VACHES PRÉS D'UNE FERME
(National Gallery.)
Le séjour de Paul Potter à La Haye allait lui permettre d'aborder un autre ordre de sujets dont l'arrivée d'une ménagerie dans cette ville lui a, sans doute, fourni la possibilité. C'étaient là des occasions assez rares et dont les artistes se montraient toujours heureux de profiter. On sait qu'à Amsterdam, Rembrandt, vers 1640, s'empressait de tirer parti de pareille aubaine et ne faisait pas moins d'une vingtaine de dessins d'après des lions et d'autres animaux. A son exemple, et curieux comme il l'était, Paul Potter ne devait pas négliger d'étudier, dès qu'il le put, les bêtes exotiques qu'il n'avait pas encore observées. C'est pour utiliser ces études qu'en 1650 il peignait Y Orphée charmant les animaux du Ryksmuseum. Malgré leurinaptitude absolue à le traiter, ce sujet poétique a plus d'une fois tenté les Hollandais et Albert Cuyp, vers cette époque, s'en est également inspiré dans un tableau de la collection du marquis de Bute. On imaginerait difficilement un personnage plus ridicule que Y Orphée tel qu'il l'a conçu : un gros bonhomme, de type tout à fait vulgaire, qui, avec la distinction d'un ménétrier de village, racle en conscience son violon, entouré des animaux qu'attirent ses mélodies. Sans être aussi grotesque, Y Orphée de Pot ter n'évoque en rien le souvenir du virtuose de la fable antique. Assis sur un tertre et vêtu d'une tunique bleue sur laquelle est jetée une draperie rouge, chaussé de bottes en cuir jaune à larges ret roussi s, le chantre divin, levant au ciel sa large
ment mon opinion à cet égard, m'écrit que MM. Bode et Bredius la partagent également.
figure, attire autour de lui par les accords de sa lyre les animaux les plus variés : des lions, un buffle, un chameau, un éléphant, une licorne, un loup, un cerf, un lièvre, des vaches, des chèvres et jusqu'à une vipère et un lézard. Si dans la représentation de ceux de ces animaux qu'il connaît bien Potter fait preuve de son talent habituel, il est moins heureux avec les fauves. Passe encore pour la licorne qu'il a peinte sous la forme d'un gracieux cheval blanc auquel il s'est contenté de planter au milieu du front une grande corne ; mais la tournure difforme du chameau, aussi bien que la physionomie bonasse et paterne de ses lions attestent l'insuffisance des études que l'artiste avait pu faire d'après ces animaux.
Ce n'est pas la seule fois d'ailleurs que Potter s'est fourvoyé en des sujets qui ne convenaient aucunement à son genre de talent. Bien que Waagen en ait chaleureusement vanté les qualités dramatiques et l'originalité humoristique, les quatorze compositions — les deux plus importantes placées au centre et entourées des douze autres — dont l'ensemble forme au musée de l'Ermitage la Vie du chasseur, cette œuvre trop célèbre, exécutée sans doute peu de temps après Y Orphée, n'ajoute rien à la gloire de Paul Potter. Si les épisodes qui représentent des chasses — celles du lièvre, de la martre, du loup et même celle du cerf, avec la vision de saint Hubert — sont traités avec sa maîtrise et sa finesse habituelles, l'artiste se montre très inférieur dans ceux où se trouvent des fauves. Ses lions, ses léopards, vraies bêtes de ménagerie, fatiguées, éner-
vées, alanguies par le régime déprimant d'une longue réclusion, n'ont rien de terrible. La douceur foncière du peintre, son éducation, son amour de la nature et le soutien qu'il a besoin de trouver en elle auraient dû l'écarter de pareils sujets et le maintenir exclusivement dans la représentation de ceux qu'il trouvait autour de lui. Les grosses plaisanteries auxquelles il se laisse aller dans les deux panneaux du centre : le Jugement et le Supplice du chasseur, ne sont pas non plus d'un goût bien relevé. Dans le premier, l'homme, le coupable, est amené, dûment garrotté, par un ours et deux loups en présence d'un tribunal que préside un lion, son sceptre entre ses griffes, assisté d'un éléphant, d'un taureau, d'un sanglier, d'un léopard et d'un bouc : un renard, faisant fonction d'accusateur public, lit son réquisitoire; le cheval et les chiens de l'accusé attendent captifs leur sentence. Dans le Supplice du chasseur, ce dernier, condamné a être rôti vif, est attaché à une broche que deux ours tournent gravement, tandis qu'un bouc et un ours arrosent la victime de sa graisse, au-dessus d'un feu flambant entretenu par un éléphant et un singe. L'ingéniosité de certaines inventions, la vérité des attitudes et l'expression des physionomies de plusieurs de ces animaux ne suffisent pas à rendre comiques ces plaisanteries laborieuses, poursuivies assez péniblement dans cette suite d'épisodes où, sans qu'on ait pu expliquer sa présence, figure aussi une composition de Cornelis van Poelenburg : Diane et ses nymphes surprises par Actéon. M. van Westrheene croit que ce dernier aurait
été chargé de compléter cet ensemble laissé inachevé par la mort de Paul Potter ; mais ce n'est là qu'une pure hypothèse et peut-être cette intercalation est-elle simplement due à un caprice de F amateur qui avait fait cette commande. Quoi qu'il en soit, Goethe lui-même, dans ses Derniers Mélanges sur l'art (l),tout en proclamant le talent supérieur dont le maître a fait preuve dans cette série de compositions et en reconnaissant que comme artiste il avait tout ce qu'il fallait pour y réussir, insiste avec raison sur les difficultés de toutes sortes que présentent de pareils sujets. Si, comme il le remarque, ces sortes de fables, où les animaux sont substitués à l'homme dans des fonctions d'habitude réservées à ce dernier, peuvent parfois prêter à des contrastes assez piquants, ce badinage poussé ainsi à l'extrême ne saurait être soutenu en peinture, cet art donnant un corps à des fictions qui, sous les formes réelles qu'elles revêtent, perdent toute finesse et tombent inévitablement dans la caricature.
