LETTRE IV
Saint-Cergues, 16 juillet.
Qu'elle soit une de ces brunes claires qui me plaisent, dites-vous, qu'elle ait les cheveux couleur noisette, qu'avec ses airs de sylphide elle soit capable de pleurer, j'y consens ; mais qu'est-ce que cela prouve et où cela vous mènera-t-il?
Je vous entends, votre méthode m'est connue; vous espérez par vos questions me forcer de m'expliquer avec moi-même. Mon cœur, il nous interroge, que lui mi» lions-nous? N'ayez crainte, Félix, vous aurez de moi toute la vérité, car il est une vertu qui ne m'est point étrangère, je sais dire : Je m'étais trompé. Eh bien ! apprenez qu'il se passe en moi quelque i étr tnge. Depuis huit jours, le matin en out ma fenêtre pour humer le frais, le soir en confiant les Alpes roses, je me surprends à prestir <iue la vie est peut-être un bien, que selon l'em-
ploi qu'on en fait elle peut n'être pas sans prix. Oui, par instants, je crois voir ce grand rideau de théâtre trembler et s'agiter, comme si un souffle l'effleurait, et deux ou trois fois le jour je soupçonne qu'il y a derrière quelqu'un ou quelque chose. Enfin, où cela me mènera-t-il? Je ne sais, mais il me semble que je vais quelque part, et mon cœur nourrit comme une attente secrète. Jugez de l'émotion que me cause une situation d'esprit si nouvelle pour moi. Hier, en me promenant, je songeais à un marin qui, longtemps arrêté par le calme, un matin à son réveil, croit entendre courir le long des bordages un léger clapotis d'ondes courtes ; il s'élance sur le pont; plein d'une espérance étonnée, il regarde tour à tour la mer frissonnante et la voile prête à s'enfler, et son cœur voit déjà se lever derrière les brumes de l'horizon des rivages qui l'attendent. Je pensais aussi au voyageur égaré que la nuit a surpris dans les bois ; il va, revient, perd ses pas ; engourdi par le froid, il s'endormira sur la mousse, quand au loin à travers les broussailles il aperçoit une lumière. Il se lève, reprend son bâton ; il se voit déjà frappant à la porte, une voix lui crie :
« Entrez, vous trouverez ici le vivre, Je couvert et des yeux dont il est doux d'être regardé. »
Mme Simpson et moi, nous sommes devenus grands
52 PÀULE MÉRÊ
amis. Quoi! cette vieille folle? De grâce, ne me refusez pas le droit de me contredire. Que de bons sentiments qui ne sont que des contradictions ! Que d'hommes dont on peut dire : S'ils font le bien, c'est aventure !
C'est une âme sincère et loyale que la sœur de II. Bird, et mon amitié pour elle va si loin que j'ai évité jusqu'à cette heure tout entretien avec les malveillants qui sont en séjour ici. Je souffrirais à les entendre parler d'elle ; leur morgue, leurs regards, leurs sourires ironiques ne parlent que trop, et je sais trop, d'ailleurs, quelles chaudes alarmes causent aux préjugés les singularités d'une humeur libre et franche, les témérités innocentes d'un esprit généreux.
En face de ma fenêtre, sur un tertre, s'élève un bel érable-sycomore. Chaque matin, Mme Simpson vient s'installer sous cet ombrage avec un pliant; c'est là qu'armée de ses longues aiguilles elle tricote chaussons pour les enfants du village ou des capelines pour leurs mères. Chaque matin, je vais m'asir auprès d'elle et nous causons. Elle a si bien su ndre, que votre ami, qui, comme vous le savez, lieux, lui a conté presque toute sa vie; it, dit-elle, sur le bout du doigt, et elle me ride, me prêche. Ses sermons ne Dt jamais ; c'est le ton qui fait la musique.
« Comment se porte votre mélancolie? m'a-t-elle dit tantôt. Que vous manque-t-il aujourd'hui, l'oiseau qui parle ou l'arbre chantant ? Asseyez-vous vite auprès de moi. Uu beau chagrin dans une belle prairie, vous savez que c'est la moitié du bonheur. Vraiment vous avez l'air fatigué. Je le crois bien, vous êtes de ces gens qui passent leur vie à faire de grandes parties de plaisir dans leur conscience. Cela ne vaut rien pour la santé. Dites-vous bien qu'il y a mieux à faire dans ce monde, et que les mélancoliques furent de tout temps la proie de ces habiles gens qui font gaiement de petits calculs du matin au soir.
— Hélas ! madame, on est ce qu'on peut.
