III. B
Ccsai'iiie sonritj et répond au colonel : Monsieur j il est des personnes dont la conduite et l'odieux caractère brisent tous les nœuds qui pouvaient les attacher à nous ( la juarquise lève les yeux au ciel) j mon aïeule , je crois , est de ce noniLre. — Je le pense comme vous j mais n'admirez-vous pas le sacrifice que mon ami a fait à l'amour, à la délicatesse? Se priver si long - tems de l'objet de son amour j souffrir les liunieui's, les caprices d'une vieille folle , vous me permettez celte expression , et cela pour conserver tin héritage à une famille ! J'étais dans sa confiance , vous le voyez , et son plus zélé admirateur. . . . IMais dites-moi .... pendant qu'il n'est point là , que nous sommes seuls. .. . aurail-jl qiielque ennemi qui en voudrait à sa tranquillité j à ses jours peut-être ? — Ciel ! vous nie faites frémir : pourquoi cette question ? ^— Elle est dictée par la sollicitude de la
( ^7) plus tendre auiilic'. Ecoiitcz, ccontcz , mcsclanics j je vais vous raconter ce qui Tient de m'arriver.
Césarine et la marquise prêtent la plus grands attention an colonel, qui leur fait ce court récit :
"ce Me trouvant fatigué hier au soij-j attaidé d''ailleurs sur la route , et ne voulant pas venir trop tard troubler la tranquillité de ce cliateau j oii je présume bien que chacun se livre de bonne heure au repos du sommeil , je me suis arrêté dans une mauvaise auberge à six lieues d''ici. J'avais mis mon clieval à l'écurie . et j'étais seul driiis ma chan:bie à prendre une légère colaliou ^ lorsque je crus entendre mon cheval frapper uu pied , et s'agiter d'une manière (|ui nrinqnié'ia.... Je pris ma lumière, je descendis dans la cour, et, ouvrant la porte de Técuiie, je vis que ma bêle y élait Ijleii attacliée et en sûreté 5 niais j'apejçus sur la [;a!lle,
à côté de lui , une espèce de mendiant qui dormait profondément. Mon cheval est d'un caractère bizarre 5 il n'aime pas les A'oisins , lui y et c'est sans doute ce qui le faisait frapper du pied et se démener comme s'il eût ressenti cent coups d'éperons... Je souris de la manie de cet animal 5 et pour éviter que , pendant la nuit , il ne réveillât toute l'auberge , Je pris par le bras le dormeur, qui me regarda soudain : Mon ami , lui dis - je , veuillez vous retirer dans un autre endroit; car je ne vous réponds pas que mon cheval ne trouble le repos que vous cherchez sans doute.
3i Cet homme me fixe et me dit : C'est monsieur le colonel Saint-Pry? — C'est moi- même : vous me connaissez ? — Depuis long-tems ; mais l'opprobre , la misère, le malheur ont tellement altéré mes traits , cju'ils sont méconnaissables à vos Ye\\% y e\ j'en suis charmé , car je ne suis
nullement disposé à me faire reconnaîue d'un homme qui m'a connu mieux que je ne le suis.
jï Les traits de cet indigent ne m'étaient pas inconnus , il est vrai j mais y de mon côté) n'ayant point le désir de me lier avec lui j je lui réitérai ma prière de se retirer dans un autre asile , et il y consentit. Cet incident léger n'est point celui oii j'en voulais venir ; j'aurais dû vous en faiie part avant tout : mais m'y voici. »
Dès le moment que le colonel avait parlé d'un mendiant ^ la marquise avait ressenti un trouble extrême : elle redoubla d'attention , et monsieur de Saint- Pry continua :
ce Je remontai chez moi , où je dormis fort bien , et plus tard que je ne me l'étais proposé. Ce matin , menant tout doucement mon cheval au pas dans ces campagnes j sachant bien que le château de
maJanie y élail situé , mais ignorant posiliveinent où il était , je rencoiîtrai ce même indirrent là-bas denièie les imus d\u\ parc , le vôti'e apparenniuiit. Il nie reconnut , et s'arrêta pour nie fixer encore avec nn œil sombre et farouche.
Mon ami , lui dis-je , etes-vous de ces environs? — Oui , oh oui j j'en suis. — Auriez-vous entendu parler du chevalier de Verceil,?. — Faiblement. — On m'a dit qu'il était au château de Belbonne. Sauriez-vous m'indiquer ce château ? — Le château de madame la marquise de Belbonne ?
3> Il mêla un peu d'ironie à cette question. Je lui répondis oui- — Tournez à gauche: ce sentier vous mènera sur la graiule place, la première grille à droite j c'est le château de madame la marquise Ae Belbonne.
35 Son ironie fut plus marquée en répétant ces mots. Je n'y fis aucime atlcn-
lion et je le remerciai : Ecoutez j me dit cet hoinme tl'iiii air extraortlinaire, et en prenant la Lritle tle mon cheval, vous allez au château , monsieur? — Oui, retrouver mon ami. — Vous alkz au château !...
» Il soupire , lève les yeux au ciel, et paraît vivement agité. Son trouble m'étonne : Eh bien, lai JiS-je , est-il étonnant que j'y cherche le chevalier, mon meilleur ami? — Vous lui direz, avez la bonté de lui dire que le don de sa bourse n'est pas seulement ce qu'il me faut , que j'ai d'autres droits , et que sa réputation, sa vie même , je n'épargnerai rien pour les faire valoir.
» Il dit et s'éloigne comme un trait.
Frappé de cette menace , je reste immobile : je veux interroger cet homme qui paraît en vouloir à la vie démon ami, je l'appelle , il ne me répond pas et court toujours;.. Je pique vers lui : mon cheval
s'emtarrasse dans des broussailles , caracole, se cabre et me jette par terre , où hetireusement je ne me suis point fait de mal , quoique j'aie ce côté- ci un peu froissé... Pendant ce tems , vous sentez bien que je perds de vue mon homme ^ que je ne le retrouve plus, et que... Mais, grand Dieu ! qu'a donc madame la marquise?... elle change de couleur! elle va perdre connaissance I 3î
Non, monsieur, répond la marquise d'une voix faible , ce n'est rien. . . . Une faiblesse. . . Je ne me sens pas bien. —Ciel ! mademoiselle de Marville voudrait-elle appeler, sonner?... — Non, poursuit la marquise, je supplie mon amie de ne pas se déranger... Je reprends mes forces, je suis... beaucoup mieux... bien , très-bien même. C'est un accident auquel je siiis... sujette... Et voilà donc, monsieur le colonel , ce que vous a dit cet inconnu ? — Oui, madame : vous devez juger de ma
surprise. Je lui parle de Théodore , et il Teutj dit-il j attaquer sa réputation, sa vie même ! Je me suis repenti de n'avoir pas arrêté , questionné cet homme 5 de n'avoir pas lavé dans son sang l'outrage qu'il faisait à un galant homme qui ne peut avoir rien de commun avec un misérable de cette espèce.
Je le pense j répond Césarine un peu émue. — Pour moi y réplique la marquise qui cherche à détourner les soupçons^ je ne me rassure pas aussi facilement que mademoiselle 5 les hommes ont souvent des affaires qu'ils nous cachent. Il est possible que monsieur le chevalier... connaisse cet étranger... qu'il ait eu quelque l'apport avec lui... Il arrive des événemens si bizarres dans la vie!... Mon avis est cependant qu'on lui cache celui-ci : ce serait l'alarmer imprudemment 5 et d'ailleurs , s'il a quelque affaire secrète y s'il est en butte à la haine ,
nnx tiMils tle quelques niéclians j il a assez Je prudence et Je courage pour se défendre. Il serait peut-être fâché de voir que nous avons quelque connaissance de tout ceci 5 et puisqu'il nous en a fait un mystère j à son amante sur-tout , c'est qu'apparemment il ne veut pas qu'on le sache. Respectons les secrets de nos amisj évitons bien de les faire rougir à nos yeux. Et en disant cela y elle rougit d'une manière remarquable. Le colonel j qui ne s'en aperçoit pas , réplique : Oh ! moi, je suis bien aussi de cet avis , et je ne vous ai confié j mesdames j cette petite aventure y que pour savoir de vous si elle te- .nait à quelque affaire que vous connussiez. Vous n'en savez pas plus que moi 5 eh bien J taisons-nous, et laissons-en les suites à la sagesse du clievalier. S'il a besoiil de mon bras , de mon crédit , en tout tems , en tous lieux j il peut compter sur moi... Mais j'ai toujours devant les yeux
(35 ) la physionomie de ce nieiidiaiitj il a Taif de qiielcj^ue échappé des galères j et je suis sûr que mon . frère j qui est gouverneur du bagne de Toulon , s'il était ici , le ferait prendre sur sa mauvaise mine , et le reconnaîtrait peut-être pour un de ses pensionnaires.
Le colonel souriait en disant sans conséquence ces mots cruels qvii perçaient le cœvir de la pauvre marquise. Elle se leva : Monsieur j dit - elle j attendez ici votre ami, et permettez que je vous laisse la société de mademoiselle de Marville , en attendant que j'aie terminé quelques affaires domestiques qui m'appellent ailleurs.
Elle se retira, et l'on devine bien qu'elle courut à son lugubre pavillon pour s'y enfermer , réfléchir sur sa tx'iste situation et pleurer en liberté.
Est-elle iissez accablée , cette malheureuse Pauline ? et sans l'avoir mérité !...
(36) C'est ce que mon lecteur, qui ne se doute pas encore de la natin-e de ses chagrins y verra par la suite , et il plaindra mon héroïne : oui , il la plaindra , s'il s'intéresse au malheur et à la vertu persécutée. . . . Mais poursuivons.
La marquise se livra tant qu'elle le voulut à l'excès de sa douleur : elle finit cependant par se consoler un peu. Elle attendait de son homme d'affaires des papiers qui lui annonçassent que la succession d'Edouard , son époux , était liquidée : elle savait que cette affaire devait être terminée 5 que la part de Liens que lui avait laissée le mai-quis , lui serait bientôt assignée ; qu'elle pourrait en disposer à sa volonté 5 et les lettres de cet homme d'affaires allaient arriver de jour en jour. Alors elle devait suivre un parti violent , le seul que le destin lui offrît, et que les circonstances lui prescrivissent ; elle était inébxanlable sur ce parti que
(37) nous connaîtrons bientôt , et il le fallait pour qu'elle pût se soustraire à la société nombreuse , importune , qui , à chaque instant , s'augmentait chez elle. En attendant le moment de fuir ses amis , elle sentit qu'elle leur devait des égards , et elle se promit j quoiqu'elle n'en eût aucune envie , de paraître à dîner , pour ne point manquer au colonel St.-Pry, qui était un homme estimable.... Mais quel coup l'indiscrétion de cet homme j et ses lourdes plaisanteries , avaient porté dans son ame ! /
Pauline,un peu remise, fit venirAuxerrey s'entretint avec lui du mendiant qu'il connaissait trop bien aussi , et lui ordonna d'interdire à cet homme l'entrée du château y sous quelque prétexte qu'il s'y présentât. Elle se décida aussi à ne point sortir de l'enceinte de son manoir j à ne pas mettre le pied dans la campagne j où elle rencontrerait sans doute l'objet de ses ter-
(38) reurs , à ne pas même s'approcher des murs du parc , autour desquels il paraît rôder j et , cette contrainte , elle se l'imposait jusqu'au moment où elle pourrait Secouer entièrement le joug de ses ennemis; moment qui , elle l'espérait du moinSj n'était pas éloigné.
Quand la max'quise eut pris toutes ces précautions , elle monta chez son malade. Il était beaucoup mieux : mais Pauline recula deux pas j en examinant sa tête décolorée et penchée sur son oreiller. Ses traits , quoique nohles et embellis par la jeunesse, lui rappelaient des souvenirs trop douloureux.
Paul remarqua qu'en s'approchant de lui 5 sa mère couvrait ses yeux de ses deux mains , et semblait éviter de le regarder. Voyez , dit' il à Louise qui était toujours auprès de lui 5 voyez j mademoiselle , combien je suis malheureux !
Madame a la bonté de me prodiguer tous
les soins tic la générosité , et elle no peut fixer, sans une espèce (Vliorreurj le pauvre Paul !
Ces mots touchèrent la marquise , qui s'approcha du blessé , le regarda avec intérêt, et lui dit : Que parles-tu d'horreur, Paul ! Pourquoi te sei's-tu de cette expression? penses- tu que j'éprouve quelque peine à te voir ? — Je le craignais. — Je veux te prouver le contraire. Louise , ma bonne Louise , permets - moi de l'ester quelques momens avec lui : Je te rappellerai bientôt. Ecoute , ma bonne petite j l'amour a déjà eu assez de ses momens j il faut bien en donner quelques-uns à la....
Elle allait dire à la nature : elle se retint , et ajouta seulement , à la bienfaisance.
Louise se retira , et Pauline s'assit au chevet du lit de son cher malade. Paul , lui dit-elle avec tendresse , tu te sens donc?... — Beaucoup mieux , madame
la marquise : je n'ai plus que de la faiblesse. Ma blessure ne me fait plus souffrir du tout... Si je n'avais que celle-là ! •— Tu veux parler de ce lies de ton cœur, n'est-ce pas?... Ton amour est bien insensé y mon ami ! — Mon amour n'est pas le seul... sentiment... quedis-je? je me trompe , oui , madame la marquise , c'est l'amour , oh ! l'amour le plus respectable , qui cause tous mes tourmens.
— Ah... oui... j'entends. Mais monsieur le prieur de Garnay a dû te donner làdessus des avis... — C'est vrai, madame la marquise , des avis bien sages et que je suivrai. —Tu me fais plaisir en me montrant tant de soumission et de courage.
— Du courage sur-tout , il m'en faut.
— - A tout le monde , mon ami , à tout le monde. Hélas ! j'en ai bien besoin moimême ! — Madame la marquise auraitelle aussi à réprimer quelque sentiment du cœur?... Mais quelle question j'ose
faire ! Pardonnez-la-moi , madame , je vousenprie. — Elle ne peut me fùclier... Oui , Paul , et je t'en fais Taveu malgré la faiblesse de ton expérience , de ton esprit... J'aime, Paul, j'aime tendrement... quelqu'un à qui je ne puis peindre tout l'excès de ma tendresse. — Madame n'est donc pas libre de ses volontés^ de ses affections ? — Eh non , Paul , je ne le suis pas. — Voilà qui est bien étonnant : une grande dame comme madame n'aurait pas la liberté de dire.... à Paul y par exemple , s'il avait le bonheur d'appartenir à madame : Je t'aime, Paul , par telle et telle raison? — C'est justement à
toi, Paul, que je le dirais le dernier
Mais penses-tu à la témérité de tes discours ? — Je l'oubliais , madame 5 mais madame a la bonté de me la rappeler, et je vais me renfermer dans les bornes du respect. — Tu feras bien... très bien, car cela nous trouble l'un et l'autre... Tuas
bien souffert cette nuit?... Ce ti'anspôrt au cerveau ! tu as... parlé 5 te rappelles-tu que tu afc parlé? — J'ai parlé, madame? oli , mon dieu non, je ne m'en souviens pas: Qu'ai-je donc dit? — Quoi... tu n'as pas la moindre idée d'avoir... parlé ? — Pas du tout , madame la marquise •, mais qu'ai-je dit? — Ah, rien 5 des lieux communs, des cris , voilà tout. — Mon dieu, si j'avais tralii!... — Quoi? — Madame était-elle là ? — J'y étais. — Et monsieur le prieur ? — Aussi , avec mon fidèle Auxerre. — Et n'ai-je pas parlé de mon père, de ma... mèi'e? Quoiqu'orplielin , je pense souvent à mes pareus. Je me dis: Je ne suis ce qu'est deverui mon père, on prétend qu'il est mort, cel.i e^t possible 5 et manière ! je n'en ai point, je n'en ai jamais en , puisqu'elle m'a abandonné dès mon berceau... Pauvre Paul !.. — Enfant que tu es ! vas-tu pleurer , te fane du mal ! •—Si j'avais une mère , si elle était là , h
la pince Je inadainc la niarqni.se , je la regarderais avec tant d'expression !... Je Ini dirais : Ma ni^re ! vous n'avez personne sur la terre qui vous cliérisse antant que Paul. Il vous luMiore , vous aime avec une tendresse. . . O ma mère ! fixez vos yeux sur les miens, et voyez-y tout le feu de la tendresse filiale ! . . . — Paix, paix : tais toi , insensé ! — Elle me sourirait, ma respectable mère, et j'aurais la consolation d'entendre sortir de ses lèvres , brûlantes d'amour , le nom de fils. — Mon f.... mon cher Paul , quel égarement! quelle illusion est la tienne ! elle me fait trop de mal. Si j'avais un fils aussi , si je pouvais nommer mon fils j le vo.r là, près de moi, le sevrer dans mes bras nuiternels , je lui dirais : Mon cher lils, ta mère t'aime , t'adore 5 mais respecte SCS secrets , garde-toi de jamais lui donner le nom de mère , ce nom qu'elle vou. l'ait effacer de sa mémoire ,
noii pour toi, mais.... enfin , mon tendre fils 5 sois docile à ses moindres volontés , suis en tout point les ordres qu'elle te donnera , et espère qu'un jour elle pourra se dévoiler à tes regards. Attends ce jour, mon ami , et ne cheixhe pas à le lia ter par des questions indiscrètes, par des murmures qui me feraient mourir de douleur... Entends-tu, Paul? entendstu bien cela? voilà ce que je dirais à mon fils. — Grand Dieu ! — Hein? — Et lui permettriez- vous au moins de prendre votre main si chère , de la presser sur son cœur , sur ses lèvres , d'y imprimer les plus ardens baisers? — Oui, je....
permettrais cela à mon fils 5 mais à t oi... que fais-tu, Paul? laisseras-tu ma main?... Extravagant jeune liomme I... je pense qu'il se croit... Finissez, Paul, je vous l'ordonne 5 voilà la seconde fois que vous vous permettez... Comme il me regarde!.. Tu restes interdit, mon cher Paul... Va,
je n'accuse point ton cœur, mais ta do^ cilité ou ta pénétration. — Ni l'un ni l'autre, naamè.. , madame la marquise, — Pauvre jeune homme ! crois que je souffre plus que toi!... Mais terminons ce danaereux entretien,... Ta conduite me prouvera si tu m'as entendu, si tu sais.... m'aimer , me respecter comme je le désire. — Ah ! je suis au comhle de la joie ! — Pourquoi donc ? je ne vois pas... — Madame vient de me rendre îna force , ma santé , et mon ame est pour jamais consolée. — Eh bien , tant mieux, Paul, j'en suis charmée. — Doux momens ! je ne vous oublierai de ma vie ! — Tirez-en toujours le seul fruit qui me plaise , et que ta soumission.... — Je le jure à madame, Paul sera désormais dévoué à ses ordres. — Point d'effusions, d'extravagances... en public sur-tout ? — Jamais , jamais 5 je me contenterai d'admirer, de jouir de la vue de...
madnme, et je me tairai. — Tu ne devines pas combien tu... m'attacheras davantage à toi. — Douce récompense d'un bien lé^^er sacrifice! — Adieu, adieu , mon cher Paul 5 j'entends monter monbieur le prieur, je te vais laisser avec lui. Paul lixo avec sentiment sa mère, qui sort troublée, et rencontre le pasteur sur Pescalicr. Eh bien , madame , lui dit celui ci , comment va notre malade? — 3ih bien , mon ami, je viens presque de m'expliquer avec lui. — Est-il possible ? — Oui, nous nous sommes parlés sans nous rien avouer tons les deux : nous avons aboi'ilé le f:;tal secret sans nous le comnnniiijuer ni Tun ni l'autre. . . . Que vousdiiai-je? nous nous sojnmes bien entendus , p.-i îaili'ment entendus, voilà tout ce que je me rappelle de notre conversation. — Qu'il doit êtie heureux, ce bon jeujie homme! — S'il l'est !... et moi donc î , . . Ah , pi leur ! qu'elles sont. . . ,
(47) (Jouces les effusions de ia fenJresse malernelle ! Je le sens pour la première fois, et peu s'en est faluicjUt' je ne m'y fusse livrée enlii rement.... Mais entrez *j voire jeune ami vous dira sans cloute le reste, puisque vous êtes son confident. Consolez-le , rafierraissez le dans la conduite cjue je viens de lui prescrire , et revenez ensuite me trouver au pavillon ; j'ai de nouveaux malheurs a vous apprendre. — De nouveaux malheurs ? — Oui , des choses atiieuses ; et , pour comble d'infortune , il me toaihe sur les hras je ne gais quel colonel qui veut vou'Th.éodore.., Je vous dis , inou ami , que tout m'écrase à-la-fois.... Grand Dieu I puisque tu réservais tant de coups à mie faible femme, il fallait donc lui donner la force de les supjiorter !... Mais revenez, prieur, revenez bien vite 5 j'ai le plus grand besoin de vos consolations.
Le prieur entre chez le blessé : Eh
bien, Paul, comment te sens-tu? — Je ne suis plus malade, monsieur le curé 5 non, je ne puis plus l'être 5 ma santé ne doit pas tarder à revenir, mon «ime est trop contente. — Vraiment , mon ami ? — - Elle était là , monsieur le curé ; elle m'a presque tout dit. — Qui , Louise ? — Ah bien oui , Louise ! il s'agit bien de mon amour , aujoin-d'liui ! Je parle de ma mère , de ma bonTie mère : elle m'a parlé avec une tendresse... — Ne te l'avais-je pas dit ? ne t'avais-je pas engagé à patienter, à attendre tovit du tems? Tu vois que le destin avance pour toi l'effet de ma promesse , et que tu te trouveras toujours bien, en suivant mes avis. — O monsieur le curé ! que je vous en remercie ! Elle m'a fait entendre qu'elle est ma mère. — Et toi ? — Moi , je lui ai fait comprendre à mon tour que je sais que j'ai le bonheur d'être son fils. — Eh bien ? — Eh bien , j'ai pressé sa ïnain sur mes lèvres , sur
mou
(49) «ion cœur, et Je suis maintenant le plus heureux des hommes. — Voilà le prix de ta soumission. Il faut continuer, Paul , respecter sa douleur, ses secrets , et lui parler toujours avec autant de retenue, d'égards et de respect qu'autrefois. — Avec plus de respect encore! oui sans doute... mais elle me reconnaîtra un jour ! Moi , fils d'une marquise! je pourrai donc espérer la main de celle que j'adore? — Je te l'ai assuré , Paul. Tu sais bien que je ne cesse de te répéter cela. — O mon Dieu ! vous avez pris l'oi'phelin en pitié ; vous lui faites , comme à Louise , retrouver un des plus chers auteurs de son existence: mon Dieu, que je vous rends grâces ! — J'aime te voir de la religion 5 cela prouve que, par la suite....
Ici le pi-ieur est interrompu par l'arrivée de Louise , qui , ayant vu descendre la marquise , a jugé qu'elle pouvait retourner auprès de sou n:alade. Le prieur, III. C
(5o) la voyant entrer , n'a que le tems tle dire à Paul : Paix , voilà quelqvi'un. Silence , Paul ? Soumission , respect et discrétion.
