CHAPITRE IV
Séjour de Paul Potter à La Haye. — Ses tableaux sont recherchés par les amateurs. — La Ferme, commandée par la princesse de Solms. — La campagne aux environs de La Haye. — Ménageries de passage dans cette ville. — L'Orphée charmant les animaux. — Le Jugement du. Chasseur. — Mariage de Paul Potter.
Une ère nouvelle venait à ce moment de s'ouvrir pour la Hollande, dont l'indépendance avait été consacrée par le traité de Westphalie en 1648. La Haye, siège du gouvernement et des États généraux, voyait en même temps se fonder les grandes associations commerciales qui prenaient bientôt un développement considérable. A la cour du prince Frédéric-Henri, les arts étaient en honneur et l'on sait que c'est lui qui, par l'entremise de Huygens, son secrétaire, commandait à Rembrandt la suite des tableaux de la Passion qui sont aujourd'hui à la Pinacothèque de Munich.
A la mort du prince, sa veuve, Emilie de Solms, pour rendre hommage à la mémoire de son mari, faisait construire la Maison du Bois et des artistes flamands et hollandais, Jordaens, van Thulden, de Grebber, Lievens et Honthorst, étaient appelés à décorer la plus grande salle de ce palais, de compositions inspirées par les hauts faits de la maison d'Orange. De son côté, A. van Ravesteyn, fixé à La Haye, y avait déjà peint en 1617 et 1618, pour la corporation des arquebusiers, les deux grandes toiles qui sont aujourd'hui exposées au musée municipal de cette ville, et il continuait à être le portraitiste attitré des princes et des membres de l'aristocratie.
Autour de La Haye, les dunes et le Bois qui aboutit à la mer offraient à Paul Potter des ressources pittoresques plus variées que la campagne des environs de Delft. Laborieux, comme il l'était, il s'était remis à l'ouvrage dès son arrivée, • et la réputation dont il jouissait le faisait admettre aussitôt à la Gilde de Saint-Luc. Son atelier était fréquenté par les principaux amateurs de la ville et la princesse Emilie de Solms avait désiré avoir de lui une œuvre importante. L'artiste, honoré de cette faveur, s'appliquait à la mériter en peignant pour elle le grand tableau de la Ferme qui, après avoir fait partie de la galerie de Cassel, fut, à la suite de l'occupation française, transporté à Paris en 1806, et il entra alors dans la collection de la Malmaison qui, achetée par l'empereur de Russie, se trouve aujourd'hui au musée de l'Ermitage. L'artiste, comme s'il voulait y donner un résumé de son talent, a réuni dans cette composition une
foule d'animaux formant le bétail d'un domaine agricole. Leur énumération, fournie par le catalogue de l'Ermitage, ne comprend pas moins de « sept vaches, dix moutons, deux chèvres, trois chevaux et un âne, les uns debout, les autres couchés, dans une prairie entourée d'arbres peu touffus, non loin de la ferme représentée à la droite du tableau ». Les personnages ne sont guère moins nombreux : deux femmes lavent du linge près d'un puits rustique ; assis à côté d'elles, un enfant essaie de défendre son goûter contre les agressions d'un chien qu'un vieux bonhomme repousse avec son chapeau ; autour, des poules picorent sous la protection d'un coq ; derrière, un bâtiment dont le pignon est garni d'un colombier ; sur le seuil, un chat pelotonné qui ronronne et, par la porte entrouverte, une femme occupée à coudre. Vers la gauche, une paysanne trait une vache et près de la lisière du domaine borné par des pâturages, un couple de promeneurs, bras dessus, bras» dessous. Au centre, un jeune garçon qui court et, près des chevaux, un valet d'écurie qui vient d'ôter leurs harnais.
Enfin, pour être à peu près complet, la vache se soulageant qui, bien qu'à peine visible, a valu au tableau le titre fâcheux de la Vache qui pisse, sous lequel il est généralement connu.
En dépit de cette accumulation de bètes et de gens, les groupes sont si bien disposés et les détails si justes, la lumière et l'air circulent si librement que le tableau ne semble pas encombré et que l'impression dominante est bien celle de l'animation d'une exploitation rurale, avec sa
vie et son mouvement. On retrouve, il est vrai, ça et là, — animaux, personnages, arbres ou plantes, — plus d'un détail déjà utilisé par l'artiste dans ses œuvres antérieures ; mais ces emprunts sont si heureusement associés ensemble, les proportions si exactement observées, la tonalité si blonde, l'exécution si souple et si accomplie, qu'on peut long-temps regarder ce chef-d'œuvre en y découvrant toujours de nouveaux sujets d'admiration. Et dire qu'au lieu de valoir au peintre l'accueil qu'il méritait, cet excellent ouvrage ne fut d'abord pour lui que l'occasion d'un cruel mécompte, dont la seule cause était cette vache mal éduquée, qui, confondue parmi ses compagnes, n'attire pas plus l'attention qu'elle ne ferait dans la réalité.
