‹ Paul VeralineChapitre 10 sur 27 · LA RUPTURE. ARTHUR RIMBAUD · texte numérisé non relu

LA RUPTURE. ARTHUR RIMBAUD

La Bonne Chanson ne devait se chanter qu'une saison. Les épithalames sont des poèmes courts et de circonstance. Nous avons déjà indiqué les premiers grondements domestiques, avant-coureurs de violents orages, et du cyclone final, qui devait balayer le bonheur conjug-al et la vie de famille du poète.

Je suis loin de blâmer entièrement la femme, à la fois adorée et maudite, du « veuf » lèg-aljet je reconnais que mon ami eut de grands torts. Mais, comme le lui reproche la stance douloureuse des Romances sans paroles, elle n'eut pas assez de patience, pas assez de douceur. Verlaine était aisément g-ouvernable, et facilement il pouvait être ramené au calme, au travail rég"ulier, à l'existence ordonnée et paisible. Il est difficile à une femme, pour laquelle l'époux ne témoig-ne qu'indifférence, et à laquelle il a souvent donné des remplaçantes accidentelles, ou, ce qui est plus grave, une rivale permanente et attitrée, de reprendre le mari qui lui échappe, et de rétablir la paix dans l'intérieur. Mais Verlaine adorait sa femme. Plus encore : il la désirait. Elle aurait

pu le conduire où et comme elle aurait voulu. Elle ie tenait.

Le lien conjugal s'était promptement renforcé par la naissance d'un enfant. A toutes les époques de sa vie, Verlaine a parlé avec attendrissement de son fils Georges, qu'il ne devait jamais embrasser. Il m'a prié, plus tard, de faire des recherches à Orléans, où le jeune homme apprenait l'état d'horlog-er.Il écrivait à Stéphane Mallarmé, professeur au Ijcée Condorcet, pour s'informer du jeune Georg-es, qu'il supposait devenu élève de ce lycée. Son fils et sa femme étaient deux chaînes qu'il n'eût jamais rompues entièrement, car il les aimait, ces entraves lég-ales. Piompues ou coupées, il eût été facile de les rattacher, puisqu'il le souhaitait.

La g-rande difficulté était de lutter contre la boisson, de triompher de cette terrible maladie de l'alcool, qui fut la première cause de scènes, de reproches, puis d'énervement et de violences entre les époux.

J'ai signalé déjà la progression alcoolique fâcheuse de Verlaine. Dans sa toute jeunesse, aux ducasses du Nord, et parmi la plantureuse existence rustique qu'on menait chez ses parents, les Dehée, de Fampoux, les Dujardin, de Lécluse, les Grandjean, de Paliseul, il avait pris goût à la bière^ au genièvre, à la « bistouille » ; employé d'aministration, et disposant de quelque argent de poche, il s'habitua de plus en plus aux apéritifs capiteux. Le siège de Paris, avec sa disette de vivres, son abondance de liquides, ses désœuvrements forcés, les promiscuités lichardes du bastion, du corps de garde, développa encore sa funeste dipsomanie. A jeun, Verlaine était le plus doux, le plus aimable des compagnons, et je suppose des maris ; intoxiqué d'absinthe, de bitter curaçao, de geniè\Te et de grogs américains, il devenait, pour ses

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meilleurs camarades, désagréable, agressif, violent, bref insupportable. S'il était ainsi avec nous, au café, on peut imaginer sa rentrée au domicile conjug-al, à des heures souvent fort tardives, à la suite d'absorptions finales, et solitaires, quand il nous avait quittés.

Une seconde cause de mésintelligence fut la cohabitation avec Jes beaux -parents, dans la petite maison de la rue Nicolet.

Une troisième cause, qui se rapporte à la précédente, fut la cessation de ses fonctions d'employé, le cong-é perpétuel, la facilité plus grande de stationner dans les cafés, et la tentation plus vive d'empiler les soucoupes, rien n'altérant plus que la boisson.

Pendant le Sièg-e et la Commune, Verlaine et sa femme habitaient un appartement avec balcon, rue du Cardinal-Lemoine, n» 2, à l'angle du quai de la Tournelle. Il crut devoir, à la suite des événements de la Commune, déserter son emploi et pour ainsi dire se cacher. Ce fut alors qu'il vint faire maison commune à Montmartre, rue Nicolet, n° i5, dans la petite propriété sise au bas des buttes, versant est, et donnant rue Ramey, appartenant aux beaux-parents, M. et M™'' Mauté de Fieurville.

Nous avons fait remarquer que les appréhensions politiques et judiciaires de Verlaine étaient exag-érées, sans fondement. Il n'avait nullement participé à l'insurrection ; il était seulement coupable d'être resté à l'Hôtel de Ville, au lieu d'avoir rejoint M. Thiers à Versailles. Il ne fut l'objet d'aucune recherche, d'aucune poursuite. A cette époque de répression impitoyable et de suspicion g-énérale, on était très facilement dénoncé et arrêté. La non-réintégration de Verlaine à son bureau, quand l'ordre fut rétabli, cette disparition d'un employé

qui n'était ni révoqué, ni poursuivi, pouvait constituer un chef d'accusation, être envisag-ée comme un aveu de culpabilité. Il n'en fut rien. Verlaine ne prit pas la fuite. Il ne cessa de fréquenter les établissements publics où il était connu; il se rendit aussi souvent que par le passé chez sa mère, rue Lécluse, où il eût été facile de le surprendre, si sa retraite rue Nicolet eût été ig-norée de la police. On la connaissait et nul n'en avait cure. On dédaig-nait de poursuivre cet employé subalterne, classé comme inoffensif.

Il prit donc l'alarme un peu facilement. Peut-être, au fond, était-il désireux de profiter de la circonstance. Un peu las de la servitude, pourtant douce, du bureau, aspirant après l'indépendance, favorable, il est vrai, à l'inspiration poétique, il ne fut sans doute guère fâché du prétexte politique, qui lui permettait de ne plus retourner à l'Hôtel de Ville.

Le désir de se dissimuler, en changeant de quartier, et aussi la nécessité de réduire les dépenses en supprimant le loyer d'un appartement de i .5oo francs, afin de compenser la perte des appointements de la Ville, le conduisirent donc rue Nicolet. La vie en commun avec les beaux-parents eut cet inconvénient que les rentrées bachiques de Verlaine, inaperçues ou dissimulées grâce à un logis séparé, prirent des témoins, forcément peu indulgents. Les querelles qui s'en suivaient avec l'épouse fournissaient au père et à la mère, soutenant et plaignant leur fille, des griefs, lesquels, s'accumulant, produisirent l'effet classique delà suprême goutte d'eau : elles firent déborder le bonheur conjugal.

Cette ultime précipitation de trop-plein se produisit vers le mois d'octobre 1871. Un élément de discorde s'introduisit dans le ménage : Arthur Rimbaud fit, à cette

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époque, son entrée dans la maison de la rue Nicolet.

C'était l'hôte fatal, le mauvais g-énie des lég-endes, qui frappait à la porte, et à qui, sans défiance, on ouvrait. Il y a ainsi, dans la vie, des minutes singulières où toute une destinée chang-e, où toute une existence, parfois deux, se trouvent désorganisées et gâchées par la survenue d'un personnag-e, que le hasard envoie, et qui, inconnu, insoupçonné la veille, prend tout à coup une importance excessive, une influence perturbatrice irrésistible, et nul pressentiment n'avertit la victime. On est sans défense contre ces présentations du sort.

Arthur Rimbaud a tenu une place trop grande dans l'existence de Verlaine pour qu'on ne donne pas ici quelques détails sur cet étrange et aventureux personnage.