— Chansons ! dit-elle. La nécessité, le destin, langage ordinaire des paresseux qui ont égaré leur volonté et ne veulent pas faire deux pas pour la retrouver.
— Vous êtes bien sévère pour les paresseux ; après tout, c'est une espèce inoffensive.
— Être inoffensif, n'est-ce pas la plus humiliante des conditions? Si j'étais un homme, je tiendrais à offenser l'erreur, à blesser au cœur la sottise.
— M. David vous dira, madame, qu'il vaut mieux jouer du flageolet.
— Le flageolet est un délassement.... Ah! que mon frère vous a bien jugé ! Le cachet d'agate est tout ce que vous méritez.
— Je ne vous comprends pas, madame.
— Mon frère n'écrit jamais de lettre de recommandation ; il se contente de remettre aux gens qu'il m'adresse un cachet d'agate ou un cachet d'ivoire. Le premier porte cette inscription : comme il vous plaira. Gela signifie : madame ma sœur, voici une personne dont je me défie; tâtez-lui le pouls, et faites-lui accueil , si vous le jugez bon.... Mais sur le cachet d'ivoire est gravé ce mot : certainly (certainement), ce qui veut dire : cet homme est des nôtres; je vous prie de le traiter en ami.
— Gomme il vous plaira, madame ; mais je suis fier de penser qu'il vous a plu de me faire accueil.
— Nous autres femmes, nous avons un faible pour les malades, et il faut convenir que vous avez l'air
ressant.
— Tachez donc de me guérir. Qui sait? je suis peutun de ces endormis qui ne demandent qu'à s'é-
v. -il 1er.
— Oh! que nenni ! Votre cas est plus grave. Je suis bien trompée, ou vous appartenez à cette classe
que mon frère appelle la triste race des
rdé Vous m'entendez : il compare ces âmes-
ruments qui ne sont plus d'accord, qui ne
t plus se mettre au ton de la vie et du monde.
ut l'effet de quelque grande déception, ou
simplement d'une vue fausse sur la desVinée. Mon frère a réparé quelques-uns de ces instruments faussés, car il est habile accordeur d'âmes.
— Et quel traitement prescrit-il à ces pauvres désaccordés ?
— Il leur persuade d'agir, de faire quelque chose qui leur répugne... Toute difficulté vaincue, penset-il, toute répugnance surmontée, laissent dans l'âme une sorte de joie amère qui, lentement savourée, lui rend la force et la santé. Se souvenant de son effort, on se dit qu'on a vécu pendant quelques heures, que cela est plus facile qu'il ne semble, et on découvre que le cœur de l'homme et les choses sont plus d'intelligence qu'on ne pensait.
— Eh bien ! madame, me ferai-je scieur de long, bûcheron? Monterai-je, comme Mlle Jane, sur la cime d'un sapin ?
— Rien de tout cela : vous nous écrirez un gros livre sur le Liban. »
C'est toujours là qu'elle en revient. Je lui ai confessé que j'avais passé deux années dans le Liban, que j'en avais étudié avec soin la flore, la faune, les roches, les habitants et leurs mœurs. — Composez un livre sur le Liban ! — C'est son refrain. Elle exige même qu'il soit gros. Le remède assurément est héroïque.
Depuis quelques instants, Amélie et Fa.iny rôdaient
à l'entour du sycomore. Elles avaient Pair plus pincé que jamais et tendaient l'oreille pour attraper quelques mots au vol. Impatientée de leur insistance, Mme Simpson s'est levée. « Cet endroit est charmant, dit-elle; mais on y est tourmenté des moustiques. »
Je l'ai suivie chez elle. A droite du corridor, j'ai vu une porte entr'ouverte, et, sans en demander la permission, j'ai pénétré dans le sanctuaire de Mlle Paule. st une grande salle assez nue qui lui sert d'atelier. ie d'un long sarrau de toile grise, elle mettait la dernière main à une charmante étude qu'elle avait peinte la veille, car c'est à cela que se passent ses journées. Elle me tendit sa petite main barbouillée de couleurs (nous en sommes là).
— Vous êtes un indiscret, me dit-elle. On frappe à la porte.