Il n'est plus question de tout cela devant Louise : le prieur panse la plaie du jeune homme , et la trouve très-belle : il annonce qu'il ne tardera pas à se lever, à reprendre ses foixes que la perte seule de son sang avait épuisées. Quand il a terminé son opéi'ation j il va rej oindre la marquise j avec qui il s'entretient long -tems du mendiant J et qu'il parvient à calmer sur les terreius que cet homme lui inspire. Tous deux vont ensuite retrouver le colonel , Césari ne , Louise qui est descendue au salon , et l'on sert le dîner j où M. de Saint-Pry raconte j pour distraire les dames , l'histoire de ses campagnes et de ses voyages.
Nous extrairons seulement celle de ses aventures qui parut la plus piquante à son intéressant auditoire 5 et nous déga-
(5i ) gérons son récit des détails de comljats , de batailles y que , comme militaire j il a dû nécessairement y mêler. Cette aventure avait quelque rapport indirect avec la situation de la marquise 5 aussi l'écouta-t-elle avec la plus grande attention et le plus vif intérêt. Nous ne ferons point parler le colonel St.-Pry lui-même , afin de méuager à nos lecteurs quelques explications nécessaires pour suspendre leur curiosité , et pour pouvoir parler librement des fautes dans lesquelles le colonel est tombé , et qui font la base de son histoire.
]SrOUVELLE.
Cjasimir-Auguste de St.-Pry-y maréclialde-campSj vieillard dont l'unique passion était l'art militaire , avait sei-vi avec honneur dans plus de vingt affaires : il était; couvert de blessures , et comptait , dans le cours de ses exploits j plus de cent actions d'éclat, qui lui avaient valu ^ de la part du roi , des honneurs , des dignités j «t sur-tout une immense fortune. Casimir avait toujovus désiré oLteuir de l'hymen im fils qui pût lui succéder dans sa noble carrière , soutenir l'éclat de son nom et devenir ini officier aussi distingué que lui 5 mais le sort avait trompé son attente. Uxie fille était le seul gage de son hymen, «onti'acté déjà dans un âge très-avancé j
(53 ) et il désespérait d'avoir jamais un garçon , le seul but de ses vœux. Casimir voyant que , dès sa plus tendre enfance , sa jeune Adèle manifestait de la vivacité, du courage , un caractère décidé , se proposa soudain , pour satisfaire sa manie guerrière , de Félever au métier des armes. En conséquence, bien loin de lui faire porter les habits de son sexe , il l'affubla , toute jeune , d'uniformes , de petits sabres , etc. Il lui apprit l'exercice , les mathématiques , l'art des redoutes , des fortifications , et lui donna en général toute l'éducation qu'exige un jeune homme appelé aux travaux de Mars. Casimir trompait ainsi la nature , s'imaginait avoir un fils , et se mirait , comme on dit, dans son ouvrage , sans savoir où tout cela le mènerait , lui et son élève.
La jeune Adèle avait treize à quatorze ans : elle montait à clicval , elle était endurcie à tous les exercices des hommes j
et promettait de devenir itn joui' une véritable dragonne , lorsque le hasard favorisa Casimir au point de le rendre père d'un fils charmant. Son épouse donna le jour au petit Jules , et mourut , quelque mois après y des suites de cette couche laborieuse.
Cette double paternité fut bien agréable au maréchal St.-Pry 5 mais elle lui fit faire des réflexions douloureuses. Il avait soixante-neuf ans*, et , quoique très-droit, bien portant pour son âge , il ne pouvait pas espérer d'élever son fils jusqu'au moment où il pourrait en faire un militaire. Il fallait qu'il se bornât à soigner les premières années de son cher Jules... et, rendre sa sœur Adèle aux travaux de son sexe, en attexidant que le petit Jules pût la remplacer dans ses exercices guerriers , c'était pour Casimir se priver d'un grand plaisir , du délassement le plus doux qu'il pût se procurer. Il persista donc dans son
(55 ) j)laii d'étlucation pour Adèlcj et n'eiicon* fia pas moins son fils aux soins cFun goiiverneiu' habile , propre à lui donner. Je l'instruction j des mœurs et des talens.
Casimir habitait un château en province 5 il en avait fait un véritable château fort. Ses gens composaient la garnison de cette forteresse à tours, à cré" nanx , contrescarpes, etc., et la jemie Adèle en était le commandant. Tous les jours elle faisait faire l'exercice à sa petite tx'oupe , et, tous les mois , elle donnait à son père le spectacle d'une petite guerre. C'était alors une grande fête pour le vieillard 5 il était au comble du bonheur, et sa fille lui paraissait être un véritable César.
La guerre s'étant rallumée dans une partie de l'Empire, le prince eut recours aux talens déjà éprouvés du maréchal St.-Pry. Quoique très-âgé , il pouvait encore commander , ou du moins donner des conseils. Il accepta avec orgueil et
(56) reconnaissance la mission que son roi lui confiait ^ et emmena sa fille avec lui.
Adèle avait alors dix-neuf ans : quoique habituée à tous les usages des liommeSj quoique portant très-bien l'uniforme de dragon j et poussant la vivacité, la gaîté jusqu'à la folie, il était aisé de voir que l'art cherchait en vain chez elle à déguiser la nature. Ses traits étaient délicats et charmans , son sourire était enchantexu' , et le son de sa voix allait jusqu'au cœur 5 mais avec tant d'attraits qui appartenaient à un sexe , elle avait tout le courage , toute l'adresse qui sont l'apanage de l'autre. Aussi fit- elle des prodiges de valeur dans les diverses actions où elle se trouva. Après la victoire , son vieux père l'embrassa en pleurant de joie , l'appela son héros, et lui demanda, avec instance, ce qu'il pourrait faire pour la récompenser de tant de bravoure. Hélas ! le moment était venu j où l'héi-oïne devait
(57) payer le tribut à sa véritable constitution. Elle n'avait qu'un seul bien à désirer ; elle n'éprouvait plus qu'une seule passion , et cette passion était.... l'amour î Adèle adorait un jeune colonel qui serrait sous les drapeaux de son père j et elle en était payée de retour. Mersan, c'était le nom du jeune homme , avait les govifs un peu romanesques. La bizarrerie de l'éducation et des travaux de mademoiselle de St.-Pry , l'avaient enchanté. Il brûlait de l'obtenir pour femme ^ et ces deux amans n'attendaient que la fin de la campagne pour demander au maréchal son consentement. Le maréchal fut bien étonné , quand Adèle lui lit l'aveu de sa faiblesse : il ne put la concevoir dans une héroïne de son espèce , et il lui sembla que toute son estime , pour une aussi grande guerrière, s'évanouissait. . . . Cependant , il sentit que rien n'était plus naturel que la demande de sa fille : il fut
(58) convaincu que le cœur et le sexe ne perdent; jamais leurs droits , et il consentit à l'hymen d'Adèle avec le comte de Mersan, Le comte y aussi extravagant que son beau-père , ne voulut pas que son t'pouse quittât les habits d'homme. Au contraire, il fut ravi de pouvoir voyager avec elle sans éprouver l'embarras ni les inconvéniens de promener par- tout une femme. Ainsi y comme deux amis , ces époux virent successivement tous les empires de l'Europej toujours à cheval et aussi aguerris l'un que l'autre à la fatigue comme aux mauvais chemins. Ils revinrent à Paris assez à tems pour fermer les yeux à leur vieux père , le maréchal St. -Pry , dont l'âge et les infirmités avaient enfin marqvié l'heure dernière. Avant d'expirer j le maréchal remit à sa fille un testament dans lequel il lui recommandait son fils Jules j et lui ordonnait de servir de mère à cet enfant. Une autre lettre ,
qui devait être lue par la suite à Jules , lui enjoignait de respecter sa sœur , de lui obéir en tout point, et de la regarder comme l'image sur la terre de l'auteur de ses jours. Toutes les dispositions du vieux rnarcchal étaient prises pour que ses deux enfans fussent heureux j et partagés également des dons de la fortune : il avait rempli sa longue carrière avec honneur, il la termina sans regret. Madame de Mersan lui donna long-tems des larmes , et un nouveau mallieur vint bientôt ajouter à ses chagrins.
Le comte de Mersan , son époux , mourut au bout de deux ans, d'une maladie de poitrine , et la sensible Adèle j qui chérissait ce bon mari , jura de ne plus s'engager dans les liens de l'hyménée. Elle consacra tous ses soins à l'éducation de son frère, et ce jeune homme avait vingt-cinq ans, lorsqu'elle obtint pour lui le grade de colonel.
Il est inutile de répéter à nos lecteurs que ma^lame de Mersan. ne quittait ]arnais l'habit militaire , et que , ne voulant pas qu'on lui donnât ses noms de fille ni de veuve , elle se faisait appeler touk uniment Jules , du nom de son frère. Cette remarque est très-nécessaire pour l'intelligence des événemens qui Tont se passer.
Madame de Mersan avait le caractère le plus doux et le plus aimable 5 la gaîté la plus folle en était sur-tout la base : elle chérissait son frère et en était tendrement aimée. De son côté, le colonel n'avait pas eu besoin de l'oidre de son père pour adorer et respecter sa sœur 5 et, comme elle avait treize ans de plus que lui 5 comme elle approchait de la qviarantaine, il était naturel qu'elle eût sur lui du poids et de l'autorité 5 mais elle n'en abusait pas ; elle regardait et traitait son frère comme un excellent ami : le jeune homme était
(6i ) libre d'aller , de venir , et même de voyager 5 elle ne s'infoniuiit nullement de ses actions , persuade , d'après la connaissance qu'elle avait de sa probité y de sa délicatesse , qu'il ne pouvait se conduire d'une manière indigne de son nom et de sa famille. Ainsi , madame de Mersan et le colonel passaient ensemble la vie la plus agréable, embellie par la touchante amitié et la plus douce confiance. De tems en tems le colonel faisait des voyages pour son régiment , et son absence était un véritable deuil pour sa sœur 5 mais il revenait , on s'embrassait , et le bonheur renaissait dans la maison de madame de Mersan.
Des affaires de famille appelèrent un jour celte bonne sœur à Strasbourg. Il était question d'y recueillir un héritage considérable j et, comme elle se mêlait de la finance , comme elle régissait , avec sa fortune , la part de bien qui était échue à
son frère par le testament du marécliaî ^ il était indispensable qu'elle s'y rendît elle-même munie de la procuration du colonel. Madame de Mei'san part donc en poste ^ et arrive à Strasbourg j où elle est obligée de rester plus de tems cpi^elle ne le pensait. C'est dans cette ville qu'elle est attendue par l'événement le plus extraordinaire j et qui doit long-tems occuperj amuser sa folie et piquer sa curiosité.
Madame de Mersan j quoique toujours en homme , se faisait connaître aux gens à qui elle avait affaire à Strasbourg sous ses véritables noms 5 mais , excepté pour les actes notariés et hors des cabinets des gens de loi , elle redevenait Jules pour tout le monde , même pour ses domestiques j qui avaient l'ordre de ne la désigner par-tout que sous le nom du colonel Jules.
Un jour elle alla à la comédie pour se distraire de l'ennui qu'une longue séance
( 63 ) oîiez un notaire lui avait fait éprouver le matin. En sortant du spectacle , son va* let de chambre , qui la précède , crie à la porte : La voiture de monsieur le colonel Jules ?
Le colonel Jules! s'écrie une femme cachée par un grand voile.... Vous êtes le colonel. . . . Oui j c'est lui j c'est bien lui!....
L'inconnue perd soudain connaissance dans les bras de ceux qui l'accompagnent j et madame de Mersan , sans faire attention à cette pâmoison à laquelle elle ne comprend rien , monte dans sa voiture et rentre chez elle.
Quelques jours après j elle reçoit cet étonnant billet :
« Je vous ai revu enfin j ingrat ! je vous 3i ai revu !... J'ai pensé mourir de honte, » de douleur à votre aspect j et vous m'a- 3) vez quittée sans daigner me secourir, 3î m'adrcsser le plus petit mot de conso-
33 lation !. . . . Perfide !. . . . parjure ! . . . 3) monstre indigne du jour! .... corrup- 33 leur de l'innocence ! . . . . oseras-tu te 33 rendre ce soir, à dix heures précises, 33 derrière les murs de l'Arsenal? Là , tu 33 trouvei'as une personne affligée, outra- 33 gée , et qui te demandera compte d« 33 ton odieuse conduite ! Tremble, si tuas 33 le courage de t'exposer à son juste res- 33 sentiment !... Prompte réparation . ou 33 ta vie ! voilà ce qu'on exigera de toi I )»
Point de signature.
Madame de Mersan relit ce billet, qui lui semble contenir un cartel dans toutes les formes. Mais qui peut le lui proposer? qui peut lui adresser un pareil torrent d'injures ? On l'appelle perfide, parjure , corrupteur de l'innocence : elle !... Cela est fort. Sans doute on la prend pour un autre j mais elle aime les aventures.
Celle-ci est d'un genre à piquer sa curiosité y ce n'est pas d'ailleurs le premier
( 65 ) duel qu'on lui ait proposé et qu'elle ait accepté. Toin , Jit-elle à un domestique anglais qui la servait avec zèle et fidélité, Tora , charge mes pistolets, et tiens-toi prêt à m'accompagner ce soir ? — Vos pistolets ! Est-ce que madame vase battre ? — Oui j Tom y oui , je vais me battre 5 j'ai une affaire d'honneur , il faut que je m'en tire avec éclat. Tiens, lis. — ( Après avoir lu le billet. ) Ah , grand Dieu I... Mais c'est un guet-à-pensj cela; ils seront peut-être plusieurs peur assassiner madame. — M'assassiner î eli que leur ai-je fait ? qu'ai-je fait à personne ? C'est une erreur , on me prend pour un autre ; mais tu sens bien que le colonel Jules ne peut pas manquer à un pareil rendez-vous. — Et madame se battrait?
— Comme un diable! Ne m'as-tu pas vue dans l'action? — Certaniement, mais c'était à l'armée , en présence des ennemis. Ici j vous ne connaissez pas ceux
( 6^ ) qui vous attaquent 5 qii'ils se trompent ou qu'ils aient raison ^ ils peuvent être en force y et je crains.... •. — Enfant que tu es ! est-ce qu'on assassine comme cela les gens? et me crois-tu capable de fuir devant un escadron ? — N'importe , madame j madame me fait trembler. — Tu ne m'accompagneras donc pas? -^Pardonnez-moi : ce ii^est pas pour moi que je tremljle , oh ! je vous suivrais jusqu'à la mort : ma bonne maîtresse sait bien que ma vie lui est dévouée. — Eh bien , laisse-moi donc courir cette aventure , elle me fait rire d'avance 5 et ce sera un trait de plus à ajouter à mes folies de garçon.
Tom jîrépara tout ce qui était nécessaire ; et le soir, à l'heure convenue , il accompagna sa maîtresse au lieu du rendez-vous. Madame de Mersan j armée de pied en cap , attendit long-tems son adversaire j sans voir personne paraître. A
la fin, une vieille femme s'approcha d'elle, et l'examinant avec attention au clair de la lune, elle s'écria : C'est Lien lui, ce n'est que trop noire infidèle. — Que ditesvous, ma bonne, lui demande notre héroïne ? est-ce vous qu'on envoie pour me combattre? est-ce une plaisanterie, une mistification qu'on me joue ? — Monsieur , monsieur ! . . . . ma pauvre maîtresse î elle est dans un état ! elle n'a pas pu venir.... La fièvre , la mort , tout attaque à-la-fois ses faibles organes sur son lit de douleur , et c'est vous qui causez ses maux ! — Moi , moi! — Voîis, vous ! Il feint de ne pas savoir !... — Comment se nomme votre maîtresse ? — Plaisantezvous , de me demander son nom ? ne vous rappelez-vous plus celle que vous avez plongée dans un abîme de douleur , il y aura quatre ans vienne la Saint- Joseph ? Avez-vous oublié cette femme trop confiante , que l'amour, la tendresse.... — >
(68) Quel galimathias me faites-vous là , la vieille ? Mais regardez-moi donc j est-ce bien moi â qui vous en voulez? — Si c'est vous ! ... Il le demande ! . . . Voilà ces traits si doux! ces yeux bleus si expressifs , ce sourire enchanteur, ce son de voix si tendre.... Ah , ma pauvre maîtresse !.... — Au fait j où en vouiez -vous venir?
pourquoi m'a- t-on mandée ici ? pour me battre , n'est-ce pas ? — Se battre ! ah ! le petit monstre ! il aurait donc eu la barbarie d'égorger sa victime? —Qui vous parle d'égorger ? Un brave militaire défend sa vie et n'égorge personne. — Un brave militaire î Un brave militaire devrait aussi être un honnête homme. — Plaît-il ? — Il ne devrait pas suborner l'innocence. — Comment ? — L'abandonner , la trahir de la manière la plus indigne. — Vous m'insultez ! —Je vous dis vos vérités 5 pourquoi vous y êtesvous exposé? —-Qui comprendrait cett»
(69) énigme ! — Venez avec moi 5 venez consoler celle que vous avez livrée pour jamais au deuil y à l'affliction ! — Mol ^ que je vous suive ? ^ — Il n'est que ce moyen de réparer vos torts, ■ — Ha ça y tous ces discours commencent à m'impatienter. Si tu ne m'expliques tout cela , vieille maudite , je vais te frotter les oreilles d'importance ! — Ah . Jésus Maria ! quel petit lutin ! il faut le fuir.... Ma pauvre maîtresse ! elle n'a donc plus qu'à renoncer au bonheur !
La vieille femme , effrayée de la menace de notre héroïne , se sauve à toutes jambeSj et disparaît, au grand étounement de madame de Mersan et de Tom , qui restent là comme fi-appés de la foudre. Madame de Mersan ne pense que, longtems après son départ , qu'elle aurait dû la faire suivre pour savoir enfin à qui elle appartient , quelle est la folle qui prétend avoir éprouvé tant de malheurs ; mais il
(70 n'est plus tems j il faut revenir sans avoir su même le nom de cette insensée.
Madame de Mersan rentre cliez elle , et reste quelque jours sans qu'il se passe rien de nouveau qui soit relatif à cetévénC' ment. Ses affaires de famille se trouvant arrangées, elle fixe le moment de son départ de Strasbourg , et fait tous ses pi'éparatifs en conséquence. Au moment même de monter en voiture , une femme , domestique de la maison qu'elle habitait ^ lui remet un paquet j en lui disant : Voilà ce que , ce matin j on a appoité pour vous.
Madame de Mersan décacheté le paquet, et trouve des billets de caisse accompagnés de ce peu de mots :
ce Vous me fuyt^z , barbare , et moi je » pense encore à vous ! Comme je sais » que vos finances n'ont jamais été en » très-bon état , je vous offre ce fruit de » mes épargnes , six mille francs 5 c'est
» tout ce que je peux faire. Allez , et
j> puissiez-vous un jour donner un sou- « plr j une seule larme au sort funeste » de rinforlunée que vous dédaignez et 5) qui vous adorera jusqu'au tombeau I »
Madame de Mersan ne doute pas que ce cadeau ne vienne de la folle qui se plaît à l'intriguer ; mais comment le lui faire remettre ? à qui s'adresser pour découvrir cette inconnue ? Elle einporte les billets de caisse, dans l'intention, on s'en doute bien , de les restituer à la prétendue bienfaitrice aussi-tôt qu'elle pourra la connaître.
Elle part avec ses gens , et Tom seul lui tient compagnie dans sa voiture.
Il ne lui arriva rien d'extraordinaire Jusqu'à Nancy 5 mais à quelques lieues de cette ville , entre Toul et Laye , une roue de sa voiture s'étant brisée , elle fut forcée d'entrer dans une méchante auberge , et d'y aîtendx-e que le dégât fût
répai'é. Une petite fille lui remit un troisième billet de la plaintive inconnue.
ce Tu vas à Paris , tu m'abandonnes ^ >3 et moi je ne puis me séparer de toi ! 33 Jeté suisj je te suivrai jusqu'aux en- 33 fers ! Tu me veri'as bientôt j parjure , et 33 tu trembleras!... Apprends que dans peu 33 de jours, j'effacerai les noms j les titre* 33 qui me valent ton mépi'is. Je jne ren- » drai digne de toi , et si tu te refuses 33 alors il me reconnaître , monstre ! tu 33 éprouveras tout le poids de mon juste 33 ressentiment ! »
Allons J s'écrie madame de Mersan , il est dit que j'ai une furie acharnée à mes pas J et qui ne veut plus me quitter à présent! Qu'elle ose se présenter I les lois me feront bientôt justice d'une pareille persécution. Tom , as-tu jamais lùen vu de pareil ? — Cela est étrange eia effet ; il faut la faire arrêter, si elle a le malheur de s'offrir à vos regards. — ■ C'est bien
mon
( 73) mon intention. On saura alors quels rapports j'ai pu avoir avec cette insensée.
Il fallut deux jours pour réparer la voiture , et madame de Mersan se remit en route. Quelle fut sa surprise , à mesure qu'elle avançait dans son voyage j de voir que d'auherge en auberge quelqu'un, qui la précédait, payait sa dépense ! Aussi-tôt qu'elle entrait, on lui disait : Monsieur le colonel peut demander tout ce dont il a besoin, nous sommes payés pour le servir, et- très généreusement même.
Madame de Mersan s'informait; tantôt c'était un homme qui la devançait ainsi à cheval , tantôt c'était une femme âgée j le plus souvent , une femme d'une trentaine d'années , très-belle , mais toujours dans leslarmes, disait-on j s'acquittait de ce soin , en disant à chaque aubergiste : Il va venir chez vous un colonel de telle et telle figure (elle le désignait ) ; c'est mon mari , je veux qu'il m. D
(74) soit Lien servi , et voilà telle somme que je vous prie d'employer à sa dépense , sans lui dire que cela vient d'une épouse quSl abandonne j hélas ! bien cruellement.
Ainsi y au grand déplaisir de notre héroïne , elle était défrayée par - tout : elle avait beau faire voler sa voiture j payer doubles et triples guides aux postillons, elle ne pouvait rejoindre la femme trop généreuse qui prenait tant de soins d'un époux ingrat. Cette nouvelle aventure contrariait beaucoup madame de Mersan , quij par prudence et dans le dessein d'une juste restitution , prenait note par -tout des frais que l'inconnue faisait pour elle.
