LETTRE XL
Montreux, 17 novembre.
Le jour tombe; que cette nuit sera longue! Je ne vous ai pas dit qu'hier, aux Terraux, dans un tiroir de vieux bahut dont on avait oublié d'emporter la clef, je découvris un portefeuille ; il renfermait des papiers; j'ai tout enlevé, cette dépouille m'appartient. Voici deux pages..., c'est tout ce qui me reste d'elle. Je vous les veux transcrire. Ce supplice aura sa douceur. En tournant dans la plaie le poignard qui me tue, je sentirai du moins que je vis encore.
< Je me suis relevée. La nuit me faisait peur; je ressentais au cœur une indicible oppression; je ne respirais plus. En rallumant ma lampe, je suis revenue a moi. Essayons d'écrire. Ce fut toujours mon ,d remède. Mais qu'ai-je souffert autrefois? De , souffrances de jadis je ferais aujourd'hui mes
joies. Pauvre cœur, dont les battements m'effrayent, calme-toi ; Dieu te veuille donner sa paix !
» Je n'avais pu pleurer; enfin je sens couler mes larmes, soulagement précieux que je n'osais espérer... Je frissonne en songeant à ce que je ressentis ce matin. Que le coup fut terrible! Cette lettre... je ne pouvais la lire. Un nuage épais couvrait mes yeux. Ce fut mon cœur qui la déchiffra; il me sembla qu'elle venait se graver dans ma poitrine en traits de feu. De ce moment je ne me connus plus ; point de larmes, les yeux secs; j'ai ri, je crois. Qu'est-ce donc que le rire?
« Sombres fureurs, transports d'une âme indignée, muettes imprécations, cet orage a bientôt passé. Je me suis souvenue de cette prêtresse antique qui, sommée d'appeler l'exécration des dieux sur un impie, répondit qu'elle n'était pas née pour maudire. Non, Marcel, je ne vous maudis point; je comprends, j'accepte, je me résigne. Cela devait arriver; Paule jure de vous pardonner. Que ne peut-elle jurer de vous oublier?
« Il faut partir, s'éloigner. Que de chagrins je ( ius3 à ceux qui m'aiment ! Mon second père regrettera :etta maison, ce verger, ce ruisseau. Pourquoi m' avoir recueillie, adoptée? Le malheur me poursuit; sans doute à quelque signe mystérieux gravé sur mon front, on
peut reconnaître que je lui appartiens. Moi non plus, je ne partirai pas sans regrets. Genève, le miroir de son beau lac, son ciel changeant, ses rues, ses places, cette maison de faubourg où je vis ma mère, ces chemins écartés où je cherchais le bonheur sans apercevoir la haine qui m'épiait, embusquée derrière une haie, tous ces lieux où j'ai vécu, souffert et aimé, me seront éternellement chers.
« Où fuirons-nous? Je ferai ce qu'il vous plaira, mais prenez garde, de Montreux on voit encore le lac. T.a couleur de l'eau, dites-vous, n'est plus la même. Il n'importe, ma raison me conseille d'exiler mes souvenirs sur des rives plus lointaines; si je l'écoutais, je me fuirais moi-même jusqu'au boutdu monde.
< Rencontre fatale ! Qui l'a poussé sur mon chemin? J'étais heureuse... Ah! que dis-je? le bonheur, c'est l'avenir qui nous attendait, s'il avait été sage, s'il avait su conjurer les fantômes. L'avenir ! l'avenir ! Je frémis en y pensant. Demain, après-demain, les jours succédant aux jours, le silence des heures, l'immensité des instants... ô mon cœur vide, avec quoi remplirez-vous ce vaste désert du temps?
« Gomme je l'aimais! que sa voix m'était douce, comme elle remuait tout mon être! Mon âme se suspendait tout entière à ses lèvres. Et quels tressaillements au bruit lointain de ses pas ! quelles rougeurs
et quelles pâleurs subites! Quand j'étais assise devant mon chevalet, longtemps avant que cette porte s'ouvrit, j'avais dit : « c'est lui, il vient ! » et mes pinceaux tremblaient dans ma main. Un dimanche matin, je me promenais seule dans le verger. C'était jour de fête : le ciel était d'un bleu sans tache; dans les villages voisins, les cloches sonnaient à grandes volées. Je marchais dans l'herbe, je pensais à lui; il me semblait à tout instant que mon cœur allait se détacher de ma poitrine et s'envoler dans les airs.
