‹ Paul VeralineChapitre 15 sur 27 · PAROLES · texte numérisé non relu

PAROLES

Verlaine avait été condamné à deux ans d'emprisonnement cellulaire par le jug-ement correctionnel du tribunal de Bruxelles du 8 août 1878. Cette rude condamnation fut, nous l'avons vu, confirmée par arrêt de la Cour de Brabant, du 27 août 1878. La peine, en tenant compte de la prévention, devait donc prendre fin le 10 juillet 1875, la pénalité datant de l'arrestation. Ce fut le 16 janvier 1875 que le prisonnier fut libéré. 11 ne bénéficia d'aucune g-râce. Les démarches faites ou annoncées pour obtenir une réduction de peine ne furent suivies d'aucun eflet.

Je m'étais rendu à Mons et à Bruxelles, en 1874, pour chercher à intéresser des notabilités belg-es au sort du malheureux poète. Ce fut en vain. Avec Lissagaray, alors proscrit, et réfugié à Bruxelles, nous fîmes diverses visites vaines. Partout on se heurtait aune résistance courtoise, mais ferme. Il nous était impossible, étant nous-mêmes peu favorablement notés alors auprès du gouvernement français, de song-er à une intervention de l'ambassadeur. Je revins à Paris, sans avoir entrevu

même une lueur d'espoir, mais je ne soufflai mot de mes tentatives. Il ne m'avait même pas été possible d'obtenir la permission de visiter Verlaine dans sa prison. Je ne lui fis donc pas savoir mon passage en Belgique, et lui cachai l'insuccès des démarches, de peur de l'attrister et de le désespérer. Sa mère, qui fit de longs séjours à Bruxelles, afin de voir son fils, avait également sollicité plusieurs personnages de la Cour de Belgique, mais de même inutilement. Il aurait fallu des apostilles officielles et des interventions venues de Paris. Mais personne ne se souciait de parler et d'écrire en faveur du poète, condamné et calomnié, de plus, suspect d'avoir été communard. Victor Hugo, lui-même, malgré son esprit large et son indulgence coutumière, n'agit pas. Verlaine dut finir tout son temps légal d'incarcération, car, s'il sortit au mois de janvier 1875, c'est-àdire après avoir fait dix-huit mois de prison, au lieu de deux ans, ce fut d'après la loi et non par faveur : il bénéficiait de la réduction accordée à tout condamné subissant sa peine en cellule.

Il a conté lui-même, et sans emphase ni acrimonie, mais plutôt avec une bonhomie narquoise, et une résignation ironique, cette dure captivité. Bien qu'elle différât, et par son origine et par sa gravité, des autres détentions passagères ou simples conduites au poste de police, qu'il eut à subir au cours de sa vagabonde existence, il a cependant confondu le séjour aux Petits-Carmes de Bruxelles et à Mons, maisons d'arrêt et de détention, avec la narration de ses incarcérations de lycéen insoumis ou de buveur exubérant.

Toutes ces interruptions de sa vie d'homme libre sont pour lui prétexte à détails autobiographiques et à observations humouristiques. Il a réuni, sous ce titre : il/es

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Prisons, plusieurs articles parus dans des journaux littéraires long-temps après les événements. Ces articles rentrent dans le cadre des écrits biographiques et anecdotiques de Paul Verlaine : Confessions, Mémoires d'un veuf, Mes hôpitaux, les Poêles maudils.

Le volume Mes Prisons a 8i pages seulement. Il a été édité par Léon Vanier, format petit in-i8, et porte le millésime de 1893.

Mes Pr/sons comportent d'abord le récit delà première captivité de Paul Verlaine ; le bouclag-e dans le cachot de l'institution Landry, rue Chaptal, à la suite d'un barbarisme, à la leçon de latin, accompag-né d'un mouvement d'insubordination. Il n'a pas g-ardé mauvais souvenir de cette cellule initiale. Verlaine avait des indulgences spéciales pour les geôles :

Un cachot d'ailleurs sortahle, dit-il, lumineux, sans rats ni souris, sans verrous, de quoi s'asseoir, et, moindre chance, de quoi écrire, et d'où je sortis, au bout de deux petites heures, probablement aussi savant qu'auparavant, mais à coup sûr plein d'appétit. {Mes Prisons, p, 5.)

Sa seconde prison, bien que sérieuse de par l'époque et le milieu, fut également peu terrible. Verlaine garde national et employé à la pi-éfecture, pendant le siège, avait négligé le rempart au profit du bureau. Il s'était mis à préférer, le premier feu patriotique jeté, et bien savourée la joie de porter le képi et de manierle flingot, le rond de cuir au lit de camp. D'où négligence dans son service de garde. Il feut dire, là a décharge du délinquant, qu'il était jeune marié, fort épris de sa femme, et que « journée de bureau impliquait pour moi nuit de jeune ménage ; tour de rempart comportait du sommeil à la dure ». Il fut puni par ses chefs de

deux jours de salle de police. Il trouva là nombreuse et amusante compagnie.

La connaissance avec mes compagnons, ouvriers afialés là pour menues fautes contre la discipline, du genre de la mienne, fut vite faite, grâce à une humeur spécialement communicative, et relativement toute ronde, que j'ai. {Mes Prisons, p. 9.)

Avec les « gouttes » passées en fraude, la fumée des pipes, les bavardages politiques, et certain pâté de perdreau, remis par sa femme, au moment du départ pour la prison du poste de l'avenue d'Orléans, et dégusté en cachette, en suisse, « dans ces conditions, acceptaljles en somme », les quarante-huit heures se passèrent vite, et le garde national puni rentra de fort belle humeur en ses foyers, où il lui fut répondu, à ses remerciements pour le succulent pâté de perdreau : — ■ « J'avais, en effet, toujours entendu dire que le rat était une viande des plus friandes. »

La troisième « prison » est celle d'Arras, en 1872. Ce fut une simple conduite au poste de l'Hôtel de Ville, suivie d'interrogatoire et d'emballement dans le premier train pour Paris, à la suite d'une escapade en compagnie de Rimbaud, et des fumisteries, dans le buliet de la gare, que nous avons relatées.

