‹ Paul MéréChapitre 8 sur 40 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Saint-Cergues, 20 septembre.

Je ne pouvais plus y tenir, j'avais perdu le sommeil, je me suis enfui dans mes bois.

La sotte manie de questionner s'était emparée de moi. Je m'imaginais toujours que quelqu'un m' allait dire : N'en croyez rien, c'est une calomnie infâme.

Je vous ai parlé de Mme B ... Je vais souvent chez elle. Je trouve là des gens qui me plaisent, leur conversation est à la fois solide et piquante, ils ont ce genre d'esprit qui fait penser et qui est si rare. Bref, c'est là seulement que je respire, que mes ennuis sont trompés, que je sens ma douleur s'engourdir. Avant-hier, après de longs détours, je vins à parler de Paule à Mme B.... Son front se rembrunit :

« Cette histoire m'a été contée plus d'une fois, me dit-elle. Je connais peu Mlle Méré. Je l'ai rencontrée à Interlaken il y a trois ans. Je ne puis dire combien

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sa figure et son maintien me frappèrent. Elle a l'air si noble, si intelligent.... Mais elle me parut triste, renfermée en elle-même. Je m'aperçus que les personnes avec qui elle vivait étaient de bonnes gens, d'un cerveau étroit et incapables de la comprendre ; la supériorité de son esprit inquiétait leurs préjugés, irritait leur orgueil ; ils semblaient se plaire à la gourmander, à la régenter. — Cette charmante fille, me dit l'un de mes amis, est muette comme un francolin en captivité. — Et il m'expliqua que le francolin est un oiseau rare qui chante en liberté, qui se tait en cage. Elle m'intéressait, je l'engageai à venir me voir. Un jour elle vint, s'assit où vous êtes. J'eus peine à la reconnaître, elle avait le front épanoui, le regard vif et brillant. Nous causâmes beaux-arts, peinture; dans ses moindres propos se révélait une grande et belle âme d'artiste, pleine à la fois d'aspirations profondes et de curiosités d'enfant. J'aurais voulu qu'elle me contât ses peines; mais le francolin captif était fier, il me parla de tout, sauf de sa cage. Je demeurai sous le charme. Quelques jours après, j'allai la voir; elle ne me reçut pas, et nous ne nous sommes plus revues. (>m qu'elle a fort mal tourné. La faute en est

a ceux qui l'ont mal conduite, mal dirigée. Peutla malveillance, qui grossit tout, a-t-elle mé en lourds péchés de regrettables impru-

dences. Malheureusement elle est tombée dans de mauvaises mains. Mme Simpson, assure-t-on a l'esprit dérangé; quant à M. Bird... »

Elle n'en put dire davantage. Quelqu'un vint nous interrompre.

« Étiez-vous hier soir au concert? » Il ne fut plus question que de ce concert.

En sortant de là, je courus chez M. de P.... J'avais un air si étrange qu'il s'informa de ma santé. Je n'osai le questionner ; mon trouble, mon accent m'auraient trahi. Je retournai chez lui le lendemain : cette fois je sus composer mon visage et mes regards.

« Ah ! ah ! me dit-il en riant, vous avez entendu parler des hauts faits de Mlle Méré ! ( Et d'une main il jouait avec ses breloques, de l'autre il présentait un morceau de sucre à son chien). Cette petite fille peut se vanter d'avoir fait parler d'elle. Au bruit de ses aventures, toute notre bourgeoisie a frémi d'horreur. Ces braves gens ne veulent pas comprendre que le génie est une espèce de possession, que les grands artistes ne s'appartiennent pas, qu'ils sont la proie du démon qui les hante, et qu'on ne peut appliquer aux êtres d'exception les petites règles de la morale vulgaire. »

A ces mots, me prenant par le bras, il me conduisit devant une petite toile qui décorait l'un des panneaux

ïon salon. Ce tableau représente une chèvre, un mouton et une vache qui semblent deviser ensemble dans un pré. C'est à la fois naïf, parlant et héroïque, comme une fable de la Fontaine.

« Et voilà, me dit-il, ce que sait faire cette petite

fille. Paul Potter, prenez garde à vous ! Paule Méré

vous damera le pion. Nescio quid majus nascitur

Iliade... Mon cher ami, j'ai dû faire pendant deux

mois une cour assidue à M. Bird pour qu'il consentît

à me céder ce petit chef-d'œuvre. Que Mlle Paule

nous en donne trois ou quatre pareils chaque année,

et que dans l'intervalle, pour se remettre en haleine,

elle fasse toutes les fredaines qu'il lui plaira, nous

n'aurons pas à nous plaindre d'elle. Eh morbleu! qu'on

'avise pas de la tourmenter. Sinon, foi de vieux sol-

s, je mets flamberge au vent pour ses beaux yeux ! »

Non, Félix, je ne pouvais plus y tenir.

