‹ Paul MéréChapitre 3 sur 40 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

Saint-Cergues, 3 juillet.

M. Bird n'avait pas exagéré les beautés de ce village haut perché ; c'est un endroit qui mérite d'être vu. J'ai quitté Saint-Laurent avant-hier. Après avoir traversé un col, j'ai suivi cette cluse étroite où est enfermé comme dans une gaine de rochers Morez, ville de fabriques et d'usines. Les Alpes appartiennent aux troupeaux ; depuis des siècles, le Jura s'est voué à l'industrie. De la Chaux-de-Fonds jusqu'à Saint- Claude, partout des horlogers, des ouvriers en tout genre ; partout régnent l'enclume, le poinçon et le tour ; point de cours d'eau qui ne mette des roues en mouvement, et parmi ces chaumines que l'hiver enfouit sous la neige, vous auriez peine à en trouver une d'où ne sortent des bruits d'outils et de métiers.

De Morez je gagnai le haut plateau des Rousses, et

après une marche de quatre heures, je me trouvai tout à coup en présence d'un panorama qui n'a peutêtre pas son pareil.

Du côté des plaines de la France, le Jura s'élève lentement et comme par étages ; les terrasses succèdent aux terrasses; chaque fois qu'on franchit un nouveau gradin, un large plateau se déroule aux reds, bordé de chaînes et coupé de vallées d'érosion. C'est ainsi qu'on passe à longs intervalles des vignobles à la région montagneuse, des hêtres et des buis aux sapinières et à leurs gentianes, jusqu'à ce que. ni un tant toujours, on quitte les épicéas pour les pâturages et les rochers nus. Mais le versant suisse du Jura offre un tout autre aspect. C'est sur les bords du in du Léman que la chaîne atteint sa plus grande iteur et se couronne des imposantes sommités de et du Reculet. Là plus de gradins, mais des ipices. Pareil à une muraille rocheuse qui s'allonge à perte de vue vers le nord-est, le Jura uice d'un saut brusque dans la plaine; aussi igeur qui d'étape en étage atteint enfin cette aperçoit tout à coup devant lui un vide ir delà ce vide tous les pics étincelants les Alpes : c'est un coup 'de théâtre qui '•ruent, ut, vous le dirai-je? j'ai vu ici quelque

chose de plus beau que tous les glaciers du monde ; ce sont deux yeux d'un brun sombre, grands comme des étoiles, doux comme du velours... De grâce ne souriez pas ! C'est en artiste que j'en parle.

Comme je me propose de demeurer quelques jours à Saint-Cergues, je suis descendu dans une pension. Il y en a plusieurs, car chaque été des familles de Genève et du pays de Vaud viennent passer ici le temps des grandes chaleurs. L'air de Saint-Cergues est singulièrement vif et fortifiant ; il ne se respire pas, il se boit, et les médecins le recommandent comme un tonique. La maison où je loge est rustique, mais bien tenue ; elle me séduisit tout d'abord par les deux beaux arbres qui en ombragent l'entrée et par le grand pré vert qui s'étend derrière.

Nous dinons à midi. Hier, au coup de cloche, je trouvai réunies dans la salle à manger quelques dames de Genève en compagnie de leurs filles et de deux freluquets de seize ans. On était à table, on se regardait, on chuchotai r. — « Viendront-elles? ne viendront-elles pas ? disait-on. — Moi je vous dis qu'elles ne viendront pas. — Moi je vous assure qu'elles viendront. Jusqu'à présent elles ont dîné dans leur chambre ; mais elles s'y trouvent trop à l'étroit. Ne voyezvous pas que leurs couverts sont mis ? — Quant à moi, répliqua d'un ton prude et pincé une Arsinoé

sur le retour, j'espère bien qu'elles ne viendront pas.

I '• air peu qu'elles aient le sentiment des convenances,

s comprendront... En vérité, je ne me soucie pas

Amélie et Fanny... »

Elle ne put achever son discours : la porte s'ouvrit

lies parurent. Tressaillement général.