Pour ne pas être de qualité bien relevée, de tels sujets étaient cependant conformes au goût de certains amateurs et ne laissaient pas d ajouter à la réputation dont jouissait Potter. Son atelier était de plus en plus fréquenté et le comte Jean Maurice de Nassau, gouverneur du duché de Clèves, pendant les séjours qu'il fit à La Haye en 1650 et 1651, le visitait souvent. L'artiste habitait alors, sur le quai portant à cette époque le nom de Bierkade, une maison
{l) Goethës Sammtliche Werke, 1. XXV1Ï, p. 134 et 136, Cotta, 1858.
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dont van Goyen, qui logeait lui-même près de là, était propriétaire (1).
Dans le voisinage demeurait également un certain Claes Balckeneynde, entrepreneur de bâtiments, maître charpentier de la ville, qui se disait architecte et se croyait un personnage. Employé en 1636 à la construction du Doelen des Arbalétriers, il figure à ce titre, le compas à la main, dans la grande toile du musée municipal peinte par Ravesteyn, qui représente le Magistrat de La Haye délibérant sur les projets du monument soumis à son examen. C'était, à en juger par ce portrait, un homme d'aspect jovial, avenant, aux traits un peu vulgaires. Potter, avec son âme tendre et sa vie rangée, devait depuis longtemps aspirer à se faire un intérieur et il avait remarqué la fille aînée de son voisin, Adriana Balckeneynde ; s' étant épris d'elle, il demandait sa main à son père. Mais ces premières ouvertures avaient été mal accueillies, le charpentier ne le jugeant pas de condition suffisante pour aspirer à un tel honneur. « Un peintre, disait-il, et quel peintre ! Encore s'il peignait des hommes, des portraits... Mais des animaux ! » Cependant quelquesuns des nobles clients de l'artiste s'étant, sans doute, entremis, avaient vanté son talent, son caractère, la dignité de sa vie; Balckeneynde se rendit à leurs raisons et le mariage eut lieu le 3 juillet 1650.
(1) On sait que, dans l'impossibilité où il était de subvenir à l'entretien de sa famille par ses seuls gains comme peintre, Van Goyen chercha toute sa vie à suppléer à leur insuffisance par diverses spéculations sur les maisons qu'il achetait ou qu'il louait, sur les tableaux et même sur les tulipes dont le commerce donnait alors lieu à des opérations très considérables.
Heureux d'avoir désormais un foyer. Potter avait repris sa vie laborieuse. Il ne savait pas rester oisif ; les tableaux peints cette année même, que nous avons déjà mentionnés, attestent son activité. Nous nous contenterons d'en citer deux autres datés de l'année suivante. Tous deux respirent le bonheur évident du nouvel époux et le contentement qu'il éprouve à revenir aux simples sujets qui conviennent si bien à son talent. Celui des Pâtres et troupeaux dans la campagne (Ryksmuseum, d'Amsterdam) nous offre une disposition analogue à celle de Y Orphée de 1650: à gauche, une émmence couverte de broussailles et couronnée par un petit bois occupe la moitié de la toile; à droite s'élève le chêne à l'écorce rugueuse et percée de trous que l'on retrouve si souvent dans les œuvres du maître, et dans la perspective largement ouverte, un horizon de dunes et de forêts d'un aspect assez sauvage, avec une vieille tour en briques émergeant de ce fouillis de verdure. Au premier plan, sur le terre-plein et sur les pentes du monticule, des bœufs, des chèvres, un cheval, un âne, des moutons et des chèvres, accroupis ou debout, sommeillent ou vaguent paisiblement, tandis qu'adossé au chêne, un berger couvert d'une peau de bique joue de la cornemuse. Une femme, assise à ses pieds, allaite son nourrisson et un gros chien à l'ait grognon est attaché au tronc de l'arbre pour ne pas troubler inutilement le repos des bêtes. Le ciel placide, à demi voilé, la tonalité sourde du paysage, les attitudes tranquilles des animaux, tout indique le calme d'une de ces molles journées de l'été
PAUL POTTER. 93 dont l'agreste mélodie du pâtre trouble seule le silence.
