‹ Paul, ou, La ferme abandonnéeChapitre 1 sur 2 · PAUL · texte numérisé non relu

PAUL

o u LA FERME ABANDONNÉE.

Cj'est sans doute le commandeur ou le chevalier... Louise , effrayée, pousse involontairement Paul , qui tombe de 5a hauteur sur la terre. Louise se retourne et veut fuir.... Mais combien elle se repent de son effroi , quand elle reconnaît l'abbé Bardot, qui , un petit paquet sous le bras, la fixe avec l'air d'un homme plus scandalisé que courroucé I EIi quoi, monsieur , lui dit Louise avec humeur c'est vous qui nous faites une si belle petir? J'ai cru être surprise par mon père ou mon oncle. — Nesuis-je donc rien, moi, mademoiselle , et croyez-vous n'en avoir pas moins offensé le tout puissant, parce m. A

que vous n'avez été vue que par moi?

Bonté divine! moi qui traversais le parc pour sortir à jamais de cette maison où Vqïi ne cherche qu'à m'humilier y j'entends cliuchotter de ce côté 5 je coui'S sur la teri-asse , et je vous trouve... Ah 1 ah ! ail! quelle honte !

Louise n'écoute pas le cafard 5 elle court au mur, regarde en bas, et aperçoit.... Dieu, quel spectacle ! son Paul j «on cher Paul, nageant dans son sang ! ...

L'infortuné s'était frappé la tête sur les pierres anioncelées au bas de ce mur assez haut , et il était étendu là , sans connaissance !....

Malheureuse! s'écrie Louise....

Elle se retourne vers l'abbé : C'est vous, méchant homme ! — Eh bien , qu'y a-t-il donc?...

L'abbé court aussi au mur, et loin de gémii' «l'y voir le pauvre Paul blessé , il

lève les mains au ciel , eu disant : Juste punition du très - liaut j qui ne permet pas....

Il ne peut continuer en voyant Louise qui parcourt tout le parc en appelant Auxcrre , quelqu'un au secours : la peur le saisit 5 et, s'échappant, il disparaît au loin dans la campagne.

Pendant ce tcms, les cris de Louise ont été entendus de la marquise, qui était enfermée dans son lugubre pavillon. Madame de Belbonne sort précipitamment , rencontre la jeune personne, apprend le sujet de sa douleur , et se joint à elle pour obtenir des secours. Célestin, le domestique du commandeur, était à se pioiciener dans un bosquet; il accourt, vole au château , en ramène Auxerre , et revient auprès du blessé, où il trouve la marquise et Louise qui ont ouvert une petite porte du parc , et ont rejoint Paul. Il est lotalezneut privé de l'usage de ses sens , rinfor-

tiinë , et le sang coule en si grande abondance de ses blessures ^ qu'il est impossible de le transporler ailleurs qu'au cbâteau j qui est Tendroit le plus près. La marquise elLouise sont au désespoir. C'est alors que la marquise j pour la seconde fols dans la même journée, entend au fond de son cœur la voix de la tendi'esse maternelle qu'elle croyait avoir étouffée. Elle a appris de Louise la cause innocente de cet accideiat , et , loin de s'en formaliser, comme l'abbé Bardot , elle n'a pas même adressé à cette jeune personne le plus lé-* ger reproche. Elle a connu l'amour , et sait excuser ses faiblesses : il est même convenu avec Louise que le commandeur, le chevalier etCésarine, ignoreront l'entretien secret de Paul avec Louise. L'abbé Bardot ne pourra les en instruire , puisqueheiircnsement ce méchant homme est parti. On dira seulement que Paul est tombé en raajtchanl siu* des pierres j ou

(5) clonnera à cet accident une cause naturelle.

