LETTRE VII
enève, 10 septembre.
Oubliez ma dernière réponse, excusez mes amertumes. J'étais injuste, je ne vous avais pas compris. Vous me traitiez en enfant, mon sot orgueil s'est révolté; la vérité comme toujours parlait par votre bouche. De grâce, Félix, ayez tort une fois, une seule fois! Gela rétablira l'équilibre dans notre amitié désassortie où toute la raison est d'un côté, la tolie de l'autre. Oui, je le confesse, mon premier tort fut de trop me presser; mon second tort fut de venir ici. Je devais attendre. Quand me laisserai-je gouverner par la sagesse?
Hier soir il s'est passé certaines choses.... N'allez pas croire que l'ombre d'un soupçon soit entrée en moi : je la respecte, je l'aime, je l'adore plus que jamais; mais que je hais le vulgaire et ses pensers profanes!... Qui m'expliquera cela? Un homme est sot,
-sier, méchant; vous le savez, et vous tremblez que sa sottise ne vous condamne; vous le savez, et ses noirs sourires inquiètent votre conscience ; vous le savez, et un vain propos vous laisse un trouble, un insupportable malaise....
Votre lettre est charmante. Merci. La lance d'Achille guérit les blessures qu'elle a faites.... Gomme vous parlez bien d'elle ! vous la jugez, dites-vous, par ses adieux. Elle vous paraît unir à une âme ardente un esprit droit et sincère. Ce mot vous a plu : « Parmi les bois, dans un beau jour, tout est facile. La vie n'est pas ainsi. »
Les cheminées de Genève sont affreuses ; nulle part on n'en voit de pareilles ; la grimace de ces longs tuyaux anguleux me désole. O mes bois ! qui me rendra mes bois?
LETTRE Vin
Genève, 15 septembre.
Un second assaut a suivi de près le premier. Fautil croire à un complot? N'a-t-on point fait quelque rapport à ma mère? Son jeu est fort couvert : raison de plus pour que je me défie. Enfin je veux tout vous conter, cela me soulagera.
L'autre soir, je venais d'entrer dans ce salon où j'étouffe. On prenait le thé, on jouait, on causait. Seul dans mon coin, je feuilletais une gazette. M. Gérard entame une histoire. Je n'écoutai d'abord que d'une oreille. Il s'agissait d'une jeune fille dont l'air éventé et les manières un peu libres alarment ses parents. Tout à coup l'orateur éleva la voix :
« On fera bien, dit-il, de la tenir de court. Autrement elle nous donnerait une seconde édition des escapades de Mlle Paule Méré. »
A ce mot, je tressaillis, je cachai derrière ma ga-
zette mon visage en feu. C'était la première fois que j'entendais parler d'elle, et dans quels termes ! Je m'imaginais que tout ce que la malveillance des sots pouvait trouver à reprendre en elle, c'était ses opinions ou plutôt celles des gens avec qui elle vit. Les escapades de Paule ! je devins tout oreilles, mes mains tremblaient.
« Oh ! quel rapprochement ! répondit une vieille femme. Entre une fille coquette et une fille galante, Dieu merci ! la distance est grande.
— Pas de gros mots ! dit M. Gérard en souriant. La charité chrétienne les défend.
— Aussi bien, dit une autre femme, la fille d'une baladine a quelques droits à l'indulgence : bon sang ne peut mentir.... A propos, ajouta-t-elle, où donc s'en est allée cette belle chercheuse d'aventures ?
— Elle est en Allemagne, à Munich, dit-on.
— Oh bien ! reprit la même femme, on assure i Bavière les mœurs sont fort libres; elle y
irra courir la bohème tout à son aise.
— Je lui pardonne tout, dit ma mère, pourvu qu'elle ne revienne pas ici ; ses exemples ne sont pas
pour nos fillettes.
