‹ Paul Potter; Biographie critiqueChapitre 9 sur 12 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

Caractère franchement hollandais du talent de Paul Potter — Son dessin; sa couleur; ses compositions. — Son excellence dans les sujets les plus simples. • — Sincérité absolue et perfection de ses meilleures œuvres. — En dépit de l'humilité du genre, son originalité lui mérite une place à part dans l'Ecole hollandaise et dans l'histoire même de l'art.

Aucun peintre n'a été plus foncièrement hollandais que Paul Potter; il l'est par le lieu de sa naissance, par sa famille, par ses maîtres ; il ne s'est inspiré que de la nature de son pays et il ne l'a jamais quitté. Si, avec certains des artistes de cette école, il faut quelque effort pour se remettre en pensée dans le milieu où ils ont vécu et qu'ils ont peint, pour reconstituer les habitudes et les mœurs de leur temps,

(1) Il provient de la vente faite en 1820 à La Haye par L. van Reenen, un descendant de la veuve de Potter.

on retrouve dans les œuvres de Potter plusieurs des aspects les plus caractéristiques de la Hollande telle qu'elle est encore aujourd'hui, avec ses prairies, ses chaumières, ses fermes, ses paysans et ses animaux familiers. Rien n'a changé dans ces images fidèles, et par son entière probité, le talent même du maître est bien conforme à l'esprit de sa race, lia porté dans son art les qualités de conscience, de probité et de labeur persévérant qui, après avoir mérité au peuple hollandais son indépendance politique et religieuse, ont fait sa grandeur et sa prospérité.

La sincérité absolue de Potter commande le respect. Il aimait assez la nature pour n'épargner ni son temps, ni sa peine dans les consultations qu'il lui demandait, pour l'interpréter avec toute la perfection dont il était capable. Certes, le domaine où il s'est cantonné est bien exigu, et il semblerait qu'à se renfermer dans ses limites étroites il dût bien vite en épuiser les ressources. Et cependant, il n'a pas cessé de nous en montrer des aspects intéressants. Il a toujours quelque découverte nouvelle à faire et s'il en était besoin, il suffirait à prouver que même dans le genre le plus modeste, le champ des observations est infini et que, pour qui sait voir, il n'est pas de sujets rebattus.

De bonne heure, il avait compris sa voie ; sans hésitation comme sans défaillance, il l'a suivie jusqu'au bout. Très précoce, il n'eut pas à chercher bien loin ses premières leçons; mais les meilleurs, et bientôt les seuls enseignements lui sont venus de la nature. Il la trouvait si variée, si riche que, de plus en plus, il se sentait épris

d'elle et c'est pour rendre son inépuisable diversité qu'avec une ardeur infatigable il s'appliquait à devenir maître de toutes les parties de son art.

Ses aptitudes, sa conscience le portent d'abord vers le dessin, qui demeurera sa vraie force et sa principale supériorité. Il ne cessera jamais de serrer de près les formes, de se rendre un compte scrupuleux des proportions, de la structure des bêtes, d'établir solidement leur charpente. C'est un mesureur irréprochable, d'une précision et d'une exactitude géométriques. A travers la multiplicité des détails, il démêle ceux qui sont significatifs et sur lesquels il faut insister. Des formes inertes, statiques, il passe aux mouvements, faciles à observer, d'ailleurs, chez des bêtes placides, en général lentes à se déplacer. Graduellement il en vient aux manifestations les plus personnelles de la vie de chacune d'elles, de ses sentiments propres, de ses antipathies ou de ses affections. Ces études menées très librement, mais avec une méthode inconsciente, sont d'abord un peu sèches et minutieuses à l'excès ; avec le temps, elles attestent une ampleur, une aisance et une sûreté croissantes. Il est bientôt en possession d'un savoir accompli, mais qui ne tombera jamais dans les recettes apprises, ni dans la virtuosité. Déjà maître, il reste ingénu, aussi naïvement amoureux de la nature qu'aux premiers jours.

Comme exécution, il a fait les mêmes progrès. Sa facture d'abord âpre et rude, également appuyée, se détend, s'adapte aux substances. Une prétend pas tout dire, insister partout et sur tout ; il choisit les traits expressifs, en règle

l'importance respective, les subordonne à l'unité de son œuvre et au but qu'il se propose, pour les faire concourir à une impression dominante.

Il n'a jamais été coloriste. A ses débuts, chez lui chaque ton est isolé, violemment accusé, sans préoccupation des tons voisins, ni des ensembles où éclate le bariolage de diaprures intempérantes. Puis, sans viser une harmonie abstraite, il trouve, aux bons moments, dans la réalité même, l'exemple d'accords heureux, simples et vrais.

Ses compositions aussi deviennent progressivement plus simples. S'il a eu, comme tous ses confrères, des velléités plus ambitieuses, elles n'ont pas duré chez lui. \JOrphée charmant les animaux est le seul épisode mythologique qui l'ait tenté, et par son costume, pas plus que par son attitude, le chantre divin ne répond aux conditions de style que devrait évoquer une pareille figure ; mais ce n'est là, en somme, pour l'artiste, qu'un prétexte à grouper autour de son personnage les bêtes les plus différentes. Les scènes rustiques dont il a été parfois témoin font mieux son affaire et elles tiennent dans son œuvre une plus large place. Elles ne sont pas toujours, nousl'avons dit, d'un goût bien relevé et dans les plaisanteries un peu grasses qu'il s'est complu à peindre, ses paysans ne brillent point par la distinction. Il nous les montre tels qu'il les a vus, tels qu'ils étaient, lourds et patauds, avec leurs visages vulgaires, leurs types grossiers, acteurs des farces épaisses où, sans aucun souci delà bienséance, ils s'oublient sous nos yeux. Mais de semblables anecdotes étaient en

120 PAUL POTTEft.

vogue à cette époque et l'artiste, en nous les contant, n'a pas cherché à les parer d'élégance ou de grâce. Ce sont des pastorales franchement hollandaises et qui n'ont rien à voir avec les idylles antiques.

Son amour de la nature a mieux servi Potter dans les sujets où la figure humaine est absente, ou ne joue, du moins, qu'un rôle secondaire. C'est là qu'il est tout à fait supérieur et absolument original. Et encore, parmi les bêtes qu'il a peintes, celles qu'il a le mieux observées sont les plus familières, les moutons, les chiens, — le Chienloup de l'Ermitage en fournirait, au besoin, la preuve — et surtout les vaches. Pour les autres, pour les chevaux, par exemple, il préfère les types les plus rustiques, celui du cheval de trait, de ce vieux serviteur, pacifique et déjeté, qu'il a si éloquemment représenté fatigué de sa tâche et s'abandonnant sur ses aplombs à un repos bien mérité. Quant au cheval de race, s'il a su nous montrer, au loin, à travers les avenues du Bois de La Haye, la fine silhouette des attelages de ses princes, dans les nombreuses études qu'il en a faites isolément, c'est Fétrangeté de leur robe pie ou de leurs petites têtes plates et déprimées qui l'attire bien plus que l'élégance de leur conformation. Les fauves sont encore moins son fait; il n'a pas eu souvent l'occasion de les observer et son humeur aimable et douce répugne à l'expression de leur férocité.

Il connaissait bien , au contraire, les bêtes des campagnes hollandaises et il les aimait. Il a mis à les peindre un sens si profond de leurs habitudes, une telle perfection jointe à

Cliché Bruckmann

Page 1