La quatrième, la sérieuse, la vraie, est celle de Bruxelles et de Mons, pour l'affaire Rimbaud.

La cinquième incarcération est un peu plus obscure, et Verlaine s'est peu expliqué à son sujet. Ce fut à Vouziers, « ville gentille à Textrême, presque vosgeoise, dit Verlaine, où je fus interné sous l'inculpation de menaces sous condition contre ma m.ère, crime, d'après le code pénal, puni de mort, poing coupé, nu-pieds. . . O maman!... 0 maman!... ô maman, en effet, pardonne-

moi ce seul mot : Si tu ne reviens pas chez nous, je me tue!... n{Mes Prisons, p. 69.)

Le curieux et intéressant volume des Prisons n'a rien du larmoyant récit d'un émule de Silvio Pellico. Verlaine n'avait pas le tempérament pleurnichard. Gomme nous le verrons pour Mes Hôpitaux, il ne se plaint que doucement et railleusement, dans les pii-es séjours. Jamais il ne maudit la destinée ; il ne montre pas le poing" aux dieux hostiles, et n'apostrophe ni la société, ni les ag-ents sociaux, avec lesquels il éprouve des contacts pénibles. Il n'a jamais voulu se montrer g-eignard, réclameur, encore moins anarchiste. Sauf deux ou trois exceptions, dont les Invectives ont conservé la trace, et ces indig-nations-là furent plutôt des boutades d'ag-acement, iln'a jamais attaqué ni diffamé aucun de ceux qui lui firent du mal directement, ou parla répercussion des circonstances, des fonctions. Dans ces fx-ag-ments de mémoires, où il est amené à parler de ses lieux de captivité et de ceux qui le gardaient, il n'a ni haine, ni injures. En racontant ses tribulations, il ne s'indigne ni ne proteste. Avec une sincérité bien rare, il reconnaît que la m.ajeure partie de ses malheurs est due à luimême, à ses erreurs, à ses fautes, à sa faiblesse. Il se complaît m.ême dans cette accusation de lui-même. Avec une vaniteuse humilité, il confesse tous ses torts. Il aimait assez^ sur ce chef, à se comparer à saint Augustin. Il poussa si loin cette absence de rancune et ce manque d'animosité envers les hommes, les institutions et les choses, qu'il n'a même pas de réflexions critiques sur le régime pénitentiaire, dont il avait pu expérimenter et juger les rigueurs excessives, inutiles ou inhumaines. Bien plus, il va jusqu'à regretter la cellule, qu'il considère comme un creuset épuratoire, où se précipitent les

impuretés et les scories de l'âme, et il admire et célèbre, en artiste, le lug-ubre bâtiment, qu'il qualifie de « château qui luit tout roug-e et dort tout blanc » , où on l'a tenu enfermé seize mois. Non seulement il ne témoig-ne pas de cette hostilité qu'on a contre les choses qui ont contribué à votre souffrance, à votre oppression, haine inquiète et naïve, puisqu'il s'agit d'objets insensibles, inconscients, irresponsables, haines vivaces et sincères pourtant chez nombre de g"ens, mais encore éprouve-t-il comme la nostalg'ie de la prison, long-temps après en être sorti. Au lieu d'un sentiment d'animosité puéril, mais commun à bien des hommes faits, qui conservent du ressentiment contre la maison même où ils ont souffert, évitent de passer dans son voisinag-e, et maudissent son souvenir, il fit montre d'une reconnaissance étrange envers sa g"eôle, et aussi envers ses geôliers. Les directeurs des services pénitentiaires au minis tère de l'Intérieur devraient faire lire du Verlaine à leurs détenus, le dimanche, en guise de sermon laïque.

En prose, en vers, Verlaine a témoigné de l'excellent souvenir gardé de cette prison de Mons, assez intéressante extérieurement, bien qu'il n'y ait point de belles prisons pour le penseur, s'il en est de pittoresques pour l'artiste.

Dans son livre des Prisons, il s'exprime flatteusement ainsi sur l'aspect de la maison d'arrêt, tout ce qu'il connaissait de la ville, car il ne visita Mons que beaucoup plus tard, lors de son voyage en Hollande, en 1892 :

. La prison de la capitale du Hainaut est une chose jolie au possible. De brique rouge pâle, presque rosé à l'extérieur, ce monument, ce véritable monument, est blanc de chaux et noir de goudron intérieurement, avec des architectures sobres d'acier et de fer. J'ai exprimé l'espèce d'admiration causée en

moi par la vue, à la toute première vue, de ce désormais mien « château », dans des vers, qu'on a voulu trouver amusants, du livre Sagesse, dont la plupart des poèmes d'ailleurs datent de là: «J'ai long'temps habité le meilleurdeschâteaux...» {Mes Prisons, p. 43.)