« Que vous êtes paie! m'a dit hier soir ma mère.

tus malade? »

ne m'en suis pas défendu, et, m'en prenant

' du sud, un vrai siroco qui souffle depuis

ours, je lui annonçai que j'allais chercher

s la fraîcheur des monts. Elle m'a pro-

ompagner Vous pouvez croire que j'ai

offre.

Ji roi matin. Le chemin de fer m'a con-

duit à Nyon. J'ai gravi la montagne à pied. Arrivé à Saint-Cergues, je n'ai fait que traverser le village, et j'ai couru tout d'une haleine à la Violette. Avec quelle joie j'ai revu la bonne fermière qui nous avait fait fête! Elle du moins ne sait rien, sinon que Paule est bonne, que Paule est belle! Bienheureuse ignorance ! Je ne pouvais me lasser de causer avec cette excellente femme. Ma gratitude était si vive qu'en la quittant je baisai avec transport sa main rude et hâlée. Elle me regarda avec surprise.

«C'est que vous ne savez rien ! » luidis-jeetjem'enfuis.

J'ai traversé le bois de la Chèvrerie. Lui non plus . il n'a entendu parler de rien. Il m'a reconnu, tout frémissait autour de moi. J'ai revu le sentier, j'ai revu la place...,

Mais dans l'état où je suis, les joies sont courtes et se payent cher. A peine étais-je sorti du bois, mon exaltation fit place à un sombre accablement ; mon cœur était lourd comme du plomb. L'éclat du jour m'affligeait ; la montagne, inondée de lumière, célébrait une fête où je n'étais pas convié. Je voulus fuir la lumière, fuir le jour.

A cinq minutes du village, dans une échancrure de la montagne, est une petite combe encaissée et sauvage où l'on descend par de rapides sentiers. Les roches abruptes qui la dominent sont couronnées d'or-

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mes antiques qui se penchent sur l'abîme. Au pied de ces âpres murailles, d'autres arbres bizarrement inclinés et contournés font des arcades de verdure. Un grand frêne déjeté s'est couché en travers d'un éboulis et laisse traîner à terre sa cime touffue. Dans le fond, des hêtres entrelacés forment une ogive où pendent des festons de feuillage. Sur le devant, parmi des blocs et des rocailles en désordre, s'étale un impénétrable fourré de ronces, de framboisiers, de fougères, auquel un sorbier entremêle ses grappes de fruits rouges, pareilles à des colliers de corail. Au pied des sapins, au milieu des broussailles, s'élèvent de grandes touffes de millepertuis jaune; çà et là croissent parmi les épines des astrances, des épilobes, d'autres fleurs pâles. A quelques pas plus loin, le sentier disparaît tout à coup dans un fouillis de gigan- ' ues orties, et les rochers gris, se resserrant, ne i ut aux regards qu'une étroite échappée sur la plaine et sur le ciel.

Ce lieu sauvage convenait à ma tristesse; j'allai m'y >ir sur une pierre, et je cachai mon visage dans mains. Au-dessus de nia tête retentissaient des en* enta de geais, que l'épervier dominait par

de sa plainte lugubre et stridente. Alors ion cœur une voix que j'avais longtemps , et elle jeta dans l'air ce cri terrible : « Qui

sait? tout est possible. » Il me sembla qu'à ces mots mon être se brisait ; une main de fer étreignit comme dans un étau ma poitrine haletante. Dans un transporl de fureur, je jetai loin de moi le bouquet de gentianes desséchées que j'avais gardé tout le jour à la main, et, me couchante terre, je me pris à sangloter.

Les larmes que je répandis me soulagèrent. En rouvrant les yeux, j'aperçus un rayon du soleil couchant qui se glissait comme une lame d'or à travers l'épaisseur des feuillages ; il venait me chercher. Une vague espérance se ranima dans mon sein.

Je me levai et me ressouvins du bouquet de gentianes. Je m'élançai pour le reprendre au travers des ronces et des orties. Il me fallut du temps pour en retrouver les restes. Je pressai convulsivement sur mes lèvres ce cher débris, et je sortis en hâte du lieu sombre où le désespoir m'avait donné rendez-vous.

Je montai à l'observatoire. Denis était arrivé de Saint-Laurent pour faire visiter à David. Je les surpris comme ils se mettaient à table. Je soupai avec eux, car j'étais encore à jeun. Ensuite, malgré la fraîcheur, nous fûmes nous asseoir sur la galerie.

€ Avez-vous des nouvelles de notre excellent M. Bird? m 3 demanda Denis.

