VXVL VJ.U1.AI.NE
semblerait donner une acceptation des diies et gpriefs de sa femme, malgré le recours de l'opposition, et j'indiquais sommairement, avec une réserve que l'on comprendra, les motifs qui dictaient ces conseils. J'estimais certainement que la vie commune n'était plus guère possible entre les deux époux, et qu'à cet égard le jugement de séparation serait plutôt, pour tous les deux, un bien. Toutefois, dans l'intérêt démon ami, prenant sa défense dans le présent, mais surtout envisageant l'avenir, je lui conseillais de résister, de contester les articulations de faits, d'exiger une enquête, en un mot, de faire tout ce qui constitue la défense sérieuse dans un procès en séparation de corps ou en divorce, surtout à raison de certaines articulations précisées par sa femme. Je redoutais qu'en se laissant condamner, il ne parût justifier ou accepter ses dires, et que créance ne fût accordée par la suite aux imputations calomnieuses portées contre lui, notamment en ce qui concernait ses relations avec Rimbaud.
Verlaine me répondit par le plus proche courrier :
Mon cher Edmond,
Par un inconcevable retard de la poste, pourtant si bien faite ici, je n'ai reçu que ce matin, dimanche 10, ta lettre du 7. Or, la poste ne fonctionne pas le dimanche en Angleterre ; impossible de te répondre plus vite que je ne le fais, c'est-àdire de t'écrire ceci, ce soir, pour jeter à la boîte tout à l'heure. ('.a partira à 5 heures du matin, et j'espère que le soir, vers .") heures, tu auras ma lettre.
Certes oui, je vais me défendre comme un beau diable, et attaquer moi aussi. J'ai tout un paquet de lettres, tout un stock (I. d'aveu.x » dont j'userai, puisqu'on me donne l'exemple. Car je sens qu'à ma très sincère atieciion, tu en as été témoin cet hiver, succède un parfait mépris, quelque chose conune le sentiment des talons de bottes pour les crai)auds. Et je te
remercie de prendre mon parti, et je t'en félicite, cela prouve en faveur de ta vieille amitié d'abord, ensuite de ta judiciaire.
Oh ! quel déballage de bêtise, de naïveté dans la ruse, d'ignorance dans la cuistrerie ! Je te raconterai, un autre jour, mon entrevue à Bruxelles avec ma femme. Je ne me suis jamais senti disposé à psychologiférer, mais là, puisque l'occasion m'est offerte, le mémoire que je suis en train de préparer pour l'avoué sera la maquette d'un roman dont j'ordonne les matériaux présentement.
Mon cas avec Rimbaud est très curieux également et légalement. Je nous analyserai aussi, dans ce livre très prochain ; et rira bien qui rira le dernier. A ce propos, la preuve en matière de diffamation est admise maintenant en France, je crois?
Ci-joint l'autorisation demandée.
Et maintenant... à la Tour de Londres !...
Verlaine avait l'habitude de mélang-er à ses lettres, me parlant de ses affaires domestiques et de ses projets littéraires, des croquis, des aperçus pittoresques sur Londres et la vie londonienne.
Voici l'une de ces premières impressions anglaises. Elles sont simples, parfois naïves, drôles souvent, nullement pédantesques. Ces notes ultra-familières sur Londres donnent une description, par les petites choses, par les vulgarités, de la rue rapidement observées, et par les brutalités, de la vie anglaise extérieure, encore suffisamment exacte bien que plus de trente années aient passé sur ces pages du voyageur hâtif et superficiel. Elles ont un caractère original, primesautier, sincère, que reconnaîtront tous ceux qui ont visité Londres. Ce ne sont que des raccourcis, mais ils donnent le mouvement. Ces « vues >> de Londres à vol, non pas d'oiseau, mais de piéton, bien souvent campé devant les bars, ne méritaient pas assurément l'importance d'une publication spéciale, les honneurs de l'édition. Consignées ici, intercalées, comme elles le furent dans la réalité, parmi
les lettres missives de Verlaine, elles complètent la physionomie et la biographie du poète voyageur.
M. P. Verlaine, à Londres. Angleterre. Poste restante. (Ecrire très lisiblement, et beaucoup.)
Je ne geindrai pas comme Ovide ! et j 'aborderai tout de suite le chapitre : Croquis Londoniens.
Plate comme une punaise qui serait noire, London ! Petites maisons noirousses, ou grands bahuts « gothiques » et « vénitiens » ; quatre ou cinq cafés potables, et encore ! Battur en rirait bien ! [Baptiste, garçon qui nous servait à la Brasserie des Martyrs.] Tout le reste c'est des dining rooms [restaurants], où l'on ne boit pas, ou des cofFee-houses, d'où l'Esprit (spirils) est soigneusement écarté. « Nous ne tenons pas d' « esprit », m'a répondu une « maid » à qui je posais celte question insidieuse : « One absinth, if you please, mademoisell ! »
Une nuée de boys rouges frotte vos bottes du soir au matin, pour un penny. Quand ils ont obtenu, grâce à leur mélange sirupeux, ce vernis, dont Labertaudière croit avoir accaparé le secret [personnage d'un monologue que débitait l'acteur Francès chez Nina de Callias], ils lèchent positivement votre soulier, et repartent de plus belle, la brosse molle d'une pince, et de l'autre la brosse dure! et la botte reluit, sacrebleu !..
Ici, c'est le triomphe du haillon, hupossible de rêver de loques pareilles ! Par exemple, grâce à l'abominable multiplication des petits décrotteurs rouges, il n'y a pas un immonde mendiant dont les souliers, semelles et orteils y compris, ne soient cirés comme feu Cyrus lui-même.
Je te parlais des cafés sortables, tout à l'heure ; jamais on n'a rien vu de si pauvre, de plus mal assorti : garçons idiots, sales, dorures écaillées, peintures dont rougiraient Jean de Redon et Ducornet-sans-bras, eux-mêmes.