Arthur Rimbaud est un Ardennais, par conséquent un compatriote de Paul Verlaine, fils et petit-fils d' Ardennais. Rimbaud était né à Charlcville, le 20 octobre 1854. Sa famille était d'origine méridionale, et son père, comme celui de Verlaine, avait été capitaine, mais dans l'infanterie. Il n'est cependant pas né k Gharleville par le hasard des garnisons, comme Verlaine à Metz. Sa mère habitait Gharleville, chez son père Nicolas Knief. Le jeune Rimbaud suivit les cours du collège de la ville et fut un assez bon élève, surtout en latin. Il eut plusieurs fois des prix, notamment celui de Vers latins. C'était une intelligence précoce, inventive, et que ses maîtres qualifiaient de géniale. On le surmena un peu de flatterie, etces louanges scolaires développèrent un orgueil naturel déjà vif.Lerhétoricien vite se mua en littérateur. Il composa, dès le collège, plusieurs de ces poèmes bizarres, qui furent par la suite publiés et admirés : les Premières communions, le Bal des pendus, etc.

Tout jeune, il manifestait des sentiments révolution-

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naires et athées. Il y avait en lui les taJents d'un poète ironiste et les aspirations désordonnées d'un anarchiste.

Pendant la g-uerre allemande, au lendemain de Sedan, entraîné par cette humeur vagabonde qui devait plus tard l'attirer au Harrar et en Ethiopie, il vendit ses livres reçus en prix, et, ainsi muni d'argent, il voulut se rendre à Paris. Mais, avec une finasserie naïve et maladroite, désireux d'économiser ses faibles ressources, et supposant qu'il parviendrait à se glisser inaperçu parmi les wagons, en gare d'arrivée, comptant sur son audace et se plaisant à braver règlenaents et obligations, il ne prit son billet que pour la première station après Gharleville. Il continua, sans hésiter, le voyage jusqu'à Paris.

A la gare de l'Est, il fut arrêté comme voyageur sans billet. Il se trouvait sans répondants, sans papiers; il avait l'air d'un véritable échappé de maison de correction. On le conduisit au Dépôt. Farouche, dédaigneux, il refusa de répondre à toutes les questions qui lui étaient posées sur son origine, sur sa provenance, et sur les motifs qui l'avaient décidé à monter en chemin de fer, fuyant une autorité ou un endroit qu'il ne voulait faire connaître. Cachant le nom de ses parents, se tenant coi, en promenant à droite et à gauche des regards sournois, il parut fort suspect à la police. On le conserva, et du Dépôt on l'envoya à Mazas. Une instruction fut ouverte. Il se décida cependant, après plusieurs jours de détention, à citer le nom d'un de ses anciens professeurs, M. Georges Isambard, à Douai. Celui-ci, avisé par l'autorité, envoya l'argent réclamé pour le billet de chemin de fer, et Rimbaud, relaxé, fut reconduit par des agents à la gare, à destination de Douai, car il était impossible de le

renvoyer à Charleville,les communications étant coupées par les Prussiens.

Tel fut le premier contact de Rimbaud avec Paris. Il s'évada une seconde fois de chez ses parents et se rendit à Gharleroi, avec le désir de faire partie de la rédaction d'un journal de cette ville, mais il ne fut pas accepté. Il faut dire que son air d'enfant maling-re et vicieux ne prévenait g-uère en sa faveur,et que le rédacteur en chef du journal ne pouvait s'imag-iner trouver un collaborateur sérieux dans ce vag-abond inquiétant. Il revint donc à Charleville, dans la maison maternelle, et y resta tranquille jusqu'à la fin d'octobre 1870. Pendant cette période, il composa plusieurs de ses poèmes, dont les Effarés^ le Cabaret vert. Arthur Rimbaud correspondait avec un ami, qui fut aussi celui de Verlaine, M. Delahaye. Bientôt, il eut derechef le désir de revenir à Paris. Il savait que les Allemands entouraient la capitale d'un cercle de fer, et la crainte de ne pouvoir le franchir le retint quelque temps encore dans la ville natale. Il pestait contre la g-uerrc, et surtout contre la défense des Parisiens, contrariant ses projets. Il demandait avidement des nouvelles, s'informant chaque jour, à l'Hôtel de Ville, ou dans les cafés, des prog-rès de l'envahissement.

Il déblatérait contre les long-ueurs du sièg-e, et trouvait la résistance absurde et inutile. Il disait que, dans la cité assiégée, on ne pensait qu'à mang-er, et qu'il n'y avait rien à faire pour la poésie. « Paris n'est plus qu'un estomac ! » affirmait-il.

Ce g-amin talentueux fit preuve d'une foi'ce de résistance et d'une confiance orgueilleuse extraordinaires. Il adressa, avant de quitter Charleville, à son ancien maître de Douai, M.Isambard, celui qui l'avait rapatrié

lors de sa première équipée, une sorte de profession de foi qu'il qualifiait de « littératuricide d'un rhétoricien émancipé ».

Il se déclara absolument écœuré par toute la poésie existante, passée ou présente. Racine, peuh! Victor Hug-o, pouah! Homère,... oh! lala!,.. L'école parnassienne l'avait un instant amusé, mais pfuitt ! il n'en parlait plus qu'avec rancœur. Verlaine seul, qu'il n'avait jamais vu, mais dont Les Poèmes Saturniens lui étaient passés sous les yeux, avait trouvé grâce devant lui. A part ce poète, il n'admirait aucun être sous le soleil; il n'avait foi qu'en lui-même.

Rimbaud prit encore cong-é de sa famille pour venir à Paris en février 187 1. 11 arriva chez André Gill. Pourquoi? Peut-être parce qu'en route quelque caricature du célèbre dessinateur avait frappé ses yeux. Il pénétra chez Gill, avec une liberté d'allures étourdissante. Cette hardiesse froide, ce mépris de toute convenance, cette absence de respect des usag-es, fut un des côtés saillants de son caractère. L'artiste était absent de son atelier, et il avait laissé, avec sa confiance habituelle, sa clé sur la porte. Quand il revint, il s'arrêta sur le seuil, légèrement surpris de trouver un hôte inconnu allong-é sur le divan et ronflant vigoureusement. C'était un enfant. Toute idée de méfait fut écartée immédiatement.

Il secoua le dormeur, lui demandant : Que faites-vous là? Qui êtes-vous? Arthur Rimbaud se nomma, dit qu'il habitait Charleville, qu'il était poète, qu'il venait pour conquérir Paris, et il ajouta, en se frottant les yeux, qu'il reg-rettait d'avoir été réveillé si vite, parce qu'il faisait de bien beaux rêves. — « Moi aussi, répondit Gill, avec sa grosse jovialité, et son air bon g-arçon,

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moi aussi je fais quelquefois de beaux rêves, mais je les fois chez moi ! »

Le dormeur s'excusa. C'était un adolescent pauvre, un rimeur isolé, un enfant perdu. Gill avait bon cœur, il eut pitié de lui, et voulut bien l'avertir qu'il n'y avait rien à faire pour un poète à Paris. Il lui donna une pièce de dix francs, toute sa fortune ce jour-là, en l'eng'ag'cant à retourner vers la maison maternelle.

Empochant les dix francs, mais laissant le conseil, Rimhaud se mit à vag-abonder par la ville, montrant le poing- aux êtres et aux choses, aiguillonné cependant par le désir ardent qu'il portait en lui de publier, de parler aux hommes, de frapper un coup sonore sur l'opinion, surexcité par la fiè\Te de se révéler, stimulé par la volonté de s'imposer à la grande ville, indifférente, sourde, hostile. Puis, las physiquement et moralement, le ventre vide, se reconnaissant vaincu par la réalité et s'inclinant sous la fatalité, il se décida à regagner Charleville, à pied, par étapes, traversant des localités où campaient les Allemands.

Avec le côté roublard, et confinant à la finasserie tout près d'être déshonnête, dont il a donné tant de preuves dans son existence, et qui sans doute lui servit dans ses relations d'aflFaires avec les Ethiopiens, il se fit passer pour un franc-tireur dans les villages qu'il traversait. C'était une façon de s'attirer souvent des sympathies, de récolter des vivres, de recevoir asile, et quelquefois d'empocher des subsides. Quand les paysans faisaient la sourde oreille, car les francs-tireurs n'étaient pag partout populaires, et l'on craig-nait de s'attirer des représailles en logeant ces partisans que l'ennemi avait mis hors des lois de la guerre, Rimbaud s'adressait

audacieusement au maire, et exig-eait un log^ement et un bon de pain.