A Yitry-le-Français , une fille d'au»
berge , qui lui apprenait ce que tous les autres aubergistes lui avaient déjà répété, jaisqu'à satiété sur la route , demanda à lui parler en parllculier. Monsieiu", lui dit cette fille bavarde quand elle fut seule
(75) avec madame de Marsan , monsieur paraît étonné de ce que cette belle dame a payé pour lui; il n'y a rien là-dedaiis d'extraordinaire : elle m'a tout conté j à moi j je sais tout, et je ne vois, dans sa conduite , rien que de très-naturel. — Ah! vous savez tout, ma petite? Eh bien, vous m'obligerez de me mettre dans la confidence 5 car vous êtes plus instruite que moi. — Allons donc , monsieur veut rire :
cette dame Ah ! comme elle est belle
et bien mise ! Des diamans gros comme cela , au col , aux oreilles î — Eh bien ? —Monsieur sait bien que c'est son épouse. — Mon épouse ? Oui , elle le dit , quoique cela me paraisse bien impossible. — Impossible ! point du tout , c'est votre épouse , vous dis-je 5 et monsieur est père d'un petit enfant qui est joli !... — Comment donc ! j'ai un enfant ? Voilà du nouveau. — Ah , l'aimable petit garçon! Pas encore trois ans : mais gentil à cro-
(76) quer. — Oui! est -il gentil? — Il vous ressemble j en vérité ; c'est tout le portrait de son père. — De son père ! cela se peut 5 mais quant à mes traits.... —Ce sont les vôtres. . . . charmans ! — Fort bien j et mon fils dit-il aussi que je suis son père ? — A tout moment ; il vous nomme sans cesse j et sa mère lui a appris cotte petite phrase , qu'il vous dira sans doute à votre retour à Paris : Ingrat Jules ! pourquoi repousses-tu les caresses de ton enfant? Il dit ces mots avec une expression y en ouvrant ses petits bras , en tournant sa jolie tète , et un accent , ah ! qui fait verser des larmes, qui va jusqu'au cœur. —Voilà ce que me dua mon fils à mon retour à Paris ? ■^- A votre retour à Paris. Et sa pauvre mère , comme elle pleure ! Elle quitte son état. ^Bon! et duel état ? — Elle ne me Ta pas dit j mais elle m'a confié que c'était son état seul qui vous éloignait d'elle , et qu'elle
(77) lie s'offrirait à vos regards que lorsqu'elle y aurait renoncé tout- à -fait. — A son état ? Oui , je me cloute qu'elle fait un fort joli métier, ma très- chère iiemme 5 mais il ne l'éussira pas auprès de moi y qu'elle en change ou non. — Ah , monsieur ! comment résisteriez - vous à ses larmes ? à ce reproche si touchant de voire petit garçon j quand il vous dira: Ingrat Jules ! pourquoi. . . . — Allons ^ c'est bon, .. . je verrai ce que je lui répondrai. Elle ne vous a pas appns autre chose ? — Non j monsieur 5 mais c'est bien assez , je crois ! Une pauvre femme trompée par un séductevu' , et mère encore avec cela!... Généreuse, ah! Elle m'a donné un écu, à moi , pour que j'aie bien soin de vous.... Et vous l'abandonnez ! c'est affreux ! c'est indigne ! les larmes m'en viennent aux yeux ! . . . . ( Elle pleure. ) — C'est assez , ma bonne : modérez les éclats de votre sensibilité 5 elle
(78) me lasse , à la fin. — Allez , monsieur , vous ne méritez pas une épouse et un fils aussi intéressans.
Le maître et la maîtresse surviennent ; ils demandent à Nanon pourquoi elle pleure : C'est ce monsieur , leur répondelle, qui abandonne indignement cette dame si aimable de tantôt !
L'aubergiste et sa femme approuvent la douleur de N an on 5 ils font même des reproches à madame de Mersan sur sa conduite, et notre héroïne se voit presque sur le point de leur révéler son véritable sexe , pour détruire l'erreur et calmer les sanglots de toute la maison 5 mais sa position lui paraît neuve ,, plaisante , et elle fini^ par en rire avec son fidèle Tom.
Elle quitte cette auberge.
A Châlons-sur-Marne , elle croit avoir trouvé un moyen de se délivrer de tant d'importunités , et de découvrir la vérité sur cette étrange aventui'e. Elle ordonne,
(79) «n conséquence à Tom de prendio un excellent cheval , et de courir à francétrier , de manière à devancer l'inconnue et à la sui-prendre dans quelque auberge où elle descendrait suivant son usage , pour défrayer son prétendu mari. Tom exécute cet ordre , et part. Madame de Mersanne s'aperçoitpas jusqu'à Meaux de l'effet de cet expédient, ni de l'adresse de son domestique 5 car elle est encore défrayée par l'étrangère 5 mais à Méaux, elle retrouve Tom qui l'attend , et lui crie , aussi-tôt qu'il la voit paraître : Je l'ai vue , madame , oh ! vue comme je vous vois. C'est une belle femme, ma foi, qui voyage en poste comme nous , avec une vieille gouvernante , la même qui se trouva au rendez-vous de l'Arsenal de Strasbourg, et un domestique qui a bonne mine. Votre épouse, madame , est trèsbien , je vous rassure , et votre enfant charmantj ainsi que nous l'a dit Nanon.
(8o) —^ Après ? lui as-tii parlé? —Certainement que je Ini ai parlé. Elle entrait ici en même temsqiie moi. Je me suis clouté, à sa tournure et à ses larmes ( car elle pleure sans cesse •, on avait bien raison de nous le dirai je me suis douté que c'était elle. Madame , lui ai-je dit, mon maître ( je lui ai dit mon maître ainsi q\je vous me l'aviez ordonné) mon maître donc vous prie de l'attendre ici , afin qu'il puisse savoir de votis les motifs de l'étrange persécution que vous lui faites éprouver. —Ton maître, s'est-elle écriée ! n'est-ce pas ce perfide , ce parjure de colonel Jules! Il me fait bien du mal 5 ah ! combien il me fait de mal! — Mais en quôi.j madame ? il n'a pas l'Iionueur de vous connaître. — Il ne me connaît pas ! il ose le due j le soutenir ! Ah , malheureuse ! à quel homme t*'es-liï engagée ! — Mais en effet , c'est à un homme d'une espèce toute particulière. — Tu me plain&j
(Si ) loi-même qui lui es attaché ; Je vols bien que tu sais apprécier son odieux caractère, et que tu as pitié des maux qu'il me fait souffrir. — Madame m'a très - mal entendu 5 ce n'est pas là ce que j'ai voulu dire.... Si madame nous disait au moins son nom ? — Mon nom ! Le barbare feindrait-il encore de l'ignorer? Mais cela né se peut. Il ne peut avoir oublié l'infortunée.... J'allais le prononcer j ce nom qui luidéplaîtj qui cause ses méprisj tous mes malheurs.... Qu'il expire sur mes lèvres j que jamais il ne frappe son oreille! Ce n'est que lorsque j'en aurai changé, que je m'offrirai à ses iTgards 5 je lui dirai alors : Jules , mou cher Jules ! je ne suis plus colle que tu dédaignais , qui faisait rougir ton front 5 je suis maintenant digne de ta main , et je l'obtiendrai. — Sa main ? — Oui y la mam de l'être ingrat 4jj^ui t'envoie. — Oh ! cela est un peu fort, par exemple. — Les tribunaux , s'il le
M 8a) faut j retentiront de mes plaintes. — Plus fort encore. — Et un jugement juste me donn era pour époux celui qui m'a séduite. .— • De plus fort en plus fort. — Tu le verras. —Je vous jui'e que je ne verrai pas cela. — T'a-t-il ordonné de le remplacer ici j de m'insulter? — Madame, je vous 4c^,nande pardon.... — C'est bien assez des mépris du maître , et je ne souffrirai pas l'ironie indiscrète du valet. — Madame , j'ai tort. — Au fait ? Il désire me voir ? eh bien j il me verra ! non ici , anais à Paris , quand j'aurai recouvré ma liberté , mes droits. Je lui présenterai son lils j son malheureux fils que voilà , et il l'attendrira. —Son fils? Oui, qui lui dira : Ingrat Jules ! pourquoi repousses-tu les caresses de ton enfant ? N'est-ce pas , madame ? — Il n'importe : le langage , les douces caresses de l'innocence , tout l'attendrira. Pourra- 1- il ne pas s'atten- 4iir, à la vue de son portrait vivant? car.
(83) regarde , ne soiit-ce pas là tous les traits de ton maître?
ce En effet j madame , cet enfant vous ressemble comme si vous en étiez la mère. L'inconnue n'a pas tort: ce sont vos yeux, votre bouche , c'est toute votre figure 5 et si je ne savais , moi , ma bonne maîtresse , l'impossibilité qu'il y a que vous soyez son père 5 si j'étais un tribunal j je vous condamnerais sur cette seule ressemblance ! »
Madame de Mersan ne put s'empêcher de sourire de la réflexion du bon Tom. Elle lui demanda comment il avait quitté l'inconnue : C'est elle qui m'a quitté la première j lui répondit Tom 5 elle est remontée dans sa voiture j en versant des torrens de larmes , à moitié évanouie , mais pas assez privée de ses forces ni de sa raison , ou de sa folie , pour ne pas débiter encore un torrent d'injures contre vous. Voilà quelle a été mon entrevue
avec celte insensée, qui, je le répète , est fort bien j d'une taille très - avantageuse , et de la plus belle figure que j'aie jamais vue. — Mais il te fallait interroger ses domestiques j tàclier d'apprendre. ... — Elle ne m'en a pas laissé le tems , je vous dis 5 elle est repartie comme un éclair: pour cette fois cependant elle n'a pas payé notre dépense j ainsi vous pouvez arrêter ici le registre de ses avances. — Quelle folle est-ce là ! Enfin je la verrai peut-être un jour 5 mais je t'assin-e , mou cher Tom , que cette aventure m'intrigue beaucoup , et que , malgré la gaîté de mon caractère, qui m'a porté jusqu'à présent à m'en amuser, je suis très-décidée, dès notre première entrevue , à lui confier mon sexe , à lui prouver ainsi l'étendue de ses torts et le dérangement de sa cervelle. A qui en veut-elle? Elle me connaît seu'ement sous le nom du colonel Jules.... Jules est le nom de mon frère...
(85) Serait-ce mon frère, qu'elle poursuivrait ainsi dans ma personne? J'ai été vingt fois sur le point de le croire. Mon chef Saint -Pry aura fait quelque tendre folie avec cette extravagante , qui , trompée par la ressemblance de nom , me prend pour lui j et veut absolument que je sois son séducteur. — Si cela était, madame, elle aurait été bientôt désabusée j car sa femme de chambre , qui le connaît bien , ce séducteur, vous a vue et vous a reconnue. — Bon ! elle aura mal vu. — Et cet enfant, qui vous ressemble à un point!... pouvez-vous nier que ce soit le votre ? — Tu badines , ïom.... cet enfant me ressemble.... Eh bien , j'ai moi-même assez de ressemblance avec mon frère 5 il ne serait pas étonnant, s'il était son père — — Il est vrai que tous les jours on ressemble à son oncle , à sa tante. — Je découvrirai cela , et si c'est monsieur mon frère qui m'attire toutes ces importunités,
(86) je l'en ferai repentir: je te jure que je l'en ferai repentir.
Madame de Mersan était réellement piquée , et même profondément affligée.
Elle voyait dans cet événement une victime de la séduction j à qui l'abandon d'un ingrat avait tourné l'esprit , et dont les extravagances étaient dignes de la pitié des êtres compatissans 5 elle pensait à un pauvre petit enfant qui n'avait pas demandé la naissance ^ et qui ne pouvait presser un père sur son jeune cœur. Elle plaignait donc sincèrement l'inconnue , et se promettait bien de tirer la vérité de son frère qu'elle soupçonnait être l'auteur de tout cela. Ce fut dans ces dispositions qu'elle arriva à Paris.
Le colonel Saint-Pry la revit avec la plus grande joie : elle avait réussi dans ses négociations j l'héritage qu'elle avait été cherchera Strasbourg, elle l'apportait en entier, et en remettait la moitié
(87) à son frère , qui avait à cette fortune le même droit qu'elle. C'était pour St.-Piy une douce habitude d'être comblé de bienfaits, d'égards et de petits soins par cette tendre sœur; il l'adorait j la respectait et la craignait même comme une femme qui avait plus d'ilge , de caractère et de prin- (cipes que lui.
Quand madame de Mersan eut terminé les détails d'intérêt , elle se mit à lui raconter son aventure de Strasbovirg, et par suite toutes celles qui lui étaient arrivées sur la route. Elle observait avec attention Saint-Pry pendant son récit. . . . Elle remarqua que d'abord il rougit , pâlit et parut un peu décontenancé 5 mais bientôt il se remit au point même de rire aux larmes de cette rencontre , et d'en plaisanter sa sœur comme un homme qui n'y aurait aucune part directe. Madame de Mersan , qui avait de la finesse et du tact j crutj dans le commencement, avoir
(88) deviné juste sur le compte de son frère ^ mais en voyant sa tranquillité, sa gaîté même dans la suite de la conversation j elle fut déroutée et ne put concevoir qu'un homme qui aurait de pareils torts à se reprocher , pût entendre de sang- froid les regrets douloureux et les actes de folie de sa victime. Elle prit alors un ton trèssérieux , et parla ainsi à son frère : A présent, mon ami, que je t'ai raconté ce bizarre événement, il faut que lu me donnes le mot de l'énigme 5 il faut que tu m'apprennes... ■— Quoi, ma sœur! je ne sais rien. — Ta précipitation à me rérondre me prouve qvie tu sais tout. -— Tout ! qu'entends-tu par-là? — J'entends , et tu dois le comprendre , que dans ceci on m'a prise pour toi*, que tu connais parfaitement l'insensée 5 que son séducteur, le père de son enfant , n'est autre que mon très-cher frère. — Quel soupçon !... sur quoi est-il fondé? En vérité y
(«9 ) madame j je ne croyais pas l'avoir mérité. — Tu te troubles. — Mais point du tout.... Il est certain que la jolie conduite que ma sœur me suppose.... que le doute injurieux qu'elle forme sur mes mœurs , sur ma délicatesse... tout cela est bien fait pour m'afûiger !... — Tu me soutiendras, Saint-Pry , qwe , dans ton dernier voyage... — Où? à Strasbourg ?
Je n'ai jamais été jusque-là ; je ne connais nullement celte ville. — Mais dans une autre.... La folle en question paraît aimer les voyages , et se plaît à changer de lieu. Tu l'auras connue dans une ville qiu-lconque.... Mon frère aura abusé de la faiblesse d'une femme , et il me cache cela ! Ah! Saint-Pry, jusqu'àprésent ton cœur et le mien avaient pensé ensemble 5 ils n'avaient point de secrets l'un pour l'autre, et tu en as un !... C'est à moi que tu le cèles ! à moi que tu connais exempte de préjugés , toujours prêts
à t'excusei'j incapable de te retirer ma tendresse pour un égarement de jeune homme que ton âge et ton sexe... — Ma sœur, je n'entends rien à ces reproches... J'ignore... absolument... quelle est cette femme dont tu me parles 5 et si par hasard tu ressembles à celui qui Fa trompée, si ton habit d'homme, tes habitudes, tout a pu faire illusion à cette étraaigère, faut-il que tu me soupçonnes, que tu me parles avec une sévérité que tu n'avais pâs encore employée envers moi ? Ma sœur , ton frère est bien malheureux si tu lui rends si peu de justice. •— Ce n'est donc pas toi , mon ami , que cette femme poursuit? Dis moi non, et je te ci'oirai? : — Pourquoi... me... poursuivrait-elle? en -a-t-elle le droit? — Elle est mère ! — Eh bien , si elle a... eu... la faiblesse de céder à quelqu'un , qu'elle renferme ses regrets , sa honte et sa douleur dans le silence du remords. — Du remords! que
(91 ) yous êtes injustes, messieurs ! Selon vous, les fautes que commet notre pauvre sexe, sont pour lui , lui seul doit en porter la peine 5 et quand vous les caVisez , vous , quand vous le faites tomber dans le piège, vous vous en lavez les mains: c'est à lui de souffrir , et vous ne lui donnez pas même la triste consolation de le plaindre. Ah ! faibles têtes que nous sommes, pourquoi donc nous laissons-nous subjuguer par un vainqueur orgueilleux qui se rit de nos larmes , et nous fait encore un crime de son triomphe! Monsieur! je n'ai pas votre sang-fioid ni votre sécheresse, moi! Je plains bien les malheureuses victimes de la séduction. — Oui... quand il y a vraiment séduction... Mais quand une femme vole elle-même au-devant de l'erreur , quand elle provoque le vainqueur orgueilleux dont tu parles...
je ne sais si ton inconnue est dans ce cas 5 mais il y a bien de ces pauvres victimes
(90 à qui l'on pourrait adresser ce reproclie. Au surplus , ma bonne sœur, tu n'exigeais qu'ulie explication , n'est-ce pas ? Je te Tai donnée 5 elle doit te satisfaire : terminons cet entretien qtii , j'étais loin de le prévoir , a tourné en soupçons contre inoij en froideurs , en sermons , et qui a manqué me laire perdre le cœur d'inie sœur tendrement chérie. Tu es bien persuadée , n'est-ce pas j que je ne suis... pour rien... dans cette aventure? — Oui... je voudrais en être convaincue. — EIi bien ! la suite achèvera de te convaincre, j'ose le croire... ou du moins j'espère que ma sœur ne me fera plus la guerre sur ce fait y sans de fortes , de véritables preuves.
Le colonel Saint-Pjy fit à sa sœur les caresses qu'il était dans l'usage de lui adresser quand il voulait la gagner sur quelque chose. Il minauda, l'embrassa, et la bonne madame de Meisan , séduite
(93 ) par laiU de cajoleries, en vint à le prier de l'engager à l'excuser des soupçons qu'elle avait formés sur lui.
Quelques jours s'écoulèretit sans qu'il arrivât rien de nouveau. Seulement, un soir que madame de Mersan et son frère se promenaient euserable aux Tuileries , où il y avait un monde considérable, un officier du régimc^nt de Saint-Pry les salua avec respect et passa outre 5 soudain une femme très -belle et très -bien mise aborde cet officier, et lui dit , assez haut pour être entendue , et de l'air le plus troublé : Monsieur, pardon; n'est-ce pas le colonel Jules de Saint - Pry que vous venez de saluer là ? dans l'obscurité , je n'ai pas bien vu... — C'est luimême, madame. — Mille remerciemens.
Et la dame s'éloigne et se perd dans la foule. Madame de Mersan remarque que son frère, qui lui donne le bras, semble trembler de tout son corps-cCe trou-
(94) ble subit et le portrait que Tom lui a fait de l'étrangère , lui font soupçonner soudain que c'est elle-même qui vient de questionner l'officier. Qu'as - tu donc , mon ami , dit-elle à Salnt-Pry ? on dirait que tes genoux cliancèlent. — Moi ?
point du tout (^il se remet). — La voix de cette femme ne t'est point inconnue ?
— De . . . quelle femme ? — Mais ... de celle qui vient de parler au chevalier Dervil? — Je n'ai pas lait attention... — J'ai dans l'idée , moi , que cette femme est justement celle qui veut à toute force que je soisrson mari !' — ( il feijit de sourire). Bon! l'aurais-tu reconnue? — EIij comment l'aurais-js pu l'econnaître ? Je ne l'ai vue que cachée d'un grand voile.
— Ha ! c'est vrai : qui peut donc alors te donner ce soupçon ? — Je ne sais , un pressentiment , le portrait qu'on m'en a fait 5 et puis ton trouble... — Voilà que je me suîv-troublé j n'est-ce pas? Allons-
(95) nous revenir sur la conversation de Pautre fois ? En vérité , ma sœur , jamais je ne t'ai vue me persécuter d" une manière aussi cruelle ! — N'en parlons plus , mon frère. — N'en parlons plus, ma sœur.
Et ils se promenèrent tout le reste Je la soirée , sans s'adresser une seule parole 5 mais réfléchissant , et livrés séparément à des sentimens bien différens , ~^q«i néanmoins avaient le même objet.
A la collation du soir, Samt-Pry prévint sa sœur que le lendemain il la cpiitterait, avant son réveil , pour un petit voyage de quelques jours j que nécessitaient les affaires de son régiment. Madame de Mersan lui souhaita le bonsoir, et rentra chez, elle où elle fut ti'ès-agitée toute la nuit , non de la faute dont elle était persuadée que son frère s'était l'endu coupable envers l'étrangère , mais du mysr tère qu'il lui en faisait , de l'assurance qu'il mettait à soutenir son innocence ,
(9^) ce qui lui faisait craindre que ce Jeune homme , à qui elle n'avait cru toujours que des qualités, n'eût un cœur faux et corrompu. Il est bien dur pour une tendre sœur d'être détrompée aussi cruellement sur le compte d'un frère pour lequel elle aurait sacrifié sa vie ! Elle se promit j et ce fut le but de ses réflexions, d'employer tous les moyens pour découvrir l'innocence , lui faire sentir son erreur , et tirer d'elle des éclaircîssemens qui servissent à justifier ou condamner le colonel.
Le lendemain matin, à peine le colonel Saint-Pry était-il parti , qu'un domestique étranger demanda à parler à monsieur Jules. Madame deMersan, qui traversait une pièce au moment où ce domestique s'adressait à ses gens , s'approcj;ia de lui : Quelle est, mon ami, lui dit elle , la personne qui veut parler à monsieur Jules ? — Cest une dame qui
est
( 97 ) est à la porte là-bas clans sa voiture. — Est-ce bien à monsieur Jules ou au colonel Saint-Pry qu'elle a affaire? — Dame, elle m'a dittle demander monsieur Jules; et c'est bien vous, monsieur, qu'elle désire voir 5 car j'ai l'honneur de vous connaître , ainsi que ma pauvre maîtresse.
— Vous me connaissez? •— Oh, trèsbien.
Il vint tout de suite à l'idée de madame de Mersan que l'étrangère pourrait bien être la folle en question 5 et , sans s'amuser à interroger le domestique , elle lui ordonna de faire monter sa maîtresse.
Bientôt le bruit d'une robe de soie bien ample , qui frotte le pallier de son appartement , l'avertit de l'arrivée de la dame, et elle voit entrer une femme d'une mise recherchée , d'une très-belle figure , et couverte de diamans. Cette dame se trouble en apercevant madame de Mersan , et l'on voit qu'elle est sur le point de perm. E
(98) dre connaissance. Elle s'efforce cependant de l'appeler sa fermeté y fait signe à son domestique de s'éloigner, et s'avance dans la pièce. Madame de Mersan, en cavalier galant , lui donne la main jusqu'à un siège j où elle a besoin de s'asseoir pour ne pas tomber en faiblesse. Sommes-nous seuls? demande l'inconnue d'une voix altérée. — Nous sommes seuls, madame j personne ne peut nous entendre : Qu'avez-vous à me dire ? — Tu me le demandes , ingrat !
Elle tire un mouchoir et en cache sa figure ; madame de Mersan reste frappée de cette exclamation. Tu me le demandes , continue la dame ! ne me reconnais-tu pas ? le malheur m'a-t-il changée au point que tu méconnaisses ta victime?
Madarne de Mersan voit clairement que c'est l'étrangère de Sti'asbourg. Elle prend un ton très-sérieux , et lui dit de l'air 1© plus sévère : Avant tout , madame , vcuil-
(99) lez me regarder avec attention et abjurer votre erreur. A coup siir , mes traits vous sont étrangers.
La dame la fixe et s'écrie : Etrangers ! peuvent-ils l'être pour moi ? et ne sontr ce pas là ces traits charmanSj perfides, qui m'ont séduite y et qui cachent Tame la plus noire? '— Quoi, sérieusement, madame , vous connaissez ma figure? — - Il me fait cette question , à moi ! à moi qu'il a déshonorée , perdue , tuée par l'excès du désespoir !... Je l'ai crue douce, cette figure céleste, je l'ai crue le vivant portrait d'une anie pure ! Je la regarde encore, je l'examine avec le même charme 5 je m'abreuve de ces traits délicats. Ah! pourquoi faut-il qu'ils cachent le cœur le plus faux , le plus méprisable !
