D DU VALÉRY
2 A dibon des ouvriers, celle de Mallarmé, du Parnasse, de Banville, de Baudelaire,
de Gautier. « Je trouvais indighes ct Je le
trouve encore, d'écrire par le seul enthousiasme. L” D ousiaome n’est pas un état
d'âme d'écrivain. Quelque grande que
soit la puissance du feu, elle ne devient utile et motrice que par les machines où l’art l’engage ; il faut que des gênes bien placées fassent obstacle à sa dissipation totale, et qu’un retard adroitement opposé
au retour invincible de l’équilibre permette de soustraire quelque chose à la
chute infructueuse du feu. » Comme Léonard, l’idée de la machine, de la construc-
tion mathématique et précise le hante.
Ecrire c’est construire une « machine de
langage où la détente de l'esprit excité se dépense à vaincre des résistances
réelles. » Ces résistances le poète ne les trouve pas hors de lui, mais en lui. La technique de la poésie, du rythme, de la
rime, de l’allitération, les lui fournissent. . On irait loin ici dans la direction méta-
sde snif des LE Det A
physique. Pour la métaphysique berg-
sonnienne, la question reste douteuse de savoir si l’élan créateur, l’énergie spirituelle ont jamais pu exister sans cette détente et cette inversion qu'est la ma- .
tière, et qu'ils doivent épouser pour la … remonter. Si la matière n’existait pas, peutêtre faudrait-il que l'esprit, pour se sentir, ou se savoir, ou se vouloir être, l’inventât. Peut-être l’a-t-1l inventée, cle son automatisme, par un effet de sa liberté .
créatrice : matière et automatisme sont des obstacles, mais des obstacles utiles et dont nous ne connaissons pas toute l'utilité. Et de fait il y a un cas où nous voyons l'esprit s’inventer une matière, tirer une matière de lui-même, se donner un automatisme à seule fin de le tourner,
d’en triompher, et, par ce triomphe, d’être .
davantage esprit qu’il ne l’aurait été en demeurant à l’état de spontanéité libre .
et de spiritualité pure. Ce cas c’est celui de la création poétique, c’est le vers, ensemble d’obstacles que l’esprit s'impose … pour se déployer dans l’acte qui les sur- « monte. Le seul technicien qui tire son
OO VALÉRY à ju,
nom de l’acte créateur pur, mou, c’est le Poète. |
On comprend dès lors la pensée dont Valéry a animé ce lui-même hyperbolique que, sous le nom de Léonard ou de Teste, il a transporté sur les confins où se joue l'expérience suprême la plus analogue peut-être à celle de l’élan créateur originel. « Je n’apprécie en toutes choses, dit Teste, que la facilité ou la difficulté de les connaître, de les accomplir. Que m'importe ce que je sais fort bien ! » La réalité devient une occasion de poser des problèmes techniques, problèmes d’une action sur la matière, soit matière réelle, soit matière inventée.
De là l’importance du corps. L’âme ne vaut, ne se prouve qu'en tant qu’ouvrière, créatrice, mécanicienne, et par conséquent que par le corps et grâce au corps, lequel « possède trop de fonctions et de res- … sources pour ne pas répondre à quelque
“exigence transcendante assez puissante pour le construire, pas assez puissante pour se passer de sa complication. » Le corps se
de notre être, elle considère la séparation
seulement une question de philosophie ou
qui utilise la technique philosophique, et
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définit donc comme le pouvoir de l'âme, et 1 Valéry remarque que l'Eglise nous incline à le croire, puisque, voyant en la résurrec- à tion de la chair Pétat normal et définitif
de l’âme et du corps comme un état provisoire et mal défini. Et ce n’est pas là
de dogmes. Nous verrons ailleurs à quel :
point la poésie de Valéry est hantée par l’idée du corps. ro
Le lecteur a peut-être remarqué l’ana-. ne.
logie entre ces vues et celles de Matière et Mémoire. L'Introduction à Vinci a précédé de trois ans ce livre de M. Bergson,et fut d’ailleurs aussi peu comprise que lui.
Notons que Valéry n’est pas plus un philosophe, à proprement parler, que M. Bergson nest un poète. Métaphysiquement tout est dans tout. Mais réellement on appelle philosophe celui qui possède et
poëte celui qui possède et qui utilise la A technique poétique. Il y a chez Valéry des 1) intuitions philosophiques dans la mesure
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où les belles images de M. Bergson répondent à des intuitions poétiques. Mais l’œuvre seule nous importe, et non l’homme ; ou l’homme ne nous importe que parce que le reflet de son œuvre sur lui le désigne à notre attention. Et l’œuvre ne se fait pas par une intuition, mais par une technique. Et s’il y a une technique de la philosophie et une technique de la poésie, 1l y à aussi une technique de la critique, et cette technique consiste en un ensemble de procédés pour ramener à un dénominateur commun des intuitions mises en œuvre par des techniques différentes. Valéry et M. Bergson, tout en s’ignorant réciproquement, paraissent exprimer en deux langages une intuition analogue. Le plan de l’un c’est la méditation des problèmes philosophiques, et des solutions qu’en ont donné les autres philosophes, méditation qui s’appuie sur une technique apprise, technique qui comme toutes les techniques implique un langage spécial. Le plan de l’autre c’est : la réflexion sur le métier poétique, ré- …
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24 P'ASUE VALÉRY.
flexion éclose dans l’ombre du studio de
Mallarmé, qui lui-même procédait des
ateliers parnassiens : cette réflexion sur
la technique du vers, devenue, chez Mal-
larmé, une réflexion sur la technique de tous les arts du successif (poésie, musique, danse, théâtre) devient chez Valéry une réflexion sur une technique plus générale, une technique quelconque, mais le lien
n'est jamais coupé de cette technique quelconque avec la technique particulière
dont elle procède et qui en PFORÈ ae a son tour.
Un esprit n’est que s’il agit, et il n’y a. 4
d'action qu’au moyen d’une technique.
Mais d’autre part l’esprit sent et sait que son action ne l’épuise pas, que la technique fait figure d’application née d’une
théorie préexistante, que, derrière toute opération, subsiste, comme une profondeur, une virtualité. Il n’y a de création « humaine, de réalité efficace, que mécani-
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cienne. Mais au delà de la mécanique du réel il y a la mécanique du possible ; au dela de la physique il y a la mathématique ; au delà de la géométrie figurée il y a l'algèbre ; au dela de la géométrie de notre espace 1l y a la géométrie d’un espace quelconque. Dès lors, si l’homme qui produit, si l’homo faber se définit comme une volonté de faire, avec précision, ceci et non cela, « l’homme de l’esprit doit enfin se réduire sciemment à un refus indéfini d’être quoi que ce soit. » (La phrase pourrait être d’Amiel) Il voit que « toutes choses se substituent, — ne serait-ce pas la définition des choses ? »
Ce refus d’être quoi que ce soit, 1l ne signifie pas le néant, puisqu'on en trouve une approximation dans les mathématiques, et même, à certains moments de la vie intérieure, dans la musique. Mais en poésie ? N'oublions pas cette vision de la page blanche qui hallucina positivement Mallarmé, si soucieux de conserver dans
sa rare poésie, comme des intervalles de ciel étoilé, le refus même et la disponibilité