‹ Paul Potter; Biographie critiqueChapitre 1 sur 12 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

La peinture d'animaux a été en Hollande un genre vraiment national et, par la perfection qu'il y a mise, Paul Potter en reste le maître incontesté. Ce n'est pas qu'avant les Hollandais on n'ait songé à représenter des animaux. Déjà, dans les premiers dessins tracés par l'homme primitif, les formes et même les allures des grands fauves contre lesquels il avait à se défendre sont reproduites avec une correction et une vérité saisissantes. Plus tard, dans l'antiquité classique, la sculpture des animaux a été pratiquée par des artistes éminents et l'on sait que la réputation de la Vache de Myron égalait celle des statues les plus célèbres. Avec la Renaissance italienne, Ghiberti, dans les portes du Baptistère de Florence, Pisanello et Léonard dans leurs dessins, et la plupart des Vénitiens dans leurs tableaux montrent, à l'occasion, l'excellence de leur talent toutes les fois qu'ils introduisent des animaux dans leurs œuvres . Chez les Flamands, les Brueghel, Snyders

et Paul de Vos mettent à profit les facilités d'étude que leur offrent les ménageries du palais ducal à Bruxelles, pour aborder les sujets sacrés ou profanes dans lesquels interviennent des bêtes de toutes sortes : {^Création, le Paradis terrestre, le Déluge, Daniel dans la Fosse aux Lions, Orphée charmant les animaux, vit. Quant à Rubens, il manifeste la souplesse et l'universalité de son génie en peignant non seulement les lions, les sangliers, les loups de ses Chasses, mais le bétail varié qu'il trouve réuni dans son domaine de Steen, pendant les séjours de plus en plus prolongés qu'il y fait vers la fin de sa carrière.

Aie bien prendre, cependant, ces diverses représentations de la vie animale étaient restées jusque-là isolées et elles n'avaient jamais abouti à constituer, comme en Hollande, un genre spécial et distinct. Ainsi que Fromentin l'a si judicieusement remarqué, dans la patriotique expansion qui devait lui mériter à la fois sa liberté politique et religieuse, « ce peuple de bourgeois, pratique, aussi peu rêveur, fort occupé, aucunement mystique, d'esprit antilatin, avec des traditions rompues, un culte sans images, des habitudes parcimonieuses », était naturellement conduit à se donner une peinture « qui fut, qui ne pouvait être que le portrait de la Hollande, son image extérieure, fidèle, exacte, complète, ressemblante sans nul embellissement ». Dans ces conditions, la vie rurale et le bétail qui en fait partie ne pouvaient manquer d'y tenir une large place. Ce sol, que le Hollandais a dû façonner, lui est cher à proportion de ce qu'il lui a fallu de peine pour le fixer, pour le protéger

PAUL POTTEli. 7 contre la nier, contre le vent, contre les inondai ions des fleuves, et pour l'arracher à l'étranger. Le caractère de ce pays si vaillamment conquis est partout nettement rnarqué, très logique et pourtant plein de contrastes, terrible au moment des dangers qui le menacent, et d'une placidité extrême dans ses aspects habituels.

C'est ce côté de calme, de simplicité, de douceur que Paul Potter a exprimé avec une force d'observation et une vérité qui atteignent à la poésie. A ce titre, l'artiste vaut qu'on s'attache à lui : qu'avec lui on pénètre dans l'intimité d'une contrée qu'il a tant aimée ; qu'on découvre l'accord profond, si bien exprimé par lui, de l'homme avec le paysage el les bêtes familières qui l'entourent. Ainsi que le paysan hollandais, Paul Potter a vécu d'une vie simple et c'est par l'ardeur et la continuité de son travail qu'il a mérité son talent. 11 mérite, à son tour, que nous cherchions ce qu'a été son existence, si unie, si modeste, tout entière consacrée à son art.