Après ce retour à Charleville, il ne resta que deux mois chez ses parents, et pour la troisième fois, en mai 187 1, il reprenait le chemin de Paris, toujours à pied, au milieu des Allemands qui sillonnaient le pays. Une fois, aux environs de Villers-Gotterets, il faillit être pris dans une patrouille de uhlans, et il n'eut que le temps de se jeter dans un fourré, et de s'y blottir, pour éviter d'être foulé sous les sabots de l'escadron.

A Paris, il tomba au milieu de l'insurrection. Il se présenta aux portes en déclarant qu'il venait de province, qu'il était de cœur avec les communards, et voulait se joindre à eux. Le franc-tireur se faisait, pour la circonstance, fédéré. On l'accueillit avec enthousiasme, mais, comme l'insurrection touchait à sa fin, il ne fut ni équipé ni armé. Il log'ea à la caserne de Babylone. Il s'échappa à temps, quelques jours avant l'arrivée des troupes de Versailles.

Après avoir retraversé de nouveau les lig-nes allemandes, il retourna à Charleville, rimant le long- des routes des poèmes étrang-es. Il composa, entre autres pièces, en cheminant, une ode intitulée : « FOrg-ie parisienne », souvenir de son passage dans les rangs des insurgés.

Cette fois, il demeura quati-e mois à Charleville, écrivant des vers, des poèmes en prose, indignant les bourgeois de la ville par son sans-gêne et son aspect bohème.

Moi, je suis débraillé comme un étudiant.

Sous les marronniers verts, les alertes fillettes,

Elles le savent bien, et tournent en riant

Vers moi leurs yeux bleus, pleins de choses indiscrètes,

disait-il, narguant les allures paisibles et correctes des

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citadins, raffolant de la musique française et de la bière allemande.

Il fit connaissance, là, d'un certain Bretagne, qui fut ég-aloment l'ami de Verlaine. Ce g-ros g-arçon était « rat de cave », c'est-à-dire employé des Contributions Indirectes. Verlaine l'a qualifié de très brave cœur, grand buveur de bière, poète bachique à ses heures, musicien, dessinateur, entomologiste.

Ce Bretagne, qui était un fantaisiste ignoré, rimant des choses essentiellement folâtres, n'avait pas son pareil, disait-on, pour rédiger, de la façon la plus précise et la plus correcte, les nombreux procès -verbaux qu'il dressait contre les fraudeurs de sucreries.

Ce fut à Charleville, en 1871, que Rimbaud composa une pièce de vers qui le fît connaître comme poète à son arrivée à Paris, et qui, dans son étrangeté, demeure une belle chose : le Bateau ivre-

Toujoui's hanté du désir de revenir à Paris, il écrivit à Verlaine, le seul poète vivant, nous l'avons dit, qu'il admirât, en lui envoyant son « Bateau ivre ».

Verlaine, surpris de l'hommage, flatté peut-être par une admiration exceptionnelle, idont l'accablait un novateur imberbe, qui faisait profession de mépriser tout, de nier jusqu'aux plus éclatants et indiscutables génies, frappé aussi par l'originalité des vers-échantillons qui lui étaient envoyés, expédia une lettre d'encouragement, lestée d'un mandat, au gamin. En même temps, il fil part à quelques amis de l'arrivée pi'ochaiae d'un jeune prodige « qui nous épaterait et nous enfoncerait tous ».

On attendit, avec une curiosité un peu sceptique, le phénomène. Verlaine avait offert l'hospitalité. « Venez, chère grande âme, lui écrivait-il, on vous attend, on vous désire. »

ARTHUR RIMBAUD ZOy

C'était, non pas chez lui, mais chez son beau-père, que Verlaine concédait ainsi la table et le log-ement à ce vagabond de lettres. M, Mauté était alors absent. Sa femme et la jeune M""" Verlaine, prévenues très favorablement sur le compte de cet hôte mystérieux, lui firent bon visage. On ne devait pas tarder à lui montrer g-rise raine, puis, par la suite, vinrent les poings irrités et les regards féroces.

La première impression fut d'ailleurs déconcertante. Verlaine, lui-même, tout disposé qu'il fût à l'enthousiasme pour l'auteur qualifié de génial des Assis et du Bateau ivre, ne put retenir un mouvement de déconvenue en apercevant un gamin, pâle, imberbe, maigrichon, là où il s'attendait à trouver un jeune homme fait.

La seconde impression ne fut guère meilleure, sauf chez Verlaine, de nouveau emballé ou suggestionné. On s'était mis à table, et Rimbaud mangeait goulûment, ne disait pas un mot, répondait d'un air ennuyé aux questions que les deux dames lui posaient sur son voyage, sur son existence à Gharleville. Il ne daigna fournir aucune explication sur sa poétique et la genèse de ses vers à un invité, Charles Cros, qui le questionnait avec amabilité. La dernière bouchée avalée, Rimbaud prétexta la fatigue, alluma une pipe, et, après un « bonsoir », alla se coucher.

Il se montra aussi hirsute, aussi taciturne, aussj insociable, les jours suivants. Tant et si bien qu'on invita Verlaine à congédier son jeune protégé. M. Mauté allait revenir, et il n'aurait pas supporté la présence chez lui de ce garçon mal élevé et désagréable. Il fut convenu que Rimbaud irait loger chez des amis de Verlaine, en attendant les événements. Banville, entre

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autres, l'hébergea quelque temps, puis M"»» de Banville lui acheta un lit qu'on plaça dans le laboratoire de Charles Gros. Il coucha ainsi successivement chez nombre d'artistes et de poètes, hospitaliers et bienveillants, qui n'eurent g-uère à se louer de leur locataire. On s'était cotisé pour l'aider à subsister. Il recevait une rente de trois francs par jour, devant lui permettre de se consacrer au g-rand art, sans souci du produit. Il courut surtout les cafés, en compag-nie de Verlaine, et son labeur fut principalement dig-estif et éliminatoire des boissons, car il mangeait comme un ogre et buvait comme un templier.

Très entiché de son prodige, Verlaine le produisait partout, le prônant, l'exaltant, surexcitant sa nervosité vaniteuse. Victor Hugo, à qui on l'avait amené comme un successeur direct, le salua, avec sa solennelle ironie bénisseuse, de « Shakespeare enfant ». Le maître n'en croyait pas un mot, mais il aimait à prodiguer ces hyperboles de l'éloge et du pronostic à des débutants, qu'il souhaitait incorporer parmi ses lévites.

Verlaine, de plus en plus emballé sur son compagnon, le fit admettre au « Coin de table » de Fantin-Latour, tableau exposé au Salon de 1872, et qui oËFrait les physionomies de poètes et d'écrivains, alors à l'aube de la notoriété : c'étaient MM. Jean Aicard, Léon Valade, Emile Blémont, Pierre Elzéar, Bonnier-Ortolan, Ernest d'Hervilly, Camille Pellctan, Verlaine et Bimbaud. Ce tableau appartient aujourd'hui à M. Emile Blémont.

Le petit prodige cependant ne réussissait guère à Paris. D'abord, il se grisait et ne composait plus de vers. Son silence dédaigneux, ses petits airs arrogants, lassèrent les meilleures dispositions. Deux de ses biographes, MM. Jean Bourguignon et Charles Houin, qui

ARïfEUfl RIMÇAUP sSq

ont publié, dans la Revue d'Ardenne et dArgonne, une notice très intéressante et très doçuni entée sur Rimbaud, u'ont pu dissimuler le « four )> du grand homme de Charleville à Paris.

Au milieu de ces fréquentations littéraires et artistiques, Rimbaud menait une existence étrangement anormale d'homme ivre et visionnaire. Il se grisait, par système, d'alcool, de haschich, de tabac ; il goûtait les impressions de l'insomnie et du uoctambulisme ; il vivait en somnambule, possédé par ses phantasmes et ses visions intérieures. Aussi cette période futelle peu féconde en poésies...

. . . Sauf quelques enthousiastes, la plupart de ceux qui le fréquentèrent ne l'ont ni compris ni deviné, et se sont totalement mépris sur sa personnalité. Ses allures, ses attitudes, ses propos étonnèrent, inquiétèrent, stupéfièrent, épouvantèrent nombre de gens qui virent à côté du poète un « insupportable voyou » et pis encore...