Quel est l'excès de la surprise de madiime de Mersan ! celte femme la regarde et la reconnaît , à ce qu'elle dit , pour être son séducleuil... Madamede Mersan
( loo ) ne peut résister à son indignation : Ha çOj madame, dit-elle, si c'est un tour, si c'est luie comédie que vous me jouez , il est lems qu'elle finisse , j'espère ! Voua vous êtes trouvée mal , en m'entendant nommera Strasbourg : vous m'avez donné un rendez-vous auquel vous ne vous êtes pas trouvée : depuis vous m''avez écrit , Jevancée sur la route 5 vous vous êtes livrée à mille extravagances ! jusqu'alors vous ne m'aviez pas vue , vous pouviez vous tromper sur le nom que j'ai pris , sur quelque ressemblance. . . . Mais aujourd'hui , je suis devant vos yeux , vous m'examinez avec attention , et vous osez soutenir que vous me connaissez , que je suis voire suborneur ? — Quel comble d^oulrage ! ù ma raison , combien j'ai besoin de toi! — Votre raison , madame ! j'ai besoin à mon tour de la croire aliénée, pour ne point accuser votre délicatesse de vouloir jouer et soutenir un pareil rôle.
— Perfide ! tu me l'avois bien dit , oui , tu m'en avais menacée , et tu ne tiens que trop cette funeste promesse ! — De quoi donc vous ai-je menacée y s'il vous plaît? — De la conduite odieuse que tu tiens aujourd'hui ! La voilà expliquée , cette fatale prédiction ! Je suis méprisée , t'ésavouée , injuriée par celui qui combla tous mes maux. O malheureuse Palmira !.... — Ah ! madame est Palmiva ?
— Je ne la suis phis , cette Pahnira que des préjugés rendaient si vile à tes yeux. Je ne suis plus cette artiste chérie du public , dédaignée de toi seul. Tu m'as fait renoncer à mon état , aux arts, à ma famille, à mes amis, à tout! et quand je fais pour toi tant de sacrifices , tu me l'epousses, tu me méconnais , tu me Iraites couime une aventurière qui prendrait un prétexte , jouerait un faux personnage pour s'introduire dans la maison d'un étranger! L'es -tu pour moi, étranger?
l'es-tii pour mon fils? pour le tien?
Parle , réponds j et ton cœur , s'il a la dureté de renoncer au titre d'époux ^ peut-il te faire oublier que tu es père ? n'entends-tu pas enfin le cri de la nature? Palmira verse des torrens de larmes ; elle est dans un violent chagrin; et madame de Mersan qui en a pitié , ne peut plus ni l'accuser , ni lui faire de reproches j elle se contente de lui dire : Femme trop malheureuse , votre douleur est vraie 5 oui , elle n'est que trop vraie y cette vive douleur , il est impossible de la feindre à ce point 5 mais, au nom du cielj regardez-moi encore, regardez-moi donc; et , en supposant qu'une ressemblance trop parfaite vous abuse au point de croire voir en moi votre séducteur , un peu d'attention vous prouvera qu'il est mille nuances entre un étranger et l'objet aimé , mille différences qui ne peuvent échapper aux yeux d'une amante»
( io3 ) ^-i- Toujours le mcine système de tléntgation !... Tu ne peux m'en imposer ni m'échapper ; tu n'es que trop le per£de quim'a trahie, et la voix secrète qui t'accuse au fond de ton cœur , t'inspire en même tems une pillé tardive pour ta victime j pitié insultante , et qui ne peut remplacer l'amour , l'amour éternel que tu m'avais juré ! (e//e se lève )* Allons au iait : Yeux-tu reconnaître ton fils et me donner ta main ?
Madame de Mersan ne put retenir un nouveau sourire à cette proposition plaisante faite du ton le plus décidé : elle répondit à cette insensée : Je ne le puis , en vérité ; non , la compassion que votre état m'inspire ne peut me porter à cet acte impossible. — Impossible I J'entends , et l'on ne m'a pas trompée , j'ai une rivale, et c'est pour elle que tu me refuses. — Vous n'avez pas de rivale , vous pouvez être aussi bien traiîquille sur ce point.—-
Encore un vil mensonge ! Mais tremble : les lois vont bientôt te forcer à réparer mon déshonneur. — Je vous jure que les lois ne me forceront à rien à cet égard.
— Qui peut te donner cette assurance ?
— Qui peut me la donner ? je vais vous le dire 5 car il faut enfin rosnpre le silence : il y aurait de la cruauté à abuser plus long-tems de votre démence : un seul mot va vous rendre votre raison.... Je suis une femme !
Madarrie de Mersan s'attend que cet aveu va atterrer Palmira ; elle la regarde ihêihe âVc6 la fermeté d'une personne qui vient d'en convaincre une autre 5 mais elle reste bien étonnée , quand elle entend cette femme singulière lui répondre en souriant de l'air du mépris et de l'indignation : Je n'attendais plus que ce prétexte pour te vouer pour jamais une haine implacable 5 oui , je savais que tu allais ajouter ce détour à tous ceux que tu as
( io5 ) employés déjà.... Il ne m'étonne point Je ta part , tu m'en avais prévenue ! AJieu , monstre 5 je n'ai plus qu'une ressource ^ et je vais l'employer. — Quoi ! vous ne croyez pas? — Je suis furieuse ! — Veuillez m'écouter? — Au désespoir.... Adieu pour jamais. — Si vous voulez m'entcndre !... C'est mon frère sans doute qui... Madame deMersan ne peut continuer :
Palmira a franchi déjà le seuil de l'appartement. Elle est dans la cour , dans sa voiture , et elle a disparu. Quel est la surprise de notre héroïne î ou ne veut pas croire à son sexe ; on l'accuse , on soutient qu'on la reconnaît : allons , c'est l'effet d'une imagination déréglée , on plutôt c'est un tour qu'on lui joue j un jûle qu'on a calculé , étudié pour la tourmenter, l'embarrasser, ou lui tirer de l'arj^ent : ce serait alors le comble de la friponnerie : mais cette affaire ne peut avoir de suites , et quand l'extravagante ou la
( io6 ) perfide Palmira invoquerait l'autoiité des lois j un mot , le même que madame de Mersan a prononcé j suffirait pour terminer ce bizarre procès*, elle n'a pas eu le tems de mettre son frère en jeu , de savoir si c'est lui qui est le coupable : Palmira s'est retirée précipitamment , et notre iiéroïne est moins éclairée encore qu'avant sa visite. Il faut convenir qu'un pareil événement aurait troublé une tête plus forte encoi'c que celle de madame de Mersan 5 aussi cette bonne sœiu' éprouvat elle mi violent chagrin de cette aventure : elle attendit avec impatience le retour du colonel St.-Pry, qui revint enfin, et à qui elle fit part de ce nouvel incident. Tu vois , ma sœur j lui répondit-il du ton le plus calme , tti vois si tes soupçons élaient fondés ! Tu m'accusais , et c'est toi seule qu'on a reconnue 5 on n'a pas P^ même voulu croire à la vérité de ton sexe: c'est donc bien toi à qui l'on en vciit ? —
( lo? ) Mais quel parti prendre pour me déLarrasser de tant d'importuiiités ? — Je n'en sais rien 5 c'est d'attendre tout du tenis. — Mais cette lolle qui ne m'a pas laissé le tems de lui parler des avances qu'elle a faites pour moi en route , de les lui restituer ! — Reprend-on les cadeaux qu'on. a faits à l'objet de sa teaidresse? — La plaisanterie j monsieur , est bien déplacée ici.... Mon cher frcre j il faut que tu m'aides dans cette affaire délicate 5 il faut que tu mettes tes gens en campagne, que tu me déten'es absolument cette Palmira, qui , je le vois , était actrice de Strasbourg.... J'ai pourtant été une fois an spectacle , et je ne me rappelle nullement ses traits. Il faut qu'elle n'ait pas joué ce jour-là. Elle est j ou du moins elle dit qu'elle était artiste j cela veut dire comédienne j je crois j et elle suppose que c'est cet état qui lui a valu le mépris et les refus de son séducteur, si tcHitefois on a
( io8) pu séduire une pareille femme. Il faut la trouver à tout prix j et la réduire au silence par voie de police ou autrement. Je ne pourrais vivre long-tems dans un semblable embarras. Ah , Saint-Piy ! si c'est à toi que je le dois, je t'en voudrai bien long-tems !....
Le colonel réfléchit un moment , et semble s'attendrir : mais bientôt il se remet et promet à sa sœur de faire tous ses efforts pour calmer ses inquiétudes.
Au bout de quelques jours, madame de Mersan se trouvant seule chez elle , ▼it entr'ouvrir la porte de son appartement , et entrer un petit enfant beau comme l'amour , qui soudain se précipita à ses pieds , en lui présentant une lettre ouverte 5 madame de Mersan saisit celte lettre, et y lut avec précipitation ce qui suit :
ce Mon cher papa, je suis ton fils , ton » petit Jules 5 me reconnais- tu ? ma mère
■wf/a.unt^tMR'i jjaÊm^m^m^Ê^ÊÊmÊBUj/mat. timumi
( 109 ) » m^abandonne , elle ine cîmsse , elle ne î> veut plus me voir: elle dit qu'elle doit 3> tous SCS maux à l'auteur de ma naisse sance.,. C'est toi qui me l'as donnée : » voudrais-tu que j^en fusse seul puni? M Chassé par une mère désolée, le seraiw je encore par un père injuste ? Ah ! de 3> grâce , ne me repousse pas de ton sein , » le bon Dieu t'en récompensera 5 car il 5> aime qu'on suive les lois de la nature ; 35 et les oiseaux n'abandonnent pas leurs oî petits ! n
A peine a-t-elle fini de lire , que l'enfant lui crie, en tendant vers elle ses petites mains , et avec l'accent le plus touchant : Ah ! de grâce , ne me repousse pas de ton sein ?
Cet enfant a trois ans tout-au-plus 5 il est charmant 5 il pleure , ce pauvi'e petit I RIadame de Mersan , attendrie jusqu'aux larmes , le prend dans ses bras : On te trompe, lui dit-elle sans penser que l'in-
( 110) nocent ne peut la comprendre , on al)us€ de ta crédulité , mon ami 5 je ne suis, je ne puis être ton père. Va, elle est plus barbare que celui qui t'a donné le jour, la malheureuse mère! elle t'abandonne!
mais non , cela n'est pas possible , et c'est encore un moyen qu'elle prend pour venir à bout de ses projets que je ne puis deviner... Sèclie tes pleurs , petit ami, et réponds-moisi tu le peux : Qui t'a amené ici ?... L'enfant ne peut que lui répéter ! ne me repousse pas de ton sein ! —Oui , je vois qu'on t'a fort bien appris ta leçon ; mais ne te serait-il pas possible de me comprendre? Où est ta maman? -r-Klle pleure! — Où? — Elle a bien du chagrin.
— Mais encore , est-elle là-bas, près d'ici ? L'enfant se tait : madame de Mersan s'aperçoit que dans un âge aussi tendre , elle ne peut tirer de lui aucune explicationj elle court appeler ses gens , et l'en» fant la suit par-tout. Tom , Tom j s'écrie
( m ) tiiaJaine de Mersan y qui a laissé entrer ici cet exifant? — Cet enfant? répond Toni , personne ne l'a vu : par où diable s'est-il glissé ? — Il faut pourtant que quelqu'un l'ait conduit jusqu'à mon appartement. Voyez , courez dans les rues , interrogez le portier, tout le monde 5 et si vous trouvez la mère , engagez-la à monter chez moi, ou prévenez-moi seulement du lieu où je pourrai la trouver.
Tomsort, et madame de Mersan s'écrie : voilà un joli fardeau qu'on me laisse là , si l'on ne parvient pas à découvrir cette femme !
Elle veut encore interroger l'enfant , qui lui répète toutes les phrases de sentiment qu'on lui a apprises, et dont le but est toujours de prier madame de Mersan de ne pas l'abandonner. Non , je ne t'a- Ijandonnerai pas , lui répond notre héroïne émue ; et d'ailleurs , celle qui t'a donné le jour sait bien que lu ne in'ap-
partiens en rien 5 elle est mère, elle ne peut laisser long-tems son enfant chez une étrangère.
Toni revient : Personne ^ Jit-il , n'a amené cet enfant. Il s'est présenté au portier 5 il a demandé le colonel Jules y et le portier ne sachant si c'était madame ou monsieur de Saint-Pry que demandait ce joli enfant, l'a fait accompagner par sa petite fille jusqu'à la porte du salon.
Un moment après, le portier monte lui-même : Madame , dit-il à madame de Mersan , une vieille femme , qui me paraît être une domestique , vient de me demander si un enfant n'était pas venu toutà-Fheure. Je lui ai répondu que cet enfant était en ce moment dans le salon , et elle s'est retirée sans que j'aie eu le tems de lui demander des explications.
— Il fallait donc la faire suivre , s'écrie notre héroïne : En vérité , il semble que nies gens conspirent avec mes ennemis
pour me tourmenter. lletirez»vous , et s'il vient encore quelqu'un sMnformer de cet enfant , faites-moi avertir sur-le-cluimp.
Que pouvait faire madame de Mersan ?
bonne, sensible , amie de Tenfance et du malheur , il lui était impossible de ren- Toyer le petit garçon qui se serait perdu y de le livrer même à des magistrats j elle le garda en attendant la suite de ce nouvel événement.
Le colonel Saint-Pry , qui revint quelques heures après , resta bien étonné en voyant l'en faut 5 il le caressa , l'embrassa avec sensibilité, et confirma sa sœur dans le projet de le garder à l'hôtel. Madame de Mersan remarqua que des larmes vinrent mouiller ses paupières , et qu'il pa* rut s'appitoyer sur le sort de ce pauvre enfant abandonné. Il haussa même les épaules en se retirant et eu disant : En vérité, cette Palmira est une grande folle ! Cependant le petit Jules contractait
( ii4)
riiabitude d'appeler madame de Mersan son papa. Madame de Mersan fit en vain mille efforts pour lui faire changer cette ridicule dénomination : prières, menaces, tout fut inutile, et l'enfant y persista au point que notre héroïne prit à son tour le parti de l'appelar son cher fils. Elle s'y attachait de jour en jour, et disait même souvent : Non , je ne le rendrai point à sa mère 5 elle ferait Son malheur, et moi, qiiin'ai point d'enfans, je tromperai ainsi la nature en formant aux mœurs et pour la société un être aussi intéressant l
Le colonel Saint-Pry la raffermissait dans ces honiies intentions , et il était visible qu'il vouait à l'enfaut au moins autant de tendresse que sa sœur.
Une lettre de Palmira vint troubler cette ivresse , et donner de nouveaux chagrins à madame de Mersan. Elle lui écrivait :
« Je sais qu'au moins , ingrat Jules ,
( ii5 )
M tu as pour le fils tout l'amour que tu as >î refusé à la mère 5 mais est-ce assez , et » ne dois-tu pas rendre Thonneur à cet » enfant chéri , en lui donnant un père îï avoué par les convenances sociales? Il » est tems d'en finir... Veux-tu de moi )> pour ton épouse?... J'attends ta réponse, 5> elle décidera de ma conduite. »
Une vieille femme attendait dans la rue la réponse demandée dans ce billet. Madame de Mersan la fit en ces termes i
« Je ne sais, madame, si Je dois vous 5> plaindre ou vous accuser. Je vous l'ai » dit déjà et je vous le répète , je ne suis » ni votre séducteur, ni le père de votre M fils 5 je suis la comtesse de Mersan , » sœur du colonel Saint-Piy , qui peut- « être vous est mieux connu que moi!... D) La bizarrerie des événeineus , de mon 3> éducation et de mon caractère, m'a fait, î> depuis ma naissance , porter des habits
( ii6) » d'homme 5 voilà la soui'ce de votre er- » reur. Revenez-en , et rendez le repos à » une femme que vous tourmentez depuis 3> deux mois d'une manière dont elle n saurait vous faire repentir, si elle n'a- 5) vait égaid à votre infortune , qui sans » doute vous a troublé la raison, n
Adèle de St.-Pry , comtesse de Mersak.
Madame de Mersan fit remettre cette lettre à la vieille femme qui attendait , par son fidèle Tom , en lui ordonnant de suivre cette fille domestique. Tom réussit d'abord 5 mais la vieille , se doutant peutêtre du piège, prit une voiuu'e, et Tom, à pied j perdit bientôt ses traces.
Un aulre billet de Palmira x'evint le lendemain matin , mais par la poste.
« C'est en vain que vous avez pris une 53 main étrangère pour tracer les mots » cruels que je viens de lire ! Je savais » d'avance tout ce que vous alliez me ré-
l>^«.«^E3lfejà
( i'7) î) pondre , perfide ! . . . Mais , prévenue 5) autrefois par vous - même de la ruse » que vous employez aujourd'hui, je ne 3) puis y ajouter foi. Tous ces détom'S me » prouvent que vous persistez dans vos n mépris j dans vos refus.... Oui, je sais >j que vous me méprisez!... vous me traij) tez de folle; hélas ! que ne le suis-je! 33 je souffrirais moins !... Il est tems d'en 33 finir, je le répète, et défaire retentir en- 33 fin les tribunaux de mes justes plaintes.
33 C'est ce que je vais faire. 33
Palmira.
Voilà du nouveau , par exemple , s'écria madame de Mersan ! eh bien, nous la verrons venir, et nous saurons bientôt qui sei'a la dupe du procès le plus ridicule !...
Le même jour elle reçut une assignation pour comparaître devant les tribunaux, et y déclarer qu'elle est réellemer^t le père du petit Jules , et le séducteur de Palmira.
(ii8) Quand le colonel Saint -Piy vit les choses arrivées à ce point, il pâlit, rougit , et se jetant aux pieds de sa bonne sceur , il lui avoua qu'il était la cause de tous ces embarras. Je m'en étais toujours douté, lui répondit avec sévérité madame de Mersan. Mais comment se fait-il, puisque c'est vous qui avez séduit cette femme , qu'elle prétende reconnaître mes traits , qu'elle s'acharne après moi seule, et qu'elle ne veuille pas absolument croire à mon sexe ? — Je vais t'en donner la raison , ma chère sceur , en te racontant l'histoire de mes égaremens 5 mais promets-moi d'avance de me les pardonner j promets-moi qu'ils n'altéreront en rien la : tendresse que tu as pour moi. Je suis vrai-^ ment moins coupable que tu ne le croir r? rais dans cette affaire , et tu verras que je, n'ai jamais cessé d'êtx'e honnête homme. — J'aime à le croire. Parlez, Jules , je vous écoute.
( 1^9) St.-Pry lui fit ainsi l'aveu de sa faute : « J'étais à Huningue , il y à quatre ans environ , et je m'y reposais des fatigues de la dernière affaire , de la seule où j'aie eu le bonheur de porter les armes pour la défense de mon pays. Il y avait , dans cette ville , une méchante troupe de comédiens, à la tête de laquelle était cette même Palmira dont il est tant question aujourd'hui. Palmira n'est point son nom 5 elle s'appelle Julie Crammer , et elle est anglaise d'origine 5 mais comme elle prétend avoir eu toujours beaucoup de succès dans le rôle de Palmire de Maliomet , elle a changé ce nom en celui de Palmira , qu'elle s'est donné comme fon^ tous les gens de sa profession. Revenons à moi : J'allais souvent au spectacle , et les attraits de la première acti'ice ( car elle en abeaucoup ) m'enflammèrent à un tel point , que je formai le projet de l'avoir à tout prii. De son coté, Palmira
qui ne me connaissait point du tout de figure j avait entendu parler de quelques actions d'éclat qu'on m'attribuait , et brûlait de faire connaissance avec moi.
Cette femme est vertueuse, au fond 5 mais elle a l'esprit gâté par les mauvais romans 5 elle aime ù filer le parfait amour à la manière des bergers langoureux du vallon de Tempe ; elle a vraiment tou^ jours eu un degré de folie dans la tète. Je connaissais son caractère par quelques jeunes gens de mes amis qui l'approchaient j je savais qu'elle, désirait me connaître f et je lui faisais faire à dessein mon éloge, dans le désir de l'enflammer davantage.
J'y réussis , et soudain je formai le projet le plus extravagant, et pour lequel, ma chère bonne sœur , j'ai besoin de toute ton indulgence 5 car j'ai eu l'audace dé t'y compi'oniettre plus que moi.
Quand je crus le moment favorable , j^écrivis à Palmira , qui n'avait jamais vu
mes
Jiics IrallSj le billet le plus temlre j dans lequel je la conjurais d'accepter à souper dans une petite maison do campagne que j'avais louée à cet effet. Palmira, qui avait la tète montée sur mon compte, accepta cette invitation j et se rendit chez moi j après le spectacle, accompagnée seulement de sa femme de chambre, la même vieille qui colporte aujourd'hui ses billets. J'avais eu soin d'écarter les lumières , en sorte qu'à son grand étonnement , elle se trouva seule avec moi et plongéo dans la plus profonde obscurité. J'excusai à ses yeux cette bizarrerie du mieux qu'il me fut possible 5 et comme je t'ai déjà dit qu'elle aimait les aventures romanesques, celle-ci lui plut, heureusement pour moi. Avec de pareilles femmes, l'amour fait bien du chemin en peu de tems : nous écartâmes la femme de chambre, et lu devines l'emploi de nos heureux niomens.
Palmîra cependant désirait connaître ma figure j et commençait à se fâcher sérieusement contre moi. Pour la calmer, je tirai de ma poche ton propre portrait, celui j ma bonne sœur, que tu m'as donné il y a six ans , où tu es peinte en colonel de dragons , absolument avec le même uniforme que le mien. Tiens, lui dis-je on lui lemettant ce portrait, je ne puis me dévoiler en ce moment à tes regards; mais tu trouveras mes traits sur cette boîte , et garde-la toujours bien , ma chère Palmira , pour te rappeler un homme qui t'adore , et que la nécessité force pourtant à s'éloigner de toi dès demain. — Tu me quittes! — Il le faut!
—Eh quoi! n'aurons-nous connu qu'une seule fois le bonhevir? — Il le faut , te dis-jc 5 mon régiment part demain, j'ai des affaires pressantes à Paris ; mais espél'ous que nous nous rejoindrons bientôt pour ne jamais nous sépar&i'.
( 1=3 ) Je t'abrégerai , ma chère Adèle, ccllo scènepeu décente pour toi. Je quittai Palmira avant le retour du jour, et soudain, montant à cheval, je m'éloignai conime un trait de cette femme avec laquelle je n'avais désiré satisfaire qu'un seul caprice. J'étais bien sur que , trompée par ton portrait , il lui serait désormais impossible de me reconnaître, en supposant qu'elle me rencontrât dans la société , et c'était là tout mon espoir, ne voulant pas, vu mon nom, ma liaison avec toi, former une chaîne suivie , une affaire de cœur avec une actrice , ce qui m'aurait affiché et perdu de réputation parmi les honnêtes gens.
Mais le sort avait rendu Palmira mère dès la nuit de notre tète-à-tète, et cette extravagante me faisait chercher par-tout pour me montrer mon fils et me demander ma main. Oui , elle allait jusqu'à ce point . sans calculer les convenances ! Je
l'appris j et je ine mis sur mes gardes pour la déi'outer entièrement.