El les théâtres ! L'odeur des pieds montait ! Acteurs du temps de feu le vertueux Moêssard, des cris de bêtes, des actrices maigres à faire pleurer ; — dans les bals publics, aucun piston. — Le chahut seulement au théâtre. Dans le Roi Corolle, on a intercalé, en plein ballet, un quadrille de CIodoches, tenu par des femmes ! Dans les cafés-concerts, Alhambra, Grecian Théâtre, etc., on y danse la gigue, entre deux
God save. Ah ! par exemple, on y bafoue les Jésuites, et, je ne sais comment les pitres chargés de cette exécution ressemblent tous àLeconte de Lisle. C'est inouï de ressemblance
D'ailleurs, la Tamise est superbe ! Figure-toi un immense tourbillon de boue : quelque chose comme un gigantesque goguenot débordant. Ponts véritablement babyloniens, avec des centaines de piles en fonte, grosses et hautes comme feue la Colonne [la Colonne Vendôme n'était pas encore réédifiée à cette époque], et peintes en rouge-sang.
Il fait, depuis mon arrivée, un temps superbe, c'est-à-dire imagine un soleil couchant vu à travers un crêpe gris. Mais grâce à l'inouïe circulation de voitures, cabs, omnibus, infects par parenthèse, tramways, chemins de fer incessants sur des ponts de fonte splendides de grandeur lourde, passants incroyablement brutaux, criards, les canards doivent être d'origine anglaise, l'aspect des rues est sinon parisien, — ô blasphème ! — du moins très distrayant.
A une autre lettre plus de détails ! et des dessins.
Ah ! un nota bene : tout ce que je t'ai dit relativement aux haillons ne s'applique qu'aux beaux quartiers. Régent street, Piccadilly, Leicester, Trafalgar, Mansion House. Zuze un peu quand j 'aurai vu les vrais quartiers pauvres !
Au résumé, très inattendu, tout ça, et cent fois plus amusant que les Italie, Espagne et autres bords du Rhin. A un prochain courrier, détails sur les dimanches ici.
Ci-joint un poème nouveau. Ouest-ce que ce feuilleton promis ?
Ton vietix
P. Verlaine.
J'aurai sans doute bientôt une demeure fixe : t'auras l'adresse et n'en parleras pas trop.
Ici pas vu de Français, sinon Régamey — très gentil. — Peut-être logerai-je dans l'ancien room de Vermersch, qui vient de se marier, l'insensé ! J'espère voir bientôt tous ces « bons bougres ».
D'autres lettres, même époque, donnent la suite de ses impressions ang-laises.
Croquis londoniens. — Vu les mannequins de Guy Fawks,
VU l'intronisation plus que royale du Lord Maire ; du dor partout, trompettes, troubades, bannières, huées et vivats.
Je proHte de cette lettre pour maudire comme il faut l'abominable o.x tail sap ! Fi, l'horreur ! Il y a aussi le « cofiFee plain per cup >, mélano-e affreux de chicorée torréfiée et de lait évidemment sorti du tétin du père Mauté 1 Most horrible ! Et le g-in donc ! De l'anisette extraite des W. C.
Le poisson est horrible : sole, maquereau, merlan, etc,, tout cela ressemble à de la pieuvre, c'est mou, gluant, et coulant. On vous sert avec une sole frite une moitié de citron, grosse comme un cœur de canard ; viande, légumes, fruits, tout ça bon, mais bien surfait. Bières tièdes. Les établissements de consommation anglais proprement dits méritent une description : « ^h dehors c'est gentil, mais au dedans ça s'encrasse » [refrain d'opérette sur les fusils aiguilles]. La devanture est en bois couleur d'acajou, mais avec de gros ornements de cui^Te. A hauteur d'homme, le vitrage est en verre dépoli, avec des fleurs, oiseaux, etc., comme chez Duval. Vous entrez par une porte terriblement épaisse, retenue entr'ouverte par une courroie formidable, — et qui (la porte) vous froisse les fesses après avoir le plus souvent éraflé votre chapeau. Tout petit, l'intérieur : au comptoir d'acajou une tablette en zinc, le long duquel, soit debout, soit perchés sur de très hauts tabourets très étroits, boivent, fument et nasillent messieurs bien mis, pauvres hideux, portefaix tout en blanc, cochers bouffis comme nos cochers et hirsutes comme eux. Derrière le comptoir, des garçons en bras de chemise retroussés, ou des jeunes femmes généralement jolies, toutes ébouriffées, élégamment mises avec mauvais goût, et qu'on pelotte de la main, de la canne ou du parapluie, avec de gros rires, et apparemment de gros mots, qui sont loin de les effaroucher. C'était hier samedi, c'est le lundi d'ici. Que de pochards ! — Hier soir, à Leicester square, une troupe de musiciens allemands faisait son vacarme devant les cafés, quand tout à coup un Anglais, ivre horriblement, s'empare du pupitre d'un des pauvres diables, et lui tape, au milieu de l'indifférence générale, à coup redoublés sur la tête, j us(|u'à ce que le malheureux tombât. Arrestation, d'ailleurs.
J'oubliais de dire que les wine-rooms, alsops bars et autres mastroquets indigènes, grâce à l'acajou crû de leurs entable-
ments, comptoirs, et buffets, et à leurs panneaux, volets, etc., peints en vert sombre, ne sont point d'un aspect vilain, et font songer, quand on cligne de l'œil, à des fonds de Delacroix. — Aujourd'hui dimanche : aoh 1 very duU ! [très triste]. Tout fermé. Nul commerce. Les boîtes aux lettres fermées aussi. Pas de décrotteurs. Les endroits où l'on mange, ouverts juste le temps de manger, soumis à de fréquentes visites, à l'effet de savoir si l'on boit du superflu !
