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Il est entendu que Valéry, comme Mal- : larmé, est un poète, un grand poète. Dans de monde de la littérature pure (peut- -Être
aussi restreint que celui des mathémati-
ques supérieures) chacun de ses poèmes, depuis la Yeune Parque, a été salué comme
un événement. Nous sommes loim de la
raillerie qui environnait Mallarmé. Un prestige singulier avait d’ailleurs éclairé
cet intervalle de près de vingt ans, qui
sépare, chez Valéry, ses poèmes nouveaux de ses vers anciens. On imagine volontiers entre les uns et les autres une
puissance incomparable de recueillement
et de méditation : ainsi, devant la fontaine qui ramène au jour les eaux des plateaux de Vaucluse, on évoque ces
grottes inaccessibles qui sillonnent le calcaire, et dont l’obscurité inhumaine garde
bien plus de merveilles qu’il n’en paraît au soleil entre le rocher et le figuier. Les meilleurs esprits réalisent Valéry en ce
mot, prononcé avec toute la ferveur et
toute la plénitude qu'il appelle du cœur : lé Poëte.
Effet, en partie, d'imagination. : Que Valéry soit un grand poète, nous le savons, et nous le saurons peut-être, tout à l’heure,
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encore mieux. Mais cette poésie n’est pas née en lui directement, impérieusement,
comme une exigence de vocation poétique.
Il y a les poètes qui savent faire des vers parce qu'ils sont poètes, et 1l y a les poètes qui sont poëtes parce qu ls savent faire des vers. On mettrait Lamartine, Hugo, Madame de Nouailles parmi les premiers.
Racine nous fournirait le type achevé des seconds. Et c’est parmi ces seconds qu’il faut ranger Valéry. Pour les premiers, la poésie est tout, même lorsqu'ils écrivent en prose. Mais pour Racine la poésie ne figure qu’un cas particulier, une réalisation secondaire d’une réalité antérieure, plus vaste et plus impérieuse, qui la commande, à savoif le mouvement dra- - matique, ou plutôt un certain mouve-
ment dramatique, différent de celui de . Corneille. De même Valéry ne conçoit . Ja poésie que comme un cas particulier
de la littérature, et la littérature elle-
même que comme un cas particulier, une preuve (un coup de dés n’abolissant point le hasard) d’une réalité spirituelle et
cosmique qui dépasse la littérature, qui vient de bien plus loin et couvre un Champ bien plus vaste. On ne voit en lui aucune nécessité qui le contraigne
à être expressément poète. S'il fait des
vets, Ce n’est pas que ce qu'il a à dite sit, comme chez un lyrique romanti-
que, consubstantiel avec la langue des vers français, et ne puisse pas plus s’en
détacher que la méduse ne peut vivre et être belle hors de l’eau. C’est tout simplement qu’il connaît la langue des vers mieux que les autres langues. Mais ce qu'il avait à dire on l’imagine aussi bien
déployé sur d’autres registres, tels que la
prose, le roman, la philosophie, même certaine algèbre. À la limite il y aurait une substance spirituelle exprimable aussi bien en attributs de poésie qu’en autres attributs littéraires ou théoriques, comme la substance spinoziste s'exprime aussi
bien par l'étendue que par la pensée et.
que par l’un quelconque de linfinité |
d’attributs que nous ignorons. Le Aussi le long silence de Je dont
Jui-même a fait d'avance la théorie dans Ja Soirée avec M. Teste, se comprend-t-il fort bien. Il n’y avait aucune nécessité à ce qu'il s’exprimât en vers, à ce qu'il s’exprimât dans une langue plutôt que dans une autre, à ce qu'il écrivit ceci plutôt que cela, simplement a ce: quil écrivit. Il n'aurait pu y être contraint que par les servitudes du métier littéraire. Mais dès que la littérature devient ser- vitude, elle ne vaut pas plus que n'importe quel métier, et Valéry en préféra un autre. | Il a accepté le silence aussi volonters et aussi naturellement que Racine après Phe- dre, et pour des raisons analogues. Aucun démon ne l’obligeait de parler.