FAles étaient trois. La première qui entra fut Mme Simpson, sœur du révérend M. Bird, veuve consolée de M. Simpson, une grande Écossaise qui porte beau, comme les chevaux de race, le menton et le nez en l'air, une figure agréable, mais un peu fanée, le t des couleurs voyantes et même criardes, cet air queux et conquérant, ces allures de coup de vent qu'ont les Anglaises qui s'émancipent. Derrière elle dt sa fille, Mlle Jane, une mine fraîche et espiègle, un vi.ii LMinin de douze ans en robe rose. Enfin parurent les deux yeux dont je vous ai parlé, et dont je 1 3n. . . Mais je vois que vous êtes curieux. ris, je pense. Et le reste du visage md-i] à ! a beauté du regard? Que sais-je? Je n'ai yeux, et en vérité on ne peut ree. Plus tard je me suis avisé que le ment retroussé, que la bouche i finement découpée... Assurément, direz- Lona s'accordent mal avec ces jus trompez, ou du moins ce

contraste n'a rien qui choque ; il est singulier, piquant, et cette figure est à la fois belle et jolie; c'est pour cela qu'elle ne ressemble à aucune autre. Et le front? Petit comme celui des statues grecques et ombragé des mille boucles fantasques de cheveux couleur de noisette. Et la taille? Mince et souple comme un roseau. Et la voix? Une pure voix de cristal. Et le rire (car vous aimez à savoir comment les femmes rient)?. . . Représentez-vous un rire étincelant, un rire d'ondine, un rire de cascade, ce bruit frais d'une eau jaillissante qui mousse et qui bouillonne. Êtes-vous content?

A peine Mme Simpson se fut-elle assise, qu'elle s'aperçut qu'on la regardait; tous ces yeux braqués sur elle l'impatientèrent. « Paule, dit-elle avec son flegme et son accent britanniques, avez-vous remarqué comme ces moutons que nous avons rencontrés tout à l'heure écarquillaient leurs yeux pour nous regarder passer? Il parait que cela se gagne. »

Et à ces mots elle promena sur toute l'assistance un regard hautain et provocant. Personne ne se sentit de force à relever le gant : Arsinoé rougit et abaissa ses yeux sur son assiette ; Fanny en fit autant, et tout le monde suivit leur exemple. Était-ce l'aii guerroyant de Mme Simpson qui leur imposait? Je crois que la beauté de Paule les intimidait aussi. On a beau s'en défendre, la beauté exerce son empire

•j.i PAULE MÉRÉ

jusque sur les cœurs grossiers ; il est en elle quelque chose qui tient d'une apparition ; cette divine étrangère nous apporte des nouvelles d'un pays inconnu, et elle en parle avec un mystère qui fait rêver.

Mme Simpson se donna le plaisir de constater sa victoire en se mettant tout à fait à Taise, et au milieu du silence général elle s'entretint à haute voix avec Paule, qui ne répondait guère que par monosyllabes et par quelques notes de son rire cristallin.

t Paule, il faut avoir grand soin de cette mousse que nous avons trouvée ce matin ; je la crois curieuse; nous la montrerons à mon frère... Paule, écrivez dune à Genève pour qu'on nous envoie des polichinelles : il en faut toute une cargaison, j'en ai promis à tous les marmots de Saint-Cergues, et mon frère à tuut le département du Jura; mais, entendez-moi il me faut de vrais polichinelles : je veux le chapeau à claque et les deux bosses ; je n'aime pas les rfectionnés, le monde en est plein. Si tous les pantins avaient deux bosses, cela épargnerait bien méprises... Paule, ne me laissez pas oublier que porter de l'aconit à cette bonne femme qui a mal aux dents; cinq globules ce soir, cinq cette pàfl guérie demain matin, c'est mettra de l'entêtement. J'aurai soin de l'en Q'aime pas qu'on me manque... Paule,

