CHAPITRE PREMIER
Aspects de la campagne au nord de la Hollande. — Enkhuizen et ses environs. — La famille de Paul Potter. — Pieter Potter et son existence nomade. — Son œuvre. — Diversité des sujets qu'il a traités. — Sa vie et sa mort misérables.
Quiconque est curieux de bien connaître l'art hollandais ne doit pas manquer de visiter les lieux qui ont inspiré ses maîtres. La nature, dont cet art s'est proposé de retracer le fidèle portrait, nous fournit, en effet, sur leurs œuvres bien des lumières. Ce n'est pas que ces lieux, même les plus écartés des voies battues, aient toujours conservé le caractère qu'ils avaient autrefois. L'aspect de la contrée qui s'étend le long" de la mer du Nord à l'extrémité septentrionale de la Hollande s'est, en effet, et à diverses reprises, profondément modifié. A la suite d'une ancienne dislocation qui égrenait en un chapelet d'îles éparses les rivages autrefois continus de la terre ferme, la création d'une mer intérieure, le Zuyderzée, s'était produite. Puis, aux désastres effroyables causés par cette commotion, succédait peu à peu la prospérité que la pêche et le commerce amenaient dans les villes situées au bord de cette mer intérieure. Maintenant enfin, avec les sables qui graduellement ont
PAUL POTTEK. 15 envahi leurs ports et qui en interdisent l'accès aux bateaux d'un fort tirant d'eau, cette prospérité a fait place à la ruine et au complet abandon qu'on y trouve aujourd'hui.
Enkhuizen, autrefois une cité florissante, dont le commerce avait pris une telle extension que plus de 500 bateaux se pressaient dans son port et qu'elle ne comptait pas moins de 40 000 habitants, n'en a plus que 6 000 à peine. A travers ses rues désertes, on chercherait en vain maintenant quelque trace de son ancienne splendeur. Le Poids public, où l'on pesait des millions de fromages, emportés au loin par les navigateurs, a cessé d'être le centre de transactions qui se font aujourd'hui à Alkmar. Un soi-disant musée, installé à l'hôtel de ville, est dans un état complet de délabrement et les vastes magasins, naguère remplis de marchandises de toutes sortes, restent vides et inutiles. Une grande tour, d'aspect et de nom bizarres, le Dromedaris, se dresse encore imposante comme un vestige des fortifications de la vieille ville, et seul l'établissement charitable de l'orphelinat municipal (Burger-Weshuis) a conservé, avec son fonctionnement, cette propreté et cette tenue exemplaires qui, depuis longtemps en Hollande, font l'honneur de pareilles institutions.
Du moins, aux environs de cette ville déchue, la campagne témoigne d'une grande richesse agricole. Les terres sont bien cultivées et de grandes fermes, avec leurs hangars à foin et leurs importantes dépendances, s'élèvent dans la plaine, reliées aux routes par des avenues de vieux arbres, dont, suivant une singulière habitude, les troues sont,
jusqu'à une certaine hauteur, peints en couleurs claires, jaunes, roses, ou bleues, pour qu'on puisse les distinguer dans l'obscurité, durant la mauvaise saison. Sous le ciel gris, aux nuées basses, parmi les prairies qui avoisinent la mer limoneuse, des troupeaux de vaches, en général noires et blanches, attirent le regard, et de tout ce paysage se dégage une impression de douceur, de calme et de tristesse.