À défaut de démon intérieur, des sug- | gestions extérieures l’y engagèrent. Valéry s’exprimait dans la langue des vers parce - qu'il croyait la connaître mieux que les autres langues. Des demandes pressantes,
: - voire des commandes, auxquelles, en nos
LR années matérielles d’après-sguerre, il fallait satisfaire, l’amenèrent à essayer d’une autre langue. De là, autrefois, l'/#-
troduction à la Méthode de Léonard de Vinci, que lui arracha M. Léon Daudet pour la revue de Madame Adam, et, récemment, les dialogues de l’Architecte et de la Danse. Et il se trouva qu’il réussissait admirablement en cette autre langue, à laquelle son démon continuait à ne pas le contraindre. | Valéry n’est pas exigence de création, mais disponibilité de création. André Gide demandait à Emmanuel Signoret pourquoi 1l ne produisait pas davantage. « Mais, dit Signoret, je suis toujours prêt : j’at- tends qu’on me commande quelque chose.»
Il est vrai que Signoret ne pouvait fournir qu’un article, à savoir certains beaux :
vers d’un certain modèle, tandis que la pensée de Valéry se meut dans le plan où coexistent les schèmes des créations, et où 1l lui est loisible de rêver, je n’ose dire de tenter, une création quelconque. N’étaitce point d’ailleurs un peu le cas de Mallarmé ? Quand il lui arriva de rédiger, plusieurs semaines, un journal de modes, ce fut exquis. J'imagine fort bien un …
PU VALERT . 0
- admirable journal de sport, ou bien de cuisine, ou bien aussi de modes, écrit par Valéry.
Plus précisément, on peut appeler Valéry un homme d’essais. J'entends Essais exactement dans Je sens de Montaigne :
le témoignage, ou la trace, d’un homme qui s’essaye ; — tout le contraire d’une vocation qui s’accomplit, d’une œuvre exigente qui veut être ceci et non cela.
Ceci et cela, ceci ou cela, ceci non plutôt que cela, — voilà des Essais. Un esprit qui ne cherche qu’à essayer ne voit pas la nécessité profonde de produire une chose déterminée. IL fallut à Mon- taigne le vide, l’ennui, les oisivetés de sa retraite et de sa tour, l’absence d’ami, et lPabsence d’un ami.
Comprendre les Essais de Montaigne, c’est aller chercher loin derrière eux, et en . Montaigne et au-delà de Montaigne, la source et le fil du courant qui les a déposés. . Il nous faut suivre en Valéry, ou de Valéry, un courant analogue. Nous verrons, à un certain moment, sa poésie déposée
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par ce courant ; mais le courant n'existe pas expressément pour la Pose tal ne à ‘s'arrête pas a elle. -
Cette méthode, je ne fais d’ailleurs que
l’'emprunter à Valéry. Il a écrit une Intro-
ducion à la Méthode de Léonard de Vinci, qui concerne encore moins le vrai Léonard que le William Shakespeare de Hugo ou lé * Poëte Tragique de Suarès ne concernent
Shakespeare. Mais chez Valéry le parti est franc, avoué « Je me propose d'imaginer .
un homme de qui auraient paru des actions tellement distinctes que si je viens
à leur supposer une pensée, il n’y en aura. :
pas de plus étendue. » Un tel homme n est .
en eftet qu'un objet d'imagination, car, à la limite (et c’est bien de cette limite .