PAULE MÉRÊ 35

comptez-vous dessiner cette après-midi? Songez que nous devons aller ce soir à la Chèvrerie. Jane a juré de faire la moitié du chemin à cloche-pied. Cela vaudra toujours mieux que de grimper sur les sapins. En six jours, six robes déchirées! A Noël, Jane, je vous donnerai pour étrennes un perchoir... Allons, petite fille, levez-vous de table ; n'entendez-vous pas ces corneilles qui vous appellent? Dieu bénisse toute la famille des percheurs !... sans en excepter les perches, ajouta-t-elle en lorgnant du coin de l'œil Amélie et Fanny. »

Elle sortit; je la rejoignis dans la cour. Ces dames habitent un petit corps de logis situé de l'autre côté de la route. Je i'abordai et lui présentai la petite boîte que M. Bird m'avait chargé de lui remettre.

« Ah ! je sais ce que c'est : un cachet sans doute. Lequel? Le cachet d'agate : comme ilvous plaira. Cela ne m'engage à rien. Votre nom, monsieur, s'il vous plaît? Ah ! vous êtes M. Marcel Roger, le fils probablement de Mme Henriette Roger, qui prétend que Mme Simpson a des yeux rationalistes ? Présentez mes respects à madame votre mère, mon cher monsieur Roger... »

Et elle me tourna le dos.

Avant de la suivre, Mlle Paule leva sur moi ses beaux yeux ; piqué comme je l'étais, je soutins le feu sans émotion.

« Mine Simpson est un peu prompte, me dit-elle, il faut lui pardonner ses vivacités. »

Je la saluai gravement et je m'acheminai chez M. David.

L'Observatoire (tel est le nom de la maisonnette où le sage David a établi son restaurant) est situé au sommet d'un monticule gazonné au couchant, boisé au levant, qui domine Saint-Cergues du côté de la vallée. C'est là que ce philosophe du Jura passe toute née. En été, il a grand monde, car il cuisine à merveille, et son établissement est fort achalandé. De toutes parts, de Morez comme deNyon, on y vient en partie de plaisir; mais en hiver solitude profonde, telle que pourrait la désirer un chartreux. Il lui est arrivé plusieurs fois que la neige et la glace inter- I lient pendant plusieurs semaines ses communiais avec le village. Alors, à la douce chaleur d'un poêle, sans servante, sans chien , sans chat, il it, il médite, il lit, il écrit, — ou bien assis i fenêtre, il s'entretient avec un grand elé qui, sous les coups de la tempête, s'inciil" '''esse en poussant un cri lamentable,

qui réponde à la sienne. Et pourtant cet a. D en va du bonheur comme de

ureux, Félix, on ne le devient pas.

En me reconnaissant, David battit des mains.

« Le ciel soit loué! s'écria-t-il, voilà delà conversa- Lion qui m'arrive. »

Car vous sentez bien qu'aux yeux des villageois de Saint-Cergues, ou de petits bourgeois en goguette, David n'est qu'un hôtelier comme un autre. Ces genslà n'ont garde de soupçonner que son mérite vaut sa cuisine, et que sous ce sarrau gris il y a un sage. D'ailleurs, fier et discret, il pratique à la lettre l'admirable précepte de l'Évangile : «Ne jetez pas vos perles devant les pourceaux. » En servant les sots, il est muet comme une carpe; mais se présent e-t-il un honnête homme capable de discerner ce qu 'il est, voilà une langue qui se dénoue, un cœur qui s'épanche, et le cordon bleu se double d'un aimable et fin causeur. Aussi David distingue-t-il ses chalands en conversants et en payants. Les premiers payent aussi, mais on a soin de les ménager. Quant aux insolents, ils payent triple.