Trop vantés les « lieux à l'anglaise ». L'eau envahit tellement la cuvette que le « visiteur » se voit et se sent éclaboussé de si terrible façon, que moi, par exemple, en présence de cette propreté latrinale, je me suis presque pris à regretter l'immonde, mais paisible goguenot de chez le père Pointu, tu sais ! [Institution Landry, rue Chaptal]. Les lieux dans les cafés s'appellent lavatory, parce qu'il y a des robinets, cuvettes, savons dans l'endroit même. Quand vous sortez, vous tombez ès-mains de jeunes garçons, qui, pour deux sous, vous brossent des pieds à la tête : j'ignore ce que, pour un peu plus, ils doivent faire aux bien informés, mais ils ont l'air formidablement suspect, avec leur petit costume collant, et leurs figures généralement charmantes.
Mais en voilà assez pour aujourd'hui. Je t'enverrai prochainement d'autres détails, plus curieux encore, mais qui demandent quelques jours encore de sérieuses études.
Nouvelle, à toi, si ça peut l'être utile pour tes journaux : rencontré Oswald, qui s'est fait statuaire. Dois le voir sérieusement demain.
Nous apprenons l'anglais peu, mais avons assez de nos quatre z'yeux pour définitivement trouver cette ville absurde et...
[Ici une citation d'une opérette que nous avions vu jouer ensemble au Théâtre Montmartre, ayant pour musicien le chef d'orchestre de cette scène alors banlieusarde, et qui s'appelait 'La Nuit aux amours :]
... Je connais les malins français,
Les hitalliens pauétiques.
Les cross allemands whlegmatiques,
©t les ridicules anglais...
Oh ! Oui.
Amitiés chez toi, réponds-moi bientôt.
Ton vieux,
a88 PAUL VERLAINE
Que dit Sivry ? Que cancane son éponge ?
Si tu trouves l'occase et le temps de me recopier les six sonnets des Amies, tu seras béni.
Vois-tu toujours mon aimable conjointe, et quels renseififncments ? Malgré une assertion du Gaulois, l'Avenir paraît toujours ici. P. V.
Les Amies, dont Verlaine parle dans sa lettre, sont un petit recueil de vers, très libres, dont je possède encore le manuscrit orig'inal, ou du moins la copie fort bien calligraphiée, de la main même de Verlaine. Les Amies, qui fig-urent aujourd'hui dans son œuvre complète, tome II, édition Léon Vanier, 1899, avaient été envoyées par Verlaine à Poulet-Malassis, et elles parurent en une petite plaquette, aujourd'hui introuvable, sous le nom de <c Pablo de Herlag-nez ». Ce livre fut tiré à un très petit nombre d'exemplaires, dont la majeure partie fut saisie par la police; il y eut même un jug-emenl, dit-on, validant celte saisie. Ces sonnets, qui sont de l'ordre lesbien, sont d'ailleurs devenus inoffensifs par suite de la publication postérieure, en France, de prose et de vers de nombreux écrivains, traitant le même sujet scabreux; mais alors c'était, même pour Poulet-Malassis, une hardiesse bibliographique.
Suite des « Croquis Londoniens » :
Londres, 187a, Cher ami.
En attendant une lettre de toi relative à mes misérables affaires, quelques nouvelles et d'autres détails londoniens.
Vu Lissagaray ; il demeure maintenant Newman Street, 30, Oxford Street ; il doit bientôt te répondre.
Vu Matuszievvicz [officier de l'armée, compromis dans la Commune] ; excellents renseignements relatifs aux journaux où écrire pécuniairement.
Aux détails! Le brouillard commence à montrer la boule
CROQUIS LONDONIBNS 289
de son sale nez; tout le monde tousse ici, excepté moi. Il est vrai que moi, tu me connais, plein de flanelle, cache-nez, coton dans l'oreille, toutes précautions aussi ridicules à Paris qu'honorables ici.
Les grogs et le punch inaugurent leur sirupeux empire, mais à moi que me chaut? Du pale-ale, du stout encore; aussi me portè-je aussi bien que ma pauvre tête, toute à ces vilaines manœuvres à déjouer, me le peut permettre.
Et puis, il pleut, il pleut, il pleut! à fondre certain cœur sec que tu connais, moins, hélas! que moi!
Aussi les théâtres regorgent .
Je vais ce soir à l'Œil crevé d'Hervé, adapté à la scène anglaise, et en anglais (Opera-comic Strand), et je t'écris ceci de Leicester square, café de la Sablonnière et de Provence, bon petit endroit que je recommande à tous voyageurs. Au moins, pas de Bordelais ni d'Italiens; personne jamais, sinon des mangeurs, à la table d'hôte. Dans la salle oùje suis, nous sommes deux buveurs d'ale.
Chapitre des femmes. — Chignons incroyables, bracelets de velours avec boucles d'acier, châles rouges comme des saignements de nez, a dit fort justement Vallès. Toutes jolies, avec une expression méchante et des voix d'anges. On ne peut croire tout le charme qu'il y a dans cette petite phrase « Old c — », cherche l'équivalent en français, adressée tous les soirs à de vieux messieurs, mieux mis que fort équilibrés, par d'exquises misses à la longue jupe de satin groseille, jaspée de boue, tigrée de consommes épandues, trouée de chiures de cigarettes. Ces propos-là se tiennent généralement dans Regent-Street, Soho, Leicester Square, et autres quartiers franco-belges. II paraît que, dans la Cité, c'est plus pire : j'irai y voir.
Des nègres, comme s'il en neigeait, au café-concert, dans la rue, partout !
Aux vitrines des photographes : Stanley, Livingstone, Badingue, Ugénie. Oh ! que d'Ugénies ! Plus de trente-deux positions. C'est importun, parole !