Un jour, je me trouvais à Marseille, oi\ cette femme jouait la comédie. Je ne sais par quelle fatalité elle y découvrit ma demeure. Soudain elle n'eut rien de plus pressé que de s'y rendre et de m'y demander 5 mais mon valet de chambre avait le mot pour l'éloigner , en lui disant sans cesse que j'étais sorti. Elle lui remit aloTS une lettre pour moi , dans laquelle elle me disait que son état pouvait me donner de l'éloignement pour elle , mais qu'elle allait le quitter, qu'elle ne jouerait plus que tout le teins que son engagement avait encore à courir, etc. etc.
Elle m'assurait au surplus qu'elle me chérissait toujours, que mon fils se portait bien ; puis elle réclamait mes principes d'honneur et de délicatesse pour donner à ce fils un père, à elle un époux.
Je lui fis réponse sur-le-chanip, que je
lui défendais de jamais m^adresser une seule parole 5 que, si jamais elle me persécutait j j'irais jusqu'à prendre le prétexte du nom et du sexe de ma sœur, pour l'éloigner et détmire tous ses projets d'union 5 que par-tout je feindrais de ne pas la connaître j et que je ne serais plus désormais pour elle que la comtesse de Mersan,
Je lui fis remettre cette lettre au théâtre même j avec un riche écrin de diamans y et je quittai sur-le-champ Marseille. Il paraît que mes menaces et le moyen bizarre que je l'assurais être disposé à prendre , pour me débarrasser d'elh- , l'ont indignée plus que corrigée , et que dès ce moment sa ioUe tendresse a dérangé son cerveau et même sa santé 5 car j'ai appris qu'elle avait fait une maladie cruelle , qui l'avait long-tems éloignée du théâtre. Depuis ce tems, je n'en ai plus entendu parler que par toi. Rien ,
tu le vois , rien n'était plus naturel que les importunités dont elle t'a accablée ! Munie de ton portrait , qu'elle croit être le mien y de ma lettre oii je lui dis que je feindrai désormais de ne pas la connaître , que je prendrai vis-à-vis d'elle le prétexte du sexe et du nom de ma sœur , elle te rencontre à Strasbourg 5 elle te voitj te reconnaît bien d'après le portrait! Elle s'évanouit j te mande à un rendezvous 5 tu y vas armée de pied en cap. Peut- elle présumer qu'une femme soit capable de tant de bravoure ? Elle évite de se présenter à tes yeux , pour n'être pas accablée du mépris de celui qu'elle croit voir en toi 5 elle te devance , te défraye par-tout : cela est lui trait de générosité pour t'attendrir. Ici , elle vient te voir , tu la pries de te regarder ; plus elle te regarde , plus elle est convaincue qu'elle ne pevit se tromper 5 tu lui dévoiles ton véritable sexe ,. elle n'y croit point : aussi
Tois-tn qu'elle t'écrit qu'autrefois elle fut prévenue de la ruse. Enfin elle s'acharne après toi , et sa conduite n'est plus une énigme.... J'ai long-tenis balancé à te faire ces aveux pénibles j ma bonne sœur; mais aujourd'hui il est question d'un procès.... Il faut le prévenir, il faut empêcher le scandale de voir une femme accuser une autre feaime d'être le père de son enfant; on n'aïu'ait jamais vu de procès plus singulier dans les causes célèbres. Ainsi, ma bonne sœur, quelque chose qu'il doive m'en arriver , je vais me découvrir. Je ne suppose pas qu'on me force à épouser une actrice , quoiqu'elle ait , dit-elle , quitté cet état ; mais on m'obligera sans doute à prendre soni de mon enfant; eh bien, cet enfant est h. moi, j'en suis sur , par différens renseignemens que j'ai pris dans le tenis : il est charmant , ce petit Jtilcs î Tu l'aimes ; il m'est tlevenu bien cher par sa jolie figure
( 1^8) et son intelligence 5 nous le garderons , n'est-ce pas? et nous ferons j s'il le faut ^ une pension alimentaire à la mèi'e. Que dis-tu de ces arraugeniens?
Avant de me demanderj répond froidement madame de Mersan , mon avis sur ces beaux projets que vous me soumettez à la suite d'un récit fait d'vin ton fort cavalier , vous devriez , Jules j intercédei mon indulgence, pour vous pardonner la légèreté de votre conduite. Je sais bien que j vous autres hommes , vous vous permettez ces gentillesses envers les femmes , sur-tout envers celles que vous n''estimez pas absolunientj mais je croyais que mon frère devait être distingué du nombre de ces jeunes libertins, qui ne pensent qu'à satisfaire leurs sens dans une nuit d'ivresse avec des filles perdues. Vous ne me persuaderez pas que votre l'almira soit fort sage de s'être accommodéede votre goût pour l'obscurité, d'avoir
■JB r^ntiMJKl
( 1^9 ) cédé â un liomme en cinq ou six heures de teins j sans le connaître et même sans le voir ? Cette femme était bien cligne du cercle où elle était lancée, et cet enfant pourrait bien... — Oh , il est ù moi : je te l'éponds j ma sœur , qu'il est bien à moi. —Allons.... je souscris à tout; mais, mon frère , je ne te cache pas que cette aventure diminue un peu l'estime que j'avais pour toi , et si tu me l'eusses révélée plutôt... — Ma sœur j je craignais tes justes reproches. La faute était faite 5 j'avais payé comme un autre le tribut à la jeunesse ; aujourd'hui , plus calme , plus sensé , je ne ferais pas une pareille extravagance.
Le colonel Saint-Pry employa toutes les ressourcese de son esprit et de son cœur, qui d'ailleurs était excellent , pour calmer sa sœur 5 il en vint à bout , et madame de Mersan finit par rire de la
( »3o ) part très-naturelle qu'elle avait eue dans cette affaire.
Cepenilant le moment était arrivé de se rendre au tribunal , pour y déclarer quel était le véritable père de l'enfant , et Saint-Pry devait y aller seul, pour dévoiler toute sa conduite aux yeux des magistrats j refuser la main de Palmira qu'on ne pouvait le forcer d'accepter, et se charger enfin du précieux dépôt du petit Jules. Déjà Saint-Pry se préparait à cette démarche désagréable j il était avec sa sœur , il lui faisait même ses adieux y lorsqu'on vit entrer une femme égarée , hors d'elle-même, et que madame de Mersan reconnut pour être la même femme de chambre de Palmira, qu'elle avait vue précédemment sous les murs de l'arsenal de Strasbourg.
Cette femme éplorée se jette aux genoux de madame de Mersan : O monsieur ! lui dit-elle , suivez moi , secourez-
( ^3i ) moi ; venez vite au secours de ma pauvre ' iiiaîtressej hélas! elle n'a plus que trèspeu d'heures à vivre. — O ciel ! que lui est-il arrivé ? — La douleur , le désespoir, un poison subtil .... Oui j l'infortunée vient de s'empoisonner. — Se peut -il?
—Et c'est vous qui causez sa mort. Suivez-moij oh, suivez-moi, de grâce. — Nous y allons tous deux, s'écrie Saint-Pry, livré au plus grand trouble.
El soudain il prend la main de madame de Mersan, qui veut l'accompagner chez Pahnira. Ils montent dans une voiture qui attendait la vieille femme de chambre à la porte, et bientôt cette dernière fait arrêter devant un hôtel garni , où tous les trois montent dans un appartement assez élégant. La pauvre Palmira est là, étendue sur un lit de douleur, et si-tôt qu'elle entend quelques pas, elle demande d'une voix faible , si on lui amène son séducteur : Oui . lui répond
Sdjiit-Pi'y j en se préclpilantsnr ses mains froides et décolorées , ouij Palmira , tu le vois devant toi!...
L'infortunée j sans faire attention à cette exclamation de Sainl-Pry , qu'elle ne reconnaît pas, tourne ses regards mourans sur madame de Mersan , et c'est à elle qu'elle adresse ces derniers l'eprochcs: Tu triomphes , Jules 5 je vais mourir et te rendre ta liberté.... mais mon fils, où est-il ? . . .
Saint-Pry fait nn signe au fidèle Tom, qui les a suivis , et le bon serviteur court chercher le petit Jules. Palmira continue en s'adressant toujours à madame de Mersan : Emportée par la haine et l'amour 5 par la honte et le désir de voir ma faute réparée , je t'ai menacé d'un procès 5 j'avais même commencé ces tristes poursuites. ... je m'en suis repentie. . . . qu'allais-je faire en effet? un éclat scandaleux j qui touj ours i-etombe sur la mal-
licnreuse victime tle la séduction , qui la tlcshonore à jamais aux yeux d'un monde injuste... Non... j'ai préféré mourir pour terminer mes maux , pour mettre un terme à tes mépris... Jouis , Jules, jouis de mes derniers momens, ils sont ton ouvrage ! — Vous vous trompez , lui dit madame de Mersan , je ne suis pas....
Laisse-moi , ma sœur , interrompt le colonel Saint-Pry , laisse-moi raconter moi-même à celte infortunée les véritables circonstances de ma faute. C'est moi, Palmira , qui suis tonbourreau 5 c'est à moi seul que tu peux reprocher tes malheurs et ta mort funeste : Tu vois devant toi le père de ton fils. — Que dites- vous? — Que le portrait de ma sœur , substitué au mien, a causé ton erreur, et l'a prolongée jusqu'à ce jour j et situ avais réfléchi j si tu examinais encore ma stature 5 ma voixj ma voix sur-tout que tu dois reconnaître.... — Grand Dieu!.», en
( i34 ) effet , Je me suis souvent étonnée de l'organe de ce monsieur , de cette dame ^ dites-vous ? — C'est ma sœur, madame de Mersan , que j'ai eu la lâcheté de te laisser persécuter en gardant un covipaLle silence... Si j'avais pu penser à l'acte de désespoir auquel tu viens de te livrer.... — Il est sans remède ... il faut que je finisse , et votre mépris justifie Lien cet acte d'un désespoir légitime. — Fallaitil en venir à cette extrémité ! — J'aimais... j'étais mère et dédaignée de l'auteur de ma faute... Ma fin terrible vous donne une preuve de la pureté de mes mœurs , à laquelle vous ne pouviez ajouter foi. dans l'état que j'exerçais. — Malheureuse Palmira ! . . . — Il n'est plus tems 5 j'ai été le jouet des événemens j la victime d'une ruse indigne... J'ai causé bien des inquiétudes à madame... qu'elle daigne me pardonner et servir de mère h vaon enfant. — Crois-tu que je veuille
( i35 ) FabanJonner ? n'est-il pas mon fils, ce cher Jules? et ne l'avons nous pas adopté déjà, ma sœur et uioi ? — Ma faute est d'avoir aspiré à votre main , monsieur le colonel : mais je me sentais un orgueil au-dessus du rang que le sort m'avait assigné dans le monde. Le cœur ne connaît point les distances , sur-tout le mien qui est né brûlant. — Mais n'y aurait-il point un secours prompt... — Ames maux ! aucun :
J'ai fait passer dans mes brûlantes veines
Un poison que Médée apporta dans Athènes !....
Palmira , à ses derniers momens , se souvenait encore de sa profession , et citait à propos , ainsi qu'on le voit, deux vers de la tragédie de Phèdre. On lui apporta son fils-, elle l'embrassa , le recommanda encore à Saint-Pry , à sa sœur, et mourut aux yeux de nos amis, consternés de ce douloureux événement.
Saint-Pry se hâta d'éloigner madame
( i^^5 ) <îe Mersan de ce triste spectacl^e , et tons deux revinrent à leur hôtel avec le petit Jules j livrés aux regrets , à la pins soinbre douleur. Palmira n''avait point un cœur corrompu j cette femme romanesque était sensible j bonne mère j attachée à ses devoirs, et elle mourait victime de l'amour et delà constance ! Saint-Pry fut long-tems inconsolable de sa perte : il sentit trop tard qu'il ne faut point jouer avec lessentimensdu cœur, etquel'hoinmequi sacrifie tout à ses passions , peut causer à ses semblables des maux incalculables. Il se reprochait à juste titre la mort de Palmira : il jura de la venger, d'honorer sa mémoire en prenant à jamais les plus grands soins du ills qu'elle lui avait laissé. Madame de Mersan n'eut pas besoin de lui faire de la morale à ce sujet; St.-Pry était tout-à- fait corrigé : il devait devenir l'homme le plus probe , le plus délicat y et il le fut en effet.
( ^37) Par la suite , un mariage de convenance s'étaiit présenté j il le refusa d'abord 5 mais sa sœur lui fit sentir les avantages qui résulteraient pour lui, pour son fils même, s'il épousait mademoiselle de Bircé , jeune personne très-riche , et qui était sous la tutelle de son irère , commandant du bagne de Toulon. Le colonel y consentit et devint heureux époux j mais dès la première année de son liymen, il perdit sa femme, sans en avoir obtenu d'enfans j et dès-lors , quoiqu'il restât lié avec son beau-frère , monsieur le comte de Bircé , il renonça tout- à-fait à l'hymen pour se consacrer entièrement à l'éducation du fils de la malheureuse Palmira. C'était même pour ce fils qu'il desirait troiiver un précepteur , et que le chevalier de Verceil , qui depuis longtems était lié avec lui, avait pensé à lui proposer l'abbé Bardot. Théodore de Verceil était digne de l'estime de madame
( i38 ) fie Mersan j de ramitié de Saint-Pry : il savait l'histoire tragique de Palniira , et chérissait le jeune Jules, qui , à l'âge de douze ans , promettait d'avoir des talens, et de devenir le jeune homme le plus aimable et le plus intéressant 5 mais on ne lui parlait jamais de sa mère 5 car monsieur de Saint-Pry, tout en regrettant Palmira, tout en s'accusant des malheurs de cette infortunée, ne pouvait s'empêcher de rougir, quand il regardait son fils , en pensant qu'il devait le jour à une femme que ni lui ni son père ne pouvaient avouer dans la société. Tant il est vrai que les erreurs de la jeunesse couvrent souvent de honte plusieurs générations , et influent sur le reste de la vie des êtres sensibles et délicats I
Cette histoire , quoique racontée par le colonel Saint-Pry différemment que nous ne venons de le faire , intéressa
( i39 ) beaucoup Césariue , et sur-tout la marquise de Belbonue. La dernière réflexion, particulièrement celle de la rougeur qui couvrait le front de Saint-Pry chaque fois qu'il regardait son fils , hii fit une impression profonde : elle sentait qu'il avait raison , et qu'elle-même aurait eu les mêmes préjugés. La bizarrerie de cette aventure suspendit néanmoins un mo- " ment la douleur de la marquise, qui fit , sur la faute de Saint-Pry, et sur ses suiteSj les plus sages réflexions.
Sur le soir, le commandeur de Waroniénil revint d'Eutreval avec son neveu. Le chevalier fut enchanté de revoir son ancien ami,et tous deux sortirent im moment dans le parc pour s'entretenir ensemble. Le colonel apprend à Théodore , qu''il a vu monsieur de Marville à Paris , que ce bon père de Césarine y est retenu par la goutte , et désirerait bien que le mariage
( Mo )
de sa fille se fît près de lui. Il a d'ailleurs des dispositions à faire , et voudrait donner aux époux la moitié de Théritage que l'un d'eux lui a restitué. Le colonel j qui devait voyager justement du coté de Perpignan y s'était chargé de passer à Belbonne , et d'y apprendre à Théodore le vœu du père de son amante. Théodore trouva ce vœu très-juste et très-naturel j il en parla à son oncle, qu'il pria de l'accornpaguer à Paris. Le commandeur , déjà fatigué du séjour du château , où tout était mystères j où l'on avait sans cesse des secrets pour lui , ce vieillard y qui d'ailleurs avait rendu toute sa tendresse à son neveu j consentit à l'accompagner à Paris , mais à condition qn''aussi-tôt le mariage célébré, il serait libre de revenir à Eutreval pour y suivre les travaux de ses démolitions , qui avançaient à vue d'œil. Tout étant ainsi décidé , il
fut convenu en outre que les accords se feraient à Belbonne , et qu'on prierait la marquise de signer au contrat.
On ne parla pas , ce soir- là , à cette infortunée marquise de tous ces arrangemens , qui devaient bien lui plaire, puisqu'ils lui rendaient sa liberté et sa chère solitude. Chacun se retira dans son appartement j et la marquise fut la seule qui ne put goûter un repos perdu pour elle, hélas ! depuis bien long-tems.
Le lendemain matin , tout le monde s'étant réuni à l'heure du déjeûnerj où se trouvait aussi le prieur qui avait visité son malade , la bonne Nicolie j qui venait de voir Paul , dont le vieux Marcian était très-inquiet , entra dans la salle j et après avoir salué tout le monde j elle pria le commandeur et le chevalier de sortir un moment pour voir quelqu'un qui les demandait.
A ce mot de quelqu'un , la marquise
.* tt-S;"VT^/i
SOÊÊÊÊÊSSiÊSÊÊÊÊÊB
cliangea de couleur, tant elle était frappée de ridée de l'importun qui la poursuivait : Quel est ce quelqu'un, demanda le commandeur avec humexir ? Je ne connais personne ici qui puisse désirer de me voir avec tant de mystère. — Faut-il vous le dire, monsieur, répondit Nicolie? c'est monsieur l'abbé Bardot. — Encore cet abbé Bardot ! ce diable d'homme ne cessera donc pas de s'attacher à moi ? c'est une véritable chenille dont on ne peut se défaire. — Il est là dans l'antichambre ; il m'a demandé en grâce que je vous priasse d'y passer, et cela sans le nommer devant la compagnie. — Qu'il entre. Il ne doit pas avoir de secret pour personne ici.
Nicolie introduit l'abbé Bardot , qui salue avec respect , avec même une espèce de bassesse , toute la société : EIi bien, lui dit le commandeur, que me voulez-vous encore , monsieur Bardot ?
'^:t.'^z:.^^^m.m..^m^^.^.„.,„>,,>mmm^^....
— ]\Ioiisieur le couimanJcur devrait , ce me semble , le deviner. — Devinerj moi ! O mon dieu , je n'ai pas ce talent-là. Parlez sans énigme j si cela vous est possible ? — Monsieur le chevalier n'a-t-il pas eu la bonté de me donner une lettre de recommandation pour son ami^ monsieur le colonel Saint-Pry, qui peut me donner l'éducation de son fils ? Eh bien ! j'ai appris que monsieur le colonel était ici 5 il était inutile que je me misse en voyage pour l'aller chercher ailleurs. J'ai donc pris la liberté de venir pour supplier monsieur le commandeur et monsieur le chevalier de me présenter à monsieur le colonel. — Quel est cet original ? demande à demi-voix le colonel au commandeur. — C'est le précepteur qui a élevé Théodore , lui répond tout haut celui-ci. Comment ! est ce que vous n'avez jamais entendu j inon neveu ou moi, parler de l'abbé Bardot? — Jamais. —
Cela est étonnant : ce nom est sî célèLie ! Bref, le voilà j en voulez- vous? — Comment ? — Oui , votre fils Jules doit avoir dix à douze ans *, mon neveu m'a dit que vous lui cliercliicz un précepteiu'j et j'avais donné une lettre à monsieur pour qu'il se pi'ésentât chez vous en cette qualité. C'est pourquoi je vous demande si vous voulez de lui. — Ma loi, monsieur vient trop tard : depuis quinze jours j'ai mon affaire , un ecclésiastique très-estimaWe , et dont ma bonne sœur est très-contente. Je ne puis donc agréer l'offre de monsieur. ( Il ajoute tout bas : ) D'ailleurs , la manière dont voiis le traitez j dont vous lui parlez, commandeur, ne me donnerait pas une haute idée de l'estime que vous avez pour ce personnage. Vous le nommez l'abbé... Bardot?
— Oui , l'abbé Bardot. — Voilà un singulier nom. — Et qu'il justifie bien , je
TOUS assure.
Le
^ummm^m^imÊiÊià
► Le commandeur continue tout haut :
Vous le voyez , mon cher atbé, la place est prise 5 il faut vous en consoler et vous pourvoir ailleurs. — J'ai bien du malheur !... Mais pour me pourvoir ailleurs, puis-je compter toujours sur votre protection, monsieur le commandetu', sur votre recommandation ? — Ma foi, mon cher, ne comptez sur rien.,. Franchement, je n'ai pas le tems de ni'^occuper de vous. —Que vais-je donc faire? — Ce qu"'il vous plaira. — Quoi ! monsieur. . . Je ne suis pas tenté de vous reprendre , moi qui n'ai pas besoin dVumônier ni de précepteur. Mon neveu, veux-tu t'attacher M.
l'abbé Bardot? — Mon oncle , c'est une plaisanterie ; vous savez bien que je n'ai point de fils à qui je doive donner un précepteur. — Monsieur le prieur de Gai'nay voudrait-il de monsieur l'abbé Bardot pour en faire un clerc de son église ? — Monsieur s'amuse , répond en III. G
souriant le pasteur. — En£n j poursuit avec la même malignité le commandeur, je ne vois plus ici que ma belle parente qui puisse remplir les vœux de monsieur l'abbé Bardot , en le gardant près d'elle?
— Commandeur, dit avec bonté la raar»quise , cessez cette ironie qui afflige monsieur. — Moi ! je ne cherche qu'à l'o';bliger 5 je l'offre à tovit le monde , et personne ne veut de lui. Ah ! j'oubliais le vieux Marcianj il aurait peut-être besoin d'un confesseur.
L'abbé Bardot est piqué au vif: Monsieur, dit-il au commandeur, si vous ne pouvez m'être utile , au moins n'insultez point à mon malheur : c'est blesser la charité chrétienne , et je ne crois pas avoir mérité nn traitement aussi dur. Je vous salue , messieurs, et je me retire.
— Un moment , dit le colonel en le rappelant } permettez-moi, monsieur, de VOUS demander comment vous avez su ,
cMMÊMÊÊSSÊSMÊmma
( ^47 ) vous qui preniez la route pour vous renr dre chez moi , que j'étais en voyage , et justement dans le château?— Je l'ai su , monsieur le colonel, par un homme bien malheureux, bien à plaindre, qui a l'honneur de vous connaître. — Cet homme? — C'est un pauvre indigent qui a eu l'avantage de vous rencontrer hier matin.
La marquise pâlit. Le colonel réplique : Quoi! cet homme , cet indigent? le connaîtriez - vous , monsieur? — Non j mais nous avons causé ensemble de ses malheurs ; et , sur ce que je lui ai parlé de mes petites affaires , montré la lettre que je portais pour me rendre chez vous, il m'a évité un voyage et une démarche inutiles , en m'apprenant que vous étiez ici. — Ah! parbleu, je voudrais bien savoir à qui en voulait ce singulier personnage , hier matin , quand il m'a dit.... — A coup sûr y monsieur le colonel, ce
^y w-^vi;^^^...*^^..^^-.».^,..*.»*^»^^
(i48) n^est pas à vous qu'il en veut 5 ce n'est pas non plus à monsieur le commandeur^ ni à monsieur son neveu. — Et qui donc menaçait cet original?
L'abbé Bardot fixe la marquise qui frémit, et il répond : C'est... son secret.
