je l'attendis tout le jour aux Terraux; elle arriva vers quatre heures. Jamais elle ne m'avait paru si belle Ses yeux rayonnaient d'un éclat divin. Je crus découvrir en elle un changement qui me plut. Jusqu'à cette heure, soit timidité, soit un reste d'inquiétude, ses épanchements mêmes avaient eu je ne sais quoi de réservé et de sérieux qui gênait ma tendresse. Hier il régnait dans ses manières, dans son langage, un mol abandon et une familiarité charmante, à laquelle se mêlait comme une nuance d'autorité. Je l'aime ainsi; elle a compris son rôle : c'est à elle qu'il appartient de commander.
Je m'incline avec joie sous son sceptre. Qu'elle gouverne ma vie! Toutes mes pensées, tous mes désirs lui seront soumis, sans que jamais ma débile raison discute les ordres de sa sagesse. La servitude aveugle est plus facile à l'homme que l'obéissance qui raisonne.
Je la quittai sur le minuit. La beauté du ciel, les clartés de la lune, m'invitèrent à une promenade nocturne. Il est près de Genève une montagne nue, pelée, abrupte, formée de longues bandes parallèles de rochers gris que séparent d'humbles broussailles : on dirait un grand corps, rongé par les années et dégarni de chairs, qui livre aux regards son squelette desséché. Au sommet, deux ou trois arbres solitaires détachent sur le ciel leur maigre profil. Vers le milieu du jour, quand une lumière blanche et crue inonde cette masse grisâtre rayée de vert, l'aspect en est triste et morne ; mais le soir, aux rayons du soleil couchant, la nuit, au clair de lune, ces âpres escarpements se revêtent d'une beauté magique ou d'une grâce mélancolique et sauvage. Aux trois quarts de sa longueur, ia croupe arrondie de cette bizarre montagne est coupée par une entaille assez profonde, vallon i é qui abrite un village ombragé de
noy i le devant, au bord du précipice, s'élevait
un vieil ermitage qu'une construction moderne a
remplacé. Ce lieu a de l'attrait pour qui aime à contempler les choses humaines de plus haut, et les choses de ia lune de plus près ; mais ce qui m'y attire surtout, c'est que de là on aperçoit la tour blanche des Terraux et, par-delà la vallée, toute la chaîne du Jura et la ferme même de la Violette.
A vrai dire, mes yeux ne purent cette fois distinguer la tour qu'ils cherchaient, mais mon cœur en marquait la place. Une nappe de lumière vaporeuse était épandue sur la plaine; j'entrevoyais confusément les mouvements du terrain, les lignes accidentées des collines, les sinuosités des cours d'eau, les bois, les champs, les villages les plus proches où brillaient quelques feux épars, au loin le lac, traversé dans sa largeur par un long sillon enflammé. A mes pieds se déroulait en serpentant une rivière qui, surprise à l'un de ses capricieux méandres par les rayons indiscrets de la lune, semblait se débattre contre ce regard insolent et se hérissait de petites vagues dorées. Quand je tournais la tête, je discernais le relief tourmenté de la montagne, ses puissantes assises, ses contreforts, ses arêtes aiguës, ses échancrures profondes, et je pensais voir le cadavre de quelque antique géant dont la reine des nuits étudiait curieusement les ossements poudreux.
Malgré le froid, qui était vif, je demeurai quelque
temps sur cette esplanade battue du vent : je m'enivrais d'air, de silence et de songes ; puis je gagnai le village. Près de l'église est un étroit cimetière enclos d'un mur à hauteur d'appui. Je m'assis quelques instants sur ce mur. Des lueurs argentées embellissaient de leurs prestiges la façade des maisonnettes qui m'environnaient, et les escaliers de bois pratiqués hors d'oeuvre affectaient des airs romantiques de balcons moresques. J'entrai en conversation avec les morts inconnus qui dormaient près de moi. Quand le cœur déborde de vie, il est doux de s'entretenir avec la mort.
A trois heures du matin, je m'en allai chercher un gîte à l'auberge. Je fis allumer un grand feu : j'étais glacé. Tout en travaillant à me réchauffer, je m'assoupis insensiblement. Moitié éveillé, moitié endormi, j'eus une vision singulière. Il me sembla que je venais de découvrir le cimetière où reposent les dieux morts. C'était un lieu solitaire, silencieux, éclairé d'une lune pâle et pleine de mystère. Je pénétrai dans cet enclos sacré; je tenais dans ma main une lyre. Aux accents que j'en tirais, les célestes dormeurs rouvraient les yeux et tressaillaient dans leurs tomi jx. Brahma contemplait son lotus bleu où se berce le monde, Osiris rêvait à ses pyramides nues flans l'immense nudité du désert, Jupiter secouait ce
front sourcilleux qui d'un signe ébranlait jadis l'univers; Proserpine, la douce Sicilienne, soupirait après les fleurs qu'avaient jadis cueillies ses mains dans les prairies d'Enna, quand l'enfer amoureux l'emporta tout effarée dans la nuit éternelle. Vous pensiez revoir! ô Diane chasseresse, les sentiers des bois, les sombres arceaux des halliers, les lianes luisantes de rosée, et, entendant au loin le halètement du cerf aux abois, vous vous efforciez de remuer vos lèvres blanches pour appeler vos chiens, pendant que, près de vous, se ressouvenant de ce qu'elle aima, Vénus, frissonnante, éperdue, sentait se rallumer dans son sein la flamme de ces désirs de déesse que ne lasserait pas une éternité de plaisirs.
Le succès de cette évocation me charmait ; mais, tandis que mes doigts erraient sur la lyre, Paule m'apparut, environnée de lumière; elle se tint debout devant moi, et, me regardant avec des yeux où la pitié combattait la colère :
« Laisse les dieux morts dormir en paix , me dit-elle. Ne souffre pas que les souvenirs et les rêves se partagent ton âme et dévorent ton être. Vis dans le présent, et regarde l'avenir. »
A ces mots je m'avisai que les tombes étaient vides et muettes, et j'aperçus au loin comme une grande troupe de fantômes qui s'évanouissaient dans les
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airs. Paule me regardait toujours ; je voulus m'élancer vers elle, la saisir dans mes bras, mais elle m'arrêta d'un geste en me disant i
« Pas encore ! »
Et soudain je ne la vis phi-3.
« Jalousies divines ! m'écriai-je, quand serez-vous lasses de me disputer ma proie? »