Dans ce monde littéraire et artiste, où plus qu'ailleurs régnent la vanité, le persiflage, le ton autoritaire et le souci de l'individualité, Pùmbaud n'avait pas plié son esprit d'indépendance parfaite, son caractère entier, tenace et volontaire, mais forcément timide, où une pointe de iùmislerie froide se mêlait à une sensibilité native et délicate. Aussi ne fut-il pour la plupart qu'un passant énigmatique, soulevant les mépris et les soupçons jaloux, et ne laissant que le souvenir d'histoires ambiguës, ou contradictoires. Ainsi semble s'expliquer ce qu'on peut appeler l'échec moral d'Arthur Rimbaud dans la vie parisienne. (Jean Bourguignon et Charles Houin. — Revue d'Ardenne et d'Argonne. Janvier-février 1897.)

La vanité mal satisfaite de Rimbaud, la conscience qu'il eut de n'avoir point marqué sa physionomie, ni suffisamment frappé sur l'esprit parisien, la conviction qu'il acquit de ne laisser qu'une empreinte molle, bientôt effacée, lui firent quitter brusquement la capitale, rebelle à sa domination. Une petite aventure de cabaret contribua sans doute à Féloigner de Paris.

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Nous avions alors coutume d'assister à une sorte de repas corporatif, entre camarades du Parnasse, du salon Ricard, de chez Nina et de la boutique de Lemei-re. On se réunissait, à des jours fixes, pour dîner et causer littérature. Plusieurs convives, qui n'étaient ni de notre « promotion » ni de notre milieu, y venaient de temps en temps, quelques-uns déjà presque célèbres. On y récitait des vers, et l'on y faisait des lectures. Richepin y donna la primeur de sa Chanson des Gueux, et de sa pièce l'Etoile .

C'était un dîner mensuel. Il avait pour titre : les Vilains Bonshommes. A la suite d'un article de Victor Cochinat, où les Parnassiens avaient été ainsi qualifiés, cette désignation, qui voulait être injurieuse, fut relevée avec défi. Tel jadis les Gueux des Flandres. Ce dîner avait lieu en divers cabarets de la rive gauche, souvent chez un marchand de vins, au coin de la rue de Seine. Les menus étaient illustrés. L'un d'eux que j'ai conservé représente une femme nue, une Vénus Callipyg'e, vue postérieurement, tenant un plateau sur lequel se lit : Sonnets. Au bas du dessin, cette mention : Invitation au dîner des Vilains Bonshommes. Le dessin était toujours d'un artiste de valeur : Reg^amey, Forain, Bracquemond ont g-ravé plusieurs de ces eaux-fortes dînatoires.

A l'un de ces dîners, où naturellement Verlaine avait amené Rimbaud, une altercation se produisit, au cours de la lecture des poèmes qui terminait le repas. Rimbaud s'étant permis de ricaner et de causer à haute voix pendant la déclamation d'un morceau qui sans doute ne correspondait pas à son esthétique, l'excellent Etienne Garjat, qui assistait au dîner, et qui témoig-nait d'une grande admiration pour le poète lisant ses vers, Jean Aicard, imposa silence au jeune perturbateur, et

comme Rimbaud répondait insolemment qu'il ne se gênerait pas pour continuer à parler, Carjat lui dit : « Morveux, si tu ne te tais pas, je vais te tirer les oreilles ! » Alors l'éphèbe, furieux, courut vers un coin de la salle, et prestement s'arma de cette canne à épée que Verlaine portait toujours à cette époque, et qui faillit être l'instrument de deux ou trois sinistres. Rimbaud fonça sur Carjat, et l'on eut toutes les peines du monde à le désarmer. Carjat fut même légèrement blessé à la main. Rimbaud fut confié à un jeune peintre, blond et superbe g'as, Michel de l'Hay, qu'on surnommait alors « Pénutet », qui l'emmena dormir et se dégriser dans le calme de son atelier.

L'algarade avait produit mauvais effet. Le doux Valade, Albert Mérat, d'autres poètes paisibles décidèrent que l'on n'inviterait plus Rimbaud aux Vilains Bonshommes. Si Verlaine voulait venir, il serait toujours le bien reçu, à cette table amicale, mais qu'il n'amenât plus ce garçon insupportable, qui supportait si mal la boisson et les vers qui n'étaient pas de lui.

Verlaine se montra froissé de l'exclusion dont Rimbaud était l'objet. Il attribua même à cette mise à l'écart un motif qui n'était alors dans l'esprit de personne. Ce fut là certainement le point de départ de sa séparation volontaire d'avec ses amis de jeunesse, et le commencement de la rupture de plus en plus grande avec ses compagnons des débuts littéraires.

Rimbaud était, il est vrai, un peu agréable convive. Pour faii'e plaisir à Verlaine, je l'invitai une fois chez moi, rue Lécluse, à Ratignolles, et il fallut toute mon énergie pour le maîtriser. D'abord, il ne desserra pas les dents pendant toute la première partie du repas, n'ouvrant la l>ouche que pour demander du pain ou à

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boire, d'un ton sec, comme à une table d'hôte ; puis, à la fin, sous l'influence d'un bourg'ôg'ne énerg-ique, dont Verlaino lui versait larg'cmcnt, il devint agressif. Il lança des paradoxes provocateurs et émit des apophtegflieë destinés à appeler la contradiction. Il voulut notamment me plaisanter en m'appelant « sahicur de morts w, parce qu'il m'avait aperçu soulevant mon chapciau sur le passage d'un convoi. Comme je venais de perdre ma mère, deux mois auparavant, je lui imposai silence sur ce sujet, et le reg-ardai de certaine façon qu'il prit en assez mauvaise part, car il voulut Sfe lever, et s'avancer, menaçant, de mon côté. II aA-ait pris nerveusement et sottement sur la table un couteau à dessert, comme une arme sans doute. Je lui collai la main à l'épaule et le forçai à se rasseoir aussitôt, en lui disant que je sortais de faire la g-uerrc, et que, n'ayant pas eu peur des Prussiens, ce n'était pas un polisson comme lui qui m'intimiderait. J'ajoutai sans g-rande colère, plutôt plaisantant, que s'il n'était pas content, et s'il persistait à nous embêter, j'allais le reconduire jusque sur l'escalier à g^rands coups de pieds dans le bas du dos.

Verlaine s'interposa, me pria de ne pas me fâcher, excusa son ami, et Rimbaud, à qui la leçon avait profité sans doute, se tut jusqu'à la fin du repas, se con- ^ntant de boire larg'cment, et de s'entourer de nuag-es de fumée, pendant que Verlaine récitait des vers.

Je n'ai depuis revU Rimbaud qu'une ou deux fois, mais je sais qu'il ne me portait pas dans son cœur. îl affectait, ironiquement, en parlant de moi, de me désigiaer sous les épithètes de « salueur de morts », d' « attcien IroUhade », de * pisseur de copie ». C'était bièh inoffcDsif. Je ne lui en ai pas voulu davantag-e, et j'ai

même, par la suite, écrit, lorsqu'on parla de lui élever un monument à Gharleville, des articles pour rendre hommag-e à son talent, qui était original, réel et profond. En même temps, je reconnaissais sa ténacité, son énerg-ie d'explorateur, en m'apitoyant sur les souffrances des dernières années de sa vie, et sur sa mort tout à fait lamentable, à l'hôpital de Marseille.

Pour résumer l'histoire d'Arthur Rimbaud, rappelons qu'il quitta ce Paris peu enthousiaste, et qu'avec le dédain et peut-être le découragement qu'il ressentit pour le milieu littéraire inhospitalier, germa dans son cerveau l'idée de changer de climat, d'existence. Déjà il songeait à renoncer à l'art, à la poésie, au rêve, pour les voyages, le commerce et l'action.

Il continua à correspondre avec Paul Verlaine. Celuici, comme on le verra par la suite, se décida à venir le retrouver pour faire, de compagnie, des voyages. Une brouille survint, puis se produisit l'accident du coup de pistolet, et enfin la sépai-ation définitive, éternelle, des deux amis. Ils ne se sont jamais retrouvés depuis la tragique journée de juillet 1878.