Le commandeur et Théodore demandent au colonel l'explication de ces questions auxquelles ils ne comprennent l'ien. Le colonel j remarquant le trouble de la marquise , a la prudence de leur dire des lieux coramunSj et de cjiangerde conversation. L'abbé Bardot, voyant que sa présence n'est plus nécessaire, se retire 5 en sortant , il fait à la marquise un signe qui signifie qu'il voudrait lui parler. Madame de Belbonne a le même désir 5 mais ne pouvant quitter brusquement ses hôtes, elle feint , au bout d'un moment , une affaire domestique qui exige sa présence, et elle s'enfonce dans le parc où elle a vu entrer l'abbé Bardot. Comme sou cœur
smissassB^^UÊÊrnssBÊOiâ
bat à cette intéressante Pauline ! Cet homme , se dit-elle en marchant, saurait-il mon secret ? L'autre aurait-il eu la cruauté de le lui révéler ? Dieu ! si cela était , ce Bardot est si méchant , si indiscret ! je serais perdue 5 et , dans mon désespoir, je saisirais, je crois , le premier moyen de mourir qui s'offrirait à mes yeux : Où est-il ce prêtre qui souriait malignement, et ino regardait avec intention, en parlant tout-à-riieure de l'indigent ? Cet abbé Bardot serait capable de se ven,£er sur moi des humiliations dont l'accable le commandeur. O mon dieu , .mon dieu, est-il dit que je ne pourrai pas respirer vm moment ?
En détournant une allée , madame de Belbonne aperçoit le méchant abbé , qui soudain s'approche d'elle avec l'air du plus vif intérêt : Ah , madame la marquise! lui dit-il, que vous êtes heureuse d'être venue me retrouver ici ! J'ai un sc-
tfjffirrriffi'iiniir'
( ^5o ) cret «îe la plus grande importance à vous communiquer. — Lequel ? parlez. Mais dites-moi d'abord comment vous avez rencontx-é l'indigent en question , et ce qu'il vous a dit ? — C'est ce que je val* faire.
L'abbé Bardot engage la marquise h s'asseoir 5 piiis il lui fait le récit suivant t
« Avant hier j madame , après le malheureux accident du pauvre Paul, accident dont j'étalsla cause involontaire; car je ne voulais qu'effrayer ces amans, dont la conduite au fond me scandalisait : si j'avais pu prévoir!... —Passez, de grâce. —Etourdi de cet événement j et craignant qu'on ne m'en accusât. ... on a une si bonne opinion de moi au château î... je courus à travers les champs jusqu'à la ferme du bon Marcian , à qui je demandai l'hospitalité , Après lui avoir retracé l'ingratitude et l'injustice de monsieur de Waroménil, cpii me chassait comme un laquais. Le
UfiiiSiii&HI^MilttBBBKÉJ
( ^5i ) ténérable Marcian eut la bonté de m'accorder iiu asyle pour la nuit, et poussa l'amour du prochain jusqu'à m'accabler de prévenances et de petits soins. Hier malin, je le remerciai, je le quittai , et, troublé par l'idée delà blessure du pauvre Paul , je revins sur mes pas dans l'intention de demander de ses nouvelles à quelqu'un du château , avant d'entreprendre un voyage qui devait m'éloigner d'ici pour jamais: il faisait chaud, trèschaud ; j'avais couru , la sueur coulait par-tout de mon front : je m'assis auprès d'un arbre pour me rafraîchir un peu.
J'étais alors à dix toises au plus du mur du parc qui avoisine la grande plaine.
Déjà j'avais vu passer plusieurs fois un homme très-pauvrement vêtu , qui semblait faire le tour des murs du parc , qui soupirait , levait les yeux au ciel , et s'agitait d'une manière effrayante. Cet étranger m'aperçoit , me fixe comme
m^:fm^,mj>.^^»MMy'^^.r^.r^.
dans l'intention de ni'adresser la parole. Il m'intéresse , je le regarde à mon tour avec émotion j il s'approche : Monsieur, monsieur, me dit-il , pardon... monsieur est-il de ce château ? — J'en étais , raonsieur, j'y ai Tlemeuré quelques jours, et je ne l'ai quitté qu'hier. — Ah... oui... monsieur connaît donc la maîtresse de cette superbe propriété ? — Madame de Belbonne , sans doute? — Et moi aussi je la connais cette femme orgueilleuse et que j'abhorre.
3) Pardon , madame j si je vous rends les indiscrètes expressions dont s'est servi cet homme : il le faut pour la vérité de mon récit. — Je vous en prie, ne me dissimulez rien , ce sera m' obliger doublement. — Cet homme prononce ce mot que f abhorre, avec vine expression que je ne puis vous rendi-e. Il m'étonne 5 je vais lui demander pourquoi il a voué tant de liaine à une femme que tout le moude
( ^5-> ) cîi«rit 5 mais il se calme et continue t Monsieur est ecclésiastique ? — Oui ^ monsieur. — Vous étiez peut-être l'aumônier de cette femme hypocrite ? — Je n'étais point son aumônier, mais l'ami d'un de ses parens , de monsieur le commandeur de Waroménil , qui aujourd'hui me témoigne la plus noire ingratitude , et me place chez un colonel Saint-Pry , que je ne connais point. — - Je le connais moi , ou du moins ma famille Fa bien connu. Je le quitte à l'instant , le colonel Saint-Pry. — Vous le quittez ? Je le croyais dans ses terx'es. — Je vous assure qu'il est dans ces contrées. Il va au château de Belbonne pour y rejoindre le chevalier Théodore Verceil , son ami. — Bon ! et cette lettre qu'on m'avait remise pour lui ? — Je vous conseille de la lui porter à ce château où vous-le trouverez. — Je vous remercie... Mais oserais-je vous demander à présent
ti^iamm^»:^-^^*'^.^.^,,»^'^^^^.^
( i54) comment , sous la livrée de l'indiVence vous connaissez des commandeurs , des colonels j et sur-tout madame la marquise de Belbonne , que tout le mondé aime et respecte ? — On la respecte ! on la respecte! dites-vous, cette femme vaine et artificieuse !... C'est qu'on ne sait pas y comme moi , ce qu'elle est. — Elle est... Veuve du marquis de Belbonne 5 voilà ce qu'on sait. — Ce qu'on ignore est affreux. — • Affreux ! — Digne du dernier mépris ! Qui croirait que cette femme si humaine, si bienfaisante , me laisse languir dans la misère , dans l'opprobre , moi j moi î —Mais quels furent vos rapports avec elle ? i— On les saura, on les connaîtra quel^ que jovir... J'en ferai un mystère encore, par bonté pour elle , mais seulement si elle me rend la justice que je mérite, que je vais réclamer. — Comment? — Oui, si elle refuse de me voir, de in'entendre, ile me... secourir en un naçt , les tiibu'-
oasimuiÊa^mÊÊmÊm
( i55 ) naux retentiront de ma juste plainte, et les lois me vengeront de sa dureté envers moi. — Les lois, dites- vous? — Elles seront toutes contre celle odieuse créature. — Je ne puis vous comprendre. — Il n'est pas tems encore de m'explicjuer. Monsieur, monsieur, vous voyez en moi l'homme le plus à plaindre , le plus malheureux !... Depuis ma naissance le sort m'a persécuté !... Pauline pouvait seule adoucir l'influence de ma fatale étoile j celle fière marquise m'a accablé de tous les genres d'afflictions. Vous me voyez ; la misère qui me tue , les haillons qui me couvrent , l'altération de mes traits , tout cela est son ouvrage. Ah ! femme barbare , si ceux qui t'admirent connaissaient ta conduite envers moi , comme ils te voueraient au mépris, à la haine , à tous les sentimens qui sont . , . que je voudrais concentrer dans mpn cœur, et que j'ai encore quelquefois la faiblesse d«
-«S8ewir^y»^WtJyaM»r».KUi>*
( ^56 ) combattre pour toi ! Malheureux que je suis ! est-il ixn lioinnie plus à plaindre !
3J L'indigent, madame la marquise, verse des torrens de larmes qui brisent mon cœur. Je le presse dans mes bras, je clierclie aie consoler: impossible! Il s'écrie d'un tonde voix étouffé... L'opprobre !... l'opprobre fut mon partage , et la grandeur, la fortune , l'estime publique , tous les biens l'accablèrent à-la-fois !...
3î Je le presse de nouvelles questions... Il se refuse à me satisfaire : seulement il me témoigne la plus vive reconnaissance pour l'intérêt que je lui prouve.
Vous êtes, me dit-il, le seul être sensible que j'aie rencontré sur celte terre de douleur et de proscription : Oui , vous êtes l'homme le plus généreux que je connaisse.
53 II me rendait bien justice, comme vous voyez , madame la marquise. Enfin il se lève , et ajoute... Ce cliAteau j c'est
sumoÊU
( ^57 ) une véritable bastille , monsieur! inabordable , inabordable pour moi , pour moi seul ! Des domestiques affides ont, je n'en doute pas, Tordre de m'en éloigner ; mais j'y pénétrerai... oui, j'y pénétrerai... Je te rencontrerai , femme arlificieiise , et tu pâliras à mon aspect. Si vous la voyez ^ nionsieur, engai»ez-la à me recevoir:
Dites-lui , dites - lui bien que ses refus, que le mystère dont elle s'enveloppe , ne feront qu'accroître ma rage , mon désespoir 5 que je serai capable de tout : et qu'avant quarante - huit heures , quelque moyen qu'elle prenne pour se soustraire à mes regards, je saurai la rejoindre, oublier tout si elle m'accueille, publier tout si elle m'y force.
M II dit et s'éloigne en faisant un geste, en lançant un regard menaçant vers le château.... J'ai cru devoir , madame, en ami zélé , en homme sensible et qui mérite d'être jugé autrement que ne le fait
( i56 ) monsieur le commandeur , vous rendre ma conversation avec cet infortuné, et vous avertir de ses menaces , afin que vous puissiez vous mettre sur vos gardes 5 mais j si j'ose vous donner un conseil , C'est de traiter ce malheureux avec dou-^ ceur , de calmer sa tcte égarée , et d'avoir pour lui les égards qu'il paraît mériter j car cet homme a été bien ; on voit qu'il a reçvi de l'éducation j et sa raison est YX'aiment troublée. Au milieu de cela , il paraît bien estimable! — Bien estimable^ monsieur ! »
La marquise, qui a pu à peine respirer pendant le récit accablant de l'abbé Bardot , reprend son courage , sa fermeté : Elle continue. Monsieur.... est-ce là tout ce que vous a dit ce... cet homme? — Tout , madame. — Il ne vous a point, donné d'autres détails sur ses... préten-, dus rapports avec moi? — Aucuns j je vous les aurais rapportés avec la même frau-
smmmiÊ^mÊÊmsÊiàaÊBÊlÊÊÊM
cliise, mais j'ignore absolument ce qu'ii e.ctct ce qu'il fut. Il me paraît seulement.. — Quoi? — Que cet infortuné a eu l'hon-» neur de vous connaître... bien! —Lais* scz là vos conjectures, je vous prie , et sur- tout vos conseils dont je n'ai pas besoin. Pour en donner, monsieur y il faut connaître le fond d'une affaire : et ce n'est pas sur de simples apparences qu'on peut juger et indiquer ce qu'on doit faire.
Yoilà tout ce que vous savez ? Je vous remercie , et je vous prie, si vous voulez conserver mon estime et ma protection j de ne jamais révéler à qui que ce soit ce secret entretien: vous... m'entendez? — Parf itement. — Vous pourrez rester ici... aujourd'hui... demain...' je m'occuperai de vous clierclier une place. — O madame ! rester près de monsieur le comr manieur qui m'humilie , qui me traite avec une dureté , une injustice ! — Il ne saura pas seulement que vous êtes au
msassÊSÊÊÊrnssMaà
( 1^0 ) cliâteau , si vous voulez éviter ses re» gards... D'ailleui's , vous fei'ez coinine il vous plaira... Pour le moment j vous sentez que j'ai trop de mes propres affaires 5 pour songer à celles des autres. Je vous salue...
La marquise quitte l'atbé Bardot , et va s'enfermer dans son triste pavillon j où elle se livre en liberté à ses réflexions, à l'amertume de sa douleur. Elle en fut distraite par Auxerre, qui lui apportait un paquet arrivé par la poste. Elle le décacheté , et voit avec le plus grand plaisir qu'il contient les papiers précieux qu'elle attend de son homme d'affaires.
Tout est en règle ; la succession d'Edouard est liquidée : elle peut disposer de la part qu'il lui a laissée... Cest ce qu'elle demande, et Ton veira bientôt l'usage qu'elle en fait pour pouvoir suivre le parti violent qu'elle a pris.
Plus tranquille , plus résignée à la ri-
•>-fti
oBmtmAâmk^mÊiBtBÊmÊâ
( i6i ) gueur de son sort, elle monte chez son jeune malade. Quel est son étonnement en trouvant près de lui le bon vieux Marcian , qui , tout infirme qu'il est , a Toulu s'informer lui-même de la santé de son cher Paul y et s'est fait conduire au château par Nicoliel La marquise est accablée de cette visite inattendue : et , suivant son usage devant le fermier , sa langue reste glacée dans sa bouche. Ha! dit Paul , voilà madame la marquise qui a la bonté de venir voir son pauvre malade.
— Madame la marquise , répond Marcian!... veut-elle bien agréer l'assurance de mon respect , et excuser l'indiscrétion que j"ai faite de venir dans son château sans me présenter chez elle?
Nicolie répond : Madame est enchantée dé vous voir, mon maître. Elle est elle-même indisposée , et me fait signe qu'elle va se retirer. — Si-tôt .' ..et toujouis sans daigner m'adresser une seule
^T¥iT'rifiiimriïïT~i^"-
* I rt-- • ■"!■
parole?" — Elle desix-e prendre votre maift. -—C'est trop d'honneur pour moi.
La marquise saisit la main du vieillard, et ses yeux brillent d'une exprès-» sion extraordinaire. Elle parle tas à Ni* colie , qui lui répond, bas aussi , que ses ordres seront exactement suivis : cette même Nicolie ajoute un peu plus haut : Soyez tranquille j madame ; s'il ose venir à la ferme , c'est moi qui le recevrai j cet homme méchant, et qui l'empêcherai de parler à mon maître.
La marquise presse contre son cœur la main du vieillard étonné , et se retire après avoir regardé Paul avec la tendresse la plus touchante. Paul est presque rétabli 5 il commence même à faire quelques tours dans la chambre. Il désirerait bien que le bon Marcian voulût dîner près de son lit. Nicolie lui dit qu'elle va deniander cette permission à madame , qui l'accordera sans doute , et
( i63) elle sort en recommandant au Jeune homme d'avoir bien soin du vieillard aveugle qu'elle a placé près de lui sur un siège commode.
Pendant que Paul et son maître , seuls ensemble , s'entretiennent des vertus de madame et des bienfaits dont elle ne cesse d'accabler tous ceux qui l'approchent , la porte s"'ouvre , et ils voient entrer le commandeur. Voilà monsieur de VYaroménil , dit Paul à son maître.
— Ha j ha ! répond le vieux Marcian eu cherchant à se lever j quoi , monsieur a la bonté aussi de visiter notre malade?
— Oh ! ce n'est pas pour lui que je vieîis^ dit assez brusquement le commandeur j c'est pour toi , ban vieillard 5 on m'a diî que tu étais ici, et j'ai désiré de te voir. J'aime les bonnes gens comme toi; je fais plus j je les respecte. Eh bien! te voilà donc... Madame de Belbonne saitelle, que tu es dans son château ? — Elle
^f^g^^^BssssÊÊÊÊmssi
^tS^asM
sort d'ici. — Elle t'a vu ?... et sans doute qu'elle t'a parlé comine à son ordinaire ? — Hélas ! oui : toujours le même silence ! — C'est bien singulier. — Si singulier, monsieur , que si je m'arrêtais à de.... certains soupçons , je crois que j'en mourrais. — Des soupçons? — Quoi que m'en aient dit Nicolie , Auxerre j Paul lui même , on ne m'ôtera pas de la tête que cette dame a de fortes raisons pour éviter de me faire entendre les accens de sa voix. — Des raisons ! ovii , de fortes : tu parlés bien, il faut qu'elle en ait j mais lesquelles ? > — Voilà ce que j'ignore. — - L'aurais tu connue autrefois ? ' - Madame de Belbonne? Non , je n'ai jamais connu personne de ce nom-là. — Tes liaisons 5 ton état te mettaiént-ils à même de fréquenter des gens de condition? — Oui. ... oh oui , monsieur , j'en ai vus , beaucoup vus ! — Que faisais-tu avant Je prendre l'état de fermier que tu pro-
( i65 ) fesses depuis peu de tems , à ce qu'on jn'a dit? — J'étais... monsieur le commandeur , en grâce , permettez-moi de garder le silence sur ma vie , sur mes niallieurs , ils furent bien cruels j et un seul mot vous en fera entendre assez... Je fus père , monsieur ! — Ah ! et ton fils a causé tes tourmens ? — Ce n'était point un fils... J'avais une fille charmante, qui, je l'espérais, devait faire ma consolation.... Un fol amour, xuie conduite vicieuse , tout a éloigné de moi cette femme coupable , que j'ai maudite, et qui sans doute gémit aujourd'hvù dans l'opprobre , dans l'indigence , loin de son vieux père dont elle a détruit pour jamais la félicité. — Tu avais une fille ? ( /e com-. mandeur réjléchit^. Son nom? — J'en veux faire un éternel my^stère , ainsi que du mien. — Comment! tu ne t'appelles pas Marcian ? — J'ai pris ce nom pour faire oublier l'autre que mon indigne fille
mm
< i66 ) a couvert du mépris public. — - Est-il possible ?. . . et tu n'as point de ses nouvelles ? — Depuis plus de neuf ans j'ignore ce qu'elle est devejiue. — Et madame de Belbonne craindrait de l'adresser une seule parole ? — Voilà ce qui m'a toujours fait soupçonner... — Qu'elle pourrait être ta fille ? — Mais quelle apparence ! comment une femme aussi méprisable que ma fille aurait-elle pu s'élever... aiu'ait-elle d'ailleurs les vertus , le cœur, l'excellente réputation de madame la marquise ? — Voilà qui est bien étonnant. D'un autre côté , ses petits soins, j'oserai même dire son respect pour toi... — Son l'fcspect ! ah, monsieur le commandeur! ce mot est trop fort : madame n'a pour moi que les égards qu'on doit à l'âge et aux infirmités. — Mais ce silence ? — Il est vrai qu'il est bien étrange... cependant Nicolie a connu ma fille : si c'était madame, elle me le dirait.
( ^^7 ) -—Oui ! te le dirait-elle? — Oh ! cette bonne femme m'est trop attachée pour me laisser dans Terreur. Quand je lui fais part de mes soupçons j elle les réfute encore 5 elle les détruit , et je ne sais plus que penser. Y a-t-il long-tenis que y vous monsieur, vous connaissez madame la marquise? — Mais... quelques mois avant son mariage avec mon parent... Parbleu ! puisque nous sommes seuls et que nous avons le temSj je vais te conter l'histoire de ce mariage • là. Peut-être cela nous amènera -t-il à quelques écluircissemens sur les pi'emières années de la marquise , que j'ignoi'e absolument 'j car ce fut Edouard qui me la présenta à une certaine époque... Voyons, que je mette de l'ordre dans mes idées.
Le commandeur consulte sa mémoire.
Le bon Marcian attend avec impatience son récit 5 et Paul j qui craint , sans trop se rendre compte de sa terreur j que ce
( i^S ) récit ne nuise au secret dont sa mère désire s'envelopper, voudrait trouver un prétexte pour rompi'e cet entretien , lorsque Nîcolie reparaît à la porte. Nicolie a su que le commandeur était monté chez Paul : elle a craint les questions indiscrètes j les explications réciproques des deux vieillards , et elle s'est empressée d'aller les rejoindre : Monsieur, dit-elle au commandeur, madame vous supplie de passer à l'instant chez elle 5 elle a le phis grand hesoinde vous parler. — Quoi ! sur-le-champ ! — Sur-le-champ. Plus tard , madame n'aurait pas assez de teins à elle. — Cest bien désagréable cela! me déranger au moment où j'allais apprendi'e quelque chose... J'étais si bien avec ce bon homme ! — Monsieur, madame est dans l'affliction : je vous répète qu'elle désire vous consulter sur lui objet important. — Allons , j'y vais. La singulière femme ! toujours daus les mystères , dans
les
( ^<^9 ) les secrets! OUI cela diminue bienj je le dis à regret, l'attachement que je lui avais voué... Adieu , bon Marcian : si j'ai le tems , je viendrai reprendre la conversation que la bizarrerie de madame la marquise vient d'interrompre. Je te communiquerai même de certaines idées....
Adieu j adieu.
Le commandeur sort avec humeur.
Sais-tu j Nicolie , dit Marcian après soii départ j que ce brave militaire vient de' fortifier l'idée que je t'ai déjà communiquée cent fois , que madame de Belbonne est... s'appelle Pauline? —Le sais -je, mol ? personne n'a jamais nommé ses prénoms devant moi.
Jamais en effet on n'avait prononcé le nom de Pauline devant Marcian 5 mais Paul j qui l'avait entendu répéter cent fois au commandeur, reste frappé comme d'un trait de lumière. Nicolie remarqua son étonnement ,. et lui ilt signe de se III. H
taire. C'en fut assez pour Paul. Il devina la cause du silence de la inai-quise 5 et y témoin plus que tout autre de la piété filiale que cotte excellente femme déguisait sous le manteau de la bienfaisance , ses yeux se remplirent de larmes. Nicolie répliqua au vieillard : Poui'quoi monsieur en écouterait-il d'autres que moi? présumerait-il que je voulusse le tromper ? Si madame était votre Pauline , ne la reconnaîtrais-) e paSj moi qui l'ai vu naître, qui l'ai nourrie de mon lait j qui l'ai élevée ? Quel intérêt aurais-je ?.... — Ah î quel intérêt! Ma fille aurait pu te mettre dans sa confidence , et chercher , à force de bienfaits, à regagner mon cœur....
Mais pourrait-elle oublier qu'elle a perdu pour jamais ce cœur qu'elle a ulcéré , blessé de toutes parts? — Vous allez voir que voti'e fille sera devenue grande dame 5 elle sans nom , sans fortune , sans parens j sans amis sur la terre.... après sur»
t '7^ ) tout.... — Chut? paix, Nicolie 5 Paul est ici.... ne fais pas rougir mon front devant un étranger, en me rappelant les torts d'une insensée... —Je veux bien me taire j mais , une bonne fois pour toutes , ne me parlez jamais de ces souproiis bizarres , de ces idées vraiment extravagantes qui vous passent parla tête comme cela de tems en tems , sur le compte d'une femme respectable qui n''a d'autres rapports avec vous que ceux de la bonté , de la générosité. , . . Ne nous sommesnous pas prescrit la loi de ne jamais parier de votre fllîe , de ne plus môme prononcer son nom ? Voulez-vous abiéger vos jours , et renouveler vos justes douleurs , en vous rappelant sans cesse et ses torts et les maux qu'elle vous a fait souffrir? Que ce soit donc aujourd'hui la dernière fois que nous nous enti^tenions de cette infortunée.... qui fut, malgré vos préjugés , plus à plaindre que coupable.
( 172 ) — Te voilà encore, Nicolie , h prendre son parti ! — Eh bien j je me lais j je garderai sur elle un éternel silence : mais , si vous le rompez le premier, je vous avertis que je la défendrai de toutes mes forces contre vous , et que nous renouvellerons les disputes qui nous faisaient tant de mal autrefois.