Dans une pièce d'Amour et non de Sagesse, comme le dit Verlaine à tort, intitulée» Ecrit en 1876 », — et qui m'est dédiée, — composée à Stickney, en Ang'leterre, où il était professeur, Verlaine célc]>re d'abord l'architecture, puis l'intérieur, enfin l'ameublement pénitentiaire. II trouve tout ce décor admirable et le mobilier parfait. Il avait une table, une chaise, un lit strict, du jour suffisamment et de l'espace assez. Et il consigne, attendri par ces souvenirs, son regret des deux ans passés dans « la tour ». C'était pour lui la paix l'éelle et durable. Ce silence et cet apaisement convenaient à son âme endolorie. Comme un blessé, il avait besoin d'ombre et de ti*anquillité. Il reproduit la fameuse parole de Pascal, sur toutes nos calamités, qui proviennent de ce qu'on'ne sait demeurer dans une chambre. Il ajoute à cotte phrase du g-rand penseur un vers superbe, dig'ne de l'auteur des Provinciales : « Le malheur est bien un trésor qu'on déterre. » Il formule nettement et admirablement son bonheur d'alors : la possession de biens que nul n'envie, le sentiment qu'on n'a pas de jaloux, le dédain de la g-loriole, car elle intervient toujours, cette préoccupation de l'opinion des hommes, qui, encore selon ce même Pascal, pousse ceux qui écrivent contre la gloire à avoir la gloire d'être bons écrivains, et il exprime la sérénité de cette existence recluse, partag-ée entre ces deux bienfaits, la prière et l'étude, avec, pour délassement, ua peu de travail manuel. Ainsi les saints, dit-il.

LA PRISON DE MONS 35q

La conversion s'est opérée. Il considère avec déçoût et repentance le pécheur qu'il a été. Il témoig-ne de la satisfaction qu'il a de compter « parmi les cœurs cachés et discrets que Dieu fait siens dans le silence », et il se sent grandir bon et sag-e. Il a la dig-nité dans la sécurité. C'est ici, au sévère, la réflexion comique d'Alfred de Musset, conduit aux Haricots pour insoumission aux appels de la Garde nationale : « On n'arrête personne ici ! » dit-il plaisamment, se trouvant protég-é contre les importuns dans sa prison.

Dans cette pièce louang-euse, se trouve rendue, avec une puissance de coloris rare, l'impression silencieuse du lieu :

Deux fois le jour, ou trois, un serviteur sévère,

Apportant mes repas et repartant muet.

Nul bruit. Rien dans la tour jamais ne remuait,

Qu'une horloge au cœur clair, qui battait à coups larges. . .

Elle se termine par une bénédiction à la prison, « au château mag-ique où son âme s'est faite », et d'où il est sorti prêt à la vie, armé de douceur, et croyant.

Par la suite, se rendant en Belg-ique et en Hollande pour y faire une série de conférences, il passa devant son ancienne demeure forcée. Il reg-arda, sans trop d'émotion, « cet asile sévère où il avait tant souffert, neuf ans auparavant » .

Il décrit ainsi, en prose, le château ce qui luit tout roug-e et dort tout blanc » :

Je veux parler de la prison cellulaire, que je n'avais jamais si bien vue du dehors. Elle est située à l'extrémité de la ville, affectant la forme d'une roue encastrée dans quatre murs constituant un rectangle, le tout terminé par le dôme polygone de la chapelle. La porte d'entrée, accotée de pierre grise, a une

3Go PAUL VERLAINE

tournure artistique et joue au gothique assez bien. La patine, peut-être, du temps écoulé, et la distance me la montrèrent alors, comme d'ailleurs le vers dont je viens de citer un fragment, me les avait évoquées, rouge sang, ces briques qui me paraissaient autrefois, de près, et peu d'années après leur emploi, rose pâle presque. {Mes Prisons, p. 77.)

Avec une grande résig-natlon, et une fermeté d'âme qu'on aurait pu lui dénier, car il n'avait rien d'un stoïcien, Verlaine supporta l'exorbitante pénalité dont il avait été si rudement frappé. Il s'arma de patience, fit provision d'énerg-ie, et courag-eusement se mit au travail, en comptant les jours sans trop d'amertume. Mais il eut des heures de torture dans son isolement : le souvenir de sa femme lui faisait subir la tourmente. Cette douloureuse obsession ne l'abandonna pas im instant, alors. L'absente hantait ses visions de détenu, et sa cellule trop souvent s'animait du fantôme de la séparée.

Il était comme possédé, dans le sens où entendaient ce terme les anciens exorcistes, et la vieille lég-ende des philtres ici peut se rajeunir. Cette femme avait-elle donc fait boire un poison mystérieusement attractif à ce mari, dont elle souhaitait être délivrée légalement, irrévocablement? Mais quel philtre? Quel poison? Ne l'accusons pas. Elle n'a versé aucun élixirde maléfice et n'a jamais pratiqué d'enchantement. Le pauvre g-arçon fut victime de sa propre sorcellerie et s'est intoxiqué lui-même. C'est par une sorte d 'autos ug-g-estion, qu'il a sans cesse ramené dans sa pensée, dans son for intérieur, celle qui voulait si fortement s'éloig-ner de lui. Il y a sans doute, dans ce sentiment bizarre, l'amour croissant avec la résistance, le désir multiplié par l'éloig-nement, un phénomène de mécanique passionnelle, mais il s'y trouva aussi, chez Verlaine, comme un souhait de retour à la vie rég-ulière,

ordonnée, à l'union conjugale, à l'oubli, au pardon. La conversion réalisée, dont il se félicitait, l'absolution obtenue, qu'il avait sollicitée, lui semblaient incomplètes sans le retour à lui de l'épouse toujours irritée, refusant de pardonner. La pensée de son fils, qu'il ne devait jamais embrasser, ajoutait à ce chimérique espoir de reprendre la vie commune et d'effacer le passé.

Les lettres suivantes, écrites de la prison de Mons, établissent nettement ce nouvel état d'âme de Vei'laine.Dans presque toutes, à côté de l'absente, il est question des Romances sans paroles, spirituelle consolation.

Voici l'historique de ce délicat et subtil recueil, l'œuvre la plus intense peut-être de Verlaine, variée et une à la fois, et où se trouvent fondues les deux formules de la description objective, de la représentation des formes, des conceptions imaginatives, des souvenirs extérieurs [Paysages belges, Ariettes oubliées, Aquarelles^^, et l'analyse subjective, l'expression des sensations personnelles, la description des douleurs du moi. \Birds in the night.]