Rimbaud, rentré chez sa mère, soigné et gâté, écrivit, dans le calme de la propriété des Roches, près de Gharleville, son bizarre et vigoureux ouvrage : Une Saison en Enfer. Il fit imprimer ce petit livre à Bruxelles, puis, à peine le volume fut-il sorti des presses, qu'il le jeta au feu. Quelques exemplaires seulement furent sauvés.

L'exagération de la vision extérieure, la coloration à faux des impressions, le mélange de l'irréel et du vrai, la mise en scène de la personnalité grandie, grossie, fardée, qui furent la caractéristique d'Arthur Rimbaud, bien plus qu'en ses poésies, souvent ironiques, carica-

turales et parodisles, apparaissent dans une Une Saison en Enfer. Il est presque introuvable, ce livre, il n'existe, assure-t-on,que trois exemplaires ayant échappé à l'autodafé de l'auteur. Cette plaquette (j'ai eu entre les mains l'exemplaire de Paul Verlaine, confié par son fils Georg-es) est imprimée en caractère nets et fins, format petit in-i8, 53 pages, et porte les indications suivantes sur la couverture grisâtre : A. Rimbaud [en noir, et en haut]. Une saison en enfer [sur deux lig'ues, au milieu de la pag^e, et en roug"e]. Un peu au-dessous, assez grosses lettres, en noir, entre deux filets tremblés : Prix Un franc. En bas, en noir, sur trois lignes : Bruxelles, Alliance typographique [M. de Pool et Cie), 3^, rue aux Choux, 3y. Enfin, tout au bas, la date de la publication : 1878. La couverture est en outre encadrée de filets noirs maigres. Le volume comporte une sorte de préface, sans titre, dont voici quelques lignes du début :

Jadis, si je me souviens bien, ma vie était un festin où s'ouvraient tous les cœurs, où tous les vins coulaient.

Un soir, j'ai assis la Beauté sur mes genoux. — Et je l'ai trouvée amère. — Et je l'ai injuriée.

Je me suis armé contre la Justice.

Je me suis enfui. O sorcières, ô misère, ô haine 1 C'est à vous que mon trésor a été confié 1

Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine. Sur toute joie, pour l'étrangler, j'ai fait le bond sourd de la bête féroce.

J'ai appelé les bourreaux, pour, en périssant, mordre la crosse de leurs fusils. J'ai appelé les fléaux pour m'étouffer avec le sable, le sang. Le malheur a été mon dieu. Je me suis allongé dans la boue. Je me séchai à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie.

Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot. . .

Tout cela manque certainement de cohérence, de bon

ordre et d'enchaînement ; c'est le triomphe de l'anacoluthe. On voit par là combien Arthur Rimbaud a été un précurseur !

Cette singulière introduction se terminait par une invocation, toute baudelairienne et proudhonienne, à Satan :

« Tu resteras hyène, etc. », se récrie le démon qui me couronna de si aimables pavots, a Gagne la mort avec tous tes appétits et ton égoïsme et tous les péchés capitaux »...

Ah ! j'en ai trop pris ; mais, cher Satan, je vous en conjure, une prunelle moins irritée ! et, en attendant les quelques petites lâchetés en retard, vous qui aimez, dans l'écrivain, l'absence des facultés descriptives et instructives, je vous détache ces quelques hideux feudiets de mon carnet de damné.

Rimbaud, qui ne manquait pas d'une sommaire érudition, avait probablemant puisé cette satanique doctrine dans certains ouvrages de théologie, parlant de la secte des Lucifériens, qui existait au treizième siècle, en Allemagne. Ils adoraient le vaincu du ciel, l'ange déchu qui symbolisait l'humanité frappée, torturée et maudite par l'implacaile divinité.

Ce romantique frontispice est suivi de courtes divagations en prose assez nerveuse et colorée, coupée de fragments poétiques. Les titres sont souvent diaboliques : Mauvais sang, Nuit de V enfer, Délires, Vierge folle, l'Epoux infernal, V Alchimie da verbe, rimpossible, l'Eclair, Matin, Adieu.

Dans Mauvais Sang, l'auteur commence ainsi :

J'ai de mes ancêtres gaulois l'œil bleu blanc, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte ; je trouve mon habillement aussi barbare que le leur. Mais je ne beurre pas ma chevelure.

Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d'herbes les plus ineptes de leur temps.

D'eux, j'ai l'idolâtrie et l'amour du sacrilège. — Oh ! tous

a66 PAUL ^TRLAINE

les vices, colère, luxure, — magnifique la luxure, surtout mensonçe et paresse...

J'ai horreur de tous les métiers...

Le jeune homme se vantait. Il n'était pas si vicieux qu'il le voulait paraître. Il n'avait pas tant l'horreur du travail, puisqu'il a choisi, au Harrar, dans l'Arabie Pétrée et eu Ethiopie, le rude métier de conducteur de chameaux et de pourvoyeur de nègres.

Plus loin, il s'écriait, dans une sorte de profession de foi démoniaque :

Prêtres, professeurs, maîtres, vous vous trompez en me li\Tanl à la justice. Je n'ai jamais été chrétien; je suis de la race qui chantait dans le supplice; je ne comprends pas les lois ; je n'ai pas le sens moral; je suis une brute : vous vous trompez.

Oui, j'ai les yeux fermés à votre lumière. Je suis une bête, un nègre. Mais je puis être sourd. Vous êtes de faux nègres, vous mauresques, féroces, avares. Marchand, tu es nègre ; magistrat, tu es nègre ; génie, tu es nègre ; empereur, vieille démangeaison, tu es nègre...

Evidemment le bois d'ébène, dont il devait par la suite faire la connaissance, hantait la cervelle surchauffée de l'intéressant éphèbe.

Il tenait à sa peau, malgré ce Magnificat ^n l'honneur de la puissance des ténèbres : « Comme je deviens vieille fille, disait-il, à manquer de courage d'aimer la mort ! »

Rimbaud était, dans sa jeunesse, un névrosé et un hystérique, mais assez peu touché par le mal, suffisamment robuste pour réagir vite et devenir le rude et peu sentimental colon de la réalité. Quand on chante sa douleur, c'est qu'on ne souffre plus ; quand on raisonne sa folie, elle est passée, et la raison, avec la santé, revient.

« A moi l'histoire d'une de mes folies ! » s'écrie Rim-

baud. Et il raconté combien il aimait les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques? enseig'nes, enluminures populaires, la littérature démodée, latin d'ég-lise, livres erotiques sans orthog-raphe, romans de nos aïeules, contes de fées, petits livres de l'enfance, opéras vieux, refrains niais, rythmes naïfs, il dit comment il a inventé la couleur des voyelles : a noir, e blanc, i roug-e, o bleu, u vert. « J'écrivais les silences des nuits, dit-il encore, je notais l'inexprimable, je fixais des vertig-es. La vieillerie pratique avait une bonne part dans mon alchimie du verbe. J'expliquais des sophismes mag'iques avec l'hallucination des mots. »

Dans cette dernière formule se trouve toute la futui'e école poétique saluée, prophétisée, fondée.

La destruction du livre Une Saison en enfer fut comme l'anéantissement de l'existence de poète d'Arthur Rimbaud. Après avoir définitivement rompu toutes relations, non seulement avec Paul Verlaine, — il refusa de suivre et même de recevoir le poète, qui, dès sa libération des prisons belges, avait été le retrouver à Stutg"ard, où il s'était retiré pour apprendre l'allemand, — mais encore avec ses anciens amis de Charleville et avec tout ce qui touchait au monde littéraire, Rimbaud Commença une nouvelle vie d'aventures et de voyag-es. Le vag-abond survivait en lui, si le poète était mort, volontairement tué. Faisant son apprentissag-e d'explorateur et de commerçant au loin, Rimbaud se mit à apprendre l'allemand, l'ang-lais, l'italien, le hollandais, le russe, le grec moderne et l'arabe. Il parcourut presque toute l'Europe, et exerça, pour vivre, les métiers !es plus divers, et souvent les plus durs, les plus antilittéraires : il fut successivement, comme un émig^rant du nouveau monde, ouvrier, laboureur, professeur,

interprète, commis, marin. Il finit par se fixer à Chypre. Il y exploita, pour le compte d'une maison de Marseille, Bardey et G'*. Il parcourut l'Arabie, pénétra en Abyssinie, et fonda enfin un comptoir au Harrar.