Le vieillard secoua la tète comme un liomme qui n'était pas convaincu : puis il se rclonrna vers Paul et parla d'autres ciioses. Auxerre entra. Ma femme, dit-il tout Las ù Nicolie , je viens de lui fermer la porte au nez. — A qui ? — Tu sais bleu , à ce. . . . misérable qui fait tant souffrir notre pauvre maîtresse. — Comment 1 il est revenu ce matin ? — Il rôde dans les environs. S'il va à la ferme... tu m'entends ? — Oh 1 laisse - moi faire j madame vient de m'ordonner déjà d'éviter qu'il parle à notre cher Marcian.
Qui est donc là , demande le vieux
( ^73 ) fermier ? — C'est monsieur Auxerre, répoiidNicoliej qui vient... — Qui vient, qui vient.... vous êtes sans cesse à chuchoter* tous les deux. On dirait que vous êtes liés depuis long-tems de la plus intime amitié ? Auxerre et ISIicolie se regardent en souriant. Nicolie réplique : Sans doute j'estime monsieur Auxerre , quoique je n'aie pas rhonrieur de le connaître particulièrement 5 mais c'est un bon serviteur, bien attaché à sa maîtresse , que nous aimons tous, et cette raison..... — Est bonne j j'en conviens : Ha ça , que veut donc monsievir Auxerre ? — J'allais vous le dire , vous ne me laissez pas finir : il vient vous avertir qa''on va vous servir à dîner. — Bien obligé : je le remercie de son attention. Je serai ravi de passer un moment encore auprès de mon Paul 5 mais je m'en irai tout de suite après 5 car je marche si lentement ! et ces campagnes sont désertes!
Auxerre se retira : et Paul j plus étonné encore , quaiqn'il sût bien que Nicolie était la femme Je ce brave bcvnime , ne put contenir son émotion : il serra la. main de la vieille gouvernante , et lui fit comprendre , par l'expression Je ses regards , qu'il était au fait de tous ses secrets. Wicolie lui sourit , et mit le doigt sur sa bouche j pour l'inviter à garder le silence , ce que Paul lui promit par lui geste aussi significatif.
Mais qu'il était attendri j ce bon Paul 1 il voyait là , sous ses yeux , son aïeul , le père de sa mère ! Ce respectable Marcian^ qu^il avait toujours regardé comme son maître , lui appartenait par le lien le plus sacré , et le sang de ce vieillard était la source dans laquelle on avait puisé le sien ! Quel mystère forçait donc tous ces êtres si cliers à se ti'omperj à se priver des douces effusions de la nature ? Quels malheurs avaient donc éprouvé le père et a
( '7^^^ ) fille , pour vivre ainsi éloignes l'un Je l'autre quoique si près?.... Le père maudissait Pauline , et lui attribuait des torts graves. Paviline adoiait son père , et, sans espoir de reconquérir sa tendresse , elle l'avait rapproché d'elle pour donner du repos à sa vieillesse , pour jouir de sa vue l O modèle de piété filiale ! se disait intérieurement Paul 5 si tu as fait des fautes , Pauline , combien cette conduite reli* gieuse les expie ! et tôt ou tard il faudra bien que ton père te pardonne !.... Mais Pauline devenue marquise , sans que Marcian s'en soit douté '....Et cet homme qui a donné l'existence à Paul ! . . . . et cette bonne Nicolie , ce fidèle Auxerre qui savent tout cela y dont l'un est au service de madame , l'autre près de son père , tous deux époux et tous deux étrangers aux yeux du monde !.... Ce vertueux pasteur qui est aussi dans la confidence ! Qu'est-
( 176 ) il donc arrivé , mon Dieu ! quelle fataîilé a donc poursuivi tous ces infortunés !
Telles étaient les réflexions qui assiégeaient en foule l'esprit du pauvre Paul ; jeune , sans expérience , trop borné pour tirer des conséquences , pour soulever un coin du voile qui lui dérobait la vérité, il ne pouvait que s'étonner sans approfondir.... Et cette confusion de pensées diverses lui causa des distrattions qui Pempêchèrent de tenir bien compagnie à son aïeul , de répondre même à ses questions. Heureusement Nicolie , attentive et qui devina les motifs du trouble du jeune homme , fit les frais de la conversation , répondit à tout , et le dîner de ces trois amis fut agréable , sur-tout pour le sensible Paul.
Bientôt après, Marcian et Nicolie prirent congé de lui pour retourner à la ferme , et Louise vint prendre leur plaça auprès du malade j qui trouva de nou-
( 177 ) veaux charmes clans celte socitlo uou. moins chère à son cœur que la première..
Jouis , Paul ! profite de ces nioiiiens heureux de calme et de bonheur : rétablis; promplement ta santé ! bientôt tu auras besoin de toutes tes forces , de tout ton courage pour supporter les coups que te reserve le cruel destin !.... Mais entrons chezlamarquise pour connaître ce qu'elle desirait du commandeur qu'elle a fait prier, parNicolie^ de passer chez elle.
Le commandeur entre : Vous ni'avea fait demander , ma belle parente ? . . . . Grand Dieu ! dans quel état vous trouvé-je I quelle pâleur I quel désordre , et toujours des pleurs qui mouillent vos paupières ! Qu'avez-vouSj mais qu'avez-vous donc ? — J'ai , mon vieil ami j qu'il faut absolument que nous noiis séparions. — *■ Comment 1 vous me chassez? — A Dieu ne plaise que je vous fasse cette injure. C'est moi que le sort va chasser pour ja;
( ^7^ ) ir.ais tle cette maison. — Vous voulez la quitter ? — Elle nie rappelle Jes souvenirs si tristes j un époux si injuste l en un mot j je veux la vendre. — Comment?' — Mon homme d'affaires m'envoie mes papiers en règle ; les voici. La succession d'Edouard est liquidée j ma part en est distraite 5 je puis en disposer , je crois , et j'en dispose. — Quoi! cela est déjà prêt? Pour la première fois , lesprocuieurs j les notaires ont donc fait diligence ! Mais quoi ! vous voulez nous quitter, fuir je ne sais où 5 vous claquenauier quelque part, ïi'est-ce pas ? — Je veux me soustraire pour jamais à la société au je n'ai trouvé que des hommes faux j médians et trompeurs. — Bien obligé du compliment. Je me flattais cependant^... — Prendriezvous cela pour vous y commandeur, vous mon amij le modèle de la franchise et de la bonté? Vous savez bien que vous n'êtes pas dans la classe des mécbans dcjujauia
( ^79 ) plains 5 mais poui' un honnête liommf?)'
combien de gens — Qui ne le sont
pas j n'est-il pas vrai ? Oh ! vous avez bien raison... Ha ça, Pauline, puisque vous m'estimez , puisque... vous m' aimez même , j'ose le dire , comme un ami sincère ei fidèle, mepermettrez-vousde vous témoigner ma surprise sur tout ce qui se passe ici? Ce vieux Marcian que je viens de voir là-haut , il a des secrets qui concernent une fille... coupable dont il se plaint. — Dont... il se plaint ? — Oui , oui , et vous savez mieux que moi ce qu'il veut dire. — Moi !... — Passons... vous avez des secrets... ce certain mendiant , que Saint-Piy et l'abbé Bardot ont rencontré , a des secrets... Il n'y a pas jusqu'à Paul que je soupçonne d'avoir des secrets... Vos domestiques les connaissent ces secrets , le prieur de Garnay en est instruit aussi. Tout le monde est dans la confidence sans oser se rien commvnii-
quer... Il n'y a que moi qui reste là comme un imbécille, au milieu de ces mystérieux individus, à écouter des mots vagues par ici , des demi - confidences par-là... Ou me cherche , on m'évite, on chuchotte , on divague , on me flatte , on me craint , on me fait courir pour me dépister : je suis comme le volant qui tombe de i^aquetle en raquette ! Franchement ce rôle m'ennuie... il n'est digue, ni de mon âge ni de mon caractère. Une Lonne fois pour toutes ^ avez-vous assez de confiance en moi pour me dévoiler»
Tos chagrins j pour croire que Je les partagerai , que je les soulagerai? Voyons y voulez- vous rompre le silence?
Le commandeur a pris une sorte d'hu-, meur à mesure qu'il a débité sa longue interpellation. Il regarde madame d.î..
Belbonne d'un air sérieux j vraiment Ck-ché j et la marquise lui répond avec le plus grand calme : Monsieur j je crr^ins;
( i8i ) d'exciter encore votre ressentiment par vm refus 5 mais je dois vous le faire 5 et si vous connaissiez mes raisons , vous ne' pourriez pas m'en blâmer 5 à coup siir, personne n'est plus estimable que vous y ni plus digne d'entendre et de garder un secret. Mais le mien est d'une nature !.., II doit, et je vous l'ai déjà dit, rester pour jamais renfermé dans mon sein.
Vous dites que mes domestiques le connaissent ce fatal secret. Un seul, oui j'en conviens , un seul le possède ; mais je sais que ni Tor ni les menaces ne le; forceraient à le trahir. Le prieur de Garnay est aussi mon confident. Hélas! il a été témoin de mes malheurs. J'ignore si Paul.... siMarcian,... sont affectés.... de quelque peine cachée.. # J'ai bien assez de la mienne , bon dieu !... Ainsi donc, je vous en supplie , plus de questions désormais sur cet article. Je vous aime comme un second père 5 mais je suis
( lS2 )
forcée. de vous cacliei' mes chagrins. — • C'est là votre dernier mot , madame ? — C'est mon dernier mot j monsieur. — Et vous voulez vendre votre terre? ■ — Il le faut. — Eh bien y je l'achète. — Vous ^ commandeur?. — Moi j moi-même , je l'achète ^ vous dis-je , non pour^ moi ^ mais pour mon neveu , pour sa femme et sa lille. Ils s'y fixeront avec leur père Marville j que je vais cliercher à Paris exprès pour cela. Je les ramène tous ici 5 et moi, à Eutreval , où je vais faire hâtir la plus charmante habitation y je serai voisin de ma famille j de mes enfans ( car je n'en ai pas d'autres ) j et nous serons tous heureux ! — C'est un plan très-sage. — Oui y le trouvez - vous sage ? Il n'y manque pourtant qu'un point bien important pour le rendre tout-à-fait convenable. — C'est ?. .. — Votre présence , votre séjour avec nous , votre aimablesociété en un mot. — Commandeur y je-
( iB3) ne puis... — Vous ne le pouvez ^ c'est entendu : O mon dieu , liLeité toute entière... Vous irez... où diable irezvous ? • — Dans un asile... où je pourrai du moins vous écrire , vous donner de mes nouvelles. — C'est bien heureux l Vous ne nous abandonnerez donc pas tout- à-fait ? — Eh ! puis-je renoncer à raniilié ? — Femme intéressante !.. mais bien cruelle!... Ha ça, revenons. Il faut mettre un prix à ce château : Avez-vous fait ce calcul -là? — Moi, commandeur, m'occuper.... vous prescrire! — Ecoutez , nous n'avorts pas besoin entre nous de gens de loi ; votre mari avait acheté cette teri'e trois cent mille francs 5 je vous en donne quatre cent mille , cela vous convient-il ? — Commandeur, c'est trop... — Non , voilà mon mot , l'acceptez-vous? — - Mais. . . — C'est arrangé , n'est-ce pas? Nous avons ici un méchant KOlaire qui nous griûonnera cela à m.er-
( i84 ) veille. Ainsi donc , dès demain , tantôt si vous voulez , je puis me rendre propriétaire de Belbonne , et vous partirez ,• vous resterez , vous ferez ensuite tout ce qu'il vous plaira. — Homme générevix !
— Non , bon ami , voilx\ ce que je suis j et ce que je vous prouverais mieux, si TOUS aviez plus de confiance en moi.
La marquise j attendrie des procédés du commandeur , lui serre la main 5 il continue : Ha ra ! vous pensez bien que cet arrangement ne changera rien au sort de vos protégés dans ces cantons? Le prieur est un honnête homme j un peu bavard et curieux, mais il mérite d'être mon ami. Pour le bon vieux Marcian ^ oh ! celui-là je le garde , et je renouvelle avec lui un bail de la ferme pour vingt années , si lui et moi nous les vivons !... Quant à Paul ( // la regarde finement^ , je ne sais pas trop ce que je ferai de ce grand nigaud-là. .. qu'en pcnscz-vous? — *•
( i85 ) Je... vons en débarrasserai , moi : je verrai à le placer quelque part. — Oui....
oui j je pense qu'il sera mieux quelque part qu'ici. Ainsi voilA tout notre monde content... à l'exception de ceux qui vous regretteront , marquise j et ce sera tous les liabitaus de ces contrées. Je sens bien qu'il me sera impossible de vous faire oublier de ces bonnes gens dont vous avez fait autant d'heureux.
Le commandeur prit à son tour le»
mains de la marquise. Ses yeux se remplirent de larmes : Il allait recommencer même ses qviestions et ses reproches j lorsqu'un regard j tout- à-la-fois touchant et sévère de madame de Belbonne , kii imposa silence. Il se leva un peu brusquement, et sortit pour aller faire part à son neveu de l'acquisition qu'il faisait pour lui ) et de là passer chez le méchant notaire dont il avait parlé, pour lui faire dresser le contrat de vente. La marquise seule s'oc-
cnpa tristement à rassembler les papiers", les titres relatifs à sa terre , et à faire tl'aiitres dispositions relatives à son pracliain départ. Elle passa ainsi le reste de la journée , et sur le soir elle apprit que le colonel Saint-Pry était parti sans oser l'interrompre pour lui faire ses adieux.
Le lendemain matin , comme elle descendait de chez Paul qui se portait de mieux en mieux, la marquise s'enfonça dans son parc pour y réfléchir. Un instinct naturel la conduisait vers le mur au bas duquel son fils avait rougi les pierres de son sang, lorsqu'on approchant de ce nnu-j elle remarqua l'abbé Bai'dot tju'elle croyait bien loin , et qui sortait d'une allée de ce parc immense. L'abbé BarJot s'approche d'elle avec mystère , et lui dit à voix basse : Madame , madame, il est là. — Qui ? — Il voulait sauter pardessus le mur 5 j'ai préféré lui promettre de lui ouvrir la porte par ici. — A qui ,
fi^tfl
( ^87 ) do giacc ? — Il vent absoliiincnt vous voir, mais il m'a promis de conserver , en vous parlant , le respect qu'il vous doit.
La marquise, agitée d'un funeste près* sentiment, va questionner de nouveau le trop ofïicieux abbé Bardot 5 mais le mécliantj sans lui répondre, s'approche d'une petite porte qui donne sur les champs, et qui s'ouvre en dedans : il eu tire le ptne, et la marquise voit paraître, qui? grand Dieu !... son ennemi juré , l'indigent qui la menace depuis quelques joxu'S.
Madame de Belbonne jette un cri : Ne vous effrayez point, madame , lui dit l'indigent : jadis ma présence ne vous causait pas tant d'horreur. — Misérable ! . . . que viens - tu chei'cher ici ? — Point de bruit , madame 5 notre entretien sera court 5 mais je désire pour vousmême qu'il n'ait pas lieu devant ceS
Uahhé Bardot, qui n'avait fait l'obligeant que pour tout Savoir , reste bien étonné en voyant l'inconnu lui faire signe de l'attendre , prendre la main de la marquiie et la conduire pâle , mourante , mais sans qu'elle s'y refuse, vers le pavillon des regrets , où tous deux s'enferment et disparaissent à ses regards. L'abbu Bardot est piqué 5 et loin de blâmer sa propre conduite , il s'en prend à l'étranger, en se disant intérieurement : Voilà ce que c'est que d'obliger les gens!
Il s'approcbe cependant du lugubre pavillon : il y colle son ox'eille , il écoute et n'entend rien. Quelques mots parviennent bientôt jusqu'à lui; mais ils sont inarticulés , insignifîans. ... Ce qui le frappe davantage , c'est que la mai'quise parait compter une somme d'or considérable ; il entend même qu'elle dit : prenea cela, malheureux , sortez, et que je ne vous revoie jamais, ou je vous renvoie
( d^ux mots qu'on n'entçndpas ) dont VOUS sortez.
Cette vive apostrophe a été prononcée par la marquise tout près de la porte dont elle et l'étranger semblent s'approcher en dedans : elle s'ouvre celte porte , et l'abbé Bardot n'a que le tems de faire un saut pour ne pas paraître s'y être attaché. L'étranger paraît le premier : il est pensif, soucieux et sombi'e. La marquise , qui le reconduit, lui montre du doigt la petite porte par laquelle il est entré , et lui fait signe de sortir : l'étranger suit , sans la regai'der, sans lui parler ni sans la saluer, la direction de son doigt; et l'abbé Bardot, tout stupéfait, resterait là comme un therme, si la marquise ne lui disait de l'air le plus courroucé : Quant à vous , monsieur l'abbé , accompagnez cet homme , et gardez-vous.de vous présenter jamais devant moi. — Mais madame... -p-
( 19° ) Point de réplique : soi'tez tous deux ^ je vous l'ordonne.
L'indigent murmure entre ses dents , l'abLé Bardot en fait autant. Tous deux disparaissent 5 et y au grand regret du méchant abbé , l'étranger, lorsqu'ils sont sortis j lui tourne le dos et marche seul j après lui avoir dit : Voilà votre chemin , et nioij voilà le mien.
Ils se séparent.
La marquise rentre chez elle , plus émue j plus agitée que jamais. Elle envoie chercher le prieur, qui vole soudain à ses ordres : elle lui apprend qu'elle a revu son ennemi , qu'elle espère enfin en être débarrassée, et qu'elle est sur le point de terminer avec le commandeur pour la vente de sa terre. . — Vous nous quittez , madame , lui dit le bon pasteur ? — Il le faut, mon ami : que puis-je faire ici dans ce vaste château avec le peu de fortune qui
iBtt!^*A£:
( 19^ ) me resle? et d'ailleurs n'y serais-Je pas exposée aux attaques continuelles du monstre qui a causé mes malheurs? — - Et où comptez-vous vous retirer ? — Dans le couvent des Bénédictines , que l'on voit k quelques lieues d'ici j à Sainte-Agnès. La supérieure est de mes amies ; elle voudra bien m'y recevoir comme pensionnaire j et là , seule , isolée dans la nature 5 étrangère au monde entier, je consacrerai mes jours à la douce hospitalité qu'on exerce dans cette sainte maison : j'y expierai mes fautes , et je me dévouerai à la retraite , à la pénitence ! — Et votre fils ? — • Je vous le confierai , mon ami. Aurez-vous la bonté de vous en charger ? — Moi , marquise ! doutez-vous de mon zèle et de ma soumission pour tout ce qui peut vous être agréable ? — Oui , je vous prierai d'accepter pour lui une pension. . . . Point de refus , je connais yotre position , et vous savez que la
( 19^ ) mienne , toute modique qu'elle est maintenant j me permet encore la reconnaissance. Vous aurez donc la bonté de former son cœur, son esprit sur-tout , car il a besoin d'instruction : Au bout de quelques années , quand il aura acquis de l'âge, de l'expérience et quelques connaissances ( il ne peut pas les avoir toutes, sa prernière éducation ayant été manquée ) 5 nous lui donnerons un état , nous verrons ce que nous en ferons. — Mais pensez-vous à son amour pour Louise ?
— J'espère qu'il se calmera , qu'avec le tems cette fatale passion s'affaiblira chez lui. . .«. Déjà y oui , déjà elle a moins de violence , moins de force. Ce qu'il a appris de vous , mes demi- confidences j son changement d'état, la certitude d'une naissance qu'il ne soupçonnait pas , tout fait distraction à sa tendresse 5 et la piété filiale, les douces effusions de la tendresse maternelle finiront par éteindre l'aniouE
dans
( '9^^ ) dans son cœur. — Vous lui permelirez tloiic de vous voir ? — Autant que vous le croirez nécessaire pour le détourner tout- A-fait de sa passion, tant par ma présence que par mes avis. — Ainsi nous nous présenterons de tems en teins à la grille ? — Vous j mon arni , tant qu'il vous plaira, autant que vos occupations vous le permettront. Je n'ai que vous sur la terre qui connaisse l'état de mon cœur et mes infortunes. Ali! venez, venez souvent me voii^ et consoler votre amie trop infortunée. — J'irai, n'en doutez pas, marquise 5 je vous verrai, je vous présenterai votre fils, et vous vous dt^voilerez enfin toute entière à ses regards. — Mon ami . . . c'est beaucoup exiger! Vous connaissez le motif de mon éloignement pour lui...- vous savez quel pi'incipe , quel préjugé si vous voulez , m'a forcée jusqu'à présent de lui taire mon secret.... Ce préjugé règne encore dans mon ame , et plus Paul se dévelop- III. I
pera j plus il acquerra d'instruction , et par conséquent de connaissance du niondj et de sentimens d'honnevir , pins je rougirai de lui faire connaître.... — Qu'il vous doit le jour ! Quelle erreur ! En supposant que vous fussiez coupable de le lui avoir donné , ce qui ix'ust pas , serait-ce à Faul à vous en accuser? Un iils peut -il mépriser sa mère j et devez-vous
avoir cette crainte? I^^on Paul est
bon j bon par caractère 5 il est sensible j c'est tout votre cœur j il vous adorera , xnarquise , et c'est vni ami de plus que vous acquerrez dans votre fils. — Au surplus 5 prieur, nous verrons. . . . Mais laissons au teins à amener le moment de ce cruel aveu. Pour le moment j il est convenu ([ue vous vous en chai'gercz j nVst-ce pas? — Très - volontiers. — Qu'il vivra chez vous , près de vouSj et qu'il profitera de vos leçons 5 de vos snges cQuseils. —Je tàclierai de Télevev
( ^95 ) dans les principes triiouncur (t de pitté nui soiit dcjà dans son cœur. — Le commandeur se propose de laisser la ferme au bon Marcian , à mon respeclable père!... et le commandeur tiendra sa parole. Il Taime , ce digne auteur de mes jours , sans le connaître , oh ! sans savoir io Leix sacré cjui m'attache à lui. Il le verra , lo visitera souvent j l'accablera de bienlaits ; car le commandeur est bon et généreux : j'y joindrai c|uelc|ues cadeaux que je vous prierai de faire passer successivement à ce digne vieillardj el du moins je saurai mon père heureux ! — Excellent cœur! ....
Quand cet obstiné vieillard vous rcndrat-il justice? — Jamais , mon ami : non ,il ne faut jamais l'espérer .... je vivrai chargée de sa malédiction , et il niourra sans avoir révoqué cet arrêt fatal .... mais je n'en ferai pas moins mon devoir. — Le ciel permettra qu'un jour.... — • Laissons cette corde trop délicate pour
( 19^ ) mon cœur, et revenons... Nicolie restera près de mon père ; cette femine fidèle qui m'a nourrie de son lait, et qui jusqu'ici a gardé mon secret j lui prodiguera les plus grands soins, j'en suis sûre. Pour son mari j le bon Auxerre , je ne puis le prendre avec moi 5 mais... et je vais encore abuser de votre complaisance , je vous prierai de garder chez vous ce second pensionnaire qui veillera aussi sur mon fils , et lui servira de zélé serviteur
Vous voyez combien je compte sur votre amitié. — Il vous est impossible de l'épuiser. — Ainsi tous mes amis, tous ceux à qui je m'intéresse seront tranquilles, et moi , moi , je resterai dans ma pieuse retraite jusqu'à ce que le sort me permette de rentrer dans le monde, ce que je suis bien loin de désirer 5 il m'a rendue trop malheureuse !. ..