On a vu, dans l'un des chapitres précédents, que les pièces dont se compose le volume intitulé Romances sans paroles ont toutes été écrites de 1872 à 1878, durant les séjours de Verlaine en Belgique, dans les Ardennes et à Londres. Il avait cherché un éditeur et n'en avait point trouvé. Diverses démarches tentées par moi furent également vaines. Les volumes de vers n'ont pas la vertu d'attirer les éditeurs. Ces intermédiaires nécessaires entre l'auteur et le public se montrent rébarbatifs à la vue de manuscrits aux lignes inégales. Même en offrant de supporter les frais de l'impression, l'auteur infortuné rencontre assez difficilement preneur pour ses rimes. Ici, la difficulté se compliquait d'une sorte d'os-

tracisme dont Verlaine demeurait frappé. Il m'avait envoyé son manuscrit avant son retour en Angleterre, en mai 1878. Je ne pus décider aucun libraire à mettre son nom sur la couverture. Ceci paraît absurde aujourd'hui. Alors c'était considéré comme digne. L'accident de Bruxelles étant survenu, je me décidai à éditer moi-même, tant bien que mal, le poème du prisonnier. Ce serait pour lui une joie, car il me parlait de cette publication dans toutes ses lettres, et je m.'efforçai d'apporter cette douceur au pauvre détenu.

J'avais alors quitté Paris, sous la pression de circonstances dont j'ai déjà dit un mot. Un coup d'Etat parlementaire [24 mai 1878] avait renversé M. Thiere, et porté au pouvoir le maréchal de Mac-Mahon. L'état de siège régnait à Paris. Le journal républicain où j'écrivais, le Peuple Souverain, organe petit format à 5 centimes, à grand tirage, précurseur des Petit Parinen et des Lanterne, car alors il n'y avîiit que le Petit Journal, dans ce format et à ce prix, parmi les organes politiques, fut brusquement supprimé par un arrêté du général Ladmirault, gouverneur militaire de Paris. Le prétexte était un article, qui aujourd'hui paraîtrait anodin et irapoursuivable, sur la liberté de la presse, ayant pour titre « Un Edit de Louis XV » et pour auteur Edouard Lockroy.

La disparition de ce journal, c'était la suppression du travail, du pain quotidien, pour cinq cents personnes, rédacteurs, employés, ouvriers, vendeurs. La mesure arbitraire privait ainsi la démocratie d'un champion jugé redoutable. Le directeur, mon ami ValentinSimond, qui depuis a fondé d'autres journaux, dont VEcho de Paris, résolut de continuer la publication du journal, en le transférant sur un territoire non soumis à l'état de siège.

C'était la lutte avec le g-ouvemement d'alors. La ville la plus proche et la plus propice était Sens, à l'extrémité de l'Yonne, à deux heures et demie de Paris, sur la liçne de Lyon, où presque tous les trains rapides s'arrêtaient. Sens fut choisi. J'allai m'y installer, pour diriger la rédaction et surveiller la confection du journal. Nous installâmes dans cette cité archi-épiscopale, alors très peu républicaine, nos casiers typog-raphiques, nos bureaux de rédaction, et en utilisant le matériel d'un imprimeur local, Maurice Lhermitte, qui publiait un journal régional, le Courrier de V Yonne, nous parvînmes à faire paraîti^e notre feuille, qui devait d'ailleurs succomber par la suite sous les procès et les amendes.

Je trouvai, dans notre imprimerie sénonaise, quelques caractères d'italiques qui me parurent suffisamment élégants pour l'impression du volume de Verlaine. Je fis acheter du papier Whatman, et, après avoir surveillé la composition, la correction, je pus envoyer au poète en sa cellule un spécimen, indiquant le format, le caractère, la disposition typographique. Cet échantillon lui plut; il me le fit savoir par une lettre qu'on trouvera plus loin.

Le volume fut tiré à peu d'exemplaires, cinq cents, je crois, et ne fut pas mis dans le commerce. Je rerais, à diverses reprises, un certain nombre de volumes à Mm« Verlaine mère, j'expédiai les envois que Paul Verlaine avait indiqués, je fis un service aux journaux très complet. Pas un ne cita même le titre du livre. J'avais conservé quelques exemplaires, devenus très rares, et considérés comme des curiosités bibliographiques : j'en ai fait, par la suite, la distribution à des amis de Verlaine, à des écrivains qui, comme M.Henry Baiier, ig"noraient le poète, méprisaient l'homme, et que la lecture de ce petit volume impressionna et chang^ea en admi-

rateurs sincères, et en défenseurs ardents du grand et malheureux poète. C'est cette plaquette de Sens qui m'a permis de maintenir parmi les vivants le poète enfermé dans le tombeau cellulaire, muré dans un sépulcre d'animosité et d'oubli.

Une correspondance, forcément restreinte, à raison des visas au greffe et autres formalités administratives, s'échangea entre le prisonnier et moi, ayant pour objet principal Timpression, la correction des épreuves, tout le détail d'une publication, et aussi, sempiternel refrain douloureux, les regrets, les élans, les malédictions, et les désespoirs, que lui inspiraient l'attitude de sa femme et le procès suivant son cours.

Ces lettres, dont quelques-unes furent mises à la poste clandestinement, et parfois sans timbres-poste, « on est pauvre en prison », écrivait le détenu, sont écrites sur du papier à lettres pelure, sali, déchiré, portant le mot « Bath », — qui dut faire sourire plus d'une fois Verlaine, — en filigrane dans le haut, le papier des cantines. Plusieurs me parvinrent, presque illisibles, étant d'abord minutées, par économie de papier et de port, d'une écritui^e microscopique et appliquée, de plus, maculées par l'encre g-rasse bleutée du cachet administratif, soit de la maison de sûreté des Petits Carmes, à Bruxelles, soit de la maison d'arrêt de Mons.