Heureusement, sans parler de ses œuvres elles-mêmes, les sources d'information ne nous manquent pas sur son compte. La première en date, la plus importante, nous est fournie par Houbraken, qui tenait de la famille même de l'artiste la plupart des indications qu'il nous a données sur lui. On a beaucoup médit d'Houbraken; en somme, c'est à lui qu'il faut toujours revenir, surtout depuis qu'un érudit doublé d'un fin connaisseur, M. Hofstede de Groot, a pris le soin de vérifier ou de compléter les renseignements qu'il nous a laissés et a fait ainsi de son livre un instrument de travail indispensable.

Après Houbraken, auxviii6 siècle, Dargenville, Descamps et les autres allaient infester l'histoire de Fart de leurs inventions saugrenues, avec l'idée qu'il était nécessaire d'égayer leurs récits d'anecdotes forgées par eux de toutes pièces. A les en croire, la plupart des maîtres hollandais auraient été des ivrognes, des débauchés, des mauvais plaisants toujours en quête de farces grossières, et l'on se demande, en vérité, comment, avec des existences aussi peu réglées, ils auraient été capables d'acquérir une instruction si forte et de produire tant d'œuvres irréprochables. A la longue, ces soi-disant biographes avaient fini par décrier Fart même dont ils se posaient en historiens. C'est à un Français, Thoré, plus connu sous le nom de Burger, qu'il appartenait de remettre en honneur ces consciencieux artistes, dans les écrits pleins de verve où son admiration pour eux s'exhalait, à ce point exclusive et passionnée qu'il ne croyait pas les louer assez s'il ne dépréciait d'autant les Italiens (1). Avec une chaleur communicative, il célébrait les maîtres jusque-là méconnus de l'Ecole hollandaise et il les faisait comprendre, Paul Potter notamment, pour lequel il professait une prédilection particulière. Mais les archives hollandaises n'avaient pas encore à ce moment livré leurs secrets. Difficilement accessibles, les documents qu'elles renferment, avec leur aspect rébarbatif et leurs grimoires presque illisibles, exigeaient un temps assez long

(1) Voir les principales publications de Burger : Les Trésors d'Art à Manchester en 18»7 ; les Musées de la Hollande (1858-1860) et le Musée d'Anvers (1862).

PAUL POTIER. 1] pour être déchiffrés. Cependant les Hollandais commençaient à s'y appliquer et l'un d eux, M. T. van Westrheene, déjà connu par un livre sur Jan Steen, publié en 1856, rendait un nouveau service à l'histoire de Tari de son pays en consacrant à Paulus Potier, sa vie et ses œuvres (La Haye, 1867) une étude dans laquelle il ajoutait aux informations déjà recueillies sur le grand artiste, le fruit de ses propres investigations. Malheureusement le sens de la peinture, resté chez lui moins développé que le savoir de l'historien, inlirme trop souvent les jugements qu'il a portés sur les œuvres de Potter, dont il ne connaissait d'ailleurs qu'un nomhre assez restreint.

C'est encore à un Français qu'était due une appréciation plus juste du talent du peintre et, dans son livre charmant sur les Maîtres d'autrefois, Fromentin joignait à toute la compétence de l'artiste l'originalité exquise de l'écrivain. A son tour, dans une de ses premières publications consacrées à l'histoire de la peinture hollandaise : Studien sur Geschichte der hollandisehen Malerei (Brunswick. 1883), M. W. Bode appelait l'attention sur le père de Paul Potter et montrait l'influence qu'il a exercée sur son fils. Enfin, M. A. Bredius, réminent conservateur du Musée de La Haye, qui, par ses innombrables découvertes dans les archives et sa connaissance approfondie de toutes les collections publiques ou privées de l'Europe, continue à rendre à la critique des services signalés, consignait dans le recueil Oud-Holland, qu'il dirige depuis longtemps, le résultat de ses heureuses recherches sur Pieter Potter.

En mettant à profit tant de précieuses ressources que je devais à mes devanciers, je me suis appliqué à fondre dans une étude d'ensemble la vie et les œuvres du maître auquel est consacrée cette monographie.

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