— Mesdames, s'écria M. Gérard, ménagez donc vos termes. La pauvre fille regrette peut-être ses
erreurs, et elle cherche là-bas le mari qu'elle ne pourrait trouver ici. »
Je ne me possédais plus, j'allais éclater. Heureusement la porte s'ouvrit, et Mlle Angéline de Luz entra avec sa tante. Elles habitent à l'entre-sol. Mlle de Luz est une assez belle personne, mais elle a le regard dur, le ton décisif, je ne sais quoi de chagrin dans l'expression. Elle vient souvent chez ma mère, et la traite avec une sorte de condescendance qui ne me plaît point ; j'y sens percer une hauteur secrète que ma mère, si fière pourtant, semble accepter. Elle s'approcha de moi, m'honora d'un sourire assez gracieux, car j'ai le bonheur de ne pas lui déplaire. Je lui répondis par un salut un peu court, et après avoir échangé avec elle quelques phrases banales, je pris mon chapeau et je sortis. Il était temps, j'étouffais.
Hier ma mère me proposa une promenade en voiture. J'acceptai. En chemin, elle me parla de Mlle de Luz :
« Elle est charmante, me dit-elle.
— Oh ! permettez, lui répondis-je. Dites, si vous voulez, qu'elle a de beaux cheveux et de belles dents; mais pour le charme..».
— Vraiment, Marcel, vous êtes difficile.
— Très-difficile, bien qu'assurément je n'aie pas le droit de l'être.
— Allons, méchant garçon, que reprochez-vous à cette belle fille ?
— Elle ne me plaît pas, je ne sais qu'y faire. Fautil m'expliquer davantage ? Elle vous parle sur un ton protecteur que je ne puis souffrir.
— N'est-ce que cela ? me dit-elle gravement. Apprenez que Mlle de Luz appartient à l'une de nos meilleures familles, et qu'elle et moi, nous ne sommes pas tout à fait de la même société.
— Pour Dieu! m'écriai-je, qu'elle ne se déclasse pas en venant chez vous ! »
Elle me répondit sur cette note sèche, qui lui revient souvent :
« Pour un homme d'esprit, c'est prendre les choses bien au tragique. Mlle de Luz est toujours aimable et polie avec moi ; j'ai reçu d'elle mille marques d'attention qui me touchent. Pour l'en récompenser, je voudrais que mon fils l'accueillît moins froidement.
— Votre fils n'admet pas qu'on lui parle sur un
■ ton et qu'on en prenne un autre avec sa re.
— Bon Dieu ! Marcel, dit-elle avec un peu de dépit,
royais incapable de petitesses. Il est tout pie que vous imposiez un peu à Mlle de Luz. Sans le votre mérite, vous êtes le fils d'un homme qui S'est fait un nom.
— Ce nom est le vôtre, ma chère mère, car je ne pense pas que vous le quittiez jamais.
— Ce n'est pas la même chose, » répondit-elle.
Et elle m'expliqua cette différence du même ton qu'elle eût commenté un article du décalogue.
Puis elle reprit :
« Voulez-vous que nous parlions affaires ? Mlle de Luz est un excellent parti. A la vérité, elle n'est pas riche, son père avait fait de mauvais placements, et le chagrin d'avoir gaspillé son bien l'a tué. Orpheline de bonne heure, Angéline a été élevée par sa tante, qui est un modèle de toutes les vertus et qui a cultivé avec le plus grand soin son heureux naturel. Aussi cette charmante fille (je tiens à mon mot) estelle sage, instruite, réfléchie, pieuse; simple dans ses goûts ; tant de qualités valent bien une dot : ajoutez encore les avantages de la naissance et dites-vous que l'homme qui l'épousera sera très-bien placé à Genève.
— Mieux que les écus de M. de Luz? repartis-je. Hélas ! Mlle de Luz n'est pas mon fait, je ne regarde qu'à la dot.
— Vous plaisantez, dit-elle. Vous êtes assez riche, Marcel, pour ne consulter, en vous mariant, que les convenances de caractère et de condition. Je ne pourrais souffrir que mon fils épousât une fille pour son argent.
— Vous en parlez bien légèrement, répliquai-je. La dot se palpe, se pèse ; les convenances sont un grand mystère. »
Elle me regarda dans le blanc des yeux.
o Je n'en crois pas mes oreilles, dit-elle. Quoi î c'est vous, Marcel, vous à qui je reprochais de voyager toujours dans la lune...