Voici Tune des premières lettres que je reçus de la prison des Carmes, six semaines environ après la condamnation :

Bruxelles, dimanche, 28 septembre 1873. Mon cher arni,

Dès que cette lettre te parviendra, veuille me répondre poste par poste. Tu comprendras combien j'y tiens. Depuis trois semaines, je n'ai plus de visites, ma mère étant partie, et j'ai

seulement reçu une lettre d'elle depuis ce temps. Je lui ai écrit dimanche dernier et j'attends encore sa réponse.

Dans l'état de tristesse et d'anxiété où je la sais, seule comme elle est, et avec le caractère inquiet qu'elle a, le moindre retard dans une lettre me rend inquiet à mon tour. Je me force mille idées noires qui augmentent encore le chagrin de ma déplorable situation.

Du reste, d'un moment à l'autre, une lettre peut m'être remise, mais que ça ne t'empêche pas d'écouter ma prière : c'est une si'grande joie,unelettre pour un malheureux détenu. Tu me la feras la plus longue possible, et la plus lisible qu'il te sera possible, non pour moi qui suis habitué à tes pattes de mouche, mais pour le greffe, et afin d'éviter tout retard.

Parle-moi un peu de Paris, des camarades, et si tu as des nouvelles de la rue Nicolet. Des journaux de Paris auraientils par hasard parlé de cette malheureuse affaire? Victor Hugo est-il à Paris? Veuille m'envoyer son adresse. [Le grand poète intervint, mais sans succès, pour obtenir une remise de peine.]

Ma mère a dû te dire toute l'importance que j'attache à la prompte impression et publication de mon petit livre. [Les Romances sans paroles.]

J'ai mille projets littéraires, de théâtre surtout, car j'entends, dès ma sortie, me remuer jusqu'à ce que je gagne sérieusement de l'argent avec ma plume. Plus tard, je t'en écrirai plus longuement.

Je ne sais quand je dois sortir d'ici. Ça peut être d'un moment à l'autre. C'est pourquoi écris-moi bien vite.

Je prie Laure [ma sœur, M™^ Alphonse Humbert] d'aller le plus souvent possible voir ma mère, et je la remercie de l'intérêt qu'elle prend à sa situation et à la mienne.

Mon ennui, surtout depuis une quinzaine, est atroce, et ma santé n'est pas fameuse. J'ai parfois des maux de tète épouvantables, et je suis plus nerveux que jamais. Ne dis rien de tout cela à ma mère, je t'en prie, et si tu la vois avant que je ne lui aie écrit, dis-lui que tu as reçu de mes nouvelles et que ma santé est bonne.

Amitiés à Blémont et Valade. Je te serre la main cordialement.

Paul Verlalne.

Celte dernière phrase, où le prisonnier, anxieux, demande qu'on cache son état maladif à sa mère, est touchante. Elle fait ressouvenir de la recommandation du condamné, dans la chanson du Capitaine : « Soldats de mon pays, ne le dites pas à ma mère... »

Une seconde lettre, de la même époque, me presse de terminer l'impression des Romances sans paroles, et contient derechef des plaintes et des soupirs. Toujours la hantise de sa femme ! Toujours cette obsession lancinante l Le malheureux était décidément possédé, et son envoûtement donne créance à la vieille croyance^ aux sortilèges, aux femmes qu'on a a. dans le sang » .

Dimanche.

Mon cher ami.

Je te remercie bien de tes bons souvenirs et j'envoie à Laure toute ma gratitude pour ses bonnes lettres à ma mère. Quand celle-ci sera à Paris, qu'elle aille la voir souvent.

Hein ! quel malheur qu'une mauvaise femme sotte et butée I Elle aurait pu être si heureuse, si, pensant à son fils, et se ressouvenant de son vrai devoir, elle m'eût rejoint alors que je l'en ai priée, surtout dernièrement, quand je l'avais prévenue que des malheurs arriveraient, si elle persistait à me préférer sa famille. Comment la qualifier, cette famille? Vous arez été témoins, toi et ta sœur, de mon chagrin, de ma longanimité et de mes sacrifices. Toi, tu m'as vu en des circonstances terribles, seul, et ne pensant qu'à cette malheureuse, et tremblant et pleurant à l'idée que je pourrais ne pas larevoir, — et tu vois ce qu'elle a fait !

Je ne lui garde aucune amertume. Dieu m'est témoin qu'encore aujourd'hui je lui pardonnerais tout et lui ferais une vie heureuse, si elle devait enfin ouvrir les yeux sur l'énormité de sa conduite à mon égard et à l'égard de ma mère, si bonne pour elle et si méritante en tout.

Je dois, me semble-t-il, s'ils ont l'indignité de persister encore dans leur infâme action, résister jusqu'au bout, mais pour cela j'ai besoin d'être là... Obtiendrai-je un renvoi à un an ? Ma mère, d'ailleurs, te parlera.

Je tiens beaucoup à ce que mon li\Te paraisse cet hiver. Efforce- t'y.

Tu auras de mes nouvelles par ma mère, et tu voudras bien m'en donner de toi par elle. Sous peu je serai installé (à la pistole, en la prison de Mons), et pourrai donner amples détails. Peut-être me permettra-t-on de corriger mes épreuves. En attendant que mon li\Te s'imprime, comme si de rien n'était, corrige et donne les bons à tirer.

Je pioche l'anglaisa mort, « 0/ course, for I am to live ai London henceforth » [naturellement, car je suis décidé à vivre à Londres parla suite].