« Je l'aimai d'abord avec une sorte d'humilité craintive. Je l'admirais, je sentais en lui mon maître, mon âme se faisait sa servante. Cet esprit qui domine tout, cette pensée qui plane... Gomme je me sentais petite! Mais un jour il se plaignit du monde, de ses iniquités, de ses sottes erreurs ; sa parole était âpre, amère; il ne semblait pas se douter que se plaindre c'est s'abaisser, et qu'on n'injurie que ce qu'on redoute. Le lendemain, en une heure, il me fit deux fois la même question, et ses yeux ne quittaient pas les miens. Avertissements sinistres! Je découvris que ma statue d'or avait des pieds d'argile. Et pourtant, chose étrange, loin de s'affaiblir, mon amour redoubla : je n'adorais plus, j'aimais davantage ; j'avais moins de vénération, mais plus de tendresse. Serait-il donc vrai que les femmes s'attachent à ce qui les fait souf-
frir? Aujourd'hui adorations, tendresses, tout est fini. Ces cendres sont encore chaudes ; mais vous pouvez les remuer sans crainte, il n'en jaillira pas une étincelle. Sombre visionnaire que j'aimai, savez-vous ce qu'à cette heure vous êtes pour moi? Je vous le dirai d'un mot : Paule voudrait être votre sœur; elle vous consolerait, elle vous soignerait, mais sans espoir de vous guérir.
« La fille d'une sylphide! Regardez-moi bien, vous vous trompez. Ma fierté, mon bon sens... allez, ce 'pays est ma patrie. Hélas! que ne suis-je plus romanesque! Je ne me fais point d'illusions, je vois les choses telles qu'elles sont. Oui, je le reconnais, cette méprise fatale fut mon salut: il était bon que ce nœud funeste se rompît; notre vie à tous deux n'eût été qu'un long supplice. Loin d'ici, vaines espérances, nourrices folles qui croyez bercer dans vos bras un bonheur endormi, et qui ne savez pas voir qu'il est mort! Ah! certes il est bien mort, mon pauvre bonheur! Aucun miracle ne saurait le rappeler à la vie. Le sentiment de l'irréparable est entré en moi. Où trouver un remède? C'est un mal incurable que la jalousie du passé; tout l'encourage, rien ne la combat, elle se repaît de vent et de chimères, les démentis ne font qu'irriter sa rage. Aussi, quand il reviendrait abjurer à mes pieds sa folie, implorer son pardon,
me redemander à grands cris mon cœur, je lui répondrais : — Impossible! Si tu as douté jusqu'à deux fois dans le premier enivrement de l'amour, que sera-ce demain! Non, je ne puis consentir à mon avilissement; condamnée à souffrir, je veux du moins que ma souffrance soit noble. L'amour sans le respect, c'est l'enfer! »
« 0 ma pauvre mère, que votre fille est peu romanesque! Elle ne trouve pas même à consoler ses peines par le roman de la dévotion. Heureux qui dans ses douleurs peut contempler la voûte étoilée comme une foule vivante d'où il s'attend à voir sortir un visage cher et bienveillant! Heureux qui à l'heure de la défaillance entend battre dans les abîmes des airs un cœur immense que le moindre de ses soupirs fait tressaillir de pitié! A l'instant où le désespoir s'est emparé de lui, quelques soleils peut-être se sont éteints dans les profondeurs du firmament; les anges, émus de ses cris, descendent et l'abritent de leurs ailes; il sent passer sur son front la main qui jeta les mondes dans l'espace; l'infini se fait chair pour pleurer avec lui. De telles consolations me sont refusées. Je ne m'en plains pas; ces illusions sont douces, mais sont-elles salutaires? L'âpre breuvage de la vérité peut seul fortifier le cœur. Mon Dieu est ici, près de moi; j'entends sa voix : « Il faut, il faut... » Voix
divine, mais cruelle, ne rne direz-vous rien de plus?... Silence ! il parle encore : « La vie est un appren- « tissage. Dans le royaume des esprits comme dans le « monde des corps, rien ne se perd, tout se transforme, a Toute douleur est un enfantement. Des tisserands « mystérieux sont assis dans l'ombre et travaillent « pour toi. Prête l'oreille, tu entendras le bruit que fait « la navette promenée par leurs mains agiles. Enfant, « c'est sur le métier de la douleur que s'ourdit la trame « sacrée des joies éternelles, des voluptés célestes delà « sagesse... » Mon Dieu, je tâcherai d'apprendre; mais en aurai-je la force?... J'ai peur, je tremble... Ah! ne pourriez-vous détourner de mes lèvres cet amer calice de la vie?...