‹ Paul Potter; Biographie critiqueChapitre 5 sur 12 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Etudes de paysage. — Supériorité de l'artiste dans la représentation des divers animaux. — Il est moins habile dans ses figures. — Le choix de ses épisodes rustiques n'est pis toujours d'un goût bien relevé. — Maturité et réputation croissante de Paul Potter.

Amoureux comme il l'était de la nature, Paul Potter avait bien vite compris, dans les sincères consultations qu'il lui demandait, l'intérêt que le paysage pouvait ajouter à ses tableaux. Tout en ne lui accordant qu'un rôle secondaire, c'est grâce a lui qu'il a pu représenter ses animaux dans le cadre de leur vie familière. D'habitude, il les peint par un temps calme, sous la lumière égale d'un jour ensoleillé ou à demi voilé. Tout au plus, quelques nuages assombrissent une partie du ciel et présagent une légère averse. Avec sa probité scrupuleuse, l'artiste évite les ombres trop accusées etces contrastes violents qui masqueraient ou altéreraient les formes de ses modèles.

Dans ses premières œuvres, nous l'avons dit, la netteté de l'exécution va parfois jusqu'à la sécheresse. Mais les éléments pittoresques groupés par lui autour des animaux sont bien en rapport avec leurs allures placides. Paul

Potter n'a d'ailleurs vécu que sur un très petit nombre d'études ; comme elles sont faites avec une conscience extrême et qu'elles embrassent tous les détails de la vie rurale, il les a souvent utilisées. En les combinant entre elles, il en a varié les arrangements ; mais on retrouve plus d'une fois clans son œuvre ses troncs d'arbres rugueux, avec les excroissances, les cicatrices et les trous béants de leur écorce. Les feuillages des différentes essences : chênes, ormes, hêtres, peupliers et saules, sont nettement spécifiés et les botanistes diraient sans hésiter les noms scientifiques des plantes qui s'épanouissent à leur pied, des ombellifères, des chardons, des orties, des lychnis, des ronces, des bardanes dont les larges feuilles s'étalent au premier plan.

De même que la flore, la faune de la Hollande est complètement représentée dans l'œuvre du maître: des pigeons, des vanneaux, un geai ou une pie traversent le ciel ; un chardonneret est posé sur une branche ; une bergeronnette sautille pimpante, près d'une grenouille ou d'un lézard, et un papillon les ailes déployées tournoie au-clessus d'un buisson. Quant aux animaux domestiques, nous savons avec quelle correction Paul Potter excelle à reproduire leurs formes, leurs mouvements, la diversité de leurs types et de leurs expressions, soit qu'il les représente isolés, ou associés à des épisodes qui mettent bien en lumière leur caractère et leurs sentiments. Dans le Maréchal ferrant de la collection Rodophe Kann, — un vieux praticien de village, les lunettes sur le nez, examine avec

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attention les dents d'un clieval qui, enfermé dans son travail, regimbe et se débat, — les personnages sont d'une exécution rude et un peu grosse, tandis que près de là,

regarde de travers un autre chien jappant et tournant autour de lui, plein de convoitise, est, comme son rival, rendu avec une vérité et une finesse merveilleuses.

Paul Potter est loin de traiter la figure humaine aussi bien que les animaux. Gomme l'a très bien dit Cherbuliez (1), « ce qu'il aime le mieux dans l'homme, c'est la bête. Regardez tel de ses tableaux et vous reconnaîtrez facilement que ses vaches lui étaient plus chères que leur vacher ». A fréquenter, comme il le fait assidûment, les abords des fermes, ce n'est point parmi les valets d'écurie et les filles de basse-cour qu'il pouvait rencontrer des modèles de distinction et de belles manières. Ainsi que l'a remarqué M. Bode, il est si bien le portraitiste des bêtes domestiques qu'en voulant peindre leurs gardiens, il leur donne, à son insu, les attitudes et les visages des animaux avec lesquels ils vivent. Leurs traits sont vulgaires, leurs nez épatés, écrasés ; leurs petits yeux enfoncés pétillent de malice bestiale, et quand ils rient, leurs bouches, déjà larges, se fendent jusqu'aux oreilles. L'Arcadie de l'artiste n'a rien à voir avec celle des poètes, et les idylles rustiques auxquelles il nous convie ne sont pas toujours d'un goût bien relevé. S'il en est de touchantes, comme ceile de la

contre le mur de la forge, le chien qui ronge son os et

(1) L'Art et la nature, p. 265.

