LETTRE VI
Genève, 20 août.
Vous ne me répondez pas. Si depuis mon départ quelque lettre m'avait été adressée à Saint-Cergues, David me l'aurait fait tenir. M'oubliez-vous ? êtes-vous malade?... Vos occupations, me direz-vous, vos devoirs... Votre devoir est de m'écrire.
Après être retourné à Saint-Laurent, où j'ai demeuré trois semaines, me voici de nouveau à Genève. Ce n'est pas là que j'avais résolu de passer mes jours d'attente. Je comptais vous aller voir. Une lettre de ma mère m'a fait renoncer à ce projet. Elle m'a rappelé auprès d'elle avec une tendresse à laquelle elle ne m'a guère accoutumé. Mon cœur a été touché,
je suis parti, et je n'ai point jusqu'ici à m'en repentir.
Ma mère est une bonne et digne femme; mais, soit tempérament, soit plan de conduite, elle ne se départ point dans l'habitude de la vie d'une certaine réserve un peu sèche qui a souvent chagriné mon père, et de certaines allures politiques qui m'ont souvent désolé. Incapable de ruse et d'artifice, elle a cependant pour les voies détournées, pour les moyens obliques, un goût que ne réprouve pas la morale, mais qui tue le charme et l'abandon du commerce. Je ne me souviens pas que deux fois dans ma vie elle m'ait intimé un ordre, signifié une volonté. Elle nous insinuait discrètement ses désirs ; si nous l'entendions à demi-mot, si notre empressement à lui complaire la dispensait de revenir à la charge, elle it contente, de belle humeur, sans toutefois nous tirgréde notre docilité : après tout, elle n'avait demandé ; en remplissant à notre insu ses sous, nous n'avions pris conseil que de nos coninces. Ses volontés secrètes au contraire avaientméconnues, elle ne se plaignait pas, son ir se marquait seulement par un excès de séurne ou par une politesse affectée qui it Que de fois ses froideurs m'ont été I m'est de demeurer huit jours sans
en pénétrer la cause. C'était ce que mon père appelait les jours de civilité de ma mère.
« Bon Dieu! disait-il, qu'elle nous batte et que cela finisse! »
Et quand cela finissait, je le vois encore entrer dans ma chambre, se frottant les mains et s'écriant :
« Dieu soit loué! Marcelin, nous tenons le dégel... En vérité, ajoutait-il, c'est une terrible femme que ma femme ; quand elle a tort, elle a toujours le ton de la raison. »
Ce n'est pas que dans certains cas on ne vît se démentir ce flegme désespérant. Comme en dépit de ces dehors son cœur est tendre et son esprit passionné, l'avions-nous inquiétée par une trop longue absence, rentrions-nous trop tard de la chasse, elle avait rêvé mille périls imaginaires, nous avait vus gisant au fond de quelque précipice, et pour le coup elle se fâchait, elle grondait. C'est alors que mon père lui disait :
« Grondez-nous bien, Henriette, toutes les femmes sages sont grondeuses. »
En effet, ces gronderies nous étaient chères ; nous nous sentions aimés.
Et voilà pourquoi sa dernière lettre m'a touché ; elle était grondeuse, tendre. Elle se terminait par ces mots :
80 PAULE MÉRÊ
«Je viens de voir passer Mme G... au bras de son fils ; j'ai refermé tristement ma fenêtre et j'ai eu peine à ne pas pleurer. »
Je n'ai pu résister, le lendemain j'étais auprès d'elle. Elle m'a fait mille caresses. Peut-être les approches de la vieillesse ont-elles amolli ce cœur trop sévère à lui-même et aux autres. À peine étais-je arrivé, nous avons eu ensemble une légère difficulté, car, à ma vive surprise, elle m'a exprimé nettement son désir de me loger chez elle. Son appartement n'est pas grand, je l'aurais gênée. J'ai parlé de descendre à l'hôtel. Alors elle m'a dit son grand mot :
« Qu'en dira-t-on? »
Heureusement nous avons pu accommoder le différend. Un appartement meublé était vacant au-dessus du sien ; je l'ai retenu pour six mois, et m'y voilà illé.