La marquise essuya quelques larmes , et parla de nouveau du plan qu'elle ve-
( 197 ) ■naît Je tracer , plan «âge j fait pour le bonheur de tous ses amis... mais que le cruel destin devait bientôt traverser!... N'anticipons point sur l'ordre des événemens , qui vont devenir affreux pour tous nos héros , et poursuivons.
La marquise sentait ainsi ses chagrins s'adoncir dans le sein de l'amitié. Elle quitta bientôt le prieur, et descendit au parc j où elle fut étonnée en même tems que charmée de trouver Paul qui s'y promenait soutenu par Louise , sa fidèle compagne. La marquise eut la bonté de prendre l'autre bras du convalescent , et de faire deux tours avec lui, en lui parlant avec tendresse , mais toujours sous le voile du mystère. C'était hâter le retour de la santé du jeune homme : il était flatté tour- à- tour et attendri de se voir ainsi placé entre sa mère et son amante.
Célestin vint , sans le vouloir y détruire pour un moment ce bonheurj cette douce
( ^i?8) .quiétu<3e qui reposait l'ame de nos trois amis. Célcstin se présenta : Mademoifiells j dit-il à Louise j nioiisieur votre père et monsieiir votre oncle vous demandent : voulez-vous bien les aller retrouver avi sa] ou?
Louise salue la marquise y sourit à Paul f et se retire pour suivre l'ordre de ses parens. Célestin reste , et remettant un papier à Paul , il lui dit : Eh puis voilà une lettre pour monsieur Paul. — • Poiu' moi? répond Paul étonné. — Pour lui, interrompt la marquise ! qui vous a remis ce billet ? — r- Je ne sais quel mendiant , un pauvre diable qui m'a rencontré là-bas sur le seuil de la grille , il y a une clemi-beiueà-peu-près. Je n'affirmerais pas qu'il y ait une demi-Iieui'e 5 mais il y a bien vingt à vingt-deux minutes àpeu-près. J'étais là, rnoi, à fumer ma pipe j sauf le respect de madame, lorsque je l'ai vu s'approcher 5 je croyais qu'il
( 199 ) venait me demander raumône, et je tirais déjà de ma poche nnc pièce de inonnoie : il me fait signe de la teto que ce n'est pas cela qu'il vent , et nae présente cette lettre en ine disant : L'ami j n'étcsvous pas de ce cliàteau ? — Oui; ;'i-peupi es du moins ; car je n'ai pas l'honneur d'appartenir à madame. — C'est égal 5 vous connaissez Paul? n'est-il pas là-dedans , Paulj im grand garçon?... — Ouida, qui s'est blessé. — Qui s'est blessé, c'est ra , il y a quelques jours. — Eh bien oui, il est là- dedans , ce Paul dont vous parlez.
— Celte lettre est pour lui. — Donnez.
— Remettez-la lui bien , entendez-vous ^ à lui-même , et dites-lui qu'il me verra bientôt.
Il s'est éloigné à ces mots. J'ai pris la lettre et la voilà.
Donnez , dit la marquise à Célestin , (>t veuillez nous laisser.
Célestin s'éloigne.
Une lettre pour moi ! s'écrie Paul :
^ni peut m'écrira ? Ces gens-là i2,tiorent donc que je ne sais pas lire ? — C'est pour cela j rnon ami , lui répond la marquise très-émue , que si tu le tcux bien , je vais en prendre communication. — Madame la marquise est trop bonne de se donner cette peine-là î
Matlame de Belbonne décacheta la lettre en tremblant. Elle ne se trompe pas 5 ce billet est de Tennemi infatigable qui l'assiège sans cesse... Elle lit tout bas... Elle est indignée de son efironterie... Comme il parle d'elle !... Il a des droits sur Paul !... Il lui ordonne d'aller le joindre... Il se promet de faire un coup d'éclat....
Le monstre !...
La marquise ne pense pas que Paul est là. Un image couvre ses yeux 5 elle s'écrie : Quoi ! malgré mes bienfaits !... Il veut ine perdre , il me perdra.
Paul, effraye, deinaiule eu balbutiant de qui est donc cette lettre. La nianjuise, hors d'elle-même , la jette à ses pieds , en lui disant : Malheureux ! c'est de ton père !....
Elle veut s'éloigner. Paul ramasse le papier qui vole au loin , et, courant après madame de Belbonne , il lui prend la main : Quoi , madame ! mon père existe encore? — Oui! — Il existe, et... — Point de questions j c'est un monstre, te dis-je ! — Il fait donc le tourment. ... de ma mère ? — Il la tue , il la pousse au dernier désespoir. — Oh , que c'est mal à lui ! — C'est affreux !... Si tu savais ! si je te disais que ce misérable.... lui!.... Dieu ! ù Dieu !... que ce mot affreux s'arrête sur mes lèvres... Il ferait trop rougir mon front et le tien. — Madame la marquise ? — Eh bien , Paul ? — Quelque chose qu'il m'écrive , souffrez que je ne m'en informe pas. ... Il est coupable , à
ce c[u'il paraît.... qu'il n'y ait donc rien de commun entre lui et moi !
Il déchire la lettre.
Que fais-tu j Paul ? . . . Oui , oh oui î tu fais bien 5 tu as raison 5 rien de commun entre le crime et la vertu.... Mais tjviel procédé ! que de délicatesse j mon cher Paul î Eh quoi ! tu ne vas pas , tu iie voles pas retrouver ton père qui t'appelle y qui te tend les bras ? — J'en vois d'autres. . . . oui , d'autres bras où il me serait bien plus doux de me précipiter.
— Eh bien , les voilà ouverts j ces bras maternels 5 viens , Paul ! viens sur mon sein.... — Ah j ma mère !...
Il s'y jette avec abandon.
Qu'as-tu dit, Paul? Quel mot as-tu prononcé? quel nom fatal m'as-tu donné ? L'aurait-on entendu ?. . . Dieu ! .. . Cet asile écarté recélerait-il un indiscret?
— Ma mère j ma tendre mère ! — Encore... . Impr lulent ! . . . Taisez- vous , oh •
taisez-vous I — Je me tais. — Oui, tu es . . . ( elle parle plus bas ) U\ es mon fils , mon cher lils î entends ce nom si doux pour la première et dernière fois : qu'il ne sorte plus de ma bouche, qu'il reste à ja* mais dans ton cœur. Il y va de ma vie, Paul : vois si tu veux te conserver ta mère? — Si je le veux , mon Dien! ( /'/ met un genou en terre , en tenant une main de la marquise , qui se penche avec affection sur lui^. Etre-suprême, qui créas tout , qui veilles sur tout, entends le serment que je fais, de garder avec le respect le plus religieux, le secret de ce cher auteur de mes jours. Punis -moi de ta foudre , si jamais ma bouche articule un seul mot qui puisse compromettre ce secret funeste. Etes-vous contente? — Si je le suis!.... Estimable jeune homine î et je te repoussais de mon sein? et tes traits . . . qui sont ceux de ton père , avaient pu me donner pour toi une aver-
sion si coupable!... Mon ills j mon ami, mon cher Panl !...
Paul a toujours un g^nou en teiTe aux pieds de la marquise : il tient toujours une des mains de cette femme intéi-essante, et la couvre de larmes ettle baisers. La marquise, trop émue, ne peut que lui dire r Relève-toi, Paul 5 Paul , i-elèvetoi donc ? si quelqu'un passait , si l'on voyait!...
Son pressentiment était juste... Ces effusions touchantes sont interrompues ^ par qui?... Par l'abbé Bardot !... Encore l'abbé Bardot !... Il se présente comme un revenant tout droit devant la mère et le fils , qui restent pétrifiés. Paul se relève. Madame , dit le malin personnage , pardon , si je vous dérange j mais.... — Que venez-vous faire ici , monsieur ? Qu'y cherchez-vous? Ne vous ai-Je pas défendu de paraître devant moi? Il faut que vous soyez bien audacieux !. — Madame . . ^
— Sortez ? — Mais , madame. — Eli bien, que voulez -vous Jonc? Il semble que vous vous lussiez un plaisir Je votis cacher Jans mon parc , comme vm homme qui avu'ait Jes Jesseins coupables : je vais orJonner qu'on vous ferme Jésormais l'entrée Je ce château. — Je n'y reviendrai plus, je vous le promets , maJame 5 mais il était nécessaire que je m'y présentasse pour la Jernière fois. — Parlez donc? — Madame la comtesse de Roselle, qui habite la terre voisine de la vôtre, yous la connaissez? — Sans doute : après?
— Sachant qu'elle avait besoin d'un précepteur pour son fils, j'ai été me présenter chez elle 5 mais elle ne veut pas me recevoir, que je ne lui présente un certificat de madame. Madame est si bonne 1 je ne lui ai jamais manqué , j'en atteste le sauveur du monde ! Si elle voulait bien.... — Allez , monsieur, retirçz-yousj je ne donne de certificats à personne j
et Je ne réponds que de ceux que j'estime. Vous m'avez entendue 5 sortez? —Mon Dieu, madame, quelle rigueur! Il mé paraît que vous xi'cn avez pas tant pour tout le monde. — Insolent!...
L'abbé Bardot j en lâchant sa petit»
épigrammej a lancé un regard malin à Paul. Jje mot insolent et un geste de la marquise , le forcent à s'éloigner 5 mais il se retire en éclatant de rire.
La marquise j outrée de colère , suit ses traces , et dit seulement à son fils : Paul , de la prudence, du secret, et toujours la même conduite envers ta mère , qui ne s'occupera désormais que de ton bonheur !
La marquise va ordonner à ses gens de ne plus laisser entrer l'abbé Bardot sous aucun prétexte; puis elle rejoint le commandeur, qui lui présente un contrat de vente tout prêt à signer. Le notaire demande à la marquise ses pré-
( 2^7 ) noms t elle rougit , et se contente de lui dire : Pauline, marquise de Belbonne.
Il ne restait plus que cette ligne à remplir dans ce contrat : le notaire l'écrit j la marquise signe le tout sans lire , et le commandeur devient le propriétaire du château et de son riche mobilier. Ha ça , ma belle parente , dit - il quand tout est fini j j'espère que vous vous regardez toujours comme chez vous. Nous partons demain , mon^ neveu , sa future y lent fille et moi. Nous allons tous à Paris, faire le mariage en question et en ramener monsieur de Marville. Tout cela nous occupei'a au plus huit à quinze jours : mettons quinze jours. Il faut que vous me donniez votre parole d'honneur que nous vous retrouverons ici. — Commandeur, qu'exigez- vous?.... — Votr« parole d'honneur , je vous le répète.
D'ailleurs , quand vous voudriez partir sur-le-champ, cela vous serait impos-
slble 5 ne vous faut -il pas du tenis pour mettre vos effets en ordre , pour emporter ce qu'il vous faut? Je vous prie de ne pas vous gêner et de prendre ici tout ce qui vous conviendra... Mais sur-tout, l'estez? — Huit jours j mon ami , voilà tout ce que je puis vous promettre. — Eh bien y soit 5 nous n'avons qu'un jour ou deux à passer à Paris j nous serons tous ici de demain en huit. Il faudra bien que le caduque Marville nous suive malgré sa goutte j je l'emporte d'abord.
Le commandeur et la marquise s'entretinrent long-tems de leurs affaires.
On donna à madame de Belboune le contrat de Théodore et de Césarine à signer. Toutes les parties intéressées le signèrent comme elle y et cette journée se passa à célébrer ainsi les accords d'un hymen qui légitimait la naissance de Louise. Je ne peindrai point à mon lecteur la scène touchante des adieux de
cette jeune personne et de Paul. Tous deux pleurèrent et se répétèrent j comme on le devine bien j le serment d'une tendresse constante et d'une ildélité à toute épreuve.
Le soir , la marquise promit de nouveau à ses amis d'attendre leur retour, quoique ce retard à ses projets lui coûtât beaucoup, et l'on se lit les adieux de convenances,
A quatre heiu'es du matin une chaise de poste reçut le commandeur, le chevalier , Césarine , Louise 5 Célestin monta derrière , et tout cela partit pour la ferme où le commandeur voulait déjeiîner , en apprenant, au vieux Marcian qu'il allait être désormais le fermier de Théodore.
Marcian fut étonné et intérieurement affecté de celte nouvelle. Il savait le testament du marquis de Belbonne , et concevait bien que sa veuve ne pouvait , avec le peu qu'il lui avait laissé, garder
une terre aussi considérable 5 mais il était attaché à la marquise 5 un sentiment secret lui inspirait plus de tendresse pour elle que pour une étrangère j et il ne put s'empêcher de l'épandre des larmes. Nicolie , au fait des projets de la marquise y çssuya ces larmes qui la charmèrent; et le commandeur, ainsi que sa famille, s'empressèrent de consoler le vieillard , en l'assurant qu'il trouverait chez eux des cœui'S aussi humains , aussi sensibles que l'était celui de la bonne maîtresse qu'il perdait. Pour preuve de l'amitié que je vous ai vouée j ajouta le commandeur j je veux j bon Marcian , que vous nous donniez à tous à souper et à couclier le jour de notre rétour dans ces contrées : nous nous arrangerons pour arriver chez vous à la l^rune , et nous vous demanderons l'hospitalité jusqvi'au leiulomam matni. Me la promeltez-vous?
— - Monsieur , c'est trop d'honneur , et
nous nous empresserons tle vous Lien recevoir — Je le crois : n'oubliez pas cela ? Une leltre de ma main vous avertira du jnomci^t juste où nous arriverons, trop heureux d'honorer en vous ainsi la vieillesse et la probité.
Après le déjeûner , nos quatre amis p.Trtirentj et voyagèrent sans accident jusqu'à Paris j où ils se l'endix'ent soudain chez monsieur de Marville. Cet homme sensible fut ravi de revoir , d'embrasser sa iille, et l'amant délicat qui la lui avait conservée , ainsi que son héritage. Il fit l'accueil qu'il devait au commandeur , et le remercia de la bonté qu'il avait eue de venir jusqu'à Paris , pour assister à un mariage qui aurait pu se faire à Bel-r bonne : Car, ajouta-t-il, dès que monsieur le colonel Saint-Pry m'eut quille, je me repentis de vous donner à tous la peine de venir me trouver ici. Ma goutte est tellement diminuée , que j'irais volon-
tiers là-bas de mon pieJ léger : mais noiJS y retournerons, puisque vous avez eu la générosité d'acheter cette terre pour faire un cadeau de noèos à nos enfans 5 occupons nous d'abord de leur mariage ; puis nous irons tous à Belbonne vivre en.
famille , et j'espère que nous ne nous quitterons plus. — Non certes , répondit le commandeur. Vous autres à Belbonne^ moi dans mon château d'Eulreval que je fais rebâtir !... Vous verrez cela !... Nous voisinerons, et nous passerons les journées les plus délicieuses!,.. Il nous manquera néanmoins ma belle parente. ■ — Elle veut quitter le pays? — Bah! cette femme si vertueuse est folle, je crois! elle a des chagrins, des mystères , je vous conterai tout cela. Parlons d'affaires.
J'en ai une bien importante à vous communiquer , monsieur , répliqua Marville , et que je n'ai pas révélée encore à monsieur de Verceil. Je ne suis pas le
seul héritier des biens Je ma mère. JViis mi frère aîné , que je n'ai pas revu depuis vingt- cinq ans au moins. Ma mère l'avait déshérité j mais si je le retrouve un jour , s'il est infortuné , ne dois-Je pas voler à son secours? — Bon ! ce frère était donc mi mauvais sujet ? — Il est vrai que sa conduite, jusqu'à l'époque de sa fuite de la maison paternelle .... Mais je dois la taire pour l'honneur de ma famille. Quoi qu'il en soit, il fut disgracié... S'il vit 5 il est dans l'indigence 5 ne me faudrait-il pas... — Lui réserver une somme, une part quelconque ? oui j oui , c'est juste, et nous allonsstipuler tout cela dans le contrat. Tout coupable qu'il puisse être , il faut qu'il vive. — Que je suis heureux, de voir vos sentimens correspondre si bien avec les miens! — Les honnêtes gens pensent toujours ensemble les bonnes actions. — Quand je serai tranquille , je m'informerai de ce ûèie
aîné, et j'ai j je crois j quelques moyens de découvrir sa retraite : je. le ferai chercher par-tout sous son nom de lamiilej car Marville n'est point notre nom. — Ce n'est point votie nom? — Nous nous appelons Dupré : ce nom n'est pas trèsdistingué 5 mais ce fut celui de mon père. Après sa mort (nous le pei'dîmcs qu'il était jeimc encore) ma mèi'e , plus âgée que lui , qui n'avait jamais pu le souffrir, acheta le petit fief de Marville, en prit le nom, et exigea que nous n'en portassions pas d'autre par la suite. Mon frère donc doit être nn homme de cinquante-deux ans à-peu-près: je le découvriiai j je vous le promets. — Vous ferez là-dessus tout ce qu'il vous plaira.
On mit dans le contrat la clause qu'exigeait monsieur de Marville : il le signa, et deux jours après Théodoi'e devint riieui'euxépows de sa chère Césarine. Louise prit part à ce bonheur, quoiqu'ïJii
( 2i5 ) sentant peu les avantages nui en résultaient pour elle j et tout en regrettant son ami Paul dont elle était séparée 5 mais on allait l'elourncr là -bas, elle so flattait de le revoir, et cet espoir adoucissait ses regrets. Pauvre enfant ! jouis, jouis bien de cette illusion que les événeinens les plus douloureux vont bientôt détruire.
Le commandeur avait eu soin d'écrire à son cher IMarcian , que le veiulredi suivant, à SIX heures du sou' au plus tai'd , lui et les nouveaux époux, leur père et leur fille descendraient chez lui, suivant leurs conventions, pour y souper et y passer la nuit. Il avait précédemment écrit aussi à la marquise , pour lui rappeler sa promesse de FalteiKhe. Ce ne fut qu'au moment de se mettre en route avec ses amis , qu'il reçut la réponse de madame de Belbonne : elle lui marquait que, fidèle à sa parole d'honneur , elle
lie quitterait point son château qu'elle n'ait eu l'avantage de l'y installer , de lui en montrer tous les détails j qu'elle l'attendait donc avec impatience j car il lui devenait plus important que jamais de songer à ses projets de i"etraite. Pauline terminait sa lettre en apprenant à monsieur de Waroménil , que Paul était parfaitement rétabli y et qu'il lui avait demandé la permi-ssion d'aller attendre à la ferme monsieur le commandeur ^ qu'on devait recevoir à souper le jour de son retour à Belbonne : Paul y était donc rentré , pour quelques jours seulement j auprès du bon Marcian, qui faisait de grands préparatifs pour donner un excellent repas aux les hôtes recommandables qui allaient descendre chez lui.
Cette lettre , reçue aiï moment de monter en voiture , réjouit beaucoup le commandeur, qui la lut tout haut à ses camarades de voyage. Ce qui l'intéressait le
moins ,
moins , c'était les nouvelles qu'on lui donnait de la santé de Paul ; mais il ignorait que la marquise éci'ivait en mère tendre , qui a sans cesse son fils sous ses yeux, et qni croit que ce qui concerne ce touchant objet de son affection , doit être curieux aussi pour les autres.
La famille Marville et le commandeur se mirent donc eu route pour retourner à Belbonne.
Le colonel Saint-Pry , qui s'était, de son coté, rendu à Paiùs , avait promis d'aller rejoindre , sous deux jours, à Belbonne , nos amis , dont le voyage fut assez heureux : pourtant, à qxielques postes , ils éprouvèrent tant de retard pour avoir des chevaux , que le commandeur tremblait de ne pas arriver à jour fixe chez son ami Marcian, à qui il aurait fait faire de grands préparatifs pour rien. Il fut de parole néanmoins : mais au lieu d'arriver à six heures du soir, comme oi*
( ^i8 ) l'avait promis, on n'approcha de la ferme que vers dix heures et demie.
La nuit était très-obscure; un orage épouvantable qui avait eu lieu dans la journée , et qui se prolongeait encore , avait gâté tous les chemins ; qui étaient horribles. On voyait par-tout des ornières profondes , des ravins dangereux ; et les oiseaux nocturnes, enchantés du désordre de la nature, faisaient entendre leurs cris lugubres. On avait , avec cela, beaucoup parlé de voleurs qui infestaient depuis quelques jours les environs de la ferme. Le vent qui sifflait , les feuilles qu'il agitait , les hurlemens des bêtes fauves , l'obscurité , la pluie , tout glaçait l'aine , tout inspirait la terreur !...
Les deux femmes placées dans le fonds de la voitux'e , tremblaient comme le roseau qu'agitait l'ouragan. Le commandeur y Marville et Théodore cherchaient vainement à les rassurer : eux-mêmes n'hélaient pas très-tranf|uilles , et il fallait la promesse qu'ils avaient faite au vieux Marcian , pour qu'ils ne se fussent pas déter-
minés à rester dans l'auberge oii if»
avaient dîné, et renvoyé leur postillon ^ de qui l'intrépide Célestin tenait maintenant la place. Mais ce voyage dangereux avait un but 5 on en approchait : on allait revoir le respectable fermier , souper avec lui j se reposer en un mot... Demain on sera à Belbonne ; on y retrouvera l'inté-ressante Pauline. ... Il faut donc prendre courage , braver la nuit , l'orage ^ lesravins j et avancer.
On s'entretenait ainsi du calme dont on allait Jouir , et déjà Ton apercevait aa loin les croisées de la ferme, qui parais-sait éclairée avec luxe dans l'intérieur. Onattend nos amis , il n'y a pas de doute. Approchons... On approche. L'odeur des mets qu'on prépare dans la ferme ,vient flatter agréablement l'odorat de Célestin , qui le premier en fait l'observalion. Les voyageurs sourient t ils sont fatigués: ils ont un violent appétit*, eS les voilà arrivés enfin au terme tant souhaité.
On descend de voiture. La porte de la ferme est toute grande ouverte. C'est Cé^
leslin qni entre le premier. Le Comman- <leur ensuite j puis le reste de la société.... Mais par qiielle singularité personne ne vient-il au-devant d'eux ? Les broches tournent 5 les fourneaux sont garnis de feux et de mets... Il y a des lumières par-totit, et pas un individu !... Nicolie^ Marcian y Paul, la fille de basse-courj et le garçon de ferme , aucun de ces gens ne pïirait.... Le commandeur appelle.
Ses amis se répandent dans les cours... Pas un être vivant.... On les attend cependant j le couvert même est mis pour six.... Des lumières sont sur la table . . ♦ et le rôt brûle , et tous les mets s'attachent au fond des casseroles !... Que sont done devenus les maîtres, les domestiques? On les cherche en vain par-tout , depuis le haut jusqu'en bas... Tout le monde estil sorti! Mais par le tems affreux qu'il fait , où serait-on allé ?.. . Cependant personne, personne du tout dans la ferme î... Hélas! elle venait d'être abandonnée!...
rin du troisième Volume^
PQ Ducray-iXiminil, François
2220 Guillaume D76î'3 Paul