« Je ne me fâche pas, dit David ; mais leurs mépris sont tarifés. A cœur gonflé carte enflée, c'est la loi du talion. »

Il me conduisit sur une galerie de bois, qui fait face à la vallée, et nous primes ensemble le café.

ce Eh bien ! me dit-il en clignant ses petits yeux gris qui me regardaient par-dessus ses lunettes, le philosophe du Jura est-il bien logé ? »

Je lui fis compliment sur son belvédère, qui commande une vue immense, éblouissante. A mes pieds j'apercevais un ressaut de la montagne dominant un précipice invisible ; tout en bas, la plaine vaudoise avec ses campagnes fertiles, ses vergers, ses vignes, ses bouquets d'arbres, ses villages et leurs clochers à demi noyés dans la verdure ; plus loin, le lac avec sa grande courbe harmonieuse et ses eaux pures qui miroitaient par endroits ; en face de moi, le promontoire d'Ivoire, et ce beau golfe au bord duquel Thonon issise, les pieds battus par le flot; par delà ces s onduleuses, les coteaux du Chablais ; plus haut, montagnes boisées, plus haut encore des sommets rocheux, et enfin, formant à perte de vue la B de l'horizon, les Alpes neigeuses de la Savoie et du Valais, dominées elles-mêmes par la triple cime du Mont-Blanc, dont les fières découpures se détachaient sur un ciel d'un bleu doux. Les blancheurs immajlaciers entre le bleu du ciel et l'azur du lac, — )\ l'effet que produit tant de lumière sur des

outu mes à la tristesse des vallées intérieures leurs grisailles et au deuil des sapinières, c Comme Saùl, me dit David, je cherchais une m royaume. La chanson le dit, A ce compte, qui serait plus riche noi? »

Nous raisonnâmes ensemble sur la vie, sur les jeux de la destinée, genre d'entretien qui ne me déplaît point, et cela m'amena, je ne sais comment, à lui parler de Mme Simpson.

« Elle monte souvent ici, me dit-il. C'est une excellente femme qui a des ennemis, je me demande pourquoi.

— Ah ! permettez, elle les cherche.

— Peut-être sa langue est-elle un peu trop affilée, mais le cœur est bon. Demandez plutôt à nos villageois ; elle s'en fait adorer, bien qu'ils rient sous cape de son grand châle indigo et de ses allures délibérées.

— Et comment se fait-il que cette vieille folle (vous voyez que je lui gardais rancune) soit le chaperon de MllePaule? »

Il fit claquer sa langue.

« 0 la charmante fille ! fit-il. Ses yeux me font rêver de mon cher soleil du midi, lui seul produit ces miracles. Aussi bien elle est Provençale par sa mère. Cette mère est morte ; son père, qui est Genevois, court le monde. M. Bird et sa sœur se sont intéressés à elle, ils la traitent sur le pied d'une fille adoptive, et ils habitent tous ensemble une petite terre dans les environs de Genève. Voilà tout ce que je veux savoir ; quant au reste....

— Ali ! ah i lui dis-je, il court donc des bruits sur leur compte?

— Des bruits ! des bruits ! » dit-il.

Il n'est point de si belle chose Qu'aisément dessus on ne glose.

« Vous avez dû dîner aujourd'hui avec une dame

qui n'a pas l'air bon. Elle vint, hier souper ici avec ses

deux filles, et tout en s'attendrissant sur le clair de

lune, elle dauba sur la belle Paule, sur M. Bird, sur

Mme Simpson.... Ce qui me parut clair, c'est que ces

Écossais ont certaines opinions un peu libres et le

goût de braver les préjugés. Vous le savez, quand les

Anglais se décident à mettre leur esprit en liberté, ils

ne le font pas sortir par la porte, ils le font sauter

la fenêtre. Monsieur Marcel, soyons prudents et

mis du bien de M. le prieur 1 Les sots ne méritent

que les sages se compromettent pour les éclai-

D ce moment nous entendîmes une voix qui

criait : M. Roger est-il ici? et Mme Simpson parut

ie mèche de cheveux sur les yeux et son châle

iir les talons. Je la saluai et fis deux pas pour

mais elle me barra le passage.

i ! vous ne vous en irez pas, dit-elle. J'entends

z et que nous fassions la paix. Je vous

ai fort mal reçu tout à l'heure. Paule m'a lavé la tête, m'a reproché mon impertinence. J'ai pris mon châle et mon chapeau, et j'ai couru après vous pour vous présenter mes excuses. Voyez comme je suis essoufflée ! Les jeunes gens doivent être indulgents pour les vieilles femmes. Vous n'exigez pourtant pas que je me mette à genoux. Ah ! que le Mont-Blanc est beau!... Monsieur David, donnez-moi donc un verre de sirop pour me rafraîchir. ...»