— Ne le grondez pas, ma chère enfant, lui dit Mme Simpson. V. m'a promis de devenir un héros,
rce à son futur métier en enfonçant des portes ouvertes. On ne saurait essayer trop tôt ses j>
ondis rien. Paule avait soulevé la gaze
flui ' rait un chevalet, et j'examinais un tableau
iu'elle destine à un ami de M. Bird,
et qu'elle ne croit jamais avoir assez retouché. Le
souffle suspendu, je regardais, j'admirais. Ce tableau me faisait rêver. Un pâturage en pente, des rocailles, une herbe courte, des buissons, une fondrière tapissée de rhododendrons, trois vaches couchées, dont la tête se détache sur le ciel, et qui semblent béer à l'horizon ; dans un coin, planté sur une grosse pierre, un pâtre déguenillé, un Orphée rustique, les cheveux sur les yeux, souffle dans ses pipeaux; son chien blanc, assis sur son derrière, le regarde et l'écoute. A gauche, une jolie couleuvre ; à droite, une alouette, perchée au bout d'une branche qui plie sous elle, écoutent aussi. Au haut d'un vieux tronc crevassé, un gros corbeau, le bec tendu, est sous le charme ; le ciel même semble attentif, et quel ciel ! Il ne s'en vit jamais de plus doux. A l'arrière-plan, des lignes fuyantes de montagnes; dans leurs enfoncements, des ombres bleuâtres, une dégradation de teintes, une série d'oppositions pareilles à des accords habilement modulés... Quand on a tout vu, on dit : — C'est tout, cela ne pouvait être autrement.
« Ce tableau est un chef-d'œuvre ! » lui dis-je en sortant de mon extase.
Elle me menaça de son pinceau. « Ne me faites pas de compliments, me dit-elle. Je sais que j'ai du talent, mais je voudrais être sûre que ce n'est pas un simple talent d'amateur.
— Je ne sais, repris-je, si ce que vous appelez votre talent a dit son dernier mot ; mais je suis certain qu'il y a du génie dans cette toile et que vous êtes une véritable artiste, car vos animaux, vos rochers, vos broussailles, votre pâtre, vos clairs et vos ombres ne sont que des signes, des moyens d'expression par lesquels vous révélez vos sentiments ; la nature est pour vous un vocabulaire où vous choisissez les mots qui rendent votre pensée. Dans les paysages des maîtres, c'est toujours de l'homme qu'il s'agit. Dans ce tableau, tout est humain ; lignes et couleurs, tout est d'accord et tout parle ; tout exprime le bonheur facile, le repos solitaire, une vie qui se berce au son d'une musique divine ; partout, en un mot, respire
passion secrète qui de votre âme s'est répandue ces gazons, sur ces buissons et jusque dans ces lointains vaporeux. »
1011e rougit de plaisir. Puis, inclinant sa belle tête, elle me dit d'un ton grave : « Ce n'est pas mon tara, ruais l'art que vous venez de définir. Passion armonie, tout est là, et j'ai toujours pensé que le itiste est un maître de ballet qui apns à former des pas. Rude métier!
ivent ces apprenties n'ont pas l'air à la
— Étonnez-vous-en, dit Mme Simpson. Dans ce
pauvre monde que l'intérêt gouverne, les passions ne savent sur quel pied danser. »
En ce moment, j'avisai sur le rebord de la fenêtre deux jolis souliers de satin rose, brodés de passequilles d'or. <c Ah! inécriai-je, l'un des sujets du corps de ballet a oublié ici ses chaussures ! A quelle passion peut convenir une si mignonne chaussure? »
Je n'obtins point de réponse, car nous fûmes interrompus par Jane, qui entra dans la chambre comme un boulet de canon.
« Bonjour, coup de vent! » lui dit Paule, et elle ia fit asseoir sur ses genoux pour réparer le désordre de ses boucles blondes.
Pendant qu'on la recoiffait : « Monsieur Marcel, me dit l'enfant terrible, croyez-vous comme oncle Bird que Paule soit une sylphide?
— Petite fille, interrompit Mme Simpson, vous écoutez aux portes. Il est impossible qu'en votre présence oncle Bird ait disserté sur les sylphides.
— Oncle Bird m'a enseigné que les oreilles sont faites pour entendre , repartit Jane d'un air rétif.
— Qu'est-ce qu'une sylphide? lui demandai-je.
— Ce sont de petites femmes aussi jolies que Paule, qui vivent dans l'air, qui dansent dans l'air, qui se nourrissent d'air. Un point embarrasse oncle Bird :
sylphides n'ont point de cœur, et Paule a toute la mine d'en avoir un.
— Tenez-vous donc bien, petite jaseuse, dit Paule, Comme les sylphides, vos cheveux sont tout en l'air.
— Cependant, poursuivit l'enfant, oncle Bird convient que les sylphides se décident quelquefois à aimer; mais alors gare à elles! Cela ne leur réussit jamais. Or Paule aime passionnément les fraises. Hier, chez M. David, elle en a mangé deux- soucoupes avec de la crème. Gare à vous, Paule la gourmande, vous finirez mal!