Donc Daudet fait four, et Abeilard, pas. Tant mieux ! Pourtant Busnach et Clairville ont été bien cruels de marier ce dernier !
Vu enfin Vermersch, très aimable, et sa femme très char-
ago l'AUL •.■.iiiLAl^E
mante : ils élèveot uae souris blanche. Ces communards, c'est bien deux !
Vu l'Œil Crevé, car je t'écris ceci trois jours après le commencement de cette lettre. Très drôle. La « Lang-ouste atmosphérique » est remplacée par une chanson à boire que chante le bailli. La flèche en diamant est supprimée. Le rôle d'Alexandrivore est tenu par une femme. Très gai le duc d'En-face.
Vu aussi Macbeth, L'orchestre prélude par l'ouverture de la Dame Blanche, et, dans les entr'actes, joue des quadrilles d'Olivier Métra. D'ailleurs, d'assez beaux décors. Ceci à PrincessThéàtre.
Oh ! mon ami ! les allumettes, ici, <;a pète comme un pet, et ça ne s'enfiamme jamais, entends-tu, jamais ! Il y aurait une fortune à importer, malgré leur prix, des allumettes françaises et quel service rendu aux pauvres fumeurs 1 J'y songe.
Je compte entrer, sous peu de jours, dans une grosse maison d'ici, où l'on gagne assez. En attendant, je fais des travaux américains, assez bons payeurs. Enfin je végète moins que ne s'y attendaient les bons bougres de la rue Nicolet, — quoique toujours bien triste de cette révolte de ma femme, pour qui ma mère et moi avions pourtant, elle tout fait, et moi tout subi, tu le sais
Réponds-moi vite, toujours : liowland Street, 34-35 — W. Amitiés chez toi
Vermerschjdoit faire vendredi soir uneconférence sur Théophile Gautier. Ça sera un beau tapage dans la presse sale.
J'y serai et t'en rendiai compte.
Autre lettre, qui n'a d'autre importance que de sig-na- 1er les sentiments des Ang-Iais à l'ég-ard des réfugiés de la Commune :
Je te galope à la diable quelques mots sur la conférence Vermersch. C'était au premier étage d'un public-house,sis Old Compton Slreet,G et 7, Soho. Vermersch très élégant. Il a répudié , avec beaucoup de bon goût, le facile courage d'engueuler, ici, le bonapartisme de Gautier. Toute littéraire sa con-
férence, très documentée, très anecdotique, et très applaudie par les très nombreux Anglais, Français, des plus distingués et des moins communards pour la plupart, lesquels disaient en sortant : « Ces coquins-là, tout de même, c'est aussi honnête que des honnêtes gens, et c'est, de plus, spirituel. » Textuel.
Cette conférence est,d'ailleurs, la première d'une série dont la seconde sera, vendredi prochain, sur Blanqui.
Tu en auras des nouvelles par ton trop négligé
P. Verlaine,
Nouveaux Croquis londoniens :
Londres, 28 septembre 187a.
Mon cher ami,
Merci de ta bonne lettre substantielle, mais mal écrite. (De grâce, soigne un peu plus tes pleins et tes déliés, par pitié pour mes pauvres œils.) Je ne te dis pas de Favarger ni de Vitaliser, mais, pour Dieu, expéditionne un peu plus lisiblement tes minutes. — C'est convenu ? —
Merci aussi pour tes compliments relatifs à mes pauvres vers (qui ont été d'ailleurs soigneusement dénoncés, paraît-il dans une « Gazette de Paris » ou un « Courrier de France » quelconque, je ne sais trop). Tu serais, si tu en avais eu vent, bien gentil de te procurer le numéro et de m'envoyer l'entrefilet sous pli. Et pendant que j'y suis, veuille donc, quand tu verras Blémont, lui serrer la pince, et le prier, de ma part, de m'envoyer les numéros parus dans la « Pienaissance », de I jusqu'à... exclusivement. Je me suis abonné, et je demande ça comme prime, d'autant plus que les aimables Mauté se gardent bien de me rendre les numéros qu'on m'envoyait gratis rue Nicolet. En outre, l'abonnement pour l'étranger est de lo francs, port en sus, et j'ai envoyé 20 francs à Blémont. J'ai donc droit, me semble-t-il, pleinement à cette collection. À la rigueur, j'en rembourserai le port. Fais à Blémont cette requête bien amicalement, car il est très aimalsle avec moi, et seul de mes amis, seul avec toi, il « daigne )> écrire à ce « misérable » que je suis, paraît-il.
Je vois assez rarement Lissagaray, mais je pourrai lui déposer un mot, exposant tes demandes, — et ce sera l'ait
demain. — Demain, hélas ! c'est dimanche I Heureusement qu'il y a dans Hyde Park un meeting monstre au sujet de la police, a On Bchalf of the Discharged and imprisoned Constables ») [En faveur des constables accusés et mis en prison] . Orateur, M. Georges Odger — républicain. — On y ira et t'en rendra compte. L'affiche colportée à dos d'homme porte ceci :
Caution. — Do net heed the rumour circulated to the contrary and the false reports of the newspapers. [Avis. — Ne pas faire attention aux bruits contradictoires répandus et au faux récits des journaux.] En un mot, c'est un essai d'embauchage de la police dans le parti radical d'ici.
Il y a une curiosité inconnue, je crois,ici : c'est le Tower's subway — c'est-à-dire un tube immergé à une cinquantaine de mètres dans la Tamise. On y descend par une centaine de marches. Et c'est littéralement un tube en fonte avec des becs de gaz à hauteur d'homme, avec un plancher large d'un demi-mclre. Ça pue, ça est chaud, et ça tremble comme un pont suspendu, avec la rumeur énorme de l'eau ambiante. Bref, on est très content d'avoir vu ça. — Mais quand on pense que c'est construit avec toute la témérité anglaise, et toute l'insouciance du danger qu'ont ces étranges gens-là, on a, quand on en est sorti, un délicieux frisson lâche. Je dois bientôt aller voir le tunnel, au sujet duquel il faut, disent les Anglais eux-mêmes, bien déchanter.