Il entra en relations avec les autorités abyssiniennes, avec le ras Makonnen, et fut même en rapports avec Ménélik et avec M. Félix Faure, alors ministre de la Marine et des Colonies. Il dut négocier diplomatiquement pour le débarquement à Obock de l'outillag-e nécessaire à la fabrication de cartouches pour le compte du souverain d'Abyssinie.

Rimbaud avait réalisé, dans son commerce, une certaine fortune. Il voulut revenir en France. C'est le vœu banal de tous les coureurs d'aventures, la retraite au foyer natal. Un accident de cheval fut malheureusement l'orig-ine d'un épanchement de synovie. En débarquant à Marseille, il dut entrer à l'hôpital et subir l'amputation de la jambe. Il revint à Charleville, souffrant, irritable, impotent. Il voulut se remettre ])ientôt en route pour l'Abyssinie, mais il lui fallut s'arrêter à Marseille, où il mourut, à l'hôpital de la Conception, le lo novembre 1891. Il avait trente-sept ans.

Sa mort passa inaperçue. Son nom, cependant, n'était plus inconnu. Verlaine lui avait consacré une étude élogiouse, des citations de ses vers les plus étranges avaient attiré l'attention. Le sonnet des Voyelles était célèbre. Mais personne ne savait ce qu'était devenu le poète errant. Ses poésies furent publiées d'abord par M. Rodolphe Darzens, — cette publication donna même lieu à une saisie et à un procès en contrefaçon, — puis M. Paterne Berrichon les édita. Ce dernier, qui avait épousé la sœur du poète, M'i° Isabelle Rimbaud, a, en outre, publié une biographie complète de Rimbaud, avec

sa correspondance d'Abyssinie. C'est lui qui a raconté l'existence si longtemps ig'norée du poète aventurier, devenu trafiquant, et presque riche, et qui a fait connaître les curieuses péripéties de sa vie commerçante au Harrar, et son dénouement tragique à l'hôpital de Marseille.

Arthur Rimbaud a joué un rôle décisif et funeste dans la vie privée de Paul Verlaine. Il a été le prétexte à l'éloignement de sa femme; il a motivé le procès en séparation ; il a accru la funeste ivrognerie de son ami, et l'a transformée en affection pathologique, en dipsomanie, car, robuste et rebelle aux intoxications alcooliques, il pouvait supporter des doses de spiritueux qui détraquaient l'organisme plus délicat de Verlaine. Il l'entraînait aux voyages, aux déplacements incessants et sans but. Il fut la cause de sa longue détention en Belgique. Il a fait planer sur lui des suspicions de passions contre nature, qui, invoquées au procès en séparation de corps, ont dicté aux magistrats les considérants du jugement plus tard transformé en divorce. Pour beaucoup de personnes, prévenues ou ignorantes des faits que nous établissons ci-après dans leur réalité, ces suppositions, dues à la fréquentation de Rimbaud, persistent encore et entachent la mémoire de Verlaine.

Voilà les méfaits, impunissables par les lois ordinaires, de ce gamin vicieux et génial, qui a fini sa carrière mouvementée en homme énergique, actif, laborieux et entreprenant. Il fut bien néfaste pour le pauvre faible garçon qu'était Paul Verlaine. Il le domina, il l'ensorcela, il l'envoûta. Il est certainement l'auteur de toutes les misères, morales et physiques, qui accablèrent Verlaine. Lui a-t-il rendu quelque service au point de vue intellectuel ? Son influence a-t-elle agi sur le talent

270 l'ALL VERLAINE

du poète des Romances sans paroles ? La poétique nouvelle de Verlaine est-elle issue de l'intimité avec l'auteur du Bateau Ivre ? Je ne le pense pas. La détention, l'extraordinaire conversion religieuse et des réflexions prolongées dans le calme et le silence d'une cellule, permettant de fixer une théorie poétique, que depuis longtemps il roulait dans son cerveau, ont surtout modifié sa manière et donné à sa versification le caractère original et impressionniste, qui diflerencie les vers de Sagesse de ceux des Poèmes Saturniens.

L'influence littéraire de Rimbaud est douteuse; celle qu'il eut sur les gestes et les sentiments de Verlaine ne fut malheureusement que trop évidente.

La mésintellig'ence avait grandi dans le jeune ménag-e. A la suite de scènes fréquentes, de plus en plus aig-uës, poussé par la crainte d'être dénoncé comme ayant participé à l'insurrection, le poète, facilement alarmé, soumis aux sug-g-estions de plus en plus impérieuses de son aventureux camarade, Arthur Rimbaud, médita, combina, et réalisa un départ.

Il n'était pas question tout d'abord d'une rupture définitive, sanctionnée par une intervention judiciaire. On ne parlait que d'un éloig-nement temporaire, d'une retraite apaisante. A distance, les époux se calmeraient. Les motifs de querelles n'existeraient plus. On ne se souviendrait plus des méchants propos échang-és, au cours de reproches, d'invectives et de hargneuses récriminations. Le temps ramènerait la paix dans la maison, disaient tout haut les beaux-parents, et tout bas ils souhaitaient que le g-endre, une fois parti, ne revînt jamais. Il entrait déjà dans leurs calculs que leur fille vécût tranquille auprès d'eux. Ils ne prévoyaient certes pas la solution du divorce, permettant une seconde union, une existence nouvelle, car rien n'annonçait ce g'rand chan-

g-ement de la lég-islation, et Naquet n'avait pas encore parlé; mais le rég'ime de la séparation de corps leur paraissait préférable pour leur enfant à une vie commune, pénible et inquiétante. Ils préparaient déjà les éléments d'un procès, et le départ du g-endre favorisait trop leurs désirs secrets pour qu'ils missent une grande ardeur à retenir l'émigrant.

On aurait pu, on aurait dû user de plus de ménag-ements envers ce tempérament nerveux de poète, que surexcitaient encore des excès alcooliques. Verlaine était docile et maniable. Il se fût laissé reprendre et conduire. Il ne demandait qu'à être pardonné, réconforté, consolé, g-ardé. Il avait, sans doute, besoin de beaucoup d'indulg'ence, et l'on devait se préparer à multiplier les pardons.

Deux personnes avaient de l'action sur lui, sa mère et sa femme. M""® Verlaine mère, trop indulgente pour les écarts de son fils, mécontente d'ailleurs des parents de sa belle-fille, auxquels elle reprochait d'avoir trop bien veillé aux intérêts de l'épousée, lors de la confection des conventions matrimoniales, chez M.° Taupin, notaire à Clich^'-la-Garenne, ne s'interposa point vig-oureusement et consentit au départ de son fils. Elle lui fournit même des subsides. C'était un encourag-ement fâcheux, cet arg-ent. Sans viatique, Verlaine ne pouvait commencer cette existence vagabonde, qui fut sans profit, même cérébral, pour lui, et qui devait le conduire aux plus mauvais ports. Quant à la jeune femme, un peu lasse des brutalités de son mari, que suivaient, dans les énervements dus à l'alcool, des expansions trop énerg'iqucs et des cxig-ences conjugales trop passionnées, elle soupira après la délivrance du joug- marital. Elle ne fit rien pour conserver près d'elle, pour sauver cet époux

dont elle se détachait. Devenue indifférente à ses projets, à son talent littéraire, à sa naissante renommée, elle ne considérait en lui que les défauts vulgaires. Dans son cœur juvénile et frivole, la désaffection complète grandissait, et le souhait de la liberté, de l'affranchissement, devenait impérieux, dominait tout autre sentiment. Ce fut là le malheur initial, et la jeune femme d'alors, aujourd'hui remariée, respectable et paisible mère de famille, eut une grande responsabilité dans les désordres de l'existence désorbitée du poète ; qu'elle me permette de le lui dire, elle que j'ai connue presque une enfant, quatre ou cinq ans avant la présentation de Verlaine, et à qui je souhaitais de loin, en août 1870, étant sous les drapeaux, le jour de la cérémonie nuptiale, célébrée au son du canon prussien, de rendre heureux, toujours heureux^ le pauvre, délicat, sensitif et maladif homme de génie, qui se donnait tout entier à elle. Car il l'aimait profondément ; il l'aima toujours, il n'aima qu'elle, je dois le redire encore, et cet amour, dont la preuve se trouve en tant de passages de ses œuvres, et dans de nombreuses lettres que je possède, devait survivre aux .scandales, aux violences des procédures, aux cris de haine, aux imputations calomnieuses, aux articulations diffamatoires, à pis que cela, à une seconde union, contractée et maintenue avec bonheur, sous les yeux envieux et désespérés du poète infortuné.