qu'il s’agit pour Valéry) il coïnciderait avec Dieu. Mais ce lieu géométrique des … actions les plus distinctes possible, il plaît 4 à Valéry, par une sorte de canonisation, « légitime dès qu’on est prévenu, de l’ap-
peler Léonard de Vinci, simplement en
mémoire de Léonard, moyennant quelques
références à ses œuvres, et sans vouloir
que l’on confonde « une conjecture rela-
tive à des termes fort généraux avec les
débris extérieurs d’une personnalité si
bien évanouie qu'ils nous offrent la certi-
tude de son existence pensante autant que celle de ne jamais le mieux connaître. »
Le Vinci de Valéry est donc un Vinci
fictif appuyé sur le vrai Vinci. Mais quel érudit jetterait sur le Léonard authentique un rayon de lumière plus lointain que cette
simple phrase : « Il abandonne les débris
d’on ne sait quels grands jeux ? »
Ce que médite Valéry sous le nom de
Léonard, ce qu'il rêve comme la suprême
possibilité de l’esprit humain, c’est une sorte de lieu abstrait du génie, qui con- tiendrait des formules pour toutes les œuvres et les actions, ou plutôt des for-
. mules pour des œuvres et des actions quel-
conques, comme Reuleaux a donné des formules valables pour des machines
LA
Done. Bien entendu Je n emploie
le mot de formules que comme une image ; celui de schèmes conviendrait aussi bien, et celui de schèmes dynamiques mieux encore. | PAR ne
« La conscience des pensées que l’on a, :
en tant que ce sont des pensées, est de reconnaître cette sorte d’égalité ou d’homogénéité, de sentir que toutes les com- … binaisons de la sorte sont légitimes, naturelles, et que la méthode consiste à les … exciter, à les voir avec précision, à chercher ce qu’elles impliquent. » Valéry conçoit, dans ce lieu abstrait de la pensée quil nomme Vinci et qui serait aussi ce bien un Valéry à la n°" puissance, un monde de la qualité, un monde des pen-
sées, analogue, d’un certain point de vue,
au monde de la quantité numérique : dans
celui-ci, non seulement tout nombre, mais
toute fraction de nombre existe, et le négatif comme le positif. Il s’agit de porter dans le monde de la qualité ce sens com-
binatoire qui « dans les arts permet tout es: les avances et explique l’emploi de plus
en plus fréquent de termes resserrés, de à
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raccourcis et de contrastes violents, existe implicitement sous sa forme rationnelle au fond de toutes les combinaisons mathématiques. » Problème qui rappelle et appelle le grand problème auquel Leibnitz consacra peut-être le plus patient et le plus ardu de ses méditations, celui dela caractéristique universelle.
A ce rêve leibnitzien qu'est la caractéristique universelle, répondrait, chez
l’artiste qu'est Valéry, celui d’une « Comédie
Intellectuelle qui n’a pas encore rencontré son poète » et qui serait plus précieuse que la Comédie Humaine et la Divine Comédie.
Comédie qui extrairait et abstrairait les racines de la pensée comme Balzac a PU 1e d'extraire et de concrétiser les types humains. Mais plutôt que Balzac et Dante, c’est Descartes et la géométrie analytique qu’on évoquerait 1ci. Ou, sur un autre registre, songeons à Ces racines . faites de consonnes, simples directions de la voix, imprononçables par elles-mêmes, et auxquelles les linguistes ramènent la presque totalité des mots sanscrits ou
grecs : paradis d’une langue, comme les mouvements abstraits de cette mécanique que Léonard appelait le paradis des sciences, et comme ces actions dont parle 4 Valéry, « qui se ralentissent en œuvres “4 distinctes. ». | 0
Avec la pratique de la langue et des livres de philosophie, qu’un accident de … carrière, aussi vraisemblable que ceux qui ‘4 advinrent en effet, aurait pu lui donner, F Valéry se transporterait ici dans le monde de la relation pure, familière à un lecteur : de l’Analytique transcendentale, de Renouvier et d’'Hamelin. Il sent derrière lui 4 une pure relation, « un être nu infiniment simple sur le pôle de ses trésors », une 4 limite où l'esprit « ne compterait plus, à comme existences nécessaires, que deux entités essentiellement inconnues, soi et . 3 Toutes deux abstraites de tout, impli- 4 quées dans tout. » Mais quel que soit le … Valéry logique fait de l’équivalence et à de la synonymie de tous les Valérys possibles, néanmoins le Valéry de hasard, le 0 Valéry réel, Valéry in the flesh, est un =