Le Tube dont je te parle est à deux pas de Londonbridge, dernier pont possible de la Tamise.
Ici, tout est petit. Sauf la Cité, vastes offices, banques, etc., sauf Southwark, énorme rue pleine d'usines et d'immenses warehouses (magasins), sauf les docks, moins beaux pourtant que ceux d'Anvers, Belgravia Square, et quelques Terminus Hôtels gigantesques, tout est petit : les maisons, à deux étages, sans toiture visible, d'en bas, les portes, les « collidors», les boutons de porte, les compartiments des public-houses, comparables vraiment à des intérieurs de grenades, les toutes petites briques jaunes des murs, lesquelles briques deviennent, au bout de très peu de temps, obscurément rougeâtres, puis tout à fait noiroutfcs ; tout est petit, mince, émacié, surtout les pauvres, avec leur teint pâlot, leurs traits tirés, leurs longues mains de squelettes, leur barbiche rare, leurs tristes che-
CROQUIS LONDONIENS 2g3
veux blondasses, frisottés naturellement par la floraison des choses faibles, telles que les pommes de terre énervées dans les caves, les fleurs de serres, et tous les étiolements. Rien ne pourra dire la douleur infâme, résignée jusqu'à l'assassinat, de ces très peu intéressants, mais très beaux, très distingués misérables.
Ici, on a pour deux sous (one penny) 3 oranges, et des poires exquises incalculablement. Des grenades aussi, des pommes, etc.
Fin, pour aujourd'hui, des beaux détails londoniens.
Donne le plus possible des détails sur la a chère enfant » et son auguste famille. — Vois-tu les Sivry, encore? — Mme Rimbaud s'occupe très véhémentement de l'afi'aire. Elle croit qu'en me séparant de son fils, je fléchirais ça. Qu'en dis-tu? Moi je crois que ce serait leur donner leur seule arme! (c Ils ont cane, donc ils sont coupables », — tandis que nous sommes prêts, Rimbaud et moi, à montrer, s'il le faut, notre virginité à toute la clique — a et ce sera justice » !
Ecris-moi bientôt.
Ton vieux P. Verlaine.
Les parents de la femme de Verlaine, cependant, arg-uant du séjour à Londres de Rimbaud, en compagnie de Verlaine, lançaient l'assignation en séparation de corps. Un des motifs de la demande visait l'intimité avec Rimbaud. L'articulation du grief était précise.
Verlaine voulait répondre, publier des lettres dans les journaux, convoquer des amis, saisir comme un tribunal d'honneur. Il allait, on l'a vu dans la lettre qui précède, jusqu'à réclamer une expertise médicale, à laquelle lui et Rimbaud se soumettraient. Cette offre, qui pouvait être prise au mot par la partie adverse, est à retenir. Si elle n'eut pas de suite devant les juges, elle peut servir devant l'opinion. Le silence des accusateurs absout l'accusé.
Je lui répondis en l'engageant au calme et au silence,
sauf les répliques lëg*ales, voulues par la procédure. Je lui recommandais surtout d'éviter de donner trop de publicité au motif en question, invoqué dans l'assig-nation. On le connaîtrait toujours assez, et la malig-nité publique ne s'en emparerait que trop aisément
Il voulait, dans sa fureur, se transporter à Paris, afin de trouver l'avoué de sa femme. M* Guvot-Sionnest, rue Richelieu, avec l'intention de lui casser les reins. Je le dissuadai de cette violence, ridicule autant qu'inexécutable vraisemblablement, et lui dis que, dans un duel de procédure, les avoués se battaient pour leurs clients à coups de papiers timbrés, qu'on nommait, sans doute pour cela, des exploits. Je l'eng-ag-eai tout bonnement à confier à son avoué. M® Pérard, le soin de riposter k son confrère.
Il me répondit par la lettre suivante, où il proteste une fois de plus contre l'odieuse accusation :
Londres.
Merci de tes bons conseils, mon cher ami, je les sui\Tai, bien qu'il m'eût été doux de quelque peu confondre tout de suite leurs abominables calomnies, dont on me crible, dans je ne sais quel but de chantage. J'avais, à cet effet, préparé un mémoire, qui alors me servira plus tard. Là-dedans j'expose avec lucidité, et, je le crois, avec une émotion communicative, tout ce que cette malheureuse m'a fait souffrir, et tout ce qui a amené mes morosités de la fin. Quant à l'immonde accusation, je la pulvérise, pensè-je, terriblement, et en rejette tout le dégoûtant opprobre sur ses auteurs. J'y dis les inouïes perfidies de ces derniers temps, et je démontre, clair comme le jour, que toute cette affaire contre nature, (]u'on a l'infamie de me reprocher, est une simple intimidation (sive chantafi^e), à l'effet d'obtenir une pension plus grosse. Tous les illogismes, indélicatesses, mensonges et ruses, tout y passe. J'y expose, dans une analyse psychique, très sobre, mais très claire, sans phrases ni paradoxes, les mobiles hautement honorables et sympathiques de ma très réelle, très profonde et très persévé-
rante amitié pour Rimbaud, et je n'ajouterai pas très pure, fi donc ! D'ailleurs, tu en auras connaissance au premier jour, et m'en écriras ton a^ns, puisque tu veux bien m'ofirir tes bons offices que j'accepte de tout cœur.
Je vais m'occuper de récupérer mes bardes et bibelots qu'ils persistent à me détenir, mal^é une demande officieuse que je leur avais envoyée sous la forme d'une lettre, très affectueuse, à ma femme.