Loin de moi la pensée de donner tous les torts à l'épouse, froissée, meurtrie, un peu délaissée par instants, et, aux heures de crise, mal conseillée. Les querelles quotidiennes, la nervosité constante, les paroles outrageantes, les menaces même, et les scènes pénibles de toute nature que l'ivresse multipliait, lui rendaient alors la vie commune insupportable, comme disent les papiers d'à-

274 PAUL VERLAINli

voués, et pouvaient lui faire envisag-er la séparation préférable, même désirable. Mais Verlaine était bon, aimant, et c'était comme un souAVant qu'il fallait le traiter. On a des ménagements pour les malades. On leur passe bien des écarts, et leurs boutades, leurs mauvais moments, sont oubliés ; leurs violences même sont pardonnées. La guérison était possible, mais il était indispensable que la jeune épouse, qu'il adorait, se fît hospitalière, garde-malade, sœur de charité, plus que cela, chirurgienne de l'âme ulcérée de son mari, et geôlière de sa chair en révolte. Elle ne put ou ne voulut entreprendre cette médication sublime.

Verlaine a lui-même douloureusement constaté le refus de soins dont il fut l'objet, quand il soupira cette plainte douloureuse et touchante des Romances sans paroles :

Vous n'avez pas eu toute patience, Cela se comprend, par malheur, de reste ; Vous êtes si jeune ! et l'insouciance, C'est le lot amer de l'âge céleste I

Vous n'avez pas eu toute la douceur.

Cela, par malheur, d'ailleurs se comprend ; Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur, One votre cœur doit être indifférent !

Aussi, nie voici plein de pardons chastes, Non, certes, joyeux ! mais très calme, en somme. Bien que je déplore, en ces mois néfastes, D'être, grâce à vous, le moins heureux homme. . .

Une séparation de fait eut donc lieu. Elle ne devait

pas tarder à être transformée en séparation judiciaire.

Paul Verlaine se décida à faire des voyages dans le

Nord, en Belg-ique, et jusqu'en Ang-leterre, en compagnie d'Arthur Rimbaud.

Son départ, qui ressemblait à une fuite, eut un singulier prolog-ue. Les deux compagnons firent comme une répétition de leur expédition projetée, et un matin de juillet 1872, ils se mirent en chemin de fer à destination d'Arras. Ils arrivèrent de bonne heure, et, en attendant que les personnes que Verlaine connaissait dans la ville pussent les recevoir, ils s'installèrent au buffet de la gare, où ils s'offrirent des apéritifs, l'un poussant l'autre, si bien que l'ivresse bavarde s'empara d'eux. Alors ils entamèrent des conversations extraordinaires.

Piimbaud, qui affectait une morgue précoce et un silence hautain, imagina d'épouvanter les voyageurs du buffet. Verlaine, avec bonhomie, lui iVîurnit la réplique. Ils parlèrent d'assassinats, de vols, de vieilles femmes étranglées, et aussi de prison, de verroux, d'évasion ; ils donnèrent des détails qui parurent précis, des aperçus semblant exacts sur les maisons pénitentiaires, et cela à voix assez haute pour permettre à leurs voisins inquiets, et [bientôt terrifiés, de supposer qu'ils avaient à leurs côtés, consommant dans ce paisible buffet, deux échappés de maison centrale, peut-être deux criminels venant d'accomplir un mauvais coup.

Ils jouèrent si bien leurs personnages, ils effrayèrent si complètement les honnêtes consommateurs que tout à coup deux gendarmes, prévenus soit par un voyageur, soit par le garçon du buffet, survinrent, et invitèrent les deux compères à les suivre.

Ils sortirent au milieu des clignements d'yeux, des chuchotements, des mines effarées, et la légende courait bientôt, sur le quai, et de là se répandait en ville, qu'on venait d'arrêter deux célèbres assassins. Peu s'en fallut

ay6 PAUL VERLAI.NE

qu'on ne donnât des détails circonstanciés sur l'âge, le sexe, la situation de leurs victimes, et les dimensions des blessures qu'ils avaient faites.

Conduits à l'Hôtel de Ville, on procéda à l'interrog-atoire des deux suspects. Rimbaud, en présence du procureur de la République, reprit son aspect d'enfant et se mit à pleurnicher. Verlaine, interrog-é ensuite, confirma les dénég'ations de son ami, et comme le procureur commençait à s'excuser, reconnaissant l'erreur des gendarmes, facile à établir d'ailleurs, Verlaine ayant sur lui des lettres de l'Hôtel de Ville, des diplômes, des quittances de loyer et autres pièces justifiant de son identité, plus une certaine somme d'arg-ent, le poète, dont ne s'était pas encore dissipée l'excitation des apéritifs, éleva la voix. 11 menaça le procureur. Il déclara, avec des regards terribles lancés au personnel judiciaire estomaqué, qu'en présence de son arrestation arbitraire, et il accentuait « arbitraire » à la façon d'un traître de mélodrame, roulant les r dans un tremblement expressif, il allait faire du bruit dans la presse, agiter ses amis républicains,qui ne laisseraient point ainsi passer cette séquestration de deux camarades, citoyens paisibles, honorables, n'ayant pas l'ombre d'un casier judiciaire. Puis il ajouta qu'il était né à Metz, qu'il avait à opter entre la France et l'Allemagne, et qu'en présence des procédés violents dont usaient les agents français, il était sur le point de se mettre sous la protection des gendarmes allemands, qui, eux au moins, n'arrêtaient que les coquins!

Cette fanfaronnade parut faire une certaine impression sur le magistrat, qui appela les gendarmes et leur dit:

— Vous allez reconduire ces individus à la gare, où ils devront prendre le premier train pour Paris.

ROQUIS LONDONIENS 277

Ceci était peut-être plus arbitraire que l'arrestation, car, du moment que les prévenus justifiaient de leur identité, qu'ils n'étaient convaincus d'aucun délit, qu'ils n'étaient ni vagabonds ni mendiants, il n'y avait nulle raison pour leur interdire, étant français, le séjour d'Arras, ni pour les ramener à leur lieu d'origine.

Verlaine et Rimbaud furent donc ramenés vers la gare. En route, ils prirent quelque nourriture, offrirent la goutte aux gendarmes, et furent embarqués dans le premier train à destination de Paris, Arrivés à la gare du Nord, ils descendirent, se restaurèrent, et repartirent immédiatement pour la Belgique, De là, ils passèrent en Angleterre, sans encombre.

De Londres, Verlaine m'écrivit de nombreuses lettres, intéressantes surtout par le pittoresque, le coloris, l'humour, et l'originalité concise des descriptions de la vie anglaise. 11 me donnait aussi, au milieu de ses remarques, de ses impressions, et de ses notes linguistiques et anecdoliques, quelques indications sur ses sentiments personnels, ses travaux, ses projets. Il y faisait, en même temps, de nombreuses allusions au procès en séparation de corps déjà entamé par sa femme, sur l'insistance de ses parents.