Cependant il est dans une chambre du château j ce pauvre Paul, étendu sur un lit : ou lui prodigue les plus tendres soins. Le prieur , qu'on a été chercher , et qui n'est pas dupe de cet événement , panse ses plaies : le iils de Pauline recouvre enfin l'usage de la parole et sa raison. Il apprend qu'il est chez la marquise j il la voit même à ses côtés} il y voit aussi sa •Louise 5 et son accident , loin de l'affliger, a des charmes pour lui, puisqu'il lui procure la vue et les soins de toutes les personnes qui lui sont chères. Célestin a couru à la ferme, pour en prévenir ses hôtes, et la bonneNicolieaccourt prompt ornent vers son eieve cliéri. Madame a défendu qu'on lui fît le moindre reproche : on se borne donc à le plaindre et à le soigner.

Paul revenu d'abord à lui , perdit de

nouveau connaissance 5 il passa une nuit terrible. La plaie qu'il avait à la tête était, sinon dangereuse , du moins effrayante, et l'excès de la douleur le plongea dans le délire du transport. La njarquise avait souhaité le bonsoir à tout le inonde : elle avait feint de rentrer dans son appartement 5 mais soudain elle en était sortie pour passer la nixit auprès de son fils , avec le prieur et son fidèle Auxeri'e. Il fiillait voir ses yeux humides de larmes , fixés avec attendrissement sur son cher Paulj consulterles progrès de sa maladie, de son délire, et lever les yeux au ciel pour lui demander la conservation de cet êtrej plus précieux à son cœur qu'elle ne l'avait d'ahord soupçonné !

Elle est dans celle triste situation.... Trois heures sonnent.... Toul-à-coup le blessé , dont le cerveau est agité par la fièvre et le transport , se lève sur son séant j examine ceux qui l'environnent

(7) arec des yeux égarés. . . . puis il s'éciife î Qui êles-A'ous? que faites- vous là?.... Est-ce vous , mon père ? . . . . Oui , vous voilà j lîomiïie barbare î c'est vous qui m'avez piivé des caresses de ma mère, de ma tendre mère !

La marquise reste interdite 5 le prieur pâlit, et, sous prétexte d'exercer son ministère de chirurgien , il ordonne à Auxerre de contenir le malade , de l'empêcher de parler. Auxerre n'a pas le tems d'exécuter cet ordre. Déjà Paul a nommé l'auteur de ses jours : Oui , a-t-il dit , sans vous, je verrais ma mère 5 sans vous , madame , la marquise m'appellerait sou iils, son cher fils !... Femme cruelle ! tu ne devineras jamais combien ton fils est malheureux !

Il se recouche et verse des tonens d« larmes.

La foudre vient de frapper madame de • Belbonne et le prieur. La ni.ir([uis<^ sur-

(5) tout est anéantie.... Elle laisse tomtersa tête dans son estomac, et ne peut que dire avec l'accent de la plus profonde douleur : Il me connaît !... il snit que je suis sa mère !.... Qui a pu?.... Ciel ! où cacher ma honte ? Tous mes projets sont évanouis!....

Elle setait et paraît privée de sentiment. Paul continue dans son égarement , et personne ne songe plus à lui imposer silence : Ma mère j dit-il en sanglotant , vous que Je chéris, que je respecte j pov\r qui je verserais la dernière goutte de mon sang 5 chassez donc j chassez de mes yenx cet homme qui me regarde , comme s'il voulait me soustraire à vos embrassemens 5 c'est mon père!..,, il va se jeter sur vouSj sur moi ! oh ! oh ! que sa vue me fait de mal ! et à vous aussi, ma mère ! Il vous menace du doigt.... Paix , paix j il parle , écoutez?... Qud dit-il , ô mon Dieu , que dit-il là ? Qu'il va vous pour-

suivre jusqu'au tombeau ; qu'il nous réserve à tous deux bien des maux encore. Il est là 5 là: le voyez -vous dans cette chambre ? Oh ! que ses yeux sont étince» lans !... Quel mal me feras-tu, homme méchant et cruel? Je n'en connais qu'un seul j c'est d'être privé du cœur de ma mère... Elle s'est dérobée à mes caresses 5 elle m'a rejeté loin d'elle parmi l«s hommes des champs 5 elle m'a refusé toute espèce d'éducation. Oh! qu'elle est in- .juste aussi ! Mais, que lui ai -je fait, moi ? que lui ai-je lait ? Eh ! n'est-ce pas à moi à lui faire des reproches ? Pourquoi m'a-t-elle donné l'existence, pour la rendre si malheureuse ?