Il va sans dire que si des amis continuent à hésiter, et surtout si l'on sait de quoi il s'agit dans l'assignation, je t'autorise à répéter tout ce que je dis là, et au besoin à leur montrer mes lettres, — à moins que tu ne croies meilleur de garder le silence.
J'ai reçu une bonne lettre de Blémont et de Victor Hugo, à qui j'avais écrit avant de connaître l'assignation. Faut-il sur la matière leur écrire maintenant?
Pardon de l'occuper si longtemps de mes affaires. Je reprends maintenant mes détails londoniens.
Croquis londoniens. — J'arrive aux Dimanches à Londres, qui sont véritablement la fête du Bon Dieu : juges-en !
Jusqu'à une heure de relevée, tout fermé, tout! De une heure à trois de très rares public-houses et dining-rooms entrebâillent, sous la réserve des courroies formidables dont je t'ai parlé déjà, et sous l'œil du policeman, qui, montre en main, surveille l'ouverture et la fermeture. De six heures à onze heures du soir, même jeu. En dehors de ces établissements, tout chôme, jusqu'aux décrotteurs indépendants, dont l'un, qui cirait mes bottines, s'est vu, ce dernier «. sunday », véhémentement réprimandé par un « serpent » qui passait. J'ai dit décrotteurs indépendants, parce que les gosses rouges, que je t'ai dénoncés déjà, 'sont exploités par une société de charité, qui, bien entendu, leur fait passer le jour du <c Lord » à adorer ce dernier. Tout chôme : postes, chemins de fer, entre l'heure des offices, paquebots maritimes, toutes les administrations sont mortes, sauf le télégraphe et les bateaux desservant la Tamise. Entre parenthèse, on y boit, dans ces bateaux, en dehors des laps légaux ; que de pochards, ce jour-là, arpentent Londres, de Woolwich à Battersea ! Mais pour manger, « il est midi sonné ». Nul théâtre, naturellement. Des prêches et des chantages de cantiques partout, en plein
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air, jusque dans le français (donc shocking) Leicester Square. Ces calolinades, et autres mômeries, ont redoublé depuis certaine loi, datant de juillet dernier. Les pochards naturellement ont réclamé. Je t'envoie à l'appui une pièce où tu liras avec plaisir que plusieurs de nos confrères d'outre-Manche ont combattu le bon combat. Mais le Clergj-man l'a emporté. — Et ce fut justice ! Amen!
Mais voici le comble ! Il y a dans Regent-Street un photographe-enlumineur, dont la a great attraction » est un portrait de femme, peinte en trompe l'œil, d'ailleurs très réussi, et qui, sous un rideau soulevé, semble inviter le passant à entrer. Le dimanche, rideau baissé, disparue l'ingénieuse image! Elle ne doit pas travailler le dimanche, elle ne trompe pas l'œil, le jour du Seigneur !
Ouf ! Et dire que j'en ai encore plus à te dire sur ce précellent sujet!
Ma vie est toute intellectuelle. Je n'ai jamais plus travaillé qu'à présent, débarrassé que je suis des mille papotages, cancans, taquineries, commérages et potins, dont fut parfumé mon séjour dans cette famille. Me voici tout aux vers, à l'intelligence, au.x conversations purement littéraires et sérieuses. Un très petit cercle d'artistes et de littérateurs. Et voilà qu'ils me viennent relancer dans mon quasi hermitage, et qu'il me faut faire des mémoires et des lettres à des magistrats ! Je travaille, nonobstant, bien, je me suis mis en relations avec un éditeur, et j'espère qu'avant trois semaines je pourrai envoyer à quelques rares amis, dont toi, naturellement, une petite plaquette, avec (peut-être) une eau-forte initiale, intitulée Romances sans paroles.
J'ai vu Lissagaray dans un café de Leicester Square, mais, étant très occupé après mon fameux mémoire, je ne l'ai pas accosté. Je profiterai de l'horrible loisir de dimanche (aprèsdemain) pour lui porter (a lettre.
Un dernier détail pour finir. Si tu vois Coppée, dis-lui que tous les orgues de Barbarie gueulent sa Sérénade du Passant [Mandolinata, par Paladilhe], concurremment avec cet horrible grand air de Murtha. Laquelle survivra de ces deux machines à porter le Bon Dieu d'ici en terre? ïhat is the question ! Diamond eut diamond! [Le diamant coupe le diamant. — Fin contre fin.]
Ici il y a abondance de turcs : l'un d'eux, marchand de tabac, s'appelle Economidès, et d'Italiens, tous souteneurs. Les Français, euh !...euh !...en général placiers en vins, marchands de journaux, et mal élevés, sauf ton serviteur et quelques bons bougres.
Ecris-moi bientôt. Mes salutations chez toi. Si tu vois ma mère, tranquillise-la, et style-la procédurièrement, ainsi que ton vieux
Amitiés à Oliveira, Charly, Notre Nanteuil [Monnantheuil, publiciste et violoniste] et à ces messieurs de la Renaissance.
Une humble prière : écris un petit peu plus lisiblement. C'est quelquefois des pattes de chat, ton écriture !
Londres, même adresse.
Croquis londoniens. — Merci de ta bonne lettre, et des détails sur Kopp et Lya [F. Coppée] Je reprends ceux sur ici : Leicester Square est une place inculte, entourée de sales arbres, et au milieu de laquelle est un cheval en zinc, peint en rouge, et décapité de son cavalier, Georges IV, je crois, un jour de meeting orageux. On a voulu depuis replacer l'homme sur sa bête, mais la place appartient à un homme d'esprit, qui n'a pas permis ce reboulonnement, au nom de quelque chose comme un bail durable encore 45 ans. Quarante-cinq ans de joie pour l'étranger ! Là sont donc les « cafés » français, fréquentés par les seuls commis-voyageurs. Les communards sont tous égaillés dans les faubourgs, où ils se tiennent tranquilles, sauf Oudet, Landeck et Vésinier, récemment exécutés dans une assemblée générale des Proscrits, et qui font un bien bon ]o\iTn3\,la Fédération^ qn'on dit soutenu par Badingue. Est-ce vrai? Moi je m'en f..., étant bien résolu à fréquenter le moins possible ces messieurs. SaufAndrieu, homme très rassis et lettré, et Régamey, très gentil et très parisien, je n'ai encore vu personne de connaissance, du moins fixé ici.