Pinacothèque de Munich dont nous avons déjà parle ; si d'autres nous désarment par leur ingénuité, comme à Buckingham-Palace, ce Jeune Garçon emportant les petits d'une lice, qui le poursuit en le mordant au mollet; ou, dans la collection Richard Wallace, ce Repos des pâtres, avec deux jeunes bergers qui dressent leur chien à garder sur son nez le morceau de pain qu'ils y ont mis ; d'autres de ces idylles sont plus épaisses et plus grossières. La galerie de Schwerin possède deux spécimens de ces dernières. Dans la Laitière, datée de 1648, voici une grosse fdle, luronne réjouie qui, aux prises avec un jeune galant trop empressé, s'avise de lui envoyer en plein visage le lait du pis de la vache qu'elle était occupée à traire, pour la plus grande joie d'un de ses camarades qui se tient les côtes. La plaisanterie était, paraît-il, dans le goût du temps, car nous la retrouvons dans plusieurs tableaux d'animaliers de cette époque, de Gowert Camphuysen notamment, et dans la Vachère de l'Ermitage peinte trois ans après par PaidPotter lui-même. Zte^tf/^ l'auberge (1650) nous montre, en revanche, une hôtesse déjà mûre cajolant un cavalier de bonne tournure descendu de cheval pour se rafraîchir, et un jeune domestique souriant avec malice des coquetteries un peu surannées de sa patronne. Signalons, en passant, le contraste de l'exécution assez grossière dans les personnages et très fine au contraire dans les animaux. Dans un troisième tableau du musée de Schwerin (1661) auquel le catalogue hésite à donner un titre, le sujet très agreste est aussi un peu gras et un peu risqué : près de

deux cochons voluptueusement vautres clans le fumier et de deux chevaux la tête enfoncée dans leur mangeoire, un rustre ayant mis culotte bas, se soulage, au grand scandale d'un chien qui, plein de colère, aboie après lui et d'un coq pudibond qui, s égosillant de son mieux, s'ëfforce d'écarter ses poules et de leur épargner un spectacle aussi inconvenant.

Tout en comprenant l'indignation de ces honnêtes animaux, on ne laisse pas d'admirer la justesse piquante avec laquelle Paul Potter a su l'exprimer. Ses études faites par lui d'après nature ont été poursuivies avec tant d'intelligence et de sincérité qu'elles ont développé chez lui des facultés d'observation merveilleuses. 11 excelle à discerner chez chaque bête les traits précis, vraiment significatifs, par lesquels se manifestent leurs sentiments : la colère, la crainte, le désir, l'extrême fatigue ou la complète tranquillité. Sans se soucier des catégories que nos sympathies ou nos répugnances instinctives établissent entre les différents animaux qui nous entourent, il excelle à nous les montrer tels qu'ils sont. Pour ce fin observateur, une bête en vaut une autre et mérite qu'on s'applique à la bien connaître. Voyez ces cochons, que si souvent il a dessinés, gravés ou peints, avec quelle science et quelle vérité il les a représentés, enfoncés dans la matière, jouisseurs, profondément heureux, jusqu'au brusque et tragique dénouement de leur existence î Quelle franche goinfrerie dans la satisfaction de leurs appétits ! Avec quelle sensualité ils fouillent de leurs groins la vase î Quelle béatitude dans leurs somno-

LE CHEVAL HENNISSANT (Bartsch 10).

lences î Quel plaisir de s'étirer au réveil ! Quelle vivacité dans le clignotement de leurs petits yeux avisés, dans les subits frétillements de leur queue en tire-bouchon! Quelles intimes pâmoisons dans ces frictions délicieuses dont ils trouvent partout l'occasion, aux murailles, aux portes, aux barrières ou aux arbres voisins ! Potter ne s'effarouche et ne s'excuse même pas de leurs incongruités ; sans fausse honte, il les portraiture au vif dans ces images fidèles où, à la parfaite connaissance de leurs formes, s'ajoutent ces nuances délicates, presque insaisissables, qui frappent surtout ceux qui, ayant observé les animaux, peuvent le mieux apprécier l'originalité foncière de son talent. Si, dans le choix de quelques-unes de leurs attitudes, le maître ne s'arrête pas toujours à temps, du moins il n'insiste pas et avec une candeur ingénue il n'attribue aux fâcheuses particularités qui offensent nos regards pas plus d'importance qu'elles n'en ont dans la vie rurale. L'habitude de vivre avec les bêtes lui fait oublier les bienséances les plus élémentaires de la civilité.