Il a raison , dit avec douleur la marquise ; il m'accuse , et je le mérite. . . . Mais quel est donc l'indiscret qui a trahi mon secret ? Quel mauvais service on a rendu là à cet enfant et à moi ! . . . Il viv ait tianquille , content de son sort , cet in*

forluiié j et voilà que le regret , le jnallienr, tous les fléaux ont attaqué pour jamais sa irèle existence. C'est donc rnoins l'amour que la tendresse iiliale j qui l'a porté à s'engager 5 qui j avant cela, le faisait se précipiter à mes pieds j me regarder avec tant d'expression j pleurer, gémir, soupirer?... Je m'en doutais, j'en étais presque sûre , et ce n'est que depuis l'arrivée du commandeur qu'on a eul'imprudence de l'instruire. Autrefois, il était dans une si douce sécurité!... Le voilà, prieur , le voilà dévoilé ce secret qui me pesait tant. Est ce par vous , vieillard indiscret, ou plutôt Auxerre etNicolie sontils coupables de cette désobéissance ?

Auxerre , aussi pénétré que sa maîtresse, lui jure qu'il a suivi , respecté ses ordres, et lui répond de la discrétion de sa femme comme de la sienne. La marquise poursuit ; Sans doute qu'on lui aura appris aussi quel lien m'unit au respec-

table Marcian.. . Il sait tout. — Je vous jure 5 interrompt imprudemment et involontairement le prieur, qu'il ignore cet autre mystère. — Vous vous trahissez , prieur ; c'est vous qui l'avez éclairé ?

Le prieur , contus d'avoir doinié lieu à ce juste soupçon , avoue qu'eu effet il a révélé au jeune homme le secret de sa naissance 5 mais il s'excuse en lui peignant le désespoir de cet infortuné , le jour où il s'est vu forcé de lui faire un pai'eil aveu : Il ajoute qu'il a exigé de lui le secret sur le saint évangile. —Eh ! (jue m'importe, lui répond la marquise, qu'il renferme seul en son sein ce fatal secret? Il le sait, c'est tout ce que je redoutais! Prieur, vous connaissiez mes motifs, vousmême en aviez senti la force et la justesse. A présent, il faudra donc que je rougisse en sa présence, il faudra donc que j'eiilre avec lui dans des explications , Jaiis des détails dont le souvenir seul fdlt rougir.

,|iion front?.... Comment lui apprendre le malheur qui a causé sa naissance? estil en état de m'entendre j de me comprendre , de me rendre même la justice qui m'est due?... Oh ! que je suis donc à plaindre! je ne puis plus me fier à l'amitié , ni me livrer aux doux transports de la nature.

Vous vous abusez , marquise j vous vous exagérez votre situation 5 elle n'est pas encore désespérée , et votre seci'et est tout aussi bien gardé qu'auparavant. C'est le délire qui fait faire à Paul ce triste aveu 5 le transport une fois passé ^ il ne se tappellera plus ce qu'il aura dit , ce qu'il aura fait ^ et il croira que vous ignorez la confidence que je lui ai fdite. Il ne vous en traitera pas moins en étrangère, et TOUS aurez le même droit de lui laisser ignorer le lien qui vous unit à lui. — Le pensez-vous, prieur? et dois-je reprendre le sang-froid, le ton imposant que je me

( i3 ) prescrivais autrefois en lui parlant? Ne saurai-je pas qu'il me connaît , et pourrai - je ne pas rougir , ne pas trembler même en sa présence ? — Eh ! madame y pourquoi aussi lui cacheriez-vous plus long-tems ? . . . — Paix , il va parler. . . Non... ses paroles expirent sur ses lèvres... En m'approcliant de très-près, je n'entends que ces mots : Ma mère 1 ma mère ! . . comme il m'aimcjce pauvre jeune homme!