Et me forçant de m'asseoir auprès d'elle : « Je suis une bonne femme, je vous assure ; mais il y a de sottes gens qui me font de sottes chicanes, ces tracasseries prennent sur mon humeur. Si pacifique que je sois, on me force à vivre sur le pied de guerre, et les innocents payent quelquefois pour les coupables. Aujourd'hui surtout.... Songez donc que j'avais entendu à travers la porte le beau discours de cette pie-grièche, et que pour achever de me piquer elle tenait braqués sur moi ses gros yeux ronds qui ressemblent à des juges d'instruction, pendant que sa chère Amélie, qui a un cou de grue, regardait Paule du haut en bas.... Je ne sais qu'y faire, il y a des figures qui me font sortir des gonds- J'en rencontre souvent dans les rues de Genève. Les Genevois sont un peuple très-estimable, ils ont du cœur el de l'esprit ; mais ils accompagnent leurs qualités d'un

travers qui gâte tout : comme Jane, ils aiment à percher. Oui; ils sont touiours perchés sur quelque chose, l'un sur ses aïeux, l'autre sur ses éeus, celuici sur ses vertus, celui-là sur ses écrits.... Jugez comme cela complique la vie. Où qu'on aille, il faut porter avec soi sa petite machine, l'ajuster, se mettre en position, garder son équilibre.... C'est ce qui les rend si collets-montés. Tous les percheurs sont des animaux tristes. Ce qui est le plus fâcheux, c'est que par mégarde il leur arrive quelquefois d'avaler leur perchoir. Voyez cette pauvre Amélie ! Elle ne peut plus remuer le cou. Le cas est grave.

— Ta ! ta ! ta ! dit David en lui présentant un verre de sirop. Je connais Genève, moi, cette glorieuse petite ville, et je ne craindrais pas d'y vivre. N'avezvous jamais lu, madame, l'histoire de la servante rousse ?

— C'est bon, c'est bon, dit-elle. Ne voyez-vous pas que j'étais en cogère?

— On rit, madame, on ne se fâche pas.

— Vous en parlez à votre aise, monsieur le philo-

II est facile de prendre avec flegme les mal-

Tautrui ; mais qu'on s'attaque à vous, j'imagine

ous échauffez tout comme un autre, et si

moindre, mal de votre petite baraque, Dieu

• comme vous m'arrangeriez. N'ayez crainte pour-

tant, elle me plaît beaucoup. Cette galerie est charmante, votre sirop est bon, et les Alpes sont bien belles aujourd'hui.... A propos, monsieur Roger, vous connaissez mon frère; parlez-moi de lui. »

Je lui contai comment j'avais fait sa connaissance. Elle adore ce frère. Quand je lui dis combien il m'avait plu, ses yeux brillèrent de joie et elle me serra les mains.

« L'opinion qu'on a de lui , me dit-elle, est ma pierre de touche pour juger les caractères. » Elle m'apprit que M. Bird a la passion des vieux livres et du bric-à-brac, et que c'est pour chasser son gibier favori qu'il est en tournée dans la Franche- Comté.

