M. BIRD A M FELIX DE F
Venise, 5 décembre.
Arrivez, monsieur. Nous ne savons que faire de votre malheureux ami. Paule est en danger; les mé-
decins semblent inquiets. Si profonde que fût sa blessure, nous pouvions espérer de la sauver; mais à peine eut-elle revu l'homme qu'elle n'estime plus et qu'hélas ! elle aime encore, son état empira ; dès le lendemain, une fièvre ardente s'est déclarée. Pendant quelques jours, nous réussîmes à empêcher votre ami de pénétrer auprès d'elle. Ce ne fut pas sans peine; ce cœur, qui ne se commande point, ignore quelles violences peut se faire à elle-même une âme héroïque ; il se sent aimé et croit sa victoire assurée : il ne sait pas que Paule traite son propre cœur en ennemi dangereux qu'elle est résolue de combattre à outrance, au péril de ses jours.
Hier matin, dans un moment où, la fièvre s'étant ralentie, elle avait repris possession d'elle-même, de grands cris retentirent soudain dans le vestibule, les portes s'ouvrirent avec fracas, et cette pauvre enfant vit paraître un homme échevelé, défait, l'œil hagard et comme en proie à une folie furieuse. Il s'élança d'un bond auprès d'elle, et, se jetant à ses pieds, il lui tint tous les discours que peut inspirer le délire de la passion. Elle le regardait d'un air de pitié profonde, mais il ne put lui arracher la promesse qu'il était venu chercher. Alors il éclata en reproches, eu menaces, en imprécations. Je vis un sourire douloureux errer sur les lèvres de Paule :
« Vous voyez comme il me respecte ! » me dit-elle.
A ces mots, il parut rentrer en lui-même, il prit le langage et l'attitude d'un suppliant. Des sanglots entrecoupés étouffèrent enfin sa voix. Paule pleurait.
« Vous me tuez, lui dit-elle d'un ton déchirant. Est-ce là ce que vous voulez ! Vous-même vous n'aspirez qu'à souffrir. Éloignez-vous, quittez Venise, n'y reparaissez que le jour où nous pourrons nous revoir sans danger. »
Je le pris par la main, je le forçai de se relever, je l'entraînai, je le reconduisis chez lui. Là, durant deux heures, je lui fis entendre le langage de la raison et tout ce que mon cœur me suggéra de plus propre à le toucher et à le convaincre. Il finit par m'écouter ; il me promit solennellement de partir. De mon côté, je dus m'engager à plaider sa cause ; je tiendrai parole, quoi qu'il m'en coûte, mais sans espoir de réussir. C'en est fait ; ses emportements d'hier l'ont condamné ; morte ou vivante, Paule est à jamais perdue pour lui.
Ce matin, je suis retourné auprès de ce pauvre insensé pour lui faire mes adieux. Il n'était plus le même; il me déclara froidement qu'il était résolu à rester, qu'il avait pénétré mes secrets desseins, qu'il n'était pas la dupe de mon hypocrisie, qu'il saurait me déjouer. En vain lui remontrai-je sa folie, le tort
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qu'il se faisait à lui-même ; il s'emporta, se répandit de nouveau en propos violents. En vérité je crains qu'il n'ait plus sa tête. Dans quelques jours, demain peut-être, il aura besoin d'être gardé à vue. C'est une tâche à laquelle mes forces ne pourraient suffire ; à peine en ai-je assez pour supporter ma propre douleur.
Hâtez-vous donc, accourez ; de grâce, venez le chercher, emmenez-le ; la vie de Paule est à ce prix... Mais, monsieur, dites-moi, quelle est donc cette faiblesse d'écouter un monde qu'on méprise ? Hélas ! pourquoi ce cœur tourmenté n'a-t-il pas su croire"?