Dieu , quel cœur ! et qu'il est diflérent du monstre qui lui a donné le jour ! . . . Mais y prieur , ce sont ses traits .... surtout dans cet état de contraction!... il ma semble le voir : oh ! quelle horreur son souvenir m'inspire !.. — Ce sont ses traits, il est vrai, mais mieux, beaucoup mieux 5 et son ame, je puis vous l'attester, son ame n'est pas la même. — Qui sait ? s'il eût reçu de l'éducation... —■ Elle n'eût fait que développer ses belles qualités. — Pauvre enfant !.... Paul, cher Paul... tu

me connais donc! tu sais que je suis t^ mère... et, discret, soumis , plein de respect... Je me rappelle à présent tes expressions avec moi, la contrainte que tn t'imposais... qu'elle devait te coûter! Comme il souffre le cœur qu'on force à comprimer l'élan de la nature !... Eh bien , je te nommerai mon fils , mon Paul ; je te prodiguex'ai mille fois ce nom si doux ; je te presserai sur mon cœur !... C'est la première fois que j'entends ta bouche me donner le nom de mère j il m'échauffe, il m'anime , et me dit que je dois en remplir les devoirs... Mais que fais- je, grand Dieu !... A quelle imprudence m'entraîne mon faible cœur !... Encore une fois, je ne puis , non ^ je ne puis me déclarer à tes yeux. Je mériterais ton mépris , ta haine. Ah! qu'il serait sévère , qu'il serait juste le repi'oche que tu me ferais d'avoir manqué ton éducation, de t'avoir relégué dans la classe des paysans!... Tu

te trompes , Paul , Je ne suis pas ta mère ; je n'ai fait que te donner le jour, et n'ai pas rempli les antres obligations que m'imposait le doux nœud de la naaternité. Je suis pour toi une femme orgueilleuse , insensible 5 tu l'as bien dit , injuste , c'est ton expression , et dénaturée , oh ! bien dénaturée !... Pneur, et toi , mon cher Auxerre , j'adopte vos avis.... Oui, que le retovu* de sa raison lui fasse oublier les aveux du délire, et je me tais, et je remets sur mes yeux le voile qui me dérobe à ses regards.... Je sens que ce rôle me sera bien pénible 5 mais la nécessité , ma propre estime , tout m'en fait " undevoir, et je sens... chut?... Son transport est passé... il revient à lu; , il nous regarde... il va p?a"ler, cela est certain... Silence: écoutons?..,

La marquissj le prieur et Auxerre sont courbés sur le lit du blessé , les bras tendi^s vers lui , l'œil fixé sur ses traits

( i6) qui se colorent un peu , et reprennent leur première sérénité. Paul , abattu , examine ces trois êtres si précieux pour lui 5 puis il dit d'une voix faible : O mon dieu ! quelle terrible souffrance je viens d'éprouver ! . . . . Madame la marquise y pardonnez-moi l'embarras que je vous cause.,.. Eh quoi! vous avez la bonté de veiller auprès du pauvre Paul ?

La marquise , rassurée par ce peu dç mots, se retourne vers le prieur , et lui dit bas : Il ne se rappelle pas ce qu'il vient de dire.

Puis elle ajoute tout haut : Douterais*' tUj Paul, de l'intérêt que tu m'inspires?.. J'ai voulu aider monsieur le prieur. . . Mais tu nous as bien effrayés tout -à- l'heure? Que voyais-tu donc... devant toi ?...—»

Madame , je voyais... je ne puis le dire... il me semblait qu'on m'allait enlever de ce lit de douleur pour me plonger dans un tombeau ouvert devant moi. — Qui

( ^7) donc... vonlaitt'enlever ainsi f — Je ne... m'en rappelle pns.

Qu'il est discret! dit tout bas la marquise.

Paul , dit à son tour le prieur, il fau»> drait tilclier de te calmer , mon ami , et joindre tes prières aux miennes pour engager madame , qui a tant de bontés pour toi , à se retirer chez elle , à prendre un peu de repos.