— Vous voyez qu'on en revient. Je me suis formé, ma chère mère, je suis devenu très-positif. »
Elle prit un air rêveur, s'enfonça dans un coin de la voiture, demeura quelque temps sans parler. Sur ces entrefaites, nous arrivâmes à Fossaz, joli hameau que traverse un ruisseau nommé le Foron. Ma mère voulut faire quelques pas. Je fis arrêter, elle descendit, prit mon bras. Après avoir franchi un pont, tournant à gauche, nous suivîmes un joli chemin montant qui longe le cours de la rivière et que bordent d'un côté une haie, de l'autre un petit bois. Je savais où me conduisait ma mère. En haut de la montée se ave une maison de campagne qu'on appelle le château des Terraux. A Saint-Cergues, j'avais enlu parler de ces Terraux, et je n'étais pas demeure trois semaines à Genève sans m'informer ni uir faire un pèlerinage dans l'endroit du monde <],JI m est Le plus cher. Ce château est assurément le plus rustique des châteaux. Il se compose d'un mo
deste corps de logis à un étage avec deux ailes en retour, décorées de longs balcons que portent de petits piliers ronds en pierre. Ces balcons, qui se font face, donnent sur une cour en pente qui règne de la maison jusqu'à la route. L'aile de droite se termine par une grosse tour carrée percée d'étroites ouvertures, vénérable donjon qui écrase de sa masse cette humble maisonnette. Telle qu'elle est, cette champêtre habitation m'enchante, elle est pleine de caractère et de poésie ; tout m'en plaît, jusqu'aux deux dauphins en tôle qui lui servent de girouettes.
M'arrêtant devant la grille :
« Voilà, dis-je, un joli réduit.
— C'est dommage, me répondit ma mère avec un geste de dégoût, c'est dommage qu'il soit si mal habité.
— On le croirait désert ; toutes les fenêtres sonl fermées.
— Les locataires sont en voyage. Dieu veuille qu'ils ne reviennent jamais !
— Ce sont donc des gens de sac et de corde ?
— Ce sont des gens sans principes.
— Oh ! les maladroits ! m'écriai-je. Il est si facile d'en avoir sans que cela tire à conséquence !
— Vos plaisanteries, me dit-elle, ne sont pas toujours de mon goût.
— Allons, c'est dit. je ne plaisanterai plus ; mais vous m'avez rendu curieux, je veux savoir...
— Depuis deux ans, cette maison est louée par un Écossais, M. Bird, et sa sœur, mistress Simpson, qui l'un et l'autre ont le malheur de ne croire à rien.
— Cela ne m'apprend pas grand' chose. On est toujours l'incrédule de quelqu'un.
— Que pensez-vous, me répliqua-t-elle avec un peu d impatience, d'un homme comme M. Bird qui, sur la foi de son air vénérable, se voit fort bien accueilli à Genève, invité, caressé, et qui s'avise un jour de faire des lectures à nos ouvriers, et de leur d< montrer à grand renfort de blasphèmes, que Jésus- Christ n'était qu'un homme, et que tous les récits de miracles sont des légendes?
— Ne sachant rien de plus, repartis-je, je pense que, pour avoir accepté quelques dîners, M. Bird n'était pas obligé de renoncer à ses opinions; les droits d'un amphitryon ne vont pas si loin. Je pense
si que la foi qui transporte les montagnes est une
belle chose, et j'estime infiniment les hommes qui,
ant aux miracles, se rendent capables d'en
imbien n'est-il pas de ces croyants-là
I fort peu miraculeux! Superbes, vaniteux,
tifs, ces petite hommes font à Dieu le sacrifice
do leur raison, à laquelle ils tiennent peu, et n'ont
garde de lui sacrifier la moindre de leurs passions, auxquelles ils tiennent beaucoup. »
Ma mère changea de couleur ; mais, se remettant bien vite :
«Marcel, me dit-elle, vous n'entendez pas, je pense, que j'entre en discussion avec vous. Je n'aurais garde. Vous avez couru le monde, mon fils ; vous avez laissé de votre laine aux buissons des grands chemins. J'en suis fâchée pour vous : c'est une chose précieuse qu'une bonne toison bien fourrée. A l'âge où le sang est moins chaud, il n'est pas de meilleure défense contre les intempéries de l'air ; mais je laisse à la vie le soin de vous ramener, de vous convertir. A la longue, l'expérience se fait toujours écouter des cœurs droits. Seulement j'espère qu'en attendant, si mon fils a des doutes, il aura le bon goût de ne pas les prêcher à tout venant. Je m'assure aussi qu'il a des règles de conduite moins flottantes que ses opinions, et qu'il serait incapable, par exemple, d'enlever une jeune fille à ses parents.