Tabac immonde, ici, cigares inabordables ! Les femmes, d'ailleurs, très jolies, marchent en canards, parlent avec des voix de gabier, et ne changent jamais de chemises. Il va sans dire que je parle des femmes chic, Zuze un peu du reste!
La Cité est un quartier \Taiment intéressant : une activité
Sgo PAUL VERLAINE
ÎDOuïe dans des rues assez étroites, noires, mais flanquées de belles maisons : offices, banques, entrepôts, etc. — Poussé, l'autre jour, en bateau jusqu'à Woolwich, — les docks sont inouïs : Garthage, Tat, et tout réuni, quoi ! — Relent Street, le beau quartier, heu! heu! la Chaussée d'Antin du temps de Louis-Philippe : étalages de province, passants mis comme des sauvages endimanchés, peu de voitures,pas d'équipages!
En résumé, sauf son immensité, et sa très imposante activité commerciale, presque effrayante même pour tout autre qu'un parisien, Londres est un immense Carpentras — et moi qui viens de Bruxelles tant moqué, je déclare Bruxelles une très charmante ville (400,000 habitants), plus belle et plus riche en beaucoup d'endroits que Paris, regorgeant de splendidcs cafés, restaurants, théâtres, et autres lieux, tandis que le fameux London ne peut être aux yeux du Sage qu'un Carpentras dégingandé, je le répète, et encore peut-être calomniè-je Carpentras.
Lissagaray pas encore de retour. Dès que, porterai lettre.
Merci des bons détails pratiques. J'en profiterai, j'ai écrit à ma femme relativement au rapatriage de mes affaires. Si récalcitrante, agirai autrement.
Bien triste tout de même de toutes ces indélicatesses, grossièretés, perfidies vulgaires, et fractures récidivistes de tiroirs. Plus triste encore de cet abandon de moi par ma femme, en faveur d'un tel beau-père. Je dis abandon, puisque je n'ai cessé de l'appeler auprès de moi, et qu'elle ne m'écrit même plus, après avoir été déblatérer follement sur moi et insulter ma mère, à qui elle n'envoie même pas monjils ! Dis tout ça aux « éi)ahis » d'entre nos amis.
Ecris-moi souvent.
Compliments chez toi.
Cordialement
Autre lettre, mêmes sujets.
Mon cher Edmond, D'abord des reproches sur ton absence de lettres, — puis, avant la suite des détails londoniens, — quelques conseils que je te vais demander.
Ayant fui, Loth imprévoyant, la Gomorrhe de la rue Nicolet, sans rien du tout emporter, me voici nudus, pauper,sans livres, tableaux et tous autres objets à moi appartenant, et détenus par l'aimable famille que tu sais, sans que je sache le moyen de leur faire cracher tout cela. Veuille m'induire dans les voies amiables, s'il se peut, ou bien alors légales, de rattraper mon fade. Explique-moi ça bien.
Il y a bien Venfant aussi que l'on voudrait m'escamoter, et qu'en attendant on cache à ma mère, qui n'en peut mais ; pour ça, comme c'est un délit atroce, point je ne pense m'est besoin de m'en remettre à autre chose qu'aux justices humaine ou divine. De cette dernière, s'il le faut, je serai le bras provoqué . . .
Aux détails londoniens maintenant :
Croquis londoniens. — Je travaille beaucoup. Des journaux français sérieux se fondent ici ; j'intrig'ue et je crois que j'en serai. Puis, je connais des négociants ; puis, bien qu'en effet peu heureux, par suite des petites sécheresses, et des énormes indélicatesses de certaines gens, me voici tout courageux et les manches retroussées. Bref, comme le prêtre marié de Barbey, je ne suis pas encore si charogne que ça l
Moins triste que sa réputation, Londres : il est vrai qu'U faut être comme moi, au fond très chercheur, pour y trouver quelques distractions; j'en trouve beaucoup. Mais des cafés propres, nix, nix. II se faut résigner aux immondes caboulots dits a french coffee bouses », ou alors aux boîtes à commisvoyageurs de Leicester Square. N'importe ! C'est très bien cette incroyable ville, noire comme les corbeaux et bruyante comme les canards ; prude comme tous les vices se proposant; saoule sempiternellement,en dépit de bills ridicules sur li^TOgnerie ; immense, bien qu'au fond elle ne soit qu'un ramassis de petites villes, cancanières, rivales, laides et plates ; sans monuments aucuns, sauf ses interminables docks (qui suffisent d'ailleurs à ma poétique de plus en plus moderniste). C'est très bien, au fond ! malgré les ridiculités sans nombre que je renonce, à la fin, à t'énumérer.
Ci-joint deux petits poèmes, à la suite de celui que je t'ai envoyé ; je me propose de les faire imprimer avec d'autres congénères, et d'un tout autre genre, sous le titre de Roman-
ces sans paroles, ici, dans un mois. Je compte sur toi pour réclames.
Amitiés, et écris-moi plus souvent.
Ton
P. Verlaine.
M'écrire ; Howland-Street, 34-35 (W) Londres.