Suivant le récit d'Houbraken, la princesse de Solms en possession de cette toile, qui devait être placée au-dessus d'une cheminée, n'y avait d'abord pas pris garde; mais des personnes de son entourage qui, tout en faisant bonne figure à l'artiste, s'efforçaient de le desservir auprès d'elle, lui ayant répété avec insistance qu'une peinture renfermant un détail aussi malséant ne pouvait être exposée ainsi chaque jour aux regards, la princesse finit parla renvoyer à Potter, en lui faisant savoir qu'elle ne pouvait la garder. On comprend ce que dut être pour l'artiste une semblable déception, alors qu'il avait mis à son œuvre toute la perfection dont il était capable. Mais il trouvait bientôt dans son travail la seule diversion qui pût le consoler de cette déconvenue, et d'ailleurs un des amateurs les plus distingués de La Haye, l'échevin
Muçart, s'empressa d'acquérir la Vache malencontreuse.
Les paysages des environs de La Haye fournissaient à Potter des motifs nouveaux pour servir de cadre à des sujets représentant des animaux. Déjà, pendant son séjour à Delft, il avait compris le parti avantageux qu'il pouvait tirer de la dune ; c'était là un fond de tonalité moyenne et de couleur neutre sur lequel bêtes ou figures se détachaient nettement, en clair ou en vigueur.
Un tableau d'une harmonie grise très distinguée, le Trou du lapin, daté de 1647 et appartenant à M. Holford, nous montre, en effet, un petit troupeau sous la conduite d'une bergère, au milieu de terrains sablonneux dans lesquels un lapin aux aguets est assis près de son trou. A La Haye, l'artiste se trouvait plus à proximité de pareils motifs et Mme Ed. André possède un charmant petit tableau daté de 1650 — il a fait partie de la collection du duc de Ghoiseul — dans lequel des moutons et des chèvres sont groupés sur une éminence à côté d'un chemin montant à travers la dune.
Au sortir même de La Haye, le Bois, qui s'étend jusqu'à Scheveningue, offrait à Paul Potter des aspects d'un tout autre caractère et que jusque-là il n'avait jamais abordés. Nous trouvons au Louvre, avec la date 1650, un petit panneau rempli aux trois quarts par des arbres très finement détaillés, dont les cimes éclairées par le soleil se détachent en clair sur le bleu profond d'un ciel d'été. Au bas, des vaches minuscules, indiquées avec autant de justesse que d'esprit, boivent dans une mare et, à côté,
d'autres vaches paissent ou dorment pèle-môle avec des moutons ; entre les troncs des arbres espacés, on aperçoit un cavalier et des personnages affairés : tout cela rendu avec une merveilleuse entente du clair-obscur, dans des demi-teintes transparentes où tous les détails sont restés lisibles. Deux ans après, le Départ pour la chasse du musée de Berlin nous montre, avec des dimensions un peu plus grandes (0m,60 sur 0m,76), un motif analogue : dans une avenue conduisant à la Maison du Bois, le carrosse du prince d'Orange, attelé de six chevaux blancs et précédé d'un cavalier ; et au premier plan, sous le couvert, d'autres cavaliers, deux valets portant des faucons, une meute de chiens de chasse et un berger avec quelques vaches ; au fond, une échappée sur la plaine et près d'un bouquet d'arbres un moulin à vent. Les animaux très nombreux sont étonnants de vérité et l'atmosphère a bien cette moiteur un peu étouffée des lieux ombragés et humides.
On le voit, profitant des ressources qu'il trouve à sa portée, l'artiste attribue au paysage une place de plus en plus importante. C'est lui qui domine dans un tableau de l'Ermitage attribué à Potter, signé de son nom et daté de 1650. Le motif d'ailleurs est charmant : une lisière de forêt, avec une mare entourée de grands arbres, des chênes et des saules aux branches tordues ; à gauche, des pêcheurs retirent leurs filets, deux vaches au bord de l'eau tranquille, et à droite sur un chemin qui longe la forêt, un chasseur offrant le lièvre qu'il vient de tuer à un cavalier richement vêfu de rouge et monté sur un cheval blanc
Dans le ciel d'un bleu pâle flottent quelques légers nuages gris ou blancs et de ces bois, de ces eaux, de tout ce site agreste se dégage un bon parfum de senteurs forestières. Quelque doute cependant reste permis, non sur la valeur de l'œuvre qui est excellente, mais sur son attribution à Paul Potter et les remarques qui suivent démontrent, croyons-nous, la fausseté de cette attribution. D'abord les deux vaches sont ici d'une facture un peu lourde, la blanche surtout dontle dessin pas plus que les empâtements ne s'accordent avec la correction et la manière du peintre à cette époque. Les arbres, aussi, sont faits pour nous dérouter; ni le chêne trapu et noueux penché sur la mare, ni le gros arbre mort qui, au bord de la route, étend son branchage dénudé, ni le bois voisin ne se retrouvent dans aucun autre tableau du maître. On sait pourtant qu'il utilisait tous les détails pittoresques que lui fournissaient ses études et dont on relève souvent la trace dans ses tableaux. La signature elle-même et la date, bien qu'assez semblables à celles de Potter, présentent cependant quelques différences dans la forme des lettres et des chiffres, et jamais, que je sache, on ne pourrait signaler ailleurs le mot fecit écrit en toutes lettres, l'artiste se contentant de mettre à la suite de son nom F/initial. Dans ces conditions, il nous paraît que la signature et la date ont été ajoutées après coup, et qu'à raison des analogies de la facture, ce tableau doit être attribué à Camphuysen (1).
(!) M. Somof, le directeur du musée de l'Ermitage, à qui j'exprimais récem-