— Et quoi ! m'écriai-je, M. Bird se serait rendu coupable d'un enlèvement de mineure ?
— La jeune fille est venue à lui, il l'a déclarée de bonne prise ; cela ne change rien à l'affaire.
— Vous n'avez donc pas de tribunaux à Genève ?
— Que vous êtes simple! me dit- elle. Ne savez-
08 FAULE MÉRÉ
vous pas qu'il y a des remèdes pires que le mal? Oh? la triste histoire ! tout Genève en a parlé.
— Contez-la-moi ; elle me fera faire peut-être de salutaires réflexions.
— Ne me demandez pas de détails ; je n'aime pas à m'appesantir sur un triste sujet. Qu'il vous suffise de savoir qu'un de mes meilleurs amis, l'un de nos négociants les plus considérés, M. Aféré, essuya, il y a quelque vingt ans, un bien cruel chagrin. Son fils unique, jeune homme d'un tempérament maladif et d'un esprit faible, partit pour faire un voyage
Italie. A Venise, il eut le malheur de contracter une liaison avec une danseuse de seize ans, native d'Arles, belle comme les femmes de son pays, et qui venait de débuter au théâtre de la Fenice. Il se laissa prendre dans ses filets. Cette fille sans scrupule l'ensorcela si bien qu'il résolut de l'épouser secrètement, •iz de ce que ressentit mon vénérable ami quand tout lui fut découvert. Le mariage était nul : son fils, alors âgé de vingt-deux ans, n'avait pu se passer d'un ment qu'à tout âge, je pense, il est bon de r rcher; mais une enfant était née de cette union (sortie. M. Méré et sa femme montrèrent ■ qu'ils sont : surmontant leurs justes ressentiidèrent à tout accepter et à tout pardonner à deux conditions : leur bru devait s'engager
à ne jamais mettre les pieds à Genève, et l'enfant devait être confiée à leur garde pour être élevée sous leurs yeux. Cette double condition fut agréée : les femmes de théâtre ne sont pas de bien tendres mères ! Notre danseuse se félicita d'être débarrassée de sa fille, et sa dupe repentante rendit grâces à la bonté paternelle qui se chargeait de réparer sa folle imprudence. L'enfant fut amenée à Genève. Vous dire les soins dont fut entourée cette petite Paule (c'était son nom), la tendresse vigilante dont elle fut l'objet ï... J'ai tout vu de mes yeux, j'allais souvent dans la maison. Malheureusement tant de peines furent mal récompensées. Toute petite, cette fillette faisait déjà paraître une humeur rebelle, impatiente de toute règle. Avec le temps, le mal empira; ses penchants se déclarèrent. Tour à tour emportée, n^ use, se livrant à des transports qui blessaient la modestie ou s'abandonnant à une sorte de langueur rêveuso qui n'était pas de son âge, le désordre de son humeur, ses curiosités indiscrètes , les libertés qu'elle se donnait, inquiétèrent ses grands parents. Ils redoublèrent de vigilance : tendresses, sévérités, rien ne put réduire cette âme indocile et ce cœur ingrat. « Mlle Paule, me disait un jour M. Gérard, est atteinte de deux maladies incurables : le mépris des convenances et le goût du fruit défendu. »
Pttavtentit
100 PAULE MÊRÉ