Jeté serre bien la main. Au revoir, sinon bien prochainement, du moins, j'espère, en bonne santé, et bonne chance. Ton vieux infortuné camarade et ami,

From Brussels, de mare tenebrarum.

Une autre lettre, datée de la prison des Carmes, est fort embrouillée, car il y a des vers, copiés d'une écriture menue, entre lesquels s'intercalent des observations, des réflexions, et qui est surcharg-ée de [renvois, de fusées, de phrases encerclées, contenue dans une lettre adressée à ma mère et visée au greffe. Elle est ainsi conçue :

Pour Lepelletier. — Mon cher Edmond, je te remercie beaucoup de vouloir bien t'occuper de mon petit volume. Je tiens beaucoup à ce que ça paraisse cette saison-ci. Tu comprends que, étant bien forcé et résolu à vivre désormais de ma plume, il est urgent que mon nom ne reste pas absolument oublié pendant ces tristes loisirs. J'ai des plans de pièces que j'espère faire en prison, et présenter après, à Londres, aux comédiens français (Gymnase français), qui s'y trouveront de passage. Rien, je crois, de chimérique dans cette idée. Ce sera moderne, élégant, moral, et tout! Littéraire aussi, mais sans lyrisme, cuistrerie, etc., etc. Enfin, éminemment pratique. Tu verras, d'ailleurs.

Jusqu'à nouvel ordre ne m'écris pas. Je suis tellement sur le provisoire, maintenant ! Je sais que tu es à Sens, mais je

ne t'y écris pas, tu devines pourquoi . Ma mère t'enverra ou te remettra ce mot.

Je te quitfeen te serrant la main bien cordialement. Courage aussi, toi, et meilleure chance.

Suivent quelques vers faits ici récemment.

Transféré à Mons^ il écrivait d'une écriture toute modifiée, penchante, descendante, sig-neggrapholog-iques certains de l'accablement et de la dépression.

Mons, 22 novembre 78.

Cher ami.

Ceci est avant tout une prière, une instante prière. Ecrismoi de temps en temps. Veux-tu convenir que ce sera tous les quinze ou tous les vingt jours? Ce n'est pas trop, j'espère. Tu me donnerais des nouvelles des camarades, du mouvement parisien, et, sans effleurer la politique, bien entendu, quelques larges renseignements sur les gros événements. Voilà quatre mois et demi que je n'ai lu un journal. J'ai su par ma mère la dernière décision de nos maîtres à la présidence septennale. Quant à ce qui se passe en littérature, néant.

J'ai des livres d'anglais que je pioche, je viens de lire Fabiola, sans dictionnaire. Mon occupation jusqu'à présent est de trier du café. Ça tue un peu le temps. Je sors une heure par jour, pendant laquelle je peux fumer. Tout le reste du temps c'est l'emprisonnement cellulaire dans toute la stricte acception du mot. Je suis à lapistole, avec un bon lit et de bonne nourriture. Toujours faible la santé. Et le courage qui m'avaitsoutenu tous les derniers temps, à Bruxelles, fait mine de m'abandonner, maintenant que j'en ai plus besoin que jamais.

Il faut espérer que ce n'est qu'un moment à subir. J'espère une remise de peine. On est très bon pour moi, et je suis aussi bien que possible. Mais ma pauvre tête est si vide, si retentissante, encore, pour ainsi dire, de tous les chagrins et les malheurs de ces derniers temps, que je n'ai pu encore acquérir cette espèce de somnolence qui me semble être Viiltimiim solatium du prisonnier.

Aussi, ai-je besoin qu'on se souvienne un peu de moi, de l'autre côté du mur. C'est pourquoi j'insisterai de toutes mes

forces sur la prière ci-dessus. Je compte donc bien fermement sur une prompte réponse. Fais tes lettres les plus pleines possible, écris lisiblement à cause du greffe. A bientôt donc, n'est-ce pas? je te serai plus reconnaissant que tu ne penses de cette marque d'amitié.

Ton dévoué P. Verlaine.

L'adresse : A M. le directeur delà maison de sûreté cellulaire à Mons [Hainaut) Belgique : et en tête de la lettre tu mets : Prière de faire parvenir au condamné correction' nel, Paul Verlaine, pistole, cellule 202.

Je lui envoyai, selon désir témoigné, un feuillet des épreuves de son livre, afin qu'il en connût, bien avant l'apparition, le papier, le format, les caractères typographiques, et tout le dispositif. Il était encore temps, sauf pour le papier, dont l'achat était fait, de modifier l'aspect et le format du volume. J'attendais les observations de l'auteur pour continuer ou refaire. Il devait par la suite émettre quelques critiques, notamment sur le format, qui donnait un peu le caractère d'une brochure politique ou médicale à ce petit recueil, mais je ne pouvais, à Sens, avec une imprimerie de journal, choisir entre beaucoup de formats de librairie. Dans le premier moment il ne me fit aucune observation, et se déclara satisfait. Il avait, quand mon échantillon lui parvint, autre chose en tête. Il subissait une nouvelle et violente crise passionnelle, et sa pensée était distraite de la poésie, de la publicité; il n'avait qu'une préoccupation : les agissements des habitants de la rue Nicolet, et de tout le reste, pour l'instant, il n'avait cure, ainsi qu'en tém.oigne la lettre suivante. On remarquera qu'il date singulièrement. Il ne sait plus au juste le quantième. Est-ce le 24 ou le 28? Il l'ignore. Les jours ont passé sans laisser de trace, dans cette cellule, où le visite, pour le

torturer, l'ombre de celle qui l'accable, captif du souvenir et de Tancien amour, encore plus qu'il ne l'est des

geôliers brabançons, à la pistole de Mons ,

Mons, 24 ou 28 novembre 1878.

