LETTRE XL11I
Venise 30 novembre.
Félix, vous m'avez offert de venir passer quelques jours auprès de moi. Je vous avais répondu que plus tard peut-être j'aurais besoin de vous. Êtes-vous encore libre? Je vous appelle, je vous réclame. Je sens mon cœur et ma raison s'affaisser sous le poids de ma destinée.
Je me plains du sort; pourtant j'ai pu croire un instant qu'il prendrait pitié de moi. Je n'étais à Venise que depuis deux heures quand, par une inspiration subite, je me fis conduire en hâte au jardin public. J'arpente une allée; un chien jappe après moi; je me retourne et je reconnais Black, qui, se ravisant aussitôt, accourt me lécher les mains avec de petits grognements d'amitié. Je promène les yeux autour de moi, j'aperçois assise sur un banc Jane en compagnie de sa gouvernante. Je congédie le chien, je
me tiens à distance, mais sans perdre Tentant de vue. Bientôt elle se lève, traverse la promenade, et je la vois regagner la gondole qui l'avait amenée. Je lui laisse le temps de s'éloigner, je me rembarque à mon tour, je donne mes ordres au batelier, et après trois quarts d'heure de poursuite obstinée, j'avais découvert la retraite de Paule.
C'est une maison basse qui donne d'un côté sur un étroit canal, de l'autre sur une petite place bien aérée et tranquille. A la nuit tombante, je vins rôder dans ce quartier, et j'eus le bonheur de découvrir dans une petite rue qui débouche sur la place une sorte de grenier à louer. Une heure plus tard, avec d'affreux battements de cœur, je heurtais à une porte qui s'ouvrit. Sans me nommer, je demandai à parler à M. Bird. On m'introduit. Je renonce à vous peindre ma surprise.
« Monsieur, vous n'êtes pas un homme, me dit-il d'un ton glacé. Un homme sait ce qu'il veut et le fait. »
Je m'inclinai sous la verge qui me frappait ; mais comme j'alléguais à ma décharge la circonstance du
billet fatal :
«Que parlez-vous de fatalité? interrompit-il. Ne confondez pas à plaisir les occasions et les causes. J'admets sans peine que si cette lettre ne fût pas tombée
entre vos mains, vous n'eussiez pas commis la ridicule bévue de prendre un père pour un amant ; mais convenez aussi que, si vous aviez eu pour la femme que vous aimiez le saint respect auquel elle a le droit, tous les chiffons de papier du monde ne vous eussent pas causé le moindre ombrage. C'est un grand malheur, monsieur, de ne pas croire à la vertu, quand elle a le visage et le regard d'une Paule. Hélas ! sur la foi de quelques misérables propos, vous avez laissé le soupçon envahir votre cœur, et tôt ou tard vos jalousies eussent éclaté. Qu'une fois cette plante vénéneuse prenne racine dans une âme, elle la remplit bientôt de ses impurs rejetons; s'efforce-t-on d'en couper un, il repousse comme par miracle. Et il aurait fallu, n'est-ce pas? que Eaule consacrât ses jours à extirper une à une ces orties empestées! Ah! croyez-moi, elle avait à faire un plus noble emploi de sa vie. Monsieur, la fatalité est un grand mot, mais soyez sûr que nous sommes toujours les complices de nos destins. »
Je l'écoutai avec une patience admirable, « Au nom du ciel ! ne parlons plus de moi, lui répondisse. J'estime que l'âme a ses maladies aussi inévitables que celles du corps; mais que je sois un malade ou un criminel, qu'importe? Il faut que je la revoir;, car, je vous le déclare, elle ne peut vivre sans moi.
PAULE MÉRÊ 343
— D'où vous vient tant d'orgueil! me répliqua-t-il. Quels sont vos titres? Où sont vos gages? Allez, Paule n'a plus besoin de vous, ni pour vivre ni pour mourir.
— Mourir ! m'écriai-je, partagé entre la douleur et la joie. Ses jours sont donc en danger?