« Mais ce n'est pas sa seule occupation, me dit-elle. Mon frère court toujours deux lièvres à la fois. Selon lui, il y a dans le monde beaucoup d'hommes qui ne font rien faute de savoir à quoi ils sont bons, beaucoup d'âmes endormies ou seulement assoupies qui ne demandent qu'à s'éveiiler, et il est convaincu que pour les tirer de leur torpeur il suffit quelquefois d'une circonstance fortuite, d'une rencontre imprévue, d'un conseil, d'un encouragement, de deux mots dits à voix basse, dé l'un de ces regards qu'il appelle les messagers du cœur. C'est une expérience, assuret-il, qu'il a faite sur lui-même. Aussi dans ses tournées

cupe-t-il à la fois de rassembler des vieux cuivres et des bouquins, et de réveiller des âmes.

— Et voilà, lui dis-je, pourquoi il porte toujours avec lui son flageolet. Il s'en sert pour sonner le réveille-matin.

— Ah ! dit-elle, ce n'est pas le tout que d'avoir un flageolet, il faut savoir en jouer comme lui. Mon

re est un vrai charmeur, et sa musique a guéri plus d'un malade. Je dois cependant vous confesser qu'aux yeux de certaines gens il passe pour un grand rat. Si bon chrétien qu'il soit, il a de petites hérésies qui sentent le fagot, et, par exemple, il ne croit pas à l'enfer ; il soutient que le bon Dieu est adoranent bon. Il me conte souvent l'histoire d'une vieille femme qui fut brûlée pour avoir fait promener ant elle, dans les rues de sa petite, ville, un grand i où on lisait : Dieu est bon!... — Bonté di- ! j'aurais voulu mourir avec elle, s'écrie-t-il quelquefois....— Grand merci, le bon Dieu nous a naître dans ui. bon siècle; on n'est plus brûlé; fj est quitte pour être regardé de travers, et on se - jouant du flageolet.

— Voilà delà vraie sagesse! dit David. Jouez au

ime, et ne vous fâchez plus.

— Je fie fâcher, dit-elle, à chacun son hy-

La maison que j'habite n'est pas un palais, il s'en faut bien. Les chambres sont étroites comme des cellules de couvent et les cloisons minces comme une feuille de papier. Aussi notre hôtesse recommandet-elle à ses pensionnaires, en leur donnant le bonsoir, de se défier des oreilles du voisin et de parler bas. Hier soir, les deux jouvenceaux que j'avais vus à table ne se défièrent point de mes oreilles. Ils habitent à l'un des angles de la maison une chambre attenante à la mienne. Félix, il n'y a plus d'enfants. J'entendis que l'un disait à l'autre :

« Emile, il y a deux ans que je ne l'avais vue ; elle est devenue jolie à croquer. J'en raffole, mon cher, j'en suis coiffé. Ces dames doivent aller se promener demain après déjeuner dans la région des beaux sapins ; mais elle partira la première, parce qu'elle veut dessiner le grand gogant. C'est ainsi qu'elles ont réglé les choses ce soir à souper.... Si nous allions la surprendre sous la coudrette ? M'est avis que cette délicieuse petite Paule est une coquette fieffée, et que quand son chaperon n'est pas là, elle ne demande qu'à s'amuser. Nous savons de ses nouvelles, et ce n'est pas à l'école où elle est élevée qu'on apprend à jouer le rôle d'une bergère inhumaine.

— Quant à moi, Alfred, répondit l'autre du ton grave d'un docteur émérite, je la crois plus passionnée que

coquette; mais on peut toujours tenter l'aventure. Seulement...

— Chut! reprit le premier; tu parles trop haut.... » Us baissèrent la voix, je n'entendis plus rien. Mon premier mouvement, Félix, fut d'aller tirer les oreilles à ces deux écoliers; le second fut d'aller prévenir Mme Simpson. Heureusement je me ravisai et me mis au lit ; mais oserai-je vous confesser que je ne réussis pas à fermer l'œil? Je me demandais.... Je vous vuis d'ici hausser les épaules, et vous aurez raison.