Paul supplie la marquise de céder à ce vœu : Pauline , trop énme à l'aspect des tourmens de son fils , demande au prieur s'il croit que le transport l'agitera de nouveau. Le prieurjaprès avoir examiné le malade, assure que ce délire effrayant n'enflammera plus son sang , et la marquise le laisse seul avec Anxerre auprès du malade , après lui avoir bien recommandé de ne point lui rappeler ce qu'il a dit dans son transport.

La marquise rentre chez elle , où l'on

sent bien qu'elle ne peut se livrer au sommeil ! Elle voit naître l'aurore et se livre toujours aux plus tristes réflexions. Une voiture la lire cle sa rêverie ; c'est le commandeur qui part avec son neveu pour aller visiter les démolitions d'Eutreval. Ah! tant mieux, se dit Pauline , je serai seule au moins, débarrassée des importuns , et je pourrai soigner mou clier fils , lui prodiguer tous mes soins.

Quelque tems après, elle descend, et trouve déjà Louise auprès du blessé. Paul va beaucoup mieux : le prieur a levé l'ap» pareil de sa blessure , il l'a pansée , et tout donne l'espoir d'un rétablissement très-prompt.

La marquise , gênée , intimidée devant son fils , n'a pas le courage de rester auprès de lui. Elle force le prieur d'aller prendre un repos dont il a besoin , et recommande son précieux malade aux soins d'Auxerre, qui promet de ne pas

( 19) le quitter. Elle aperçoit Césarine , et ^ poiir éviter sa société , celle de tout le monde , elle va respirer un. moment sur la terrasse du parc , à l'endroit même d'où Paul est tombé la veille.

La marquise, appuyée sur le mur de cette terrasse , regarde en bas , sur la route j les pierres qui sont encore rougies du sang de son fils : elle frémit, détourne les yeux, et Its reporte encore sur ces pierres ensanglantées. Ce sang, se ditelle , c'est le mien : c'est moi qui l'ai transmis à l'infortuné. Il est pur celui-là 5 oli ! que sa vue me fait de mal !....

Elle s'éloigne de ce douloureux spectacle , et fait deux ou trois tours sur la terrasse- Bientôt un mouvement naturel la fait se rapprocher du mur, et regax'dcr encore dans la campagne: elle aperçoit... Dieu ! quel objet pour elle ! elle remarque en bas une espèce de mendiant qui, accroupi sur les pierres.^ semble aussi exa-

miner le sang dont elles sont tachées. La marquise ne peut voir la figure de cet indigent ; mais sa stature j son action , tout lui rappelle des souvenirs affreux. Elle se retire, préférant des soupçons à la cruelle réalité 5 et se promenant de nouveau , elle pense à la cruauté du destin , qui lui fait voir par-tout l'objet qu'elle a tant d'intérêt à fuir...

Tout-à-coup , une pierre lancée de l'extérieur tombe à ses pieds. Cette pierre ,offre un petit papier qui paraît écrit. Pauline j tremblante d'effroi , ramasse ce papier j et y trouve , écrit au crayon :

a Donnez-moi votre bourse y ou craignez que je n'aille vous la demander !... »

Pauline reconnaît les odieux caractères tracés sur ce billet; et, immobile, saisie d'effroi , elle ne sait ce qu'elle doit faire. Habituée cependant à trembler devant celui qui lui fait -ce^te brusque demande ,

(ai )

elle prend son crayon et écrit an bas dtt même papier

ce Malheureux!... acceptez encore une

fois mes secours, et fuyez , fuyez?

Frémissez à votre tour , si vous osez troubler de nouveau le repos de l'infortunée à qui votre] aspect seul fuit horreur, n

Elle attache cet écrit à la pierre ; et , sans oser regarder l'indigent , qui sans doute attend la réponse au pied du mur, elle lance le tout dans la campagne, avec sa bourse , l'objet des vœux de l'étranger.