— Et de sa belle pupille? » ajouta David,

Je leur répondis gaiement :

« Que vous êtes simples, bonnes gens de la montagne! Apprenez que l'excellent M. Bird est un homme sans principes, et sa belle pupille une aventurière.... Et je leur récitai la légende. »

Us m'écoutèrent gravement. Quand j'eus fini, ils secouèrent la tête.

« Avez-vous jamais vu sourire cet homme? » me dit Denis, et après une pause, il reprit : « Vous connaissez le curé de Saint-Laurent, un saint homme qui se dépouille de tout pour les pauvres, un peu original comme tous les saints. Le général le goûtait et se plaisait à citer ses mots. C'est lui qui disait un jour à une dévote restée mondaine : « Madame, avant d'en- « trer au paradis, vous tiendrez à vous assurer que le « contrôle délivre des contremarques. » Il prétend aussi que se tromper avec passion vaut mieux que croire sans ferveur, qu'auprès de la plupart des chrétiens d'aujourd'hui, la religion ne jouit que d'un succès une, et que la plus cruelle passion que Dieu ait i i i urée est la politesse de nos contemporains. Notre digne abbé s'est lié d'amitié avec M. Bird; ils it souvent, raisonnent, disputent, s'échaufîent it. « Je n'ai jamais vu d'homme plus crédule! » me disait-il l'autre jour. » un tour la parole.

« ' vous les sirènes? me dit-il.

— Peut-être, lui répondis-je ; mais ce que je puis faire de mieux, c'est de les oublier.

— Permettez, reprit -il; vous savez ce qu'elles criaient à Ulysse pour l'attirer chez elles : « On sort « d'ici charmé et sachant plus de choses qu'en entrant. » Moi qui vous parle, je me suis instruit chez les sirènes, elles m'ont révélé leurs secrets. Faut-il dire jusqu'où va ma science ? A la façon dont une femme rit, marche, s'assied, se lève et traverse une chambre, je reconnais sur-le-champ ce qu'elle est. Allez, je ne m'y trompe pas , j'ai là-dessus des lumières supérieures. Or s'il est une jeune fille dont je voulusse répondre, s'il en est une dont je puisse dire avec assurance : Elle n'a jamais failli, son passé est pur comme un beau ciel d'été ! — Monsieur Marcel , cette jeune fille est Mlle Paule Méré.... Quant aux bruits que vous avez recueillis, continua-t-il, je les connaissais : certaine caillette m'avait tout dit Calomnies affreuses que j'aurais eu honte de vous rapporter! Cependant, n'exagérons rien. Le monde est esclave de sa paresse et de son plaisir ; il n'est pas méchant : haïr est une fatigue ; il n'est pas bon : la bonté est un effort. Il est frivole, léger, avide de tout ce qui amuse son ennui ou caresse sa vanité. Oui, le monde est avant tout paresseux et suffisant, trop sufiisant pour crier facilement au miracle et s'incliner

devant ce qui condamne sa médiocrité, trop paresseux pour goûter ce qui dérange ses habitudes. Ne lui demandez pas de démêler péniblement le vrai du faux ; il ne juge que sur les apparences ; tant pis pour la vérité si elle ne saute pas aux yeux! D'ailleurs il se défie des raretés, il ne croit guère aux exceptions. Il estime par exemple que les femmes ne sauraient s'émanciper des préjugés sans s'affranchir aussi de la morale ; il croit que leur ingénuité est le plus sûr garant de leur modestie, et il charge les ignorances de leur esprit de monter la garde autour de leurs vertus. S'offre-t-il à ses yeux une vertu qui a congédié ses gardes de la marche et se charge de se défendre toute seule, il se défie, il doute, il soupçonne, il hoche la tête, il ne se rendra qu'à l'évidence.... » Et, me regardant du coin de l'œil il ajouta finement : « Quant à moi, si j'avais quelque intérêt à rouiller ce mystère, je n'en voudrais croire que mes yeux et tout juger par moi-même. Nos erreurs nous sont utiles; celles des autres ne nous servent de rien. Ces étrangères nous imposent, et le respect nous emn'che de nous expliquer avec elles; une fois la place, elles ne s'en vont plus. > Cest ainsi que ces deux âmes droites que le monde n'a point gâtées fortifiaient la mienne. La pleine lune s'était levée au-dessus 4es Alpes. Un nuage noir la

léroba quelques instants à nos yeux ; mais elle repa- 'ut bientôt, répandant ses sereines clartés sur l'imnense étendue, sur le lac, sur les monts. Une bouffée lèvent fit osciller la cime éclairée des sapins. On eût lit que les forêts s'inclinaient avec un frémissement le joie sous le sceptre bienfaisant de la blanche reine les nuits.

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