LETTRE XL
Genève, 19 novembre.
Je m'y perds: je n'ai plus ma tête. La folie est là, je la sens venir. Tant de perquisitions, d'interrogatoires, de pas perdus!... Celui-ci assure les avoir vus, celui-là hoche la tête et retourne à ses affaires, cet autre bâille en me répondant.
Tout à l'heure, je suis retourné aux Terraux. J'ai cru entendre des voix, et j'ai pris mon cœur à deux mains pour l'empêcher d'éclater. Cruelle imposture de mes sens! tout se taisait; les contrevents toujours clos! C'est là que j'ai senti ma tête s'égarer. Le silence obstiné de ces murailles m'a fait frémir de rage ; j'aurais voulu les mettre à la torture pour leur arracher des aveux.
Où se tient-elle cachée? Quand je pense, Félix, que
j'ai peut-être passé tout près d'elle, qu'une porte,
qu'un mur, nous séparait.... Je ne m'y trompe point :
enchaînée par un serment téméraire, elle m'appelle tout bas, elle se consume, elle se dévore. Si elle ne me revoit pas, sfcs jours sont en danger.... Ah! réponds-moi ! M'entends-tu? Paule ! Paule!
Et si le mépris avait tué l'amour ! si elle était consolée ! Si elle avait rappris à sourire ! si elle était capable de penser, de voir, d'admirer!... Oh! rien n'égalerait ce supplice. Qu'elle souffre, grand Dieu! qu'elle languisse, qu'elle se dessèche de remords et d'ennui, dût-elle en mourir !
Je suis entré chez ma mère. Il fallait bien que ma fureur s'exhalât. J'ai trouvé là, sur une table, la corbeille. Félix, comme elle me méprise, puisque'c'est à ma mère qu'elle l'a renvoyée! Je ne me possédais plus : étoffes, perles, diamants, j'ai tout traîné dans la poussière, j'ai tout broyé sous mes pieds. Ma mère était pâle de terreur. En me retirant, j'ai rencontré M. Gérard. Je lui ai crié : « Vous êtes son assassin ! » Ils m'ont suivi jusque chez moi, cherchant à me retenir. Je ne sais ce qu'ils me disaient.