— Il y a, répondit Paule, une chose plus singulière qu'une sylphide qui aime les fraises, c'est un coup
irent qui se mêle de raisonner. Qu'attendre d'un coup de vent qui raisonne , sinon des contes en
Et elle l'embrassa sur les deux yeux.
dix, je ne suis donc pas le seul qui ait eu l'idée
comparer à une fille de l'air? C'est qu'il y a
9 tout son être je ne sais quelle grâce légère,
Jûne, qui ne ressemble à rien. Hier, embusqué
rideau, je la regardais jouer avec Jane.
lait en courant du haut du tertre; elle
la recevait, l'enlevait dans ses bras et
lix fois sur elle même avec la vitesse d'un
lans ces moments-là qu'on craint
qu'elle ne s'envole; on dirait d'une apparition prête à s'évanouir dans l'espace. S'approche -t-on, tout est changé. Sa grâce lui reste, mais son maintien est cligne, sérieux, presque grave: ses manières sont réservées, son propos sobre, discret. Le plus souvent elle interroge et ses yeux écoutent. Quand à son tour elle répond, c'est en peu de mots; mais le peu qu'elle dit est plein de sens et révèle une âme riche, profonde, qui soupçonne le mystère des choses et ne s'en approche qu'avec précaution. Quelquefois aussi tout se réduit à un geste, à un regard ; elle n'est pas prête, un peu de patience! laissez-lui le temps de se retrouver ; à son air recueilli, à son expression chercheuse, on s'aperçoit que son esprit travaille, car si Paule ne rêve jamais, elle cherche souvent. Tout à l'heure, en me parlant d'art, de passion, d'harmonie, elle avait le front pensif d'une jeune muse qui a rencontré le sphinx et qui s'occupe à le deviner.
Vous souvient-il, Félix, que quand nous lisions ensemble Leibniz, vous admiriez fort ce qu'il dit des petites perceptions, de ces impressions vagues, confuses, insaisissables, qui ne se peuvent traduire ni en idées, ni en mots, et par lesquelles notre âme entre en rapport avec les forces occultes de l'univers et des autres âmes?
« Ce qui fait la supériorité de la femme, me disiez-
vous, ce sont les petites perceptions. Raisonnons, nous autres, discourons; elle connaît mieux ce qui ne peut ni se penser ni se dire. »
A ce compte, Paule est la femme la plus femme que j'aie vue. Tout agit sur elle, tout lui fait impression, tout lui est sujet de déplaisir et de joie; aucun détail ne lui échappe. Il n'est pas d'oiseaux dans les fourrés, il n'est pas de fleurs dans les haies, il n'est pas dans l'air d'atomes flottants qui ne lui donnent de leurs nouvelles. Et quand vous lui parlez, votre air, votre ton, votre humeur, vos intentions secrètes, vos arrière-pensées, ce que vous n'avez pas dit, ce que vous vouliez dire, ce que vous direz peut-être, tout est deviné, et sa réponse vous le fait sentir..
Par malheur, ajoutiez-vous, tout se paye ; il est difficile que les femmes soient fines sans l'être trop, et les petites perceptions ne vont guère sans les pe- 3 habiletés.... »
Que ne connaissez-vous Paule? De petites habi-
ah! que sa candeur les mépriserait! Cœur
haut, et fier, si elle vous dérobe vos secrets, elle ne
de vous livrer les siens, et toute son âme
s yeux : « Me voici; qu'aurais-je à vous
après ravoir quittée, j'ai fait une longue prome- , et sans regarder où j'allais, je me
disais : Vivre avec elle ! travailler avec elle! souffrir avec elle ! pleurer avec elle ! quelle joie vaudrait une peine consolée par elle !...
Il faut en finir, Félix. Après-demain, je ne la verrai plus. Dieu! que ces lieux me sembleront vides! qu'ils me seront tristes ces sentiers où je croirai retrouver la trace de ses pas ! et quel deuil dans ces bois où je l'ai entendue rire! L'air lui-même perdra sa couleur. Quel magicien que notre cœur et comme à son gré il enchante ou désenchante nos yeux !... Oui, après-demain elles seront parties, M. Bird les attend à Besançon, et elles feront avec lui un séjour de deux mois en Souabe et dans le Tyrol. Quand on m'annonça ce départ si prochain, j'eus peine à dissimuler mon trouble. Enfant que je suis, je ne m'imaginais pas que cela dût finir. J'ai obtenu que nous passerions ensemble la journée de demain. Demain mon cœur s'ouvrira, il ne peut plus cacher son secret ; demain décidera de ma vie.... Félix, je l'aime follement, je l'aime à en mourir I