Cher ami,

Je reçois à l'instant ton petit mot, et le spécimen du petit bouquin. C'est très-bien. Pas la peine de m'envoyer autre chose, pour le moment. Quand le livre sera fini, tu en remettras un certain nombre d'e.xemplaires à ma mère, ou, si elle est encore ici, tu lui en enverras un exemplaire qu'elle me fera parvenir. Merci du bon souvenir.

Je te le disais vendredi dernier, je suis bien décourageotté, bien triste par instants. Croirais-tu qu'un de mes chaja^rins c'est encore ma femme ! C'est extraordinaire comme elle a peur du père et de la mère Bading^e [les beaux-parents].

Je la plains de tout mou cœur de ce (pii arrive, de la savoir landaus ce milieu qui ne la vaut pas, loin du seul être qui ait compris quelque chose à son caractère, je veux dire moi. Mais on a tant fait, on lui a tant fait faire, qu'à présent elle est comme engagée d'honneur à pourrir dans son dessein. Au fond, j'en suis sûre, elle se ronge de tristesse, peut-être de remords. Elle sait qu'elle a menti à elle-même, elle sait qui et quel je suis, de quoi je suis capable pour son bonheur.

De ce qu'elle m'a vu saoul, et de ce qu'on lui a infusé dans la tête que je l'avais outragée delà pire façon, je n'en puis conclure que ce soit spontané chez elle ce tic de vouloir se séparer. C'est surtout pour la galerie, et c'est triste. Un moment, à Bruxelles, l'an dernier, j'ai vu qu'elle comprenait, puis ça lui a passé ; sa mère était là. La malheureuse sait certainement que, ici, dans cette ignominie où cela m'a fourré, je pense ces choses-là. Elle le sait, elle voudrait revenir, et ne peut. Avec ça que la maison de son père lui est actuellement un enfer. C'est surtout ce qui m'afflige.

Tu ris peut-être de ma psychologie V Tu as tort. C'est vrai tout ça. Je ne suis pas encore assez bénisseur pour fermer les yeux à tout. J'ai l'intention, à ma sortie, de ne rentrer en France que muni de viatiques légaux. Une lutte légale avec Monsieur Mauté n'a rien qui m'épouvante, et, s'il faut être

ficelle, on le sera pour le moins autant que le birbe en question. Quant à la chère enfant, on sera toujours avec elle ce qu'on a été : doux, patient, et bras ouverts... Mais assez sur ce sujet, dont je ne parlerai plus que a subséquemment ».

Ton P. V.

On voit qu'il avait encore quelques illusions sur la réalité des sentiments de sa femme à son ég-ard, et que tout espoir de récupérer le bonheur perdu n'était pas évanoui à cette époque.

Mais il n'était pas entièrement possédé par ces idées procédurières et ces espoirs tour à tour vindicatifs et réconciliateurs. Son volume, alors sons presse, des Romances sans paroles le préoccupait de nouveau. Il joignait à cette lettre, si pleine de récriminations et de douleurs conjug"ales, ces recommandations livresques, dans un courrier suivant :

S'il en est temps encore, dans la pièce : Oh ! la rivière dans la rue ! mettre, au quatrième vers : a Derrière un mur haut de cinq pieds », au lieu de « entre deux murs ». Je me souviens qu'il n'y a en efFet qu'un mur, l'autre côté étant au niveau du « ground ».

Dans Birds in the night, mettre, dans le douzain « Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre », au deuxième vers, «Vous ne m'aimiez pas », au lieu de « Vous ne m'aimez pas » .

Quand tu enverras les paquets pour Londres, ajoutes-y celui de Barrère, comprenant son exemplaire, celui de Lissagaray, un autre à Swinburne, un autre à l'adresse de Barjau, French News Agent, Frith Street, Soho. Tu feras bien de lui écrire un mot. S'il fait un article dans le Pall Mail Gazette, ou autre journal, qu'il soit assez bon de te l'envoyer Tu le ferais tenir à ma mère ; et si, par hasard, Barrère, à qui j e serre la pince, ainsi qu'à ces messieurs de London, voulait bien aussi me faire le plaisir de m'écrire, sa lettre serait la bienvenue. Donne-lui ma triste adresse.

Recommande-lui bien d'éviter toute allusion communarde.

OU de citer tout nom compromettant, tant dans l'article que dans la lettre. L'adresse de Camille Barrcre est : Arts Club, Hanover Square, Oxford Street.

Je travaillotte aux pièces dont je t'ai parlé. J'espère en sortant être à la tête de six actes, dont un en prose, et d'un volume de vers, dont tu as quelques spécimens. Ça se composera de quelques fantaisies comme VAlmanach et ce qui va suivre ; cinq ou six petits poèmes, tu en as un, V Impénitence finale. Il y en. a encore trois finis. Rimbaud les a. Ma mère en a copie ; ce sont des récits plus ou moins diaboliques. Titres : la Grâce, — Don Juan Pipé, — Crimen amoris, — 150, 140 vers, 100 vers; le volume aura à peu près 1200 vers. P. V.

ISAlmanach, dont il est question dans cette lettre, était intitulé alors : «Mon Almanach pour 1874 »• C'était une seule pièce de vers, divisée en quatre paragraphes avec titres: la première, intitulée /ePri/i/em/?s, commençait ainsi : « La bise se rue à travers... » Cette pièce se trouve dans Sagesse.YAXQ n'a pas de titre. Elle est numérotée XI. Elle porte, après le treizième vers : « J'ai des fourmis dans les talons. » Sur mon manuscrit il y avait: « Voici l'Avril. Vieux cœur, allons 1 » Verlaine avait ici mis un tiret. Aussitôt après commençait VEié : « L'Espoir luit comme un brin de paille dansl'étable... » Dans l'édition des œuvres complètes, tome I^'', page 278, la pièce du Printemps se continue avec cette variante:

Debout, mon âme, vite, allons!

C'est le printemps sévère encore.