Elle avait dix-sept ans quand son père, devenu veuf, se remaria. Cette fois, son choix fut digne de lui et de sa famille. On attendait beaucoup de cet heureux événement pour la guérison de Mlle Paule. Il n'en fut rien : elle repoussa sèchement toutes les avances de sa belle-mère, affecta de mépriser ses remontrances et ses conseils. Aussi dure que passionnée, cette jeune fille s'est toujours complu à payer d'ingratitude les marques d'affection dont on fut trop prodigue envers elle. Enfin , oubliant toute retenue , elle lâcha la bride à ses passions et se perdit d'honneur. Elle sortait souvent sous prétexte d'emplettes; on la fit suivre, on découvrit qu'elle s'en allait dans la cam • pagne à de mystérieux rendez-vous. Un jour de l'an dernier, elle s'échappa de grand matin et ne rentra qu'à la nuit. Un de nos amis l'avait rencontrée cheminant sur une grande route au bras d'un inconnu. ■rés, indignés, son grand-père et sa belle-mère durent de la garder à vue. Elle sut tromper leur surveillance et s'enfuit. Deux jours se passèrent sans qu'on eût de ses nouvelles; on apprit enfin qu'elle tait réfugiée dans ce joli réduit que vous admirez tant charmante équipée, vous pouvez le croire,
lit d t ; mille bruits en coururent; chacun com-
pta l'aventure à sa façon. Les uns affirmèrent que M. Bird était son amant; je n'en crois rien. D'autres
PAULE MÉRÊ 101
pensèrent que ce galant homme, prêtant, par pure charité, son obligeant ministère... Mais qu'avez-vous donc? Vous venez de casser votre jonc. C'est dommage, il avait du prix. »
Je fis un violent effort sur moi-même :
« Mais enfin, balbutiai-je, qu'a dit le père? qu'a fait le père?
— Il était encore absent, car il a le goût des voyages. Quand on l'eut informé, il fit remettre à sa fille la petite fortune qu'elle tenait de sa mère, et lui écrivit qu'elle était libre de demeurer dans l'asile qu'elle s'était choisi, qu'il renonçait à tous ses droits sur elle, et qu'à partir de ce jour elle était morte pour lui. Ne croyez pas que cette déclaration l'ait bien vivement affectée. On assure qu'elle ne fut jamais plus gaie ni mieux portante, que toutes les roses de la santé fleurissent sur son beau visage. La vie qu'elle mène ici doit la charmer. Il y a, dit-on, beaucoup d'allants et de venants, des ouvriers qui viennent s'éclairer sur les miracles, des étrangers, des passants, des aventuriers, des artistes, de mystérieux inconnus, toutes les variétés humaines, sauf peut-être celle des honnêtes gens. »
Je lui dis gaiement :
« Pas de réflexions ! vous gâteriez votre petite histoire, qui est charmante. Ma chère mère, vous avez appris de M. Gérard l'art de conter. »
Nous remontâmes en voiture et reprîmes le chemin de la ville; je riais, je plaisantais. Après un premier ■s de fureur, une sorte d'évidence délicieuse s'était emparée de mon âme; je me disais avec l'accent triomphant de la certitude : Impossible! impossible! Et les nuages, les buissons, les cailloux même de la route me redisaient comme autant d'échos : Impossible ! Nous fûmes bientôt à la ville. Gomme nous passions près de la Treille (c'est une belle promenade en terrasse), ma mère se pencha vivement à la portière et salua de la main un couple d'époux septuagénaires qui , appuyés l'un sur l'autre , cheminaient à pas comptés le long d'une allée de marronniers.
« Voilà justement, me dit-elle, les grands parents de Mlle Méré. i>
Je me souvins que les jours précédents j'avais déjà
rencontré à la même place ces deux graves person-
es. Habillés de noir, il y a dans leur démarche,
s leur air de tête, je ne sais quoi de solennel; leur
it respire une morgue empesée, ils sentent que
l'univers a les yeux sur eux.
Je crus entondrelavoix moqueuse de Mme Simpson qui criait : « Ce sont de très-honnêtes gens, mais ils ur leur deuil. »