Verlaine avait quitté précipitamment, et comme en cachette, la maison conjugale, ou plutôt beau-paternelle» devenue intenable. Il était parti, comme il l'a écrit à plusieurs reprises, nudus et pauper. Il avait donc laissé rue Nicolet, en sus du mobilier commun, un certain nombre d'objets tout à fait personnels, qu'il désirait récupérer. On a de ces attaches avec les choses. Souvenirs du cœur, objets familiers, bibelots qu'on est accoutumé à trouver sous le regard et sous la main, décor intime du home. Vraiment tout cet ensemble d'accessoires, souvent bien inutiles, et qui vous semblent pourtant nécessaires, tous ces bagages de l'existence qu'on s'est faite, ou qu'on a subie, prennent une place considérable dans les séparations. Ils accroissent la souffrance de la rupture et cuisent longtemps après que l'on a subi l'opération. Dans de nombreux procès entre époux en désaccord, dans les disjonctions de couples irrégulièrement liés, les revendications de ces menus biens prennent souvent autant d'importance, dans l'énoncé des giùefs réciproques, que des répétitions et des réclamations d'un intérêt pécuniaire beaucoup plus grand.
C'est la privation de ces livres, de ces tableaux, de ces portraits, qui sans cesse sont autour de nous, dans ce qui est notre domicile provisoire ou durable, et qui semblent faire corps avec nous-mêmes, qui i^end souvent le voyage pénible et attristant. Sans ces accessoires familiers, on se trouve désorbité, et l'on se préoccupe
CROQUIS LONDONIENS 3oi
d'abrég-er le séjour en des chambres d'hôtel, où tout vous paraît étranger.
Dans la mélancolie des moroses et sombres « furnished appartments » de Londres, Verlaine évoquait les souvenirs de ses bibelots absents, et me témoignait un violent désir de les retrouver. N'étaient-ce pas les témoins de ce qui avait été son bonheur? Il voulait ramasser les fragments de sa vie brisée.
]\jme Verlaine mère me remit la liste des objets personnels réclamés par son fils à la famille Mauté. Je la transmis, avec prière de donner satisfaction à la demande légitime de l'absent. Je crois que la plupart des articles figurant dans la liste suivante furent remis à M™^ Verlaine mère, qui, à raison des fréquentes pérégrinations de son fils, et surtout à la suite de son incarcération, dut en assurer la garde. Presque tous ces objets, à la suite de la mort de M™'' Verlaine, et de l'expulsion du logis de la Cour de Saint-François, faute de paiement, ont disparu. Bien peu se retrouvaient dans l'appartement, qui fut mortuaire, de M'^^ Eugénie Krantz, rue Descartes.
Je crois donc devoir reproduire cet inventaire de choses dispersées ; leur désignation fait mieux connaître l'existence du poète, rue Nicolet, avant son départ pour les aventures, pour l'isolement, pour la vie de triste bohème. On remarquera qu'il n'est nullement fait mention des meubles meublants, de stvle d'ailleurs fort boursreois, qui garnissaient l'appartement de la rue du Gardinal- Lemoine, où le jeune ménage habitait en 1870-71.
Inventaire des objets personnels possédés par Paul Verlaine en 1871, apportés par lui, rue Nicolet, 141, chez ses beauxparents [écrit de la main du poète] :
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L'n lavis signé A. Verlaine (mon père), représentant le château de Carisbourç (Ardennes belges), encadré. Un portrait lithographie de ma mère, encadré. Un portrait de moi par Henri Gros, encadré. Un portrait de moi par Régamey, passe-partout. Une quinzaine de photographies d'amis.
Un portrait de moi (à l'huile) par F. Bazille. Une quinzaine de photographies de communalistes. Un paysage par Courbet, encadré.
Un tableau sur bois, signé Monticelli.
Ces deux derniers tableaux ont acquis par la suite une grande valeur. Il est jirobahle qu'ils ont été vendus pour peu de chose. Le Courbet était assez insig'nifiant, une petite marine, mais le Monticelli, acheté chez un brocanteur de la rue Frochot, alors que le peintre, devenu célèbre, était plus qu'inconnu, méprisé, avait une valeur marchande élevée à la mort de Verlaine. Léon Dierx, qui avait acheté le pareil, ou à peu près, Femmes s' ébattant sur une herbe ensoleillée, en a trouvé acquéreur à 3ooo francs.
Une sanguine représentant deux femmes entrelacées, micorps, encadrée.
Une douzaine de dessins japonais, dont deux dans le petit salon, au rez-de-chaussée.
Un grand dessin japonais collé sur une toile, en façon de bannière (donné à moi par M. Ph. Burty).
Un manuscrit, sous pli cacheté, intitulé la Chasse spirituelle, par Arthur Rimbaud.
Une douzaine de lettres du précédent, contenant des vers et des poèmes en prose.
Une vingtaine d'autographes (Victor Hugo, Sainte-Beuve, Laprade, Concourt, Coppée, etc.).
Une magnifique collection de Voltaire (xviii* siècle, avec gravures) 40 volumes.
Un choix des œuvres de J.-J. Rousseau, volumes.
Œuvres de Racine (-4 volumes).
ŒuvTes de La Fontaine (gros volumes) avec vignettes.
CrvOOUlS LONDONIENS 3o3
Un beau dictionnaire latin, en deux volumes (édition xvme siècle).
Un dictionnaire vosgien (géographie).
Œuvres de Gongora : — texte espagnol, édition du temps, relié en parchemin.
Les Epaves, par Ch. Baudelaire (pièces supprimées de l'édition des Fleurs du Mal, après le procès).
Le Parnasse Contemporain (1866).
Les Amies, par Pablo Maria de Herlagnez [Les Amies de P. Verlaine, voir plus haut].
Les poésies de Coppée, Banville (reliures de luxe), Mérat, Valade, etc., avec dédicaces.
Victor Hugo : L'Homme qui rit, Paris, Les Châtiments.
Le Parnasse Contemporain, 1869, en livraisons.
La Lanterne, d'Henri Rochefort, édition française, en livraisons.
20 numéros du journal La Renaissance.