Dans les scènes épisodiques dont nous avons parlé, l'homme occupe parfois la place principale. Mais si l'artiste prenait un certain plaisir à les peindre, il sentait bien cependant qu'il devait avant tout demeurer un animalier. Jusque dans ces anecdotes qui confinent à la peinture de genre — et leur nombre est relativement assez restreint, — les animaux seuls, même quand ils n'y jouent qu'un rôle secondaire, offrent quelque intérêt. C'est à eux d'ailleurs que l'artiste est toujours revenu, et c'est en les prenant

pour principal sujet de ses tableaux qu'il a le mieux manifesté sa maîtrise.

Dans la période qui nous occupe, plusieurs de ces tableaux méritent d'être brièvement mentionnés, car malgré l'extrême simplicité des sujets, ils comptent parmi ses œuvres les plus remarquables. Outre ceux que nous avons déjà signalés, nous trouvons, au musée de Cassel, le Berger et son troupeau (1648), avec des bêtes au repos au milieu d'un immense pâturage, et au musée de Montpellier, par une belle après-midi d'été, trois vaches à côté d'une barrière, dans une plaine fuyant jusqu'à l'horizon, peinture d'une conservation parfaite, comme toutes celles qui dans ce musée proviennent de la collection Yaledau. Pour l'année 1649, à Turin, des Vaches en pâture, un temps doux et serein avec des bêtes ruminant d'un air placide ; chez le comte Stroganoff, également d'une excellente conservation, un autre Pâturage, dans un paysage plein d'ombre et de fraîcheur, avec une échappée sur des herbages semés de bouquets d'arbres; enfin à Buckingham-Palace, la Prairie avec un jeune Taureau mugissant, œuvre exquise dans laquelle on peut mesurer les progrès réalisés par l'artiste depuis deux ans. L'animal, en effet, est bien le même que dans le célèbre Taureau de La Haye daté de 1647 ; mais tandis que dans cette dernière toile la bête pose inerte et sans expression, nous la retrouvons ici farouche, l'œil menaçant, pleine de cette vague inquiétude qu'éprouvent les animaux aux approches de l'orage, car déjà sur un de ces gros nuages blancs, tels qu'on en voit dans la

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saison chaude, avec leur masse immobile arrondie dans l'azur profond, des nuées d'un bleu sombre commencent à se presser. N'étaient le tronc d'arbre mort, grêle et absolument inutile qui se dresse sur la gauche, et à droite la petite vache debout, dont l'exiguïté n'est pas justifiée parun éloignement suffisant, cette composition pleine de grandeur et de poésie serait un des chefs-d'œuvre du maître.

De tels sujets, on le comprend, ne sauraient, à raison de leur simplicité, prêter à de longues descriptions. Et cependant, avec ces données presque pareilles, l'artiste évite la banalité et la monotonie des redites. Dans chacune d'elles il met, grâce à la diversité des arrangements et surtout des expressions, cette variété que présente la richesse des acceptions de la vie dans la nature elle-même. Peu à peu, un art si accompli méritait à Potter un succès bien justifié et qui d'ailleurs répondait au goût de ses compatriotes, également sensibles à la sincérité et à la perfection de son talent. Ils aimaient à orner leurs intérieurs de ces tranquilles aspects de la campagne hollandaise dont la sérénité s'accordait avec leur humeur placide, heureux d'avoir sous les yeux ces fidèles images de leur pays, fiers aussi des artistes auxquels ils les devaient. Cependant, à Delft, le nombre des amateurs était assez restreint. La ville, bien que petite, avait autrefois connu une période artistique plus florissante; mais si la fabrication des fameuses faïences y était en pleine prospérité, son école de peinture traversait une période ingrate. Michiel Mierwelt, le por-

traitiste attitré des princes d'Orange, ainsi que son gendre le célèbre graveur Willem Deff étaient morts tous deux en 1641 et W. van Yliet l'année suivante; Adrien van der Venne, né à Delft en 1589, avait de bonne heure quitté cette ville, et les artistes qui devaient ensuite l'illustrer, JanVermeer et KarelFabritius ne s'étaient pas encore fait connaître. Pieter Potter, qui, nous l'avons vu, y avait séjourné quelque temps, venait de se fixer à Amsterdam ; son fils n'avait donc plus de raison de demeurera Delft, et en 1649, il s'établissait à La Haye, où sa renommée l'avait déjà précédé.

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