Elle écoute , et bientôt des pas précipités lui annoncent que l'objet de son effroi s'éloigne.. En effet, elle l'aperçoit au loin... il se retourne , fait un gestemenaçant vers le parc... et disparaît!

Pauline est restée là , les bras étendus, la bouche ouverte , l'œil fixe : elle ne sait plus si elle existe 5 sa langue est glacée, toutes ses facultés sont anéanties 5 elle n'a

4e la vie que la respiration et les battemens redoublés d'iui cœur oppressé.

Elle va rester là plusieurs heures j sans faire un gesle j sans pouvoir proférer mie seule parole.... Mais Césarjne de Marville , qui la cherche par-tout , se présente à ses yeux et la lire de sa slupeur. Madame , lui dit Césarine avec timidité, je vous demande mille pardons de vous interrompre : mais il arrive au château lui étranger c]ui demande à vous voir,

A ce mot d'étranger, la marquise, agitée par un funeste pressentiment, frémit de nouveau , et demande en balbutiant : Quel est... cet étranger? . — Je ne le connais pas. —-Sa... mise annonce-t-elle?...

—Oh ! c'est un liomme déjà d'un certain âse t un officier. II se nomme le colonel ' Saint-Pry, et je crois qu'il demande Théodore. — Ah !...

La marquise se rassure, et sourit même cQmme quelqu'un qu'on soulage d'un

grand fardeau : Je vous suis , mon aimable amie, l'ëpoud-elle j mais ayez la complaisance de me prêter votre bras 5 car je suis d'une faiblesse ! j'ai tant de peines !... — Et vous ne les confiez pas à YOS amis qui pourraient les adoucir?...

La marquise ne répond plus... elle est affligée de l'arrivée du colonel , et se dit tout bas : Par quelle fatalité , moi qui chéris tant la solitude , me trouvé-je entourée sans cesse d'étrangers qui affluent chez moi de toutes parts?... Bientôt, oui bientôt je saurai secouer ce joug que m'imposent mon état, l'usage et la société.

Elle fait le trajet de la terrasse au château sans adresser une seule parole à Césarine , qui souffre de son côté de voir la pâleur et les tourmens secrets de cette femme intéressante.

Elles entrent dans le salon 5 et soudain le colonel j qui était assis près d'une

croisée y se lève et salue avec respect. C'est un lioiume dont le physique est décent , et qui a une physionomie probe. Madame , dit-il à la marquise , me pardonnerez-vous mon indiscrétion de me présenter chez vous pour y chercher un autre que vous ? Ami dès l'enfance de monsieur le chevalier de Verceil , j'ai appris qu'il était à votre terre , et j'ai pris la liberté d'y venir pour le voir un moment , car mon intention comme mon devoii" m'empêchent de rester plus d'un jour auprès de lui : Je regrette bien , en voyant madame , que ces courts momens me privent de lui faire plus long-tems ma cour. — Monsieur le colonel, lui répond la marquise , sans trop savoir ce qu'elle dit, vous me faites honneur.... je serais charmée en effet... mais si vous n'avez qu'un jour à donner à votre ami, je vous annonce à regVct qns vous serez privé du plaisir de l'embrasser j car il est

absent ,

(25) absent, et ne doit revenir que ce soir. — Si madame tlaignait me le permettre , je l'attendrais jusqu'à demain : pourvu qu'à midi je remonte à cheval , cela me suffira. — Vous êtes le maître , monsieur le colonel 5 disposez de ma maison, et croyez que je me trouve honorée.... Eu attendant monsieur d.e Verceil , vous pourrez causer avec son épouse , car madame le sera bientôt. — Que vois-je ! madame serait-elle coite intéressante Césarlne dont mon ami m'a si souvent parlé ? — Vous la voyez. — Je rends grâces au ciel de me procurer le bonheur de saluer une amante aussi fldelle : Vous et Théodore vous êtes des modèles de constance. Mon ami !... Vous savez sans doute maintenant sou mariage secret avec la vieille Marville? Ah, pardon, je ne devrais pas parler eu ces teriues de cette dame qui tut la mère de l'auteur de vos jours.

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