Je travaille, Félix, je travaille beaucoup. Vraiment j-- ne me reconnais pas. Vous savez quelle pénitence ri i'a été imposée : je l'accomplis fidèlement, et, ce qui est plus étrange, avec plaisir. Envoyez-moi donc au plus vite toutes ces paperasses que je vous laissai t : rii'-s albums, mes cahiers de notes, mes . I)e tout cela je ferai quelque chose; j'élèai un monument. Je me sers de ce mot sans scrupule, car il est a la mode aujourd'hui.
Un Genevois, M. de P.... ancien ami de mon père, m'a introduit auprès de plusieurs de ses compatriotes qui sont des savants du premier mérite. Ils se communiquent volontiers et m'ont offert leurs services avec le plus cordial empressement; leur entretien me sera d'un grand profit. Par le même canal, j'ai fait d'autres connaissances qui me seront agréables, On a souvent médit des femmes de ce pays. Quand elles ont du charme, ce charme a du prix. Il y a une grâce genevoise qui est bien du terroir ; elle n'est ni sémillante, ni touchante, ni coquette, ni rêveuse : elle habite à mi-distance entre ciel et terre ; c'est le sourire du bon sens, et je la comparerais volontiers à de la prose ornée. Avez-vous appris, par hasard, homme silencieux, que naguère, dans un village du Jura, je fis rencontre d'une fille de vingt ans dont le souvenir ne m'est pas indifférent ? Aux heures où elle n'était ni sylphide, ni artiste, elle était Genevoise, et je ne songeais point à m'en plaindre.
Avant-hier, je fus invité dans une fort belle villa, où je dinai dans la meilleure compagnie. La maîtresse de la maison a l'esprit fin, délicat, beaucoup d'agrément. La conversation fut tour à tour sérieuse sans pédanterie, gaie sans extravagance. Chère madame Simpson, je vous jure que ces gens-là ne s'occupaient pas de percher; tutto il mundo è fatto corne la
nostra fa miglia.. On trouve ici comme partout des gens d'esprit et des sots, des têtes étroites et des cerveaux larges, des cous roides et des cœurs simples. Partout les âmes d'élite sont rares, partout les croquants font nombre; mais vous savez ce que je pense sur ce point, l'aristocratie, que je respecte, se recrute également dans toutes les classes; il y a des ouvriers gentilshommes, il y a beaucoup de manants millionnaires. J'observe, je prends langue, je commence à m'o- 1 1er. Je définirais volontiers Genève la plus petite grandes villes et la plus grande des petites villes. On y est informé de tout comme dans une capitale ; les Genevois voyagent beaucoup, apprennent les langues étrangères ; ils sont curieux, intelligents ; il ne it rien dans tout le monde dont le bruit n'arrive [u'ici. En revanche, les choses du dehors sont i Pop souvent par un esprit de clocher qui ne ique pas de tolérance; les nouveautés sont mal , les novateurs sont suspects. M. de P. m'a iqué que le tempérament calviniste, mélange de et de mélancolie, a survécu ici au dogme de in, tant ce grand homme avait su repétrir de ses 1,1,1 santés le coeur de sa nouvelle patrie!
Voilà tantôt deux siècles que Genève ne croit plus à la prédestination; mais elle a retenu quelque chose s et des défiances de son antique disci-
pline. Michel Servet n'est plus mis à mort, mais on n'est pas fâché de lui rendre la vie difficile. Ajoutez que Genève est une ville française qui n'est pas en France et qui tient à n'y pas être. Se croyant en butte à des convoitises qu'elle redoute, elle est toujours sur la défensive, sur le qui-vive, et s'attache fortement à ce qui lui reste de traditions, pensant mériter son indépendance en ne ressemblant pas à ce qui l'entoure. Du reste, tout cela tend à changer depuis qu'un homme d'un esprit entreprenant et d'une habileté consommée s'est mis en tête de renverser de fond en comble ces restes d'un passé glorieux qui s'obstinait à se survivre. Il a démantelé la vieille cité, il a fait sortir de terre une nouvelle ville, il y convie les étrangers, la tolérance, l'esprit du siècle. De tels changements ne s'accomplissent pas sans bien des excès et des violences. C'est là l'histoire de toutes les révolutions : les appétits montent à l'assaut par la brèche qu'ont ouverte les idées.