Je me levai de bonne heure, je sortis, je m'informai du sentier qui conduit au grand gogant. On appelle de ce nom de vieux sapins isolés d'une taille ntesque, dont le tronc noirci, crevassé, semble porter jusqu'aux nues un front chargé d'ans et d'ennuis et dont les branches énormes, inclinées en avant, sont ;ées de lichens qui laissent pendre, comme une tenture flottante, leurs chevelures argentées. (ldentfl silencieux de tous les mystères des bois, que de récits n'auraient-ils pas à faire ! car leurs pyi'issées d'épines servent à la fois de repaire et d de refuge : l'oiseau de proie se plaît à se

r cime, le renard aime à s'héberger à ers leurs branchages serrés, on voit loil ardent du lynx à l'affût, — et sou-

.1 asile aux animaux timides et

pacifiques qui, fuyant devant l'orage, accourent s'aôriter de ses injures sous le sceptre de ces rois antiques de la forêt.

Quand j'eus atteint le grand gogant, je pris mes mesures, je fis mes calculs; jamais mon esprit ne travailla tant. Au-dessus de la clairière règne un petit mur en pierres sèches qui marque la limite du premier pâturage; derrière ce mur, à peu de distance de l'arbre, des genévriers et des sorbiers forment un épais couvert : c'est là que je courus me tapir en dépit des épines et de la rosée. En déplaçant quelques pierres, je pratiquai une embrasure par laquelle je pouvais voir sans être vu ; puis je me trouvai ridicule, je voulus partir et je ne partis pas. J'attendais depuis vingt minutes, lorsqu'elle parut. Je tressaillis en voyant poindre sa robe blanche au bout de la clairière, au premier détour du sentier. Sa démarche n'est qu'à elle, comme son rire. Elle ne marche pas, elle danse, elle glisse, elle vole. Derrière elle, sa mantille de soie blanche se gonflait comme une voile. Je ne sais quelle vision de sylphide me traversa l'esprit. Un moment je crus qu'elle allait s'envoler, et je retins mon souffle.

Mais voyez l'habile homme que je suis, et comme mes prévisions étaient justes ! Elle vint s'asseoir sur une grosse pierre en face de moi, puis elle tira ses

crayons, ouvrit son album ; j'en fis autant, et pendant qu'elle dessinait le gogant, moi je dessinais Mlle Paule. J'avisai tout à coup nos deux étourneaux; apparemment ils l'avaient suivie de loin. Ils s'avançaient d'un air gauche, avec une assurance de maualoi.... Arrivés près d'elle, ils la saluèrent; elle leur répondit par une légère inclination de tête. Alors le bel Alfred (car il est beau) fit deux pas encore, et, se penchant à son oreille, lui débita je ne sais quelles ■urs de madrigal. Je n'entendis que ces deux mots : bergerette.... doigts de rose. Elle lui répondit :

« J'ai vu en venant ici un endroit où la terre est battue ; vous y pourriez jouer à la toupie. » Cette ironie le piqua au vif, le dépit le mordit au ir. Lovelace voulut prendre la main de Clarisse, orter à ses lèvres ; mais d'un bond elle se trouva out devant lui, la tête haute, l'œil irrité. Adieu, ce! L'écolier, pris en faute et cherchant à couvrir sa retraite :

c Mademoiselle, balbutiait-il, je pensais qu'à la montagne.... »

M rdait toujours. Ils la saluèrent avec

on ' qui aurait bien voulu se donner l'air d'une

uid ils eurent fait cinquante pas, ils espionner un couplet.... Je riais en sourdine dans mon trou.

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. Elle s'était remise à dessiner. Cependant elle tremblait un peu, et je vis sa main se porter à ses yeux e\ essuyer deux larmes qui coulaient sur ses joues.... Elle pleurer! Oh! que je fus étonné! Les sylphides pleurent? De quoi leur servent donc leur rire argentin, ces pieds légers qui ne touchent pas à la terre?.. Mme Simpson parut au bout du sentier ; elle courut à sa rencontre, Bt je m'échappai.

Félix, pourquoi vous conter toutes ces misères? Qui sait, Félix?

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