— Nous la sauverons, me dit-il, pourvu que vous nous fassiez la grâce de ne pas vous en mêler. »
En cet instant, Mme Simpson entra. Elle crut rêver, recula d'un pas comme à la vue d'un fantôme.
ce Lui ici ! s'écria-t-elle. Vient-il achever sa victime? » Et donnant un libre cours à son indignation, elle me traita d'abord plus durement que son frère : puis à son ordinaire, elle se radoucit et plaida ma cause. « Comme il a maigri ! dit-elle. On voit qu'il a souffert. William, il ne faut pas être trop dur. Convenez qu'il a eu des ailes d'oiseau pour nous suivre et l'instinct d'un bon chien de chasse jpour retrouver notre piste. Ce jeune homme est un monstre, mais il a du bon. »
Grâce à son intercession, j'obtins que chaque soir je pourrais venir ici chercher des nouvelles. Voilà où j'en suis réduit, Félix. ,
Malgré ses rigueurs, quelle âme que M. Bird! quelle candeur de saint! Croiriez-vous que l'autre jour il se prit à dire : « Moi aussi je suis coupable. Notre
amour-propre est si subtil qu'il se glisse partout et corrompt comme un poison nos actions les plus pures. Dans l'idée de marier Paule en dépit du monde et de ses mensonges, il y avait quelque chose qui à mon insu flattait ma vanité. Aussi je me suis trop empressé, je me suis départi de ma prudence ordinaire. Je suis le premier auteur de tout ce qui arrive. » Et en parlant ainsi il avait des larmes dans les yeux et dans la voix. M. Bird s'accuse. Pensez-vous que M. Gérard se reproche rien? La conscience est lâche, Félix; elle tourmente les innocents et les saints et se laisse braver insolemment par les méchants.
Ami, vous représentez-vous mes tristes journées ? Seul jusqu'au soir entre quatre murailles muettes, parfois je m'assieds sur le rebord d'une étroite lucarne qui commande une vue immense. Un ciel blafard, un soleil pâle, des horizons bas, le silence de cette ville étrange, ces bruits d'eau, ces gondoles noires pareilles à des cercueils flottants, tout cela m'assoupit, me plonge en d'énervantes langueurs ; il me semble naturel de n'être pas, et je crois sentir le néant qui s'apprête à dévorer sa proie.
Hier, accoudé à ma fenêtre, je regardais dans la ruelle d'eau verte à demi voilée par le brouillard du matin. Une gondole vint s'amarrer au pied de trois marches de marbre. Une porte s'ouvrit. Paule parut
enveloppée dans un épais manteau. Elle ne me vit pas ; elle ne me cherche plus. Le barcarolle l'enleva dans ses bras ; quand il l'eut déposée au fond du tendelet recouvert de drap noir et que la persienne se fut refermée, je me figurai qu'on venait de la clouer dans sa bière. La gondole s'éloigna; j'écoutai le morne clapotis de l'onde, qui, battue par la rame, expirait sur les degrés, et lorsque tout disparut dans la brume, je crûs voir mon rêve de bonheur s'évanouir dans le sein de l'éternelle illusion qui l'avait enfanté
Qu'amènera le jour de demain ? Depuis longtemps (il y a deux siècles) je mendie la permission de la revoir et de lui parler. Le docteur français qui la soigne ne veut pas entendre raison. « Elle ne souffre pas, m'a-t-il dit, mais elle est tombée dans un état de faiblesse dont il faut à tout prix la tirer. Heureusement cette âme forte aspire à guérir et résiste à son mal. Elle a pris son parti, elle a consommé le grand sacrifice, elle est résolue à vous oublier. Laissez au corps le temps de recouvrer sa vigueur ; vous pourrez alors sans danger plaider votre cause. Aujourd'hui, si elle soupçonnait seulement que vous êtes à Venise, je craindrais pour elle des agitations et des combats intérieurs dont les suites pourraient être funestes. Que la fièvre vienne à se déclarer, je ne réponds plus de rien ! »
C'est de ces vains propos qu'on me paye. J'ai menacé défaire quelque coup de folie. Pour amuser mon impatience, ou m'a enfin permis de la voir, mais sans me montrer. A côté du salon où elle passe les après-midi, est une alcôve sombre fermée par une portière.* Demain, à deux heures, je m'y glisserai...
Félix, qu'amènera le jour de demain? Dans l'horrible langueur où je me ronge, je suis homme à risquer le tout pour le tout.