Les idées ! chut ! parlons bas. Si les amis de ma mère nous entendaient ! Je parle de ce petit cercle d'intimes qui se réunit souvent le soir dans son petit salon. Elle n'est plus allante, ne sort guère; mais deux ou trois fois la semaine on vient la voir. La soirée se passe à jouer au whist, à conter les nouvelles du jour, à gloser tout doucement sur le prochain.
Mon cher Félix, voulez-vous savoir quels mariages se célébreront à Genève d'ici à six mois, quels mariages presque faits se sont défaits, quels mariages presque
its se sont renoués, adressez-vous àt moi, je vous tiendrai au courant. Et croyez que je ne suis pas moins savant dans la chronique scandaleuse. On la conte malignement; à chaque article, l'orateur se
ie, s'indigne, toute l'assistance fait chorus. Je tâche de dissimuler mon ennui; ma mère a toujours les yeux sur moi, et je tiens à la contenter. Il est un seul de ses amis auquel je ne puis réussir à faire bonne mine. C'est un ecclésiastique, M. Gérard, qui ine semble être son directeur de conscience, car la direction n'est point étrangère aux protestants. Ce digne homme ne manque ni d'esprit ni de savoir, mais il a le maintien superbe, le ton doctoral, il se grime. Dès qu'il ouvre la bouche, on fait silence ; ses ropos sont des oracles. Je lui reproche de s'oc ■..;• i un peu trop de moi; quand il me parle,
ouillant sa morgue, il prend un air compatissant,
un sourire mielleux et radoucit sa voix, comme s'il
trer dans la chambre d'un malade.
ie m'importent ces misères? Je suis heureux, et
il m me suit partout, d'autant plus cher à
rt plus secret, douce lumière qui luit
pour moi seul. Je pense à elle, et je pardonne aux
ennuyeux ; je murmure tout bas son nom, et la sottise me divertit ; je crois la voir passer devant moi, et tout fardeau me devient léger. Vous avez raison, Félix, j'en conviens. A mon insu, un souvenir funeste aigrissait mon âme et ma vie. La passion seule peut guérir la passion. Depuis qu'un nouvel amour m'est entré au cœur, je revois le ciel, je revois la terre; les vents, les eaux courantes ont repris leurs voix d'autrefois et me redisent ces choses qui enchantèrent mon enfance; mon sang rafraîchi ne connaît plus ni les tourments de la fièvre ni les désordres d'un pouls inégal qui tour à tour se précipite ou semble s'arrêter. Me voilà délivré de mes langueurs et de mes sombres visions ; dans mes extases, je crois contempler cette échelle de lumière qui relie la terre au firmament, et comme Jacob endormi, je vois les anges monter et descendre.
Pourtant, vous le confesserai-je ? je regrette mes bois, l'air pur et limpide de la montagne. J'étais mieux là-haut pour rêver. Ici je me sens à l'étroit, l'espace me manque, les rues me gênent; elles ne sont pas assez fréquentées pour qu'on se sente perdu dans la foule, je m'imagine parfois qu'un passant va m'aborder et profaner, en le prononçant, le nom que j'aime. Gela ne m'empêche pas d'être heureux ; je le serais davantage dans mes bois.
P. S. Je reçois à l'instant votre lettre. Les bras me tombent. Sérieusement, Félix, quel langage est le vôtre? <a Je suis prêt à parier, dites-vous, que mon cher Marcel a couru sans désemparer à Genève pour examiner les pièces du dossier. » Que ce mot est délicatement choisi ! « Il est trop tôt ou trop tard, continuez-vous. Il fallait aller au greffe avant la déclaration ou n'y pas aller après, mais attendre qu'elle s'expliquât. Soyez homme, Marcel, on ne l'est que par le courage de l'esprit et la fermeté virile des décisions.... » Fort bien; l'enfant a dix ans, son gouverneur lui a donné le fouet, tout est en règle. Quel fut son crime? Il n'a pas fui le bonheur qui venait le chercher. Faute grave! Cependant, me trompé-je? Il n'avait fait que suivre les instructions de ce rigide mentor. Félix, faites votre métier, soyez philosophe : on ne l'est que par l'esprit de conséquence et la rigueur de la logique.