Avec ses colorations plus blondes et plus légères, le tableau de la National Gallery, Vaches p?*ès d'une ferme, est peut-être de qualité plus haute. On n'imagine pas de coin plus rustique et plus hollandais que les abords de cette étable et de ce hangar ombragés par de jeunes arbres de tournure élégante, au pied d'un coteau cultivé, dont la modeste récolte, javelles ou meulettes, s'espace sur les sillons déjà moissonnés. Une charrette est arrêtée devant l'étable et, sous la garde d'un pâtre, des moutons et des vaches broutent ou se reposent dans des attitudes variées. Il y a là une vache qui tond le gazon, une autre qui se soulage et une troisième assise, les yeux demi-clos, dans cette quiétude béate qui n'est plus la veille et n'est pas encore le sommeil, dont les allures, les poses et les expressions sont d'une vérité étonnante. Dans le ciel où flottent quelques nuages, parmi les terrains et les arbres, la lumière se joue librement; gaie, légère et caressante, elle enveloppe et harmonise entre eux tous les détails de cette œuvre exquise, détails choisis avec art, rendus avec une perfection extrême, tous subordonnés à l'ensemble, concourant tous à l'impression. En même temps qu'un plaisir pour les yeux, c'est une satisfaction plus intime de paix et de profonde sérénité, qui vous pénètre peu à peu en présence de ce tableau, à la fois si discret et si éloquent. D'une si humble donnée, le grand artiste a fait un chef-d'œuvre et avec ce motif très particulier il a su, à force de talent et d'observation, caractériser un des aspects les plus poétiques de la Hollande.
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La vie de Paul Potter s'écoulait active et heureuse, partagée entre les satisfactions qui lui tenaient le plus au cœur, celles du travail et du foyer. Grâce à la vogue que lui valait son talent, ses œuvres étaient recherchées et le ménage jouissait, sans doute, de quelque aisance. En 1651 un fils lui était né qui, haptisé le 9 août, avait eu pour marraine la mère de l'artiste, et pour parrain Claes Balckeneynde. Probablement en l'honneur de son grandpère paternel, il recevait le nom de Pieter ; mais cet enfant était mort un mois après. A en croire Dargen ville et Fussli — qui d'ailleurs n'indiquent pas à quelle source ils ont puisé ce renseignement, — des bruits assez fâcheux avaient couru sur la fidélité conjugale d'Adriana. Mais on sait qu'au xviii6 siècle les historiens de l'art ne se piquaient pas d'une bien scrupuleuse véracité et que, pour enjoliver leurs récits, ils y glissaient auclacieusement des anecdotes souvent mensongères. Nous croyons que .l'indication scandaleuse rapportée parles deux écrivains est de ce nombre, et la confiance mutuelle dont jusqu'à la fin de leur vie commune Paul Potter et sa femme se sont donné des témoignages que nous rapporterons plus loin, nous paraît une preuve suffisante de la fausseté de ces bruits calomnieux.
Quoi qu'il en soit, Houbraken, exactement renseigné sur ce point, nous apprend qu'au commencement du mois de mai 1652, Potter quittait La Haye pour aller s'établir à Amsterdam. Peut-être les jalousies qu'avaient excitées ses succès — jalousies manifestées par le renvoi que la princesse de Solms lui avait fait du tableau de la Ferme —
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eurent-elles quelque influence sur une détermination que suffirait à expliquer le désir bien naturel de se rapprocher de son père qui, fixé à Amsterdam, continuait à y mener une existence très gênée. Le maître d'ailleurs était depuis quelque temps sollicité à cet égard — et c'est également d'Houbraken que nous vient ce renseignement — par le Dr Tulp, le savant professeur de la Leçon d 'Anatomie. Celui-ci pendant les nombreux séjours qu'il faisait à La Haye, en qualité de député aux Etats généraux, avait eu l'occasion de lui représenter qu'il trouverait à Amsterdam des amateurs plus capables d'apprécier son talent et de le rémunérer d'une façon plus conforme à son mérite. Tulp était depuis longtemps en relations avec le peintre et nous avons vu que, dans la suite des planches gravées par P. Nolpe, Pieter Potter l'avait représenté parmi les jeunes gens de la haute société hollandaise qui figurent dans le cortège de la reine d'Angleterre à son entrée à Amsterdam.
On comprend que l'artiste n'ait pas hésité à se rendre aux instances d'un pareil protecteur. Tulp occupait une grande situation : il était le beau-frère du bourgmestre Jan Six; comme lui, il aimait les arts et Ton sait les rapports affectueux que tous deux ont entretenus avec Rembrandt.