C'est dans ce milieu très particulier que devait naître Paul Potter. Sa famille était non seulement honorable, mais alliée à la plus noble maison de la contrée, celle des Egmont, dont le château, détruit depuis longtemps, s'élevait près d'Alkmar, non loin de la mer du Nord. On sait qu'un des représentants de cette famille, chargé du gouvernement d'une province sous la domination espagnole, avait été l'un des promoteurs du soulèvement des Pays- Bas et qu'il devait avec le comte de Horn, décapité comme lui, en 1568, sur la place de FHôtel-de- Ville de Bruxelles, payer de sa vie sa défection. Le courage et la ténacité patriotiques qui avaient amené l'affranchissement de la Hollande allaient, dans toutes les directions de son activité, provoquer un mouvement de généreuse expansion. Avant même qu'elle eût conquis son entière indépendance, elle possédait déjà une école de peinture et c'est par des qualités pareilles de vaillance et de probité foncières que cette école affirmait son existence. Au fond, le même amour du pays qui lui avait mérité sa liberté devait assurer l'originalité de son art.
A ce moment, ainsi qu'on l'a remarqué, ses peintres
PAUL POTTER. 19 naissent nombreux, un peu partout, et jusque dans des villes retirées, comme Hoorn, Alkmar, Enkhuizen, c'esl un besoin en quelque sorte instinctif qui stimule leurs vocations, qui les presse de manifester rattachement que leur inspire leur patrie par la fidélité des images qu'ils nous en offrent. Si, au début, ils mettent dans leurs interprétations une rudesse dont ils ne se dépouilleront jamais complètement, ils ont hâte, du moins, de nous montrer tous les aspects de leurs pays. Est-il besoin d'ajouter que, dans les portraits qu'ils en font, la ressemblance, d'abord vague, se borne aux traits les plus généraux ? Mais, avec le temps, ils y apportent plus de netteté et de précision, et comme l'instruction que supposent ces progrès est assez longue à acquérir, graduellement aussi la plupart des artistes qui, à l'origine, pratiquaient indifféremment tous les genres, sentent peu à peu la nécessité de se vouer d une façon plus particulière à un seul, pour y exceller.
Cette progression, qui d'ailleurs s'observe aussi bien dans la littérature que dans l'histoire de l'art, nous la constaterons dans la famille de Paul Potter et dans la filiation même de son talent. Son père, Pieter Potter, était né vers la fin du xvr siècle à Enkhuizen et les documents qui nous sont parvenus sur lui ne nous renseignent pas sur les commencements de sa carrière. Nous savons seulement qu'il se mariait le 18 septembre 1622 dans sa ville natale et que trois enfants étaient nés de ce mariage : en septembre 1623, une fille nommée Maria; puis deux fils, Paulus qui allait illustrer son nom et un autre appelé
Pieter, comme son père. Bien que ce dernier jouît à Enklmizen d'une certaine considération, il n'y trouvait pas des ressources suffisantes pour l'entretien de sa famille et, de bonne heure, il était condamné à une vie nomade, qui jusqu'à la fin resta gênée et très difficile. Dès 1628 nous le voyons installé à Leyde, où il est qualifié à la fois de (( peintre verrier et d'artiste peintre ». Il habile dans cette ville près du jeune Johannesde Heeni et peint, comme lui, ces tableaux de nature morte qui, sous le nom de Vanitas, jouissaient alors d'une grande vogue. Ces sortes de peintures où se trouvaient réunis des objets symbolisant la brièveté de la vie, étaient, en général, d une tonalité douce et amortie, et trouvaient le plus souvent leur place dans les cabinets de travail des littérateurs et des savants que la fondation de l'Université avait attirés à Leyde. Ceux-ci se plaisaient , non sans quelque coquetterie, à garder ainsi sous leurs yeux des œuvres qui, en les rappelant à la modestie, attestaient en même temps la conscience et l'habileté des artistes de cette époque. Une de ces Vaniias signée de Pieter, mais non datée, faisait récemment encore partie de la collection, aujourd'hui dispersée, de M. Werner Dabi à Dusseldorf. A côté d'une tête de mort sont disposés des vases d'argile, des livres, une pipe en terre, un violon, un cahier de musique, une chandelle éteinte, encore fumante, emblèmes significatifs de la fragilité des choses humaines. L'harmonie générale est conçue dans une gamme brune, avec des colorations discrètes, finement nuancées.