On manque de détails sur les premiers moments du séjour de Verlaine et de Rimbaud à Londres, Voici une lettre non datée, mais qui est des environs d'octobre 1872, excusant par les nombreux déplacements des deux voyageurs l'impossibilité de donner une adresse :

Mon cher ami,

Tu es certainement au courant de toute cette affaire [son départ, la séparation de fait d'avec sa femme, procès commencé à l'instigation de la famille], car il paraît que ma femme, après m'avoir écrit lettres illogiques sur lettres insen-

sées, rentre enfin dans sa \Taie nature, qui est pratique et bavarde à l'excès. Ne deniande-t-eUe pas 1200 francs de pension, et ne veut-elle pas me faire interdire ? Tout ra, parce que je ne veux pas vivre sous le toit beau-paternel. Je ne voulais pas rester rue Nicolet, parce que toute ma vie, depuis que j'ai eu la bêtise d'entrer cliez mes beaux-parents, toutes mes lettres, toutes mes paroles, tous mes actes étaient espionnés.

Il paraît que l'on clabaude sur mon départ avec Rimbaud. Avec ça que c'est compromettant pour un homme de voyaijer avec un ami ! On oublie donc qu'elle, ma femme, est restée seule deux mois à Périgneux, et que j'ij^norais son adresse.

Mais à quoi bon te rabâcher tout ce que tu sais et que tu comprends aussi bien que moi ? Le fait est que j'aime horriblement ma femme... trop! Tu m'as vu du reste, ta sœur aussi, dans ce fatal mois de fé\Tier ; mais tout en souffrant, jusqu'à en évidemment mourir, je passe du moins par moins d'horreur douceâtre, c'est la pire, par moins de coups d'épingles, de piqûres de punaises, que dans cette exécrable maison Nicolet.

Je désire ardemment que ma femme revienne à moi, certes, et c'est même le seul espoir qui me soutienne encore, et Dieu sait, si cela arrive, comme elle reconnaîtra toute la sincérité de mes protestations incessantes, mais jamais plus je ne rentrerai là-dedans! d'où toutes les taquineries, indélicatesses, crochetages de tiroirs (que c'en est un tic !) et autres menues provocations, m'ont expulsé, haineux et défiant, moi toute tendresse et toute naïveté, hélas !

Mais assez geindre ! Tu me feras le plus grand plaisir en m'écrivant. Avant de te donner mon adresse définitive, je te prierai de rédiger ainsi tes adresses à moi :

<' M.Paul Verlaine, chez Mme Veuve Verlaine,26, rue Lécluse, Balignolles-Paris. »

Je le répète, tu me feras le plus grand plaisir, car si tu es mauvaise langue, je te crois bon ami, et tu sais que je suis le tien bien sincère; écris-moi donc vite.

Mes meilleures amitiés chez toi.

Ton pauv' vieux. P. V.

P' ^' — Il va sans dire que j'excepte de mes imprécations

Mme Mauté, qui fut toujours très bien, et Sivry, qui n'a qu'un tort, c'est d'être un peu lâcheur.

Je ne te donne pas notre adresse, parce que ami et moi wagonner et paquebotter insensément. Pas t'en formaliser et m'écrire vite, vite, vite ! A une prochaine occase, t'écrirai très curieux détails pittoresques, et enverrai vers nouveau modèle, très bien-; mais écris et envoie toi aussi.

Serre pinces. P. V.

J'avais assisté, comme Verlaine y fait allusion dans cette lettre, au début de l'irritation conjugale, car je demeurais, pendant l'hiver de 187 1-72, dans la même mai-^ son que M^^e Verlaine mère, 26, rue Lécluse. Là, bien souvent, je l'avais vu, revenir de la rue Nicolet, nerveux, accablé, se réfug-iant auprès de sa mère, mâchant ses irritations et ruminant ses désespoirs. Il m'avait conté ses doléances, ses griefs, ses sujets de plaintes, durant de longues soirées, entremêlées de fumées de pipes, d'absorption d'une petite bière aigrelette, en bouteille, montée de chez l'épicier d'en face, et accompagnées de capiteuse littérature. Il ne dissimulait pas ses torts ; il confessait très volontiers les nombreux accès de « soulographie », comme il disait, qui amenaient des reproches familiaux et des scènes avec sa femme, mais il insistait surtout sur les mauvais procédés de son beau-père, sur les tracasseries dont il était l'objet. Bien vite la désaffection était entrée dans le cœur de sa femme. Elle faisait sans cesse allusion à une séparation ; elle témoignait hautement du désir de demeurer, sans son mari, chez ses parents, et de rompre toute existence commune avec Verlaine. Ily a un entraînement irrésistible dans ces préparatifs de rupture. On en arrive vite à envisager,commetrès réalisable ettrès proche, une séparation qui, tout d'abord, n'apparaissait que comme problématique, presque chimérique, entravée de |mille obstacles, d'habitudes de

milieu, de sentiments, d'interventions légales, de partxg-es d'actif, de règlement d'intérêts, de changement de train de vie. Ce déclanchement vital finit par se concevoir comme une opération simple et aisée. On se prépare lentement à cette grave perturbation, et l'incubation du divorce légal et effectif se fait dans la vision anticipée de la séparation. En envisageant l'époque où l'on sera étrangers l'un à l'autre, on s'accoutume à l'être, et le ménage est disloqué dès qu'on parle de le rompre.

Verlaine, cependant, en confessant ces tristes événements domestiques, avait les jeux à demi-pleins de larmes. Comme il le dit et le redit dans ses lettres, il aimait sa femme, et souffrait cruellement de la situation. Il en était évidemment en grande partie l'artisan. La douleur n'en était pas moins vive.

Il était faible ; il lui était impossible de résister aux tentations extérieures; la boisson s'emparait de lui, et, dans l'ivresse, il n'était maître ni de ses paroles ni de ses actes. En outre, Rimbaud était venu ajouter un vigoureux ferment de division, et, comme un acide, sa présence avait rongé les derniers liens qui pouvaient unir les deux époux.

M^^e Mathilde Verlaine, profitant des relations de son mari avec Rimbaud, et tenant pour exacts des commérages colportés au sujet de l'intimité des deux amis, avait fermé la porte de sa chambre à coucher ; c'était une rupture définitive déjà. De plus, les hommes d'affaires s'en étaient mêlés. M^ Guyot-Sionnest, avoué, fut chargé d'occuper pour M^^ Mathilde Verlaine ; de son côté, Verlaine avait dû faire choix d'un mandataire, en la personne de M« Pérard, avoué, rue Rossini.

Un des amis de la famille, connaissant les affaires.

M. Istace, vieux plaideur endurci, lui avait indiqué cet avoué, et s'était charg-é de suivre les phases du procès. Ce fut pour échapper à tous ces ennuis,^ pour changer d'air, que Verlaine résolut de s'expatrier, au moins provisoirement .

Il s'isolait depuis quelque temps déjà, ayant rompu avec bien des camarades; il avait cessé ses fréquentations chez Lemerre. Celui-ci a dit « qu'à cette époque, — 1872, — le poète était devenu nerveux, atrabilaire, quinteux ». Il ne faut cependant pas croire, ce qui d'ailleurs eût été démenti par toutes les lettres, par toutes les appréciations de Verlaine, que le succès de ses amis lui eût porté ombrag-e. Verlaine ne fut jamais jaloux de personne, ni de Coppée, ni d'aucun autre des Parnassiens arrivés. L'envie lui était un sentiment tout à fait étranger Il était plutôt porté à se réjouir, comme d'un succès personnel, de la notoriété acquise par les Parnassiens, et volontiers il y coopérait par ses applaudissements. Il ne manquait jamais, chaque fois qu'un de nos camarades publiait un livre ou avait une pièce représentée, de manifester son intérêt ou sa satisfaction, même dans les moments les plus troublés et les plus accidentés de son existence, à l'étranger.

Lemerre ajoute d'ailleurs, dans cette note que reproduit M. Ch. Donos : « Il avait été des premiers à me prédire le grand succès de Coppée, mais l'alcool le rendait sujet à des colères terribles, et il fallut renoncer avec lui à toute réunion; il se sentait observé, importun, il ne vint plus. »

J'avais répondu à la lettre de Verlaine qu'on vient de lire, en lui donnant le conseil de résister à la demande en séparation de corps intentée par sa femme. Je l'engageai à ne pas se laisser condamner par défaut, ce qui

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