Mais qui, par instant, s'édulcore !...

Ces huit vers ont été rajoutés par Verlaine, postérieurement à l'envoi qu'il me fit du texte original.

La pièce Eté, qui figure sans titre, page 268, tomel, Œuvres complètes, Sagesse, et numérotée III, présente également quelques variantes. L'Automne a pour titre Vendanges, et fait partie de Jadis et Naguère.

LA PRISON- DE MONS SyS

Le prisonnier paraissait vouloir se reprendre un peu à l'existence ordinaire. Il se confinait moins dans sa tristesse, et éprouvait de vagues désirs d'extérioriser sa pensée. Il me demandait, pour la première fois depuis son incarcération, des nouvelles de la politique. Il est vrai qu'un certain intérêt se rattachait, pour lui, aux événements intérieurs de la République française, à raison des démarches qu'on faisait, d'ailleurs bien inutilement, pour obtenir, par la voie diplomatique, une g'râce ou une réduction de peine. Le gouvernement belg-e n'eut pas à donner un refus, car du quai d'Orsay aucune demande, ni officielle ni officieuse, ne parvint à Bruxelles.

Confiant dans cette g-râce chimérique, le détenu m'écrivait cependant :

Mons, 1874.

... Je me vois forcé d'ajourner le fameux volume sur les Choses. Ça nécessiterait trop de tension d'esprit. Ici je ne puis travailler beaucoup, sans me faire mal.

Sans causer à plume déboutonnée, nous pouvons néanmoins correspondre. Aucun inconvénient à ce que, en termes modérés, tu me donnes quelques nouvelles. Cela me fera tant de plaisir. Je compte donc sur prochaine lettre.

Tu me diras quel éditeur tu as en vue pour mon prochain volume. C'est cocasse cette proscription de chez Lemerre ; cela date de la Commune, le croirais-tu ? Leconte de Lisle, qui laissait pousser sa barbe, me tient depuis ce temps pour un ogre. Probable que, depuis mes dernières affaires, c'est encore pis. Lemerre, je le sais, n'y est pour rien, dans tout ça, et je lui serre la main.

Renseigne-moi aussi un peu de politique.

Je n'ai aucune idée de ma future mise en liberté. Avec le système d'ici, j'ai, par le fait de mon emprisonnement dans une prison cellulaire, six mois de réduction, ce qui, avec les cinq que je vais avoir faits déjà, me laisse encore 13 mois ! mais je dois compter sur d'autres petites réductions usuelles : deux mois, trois mois, surtout avec les bonnes notes que j'ai.

374 PAUL V'ERLAIXE

Puis il y a les grâces royales, qu'on obtient par des pétitious. Celles-là peuvent être plénières.

J'ai aussi ma qualité d'étranger. Ma mère et M. Istace s'occupent activement. Cela peut me tomber, la liberté, d'un jour à l'autre, comme aussi cela peut traîner encore longtemps. C'est, comme tu dis, de patienter, et le temps marche toujours.

Je te (juitte et te serre bien la main. Amitiés chez toi.

Nulle allusion à cette lettre, qui ne passe pas par le greffe, même détruis-la.

Faithfully [Ton fidèle]

Je fais des cantiques à Marie, d'après le système et les prières de la primitive église ; ci-joint une, qui n'a de drôle que le titre, lequel est un monogramme des Catacombes.

Dans cette lettre curieuse et composite, car Verlaine y avait copié des vers mélancoliques, une « Rengaine prisonnière » : les Déjàs sont les Encors..., et une chansonnette comique, d'ailleurs médiocre, intitulée : Faut hurler avec les loups, ornée d'un dessin, représentant vaguement ma silhouette, — cette fantaisie était présentée ainsi : Théâtre des Folies-Hainaut, chansonnette par M. Pablo de Herlailez, chantée par M. Ed. Lepelletier, — se trouvait un second post-scriplura mis en travers d'un commencement de poésie : le Bon Alchimiste.

Ma foi, la suite à un prochain numéro. — Je profite d'un peu de place que ça me fait pour te recommander l'envoi à Andrieu. Voici l'adresse, M. William Knock, 32 or 34, Richmond-garden, Uxbridge road, London, Sans oublier les autres : Vermersch, Barjau, etc.

Un mot encore! Faudra-t-il envoyer à ma femme?

Décide.

J'eusse, hélas ! et je parle bien sincèrement, préféré lui faire d'autres vers que les Rirds in the night, qui sont l'histoire Lien vraie de Bruxelles. Et certes, avec ce que j'ai encore dans le cœur pour elle, ça seraient des Cantiques des Canti-

qnes, mais habent faia... Enfin décide. Moi, pauvre brute de prison, je n'ai plus de tact pour ces choses-là.

Poignée de mains.

On voit combien étaient encore vifs le regret et l'amour chez le poète, émettant ce souhait de Cantiques des Cantiques, demandant l'envoi de son livre, avec l'espoir de toucher le cœur de la séparée, par la poésie. Mais la lyre n'a plus ce pouvoir, et d'ailleurs Orphée, loin de les apitoyer, ne fut-il pas déchiré par les femmes ?

Conformément au désir exprimé par mon ami, car en me laissant la décision, il me faisait connaître son intime souhait, j'envoyai, dès l'apparition, un exemplaire des Romances sans paroles à M™^ Mathilde Verlaine. Je ne reçus aucune réponse.

Les Romances sans paroles furent imprimées, tirées, brochées, en février-mars 1874, et je m'occupai de faire les services d'usag'e à la presse, et les envois aux amis, ou supposés tels, de l'auteur.

Une note à moi remise par M™^ Verlaine mère recommandait les envois suivants; la liste en peut paraître curieuse, à trente ans de dis-tance, avec l'indication des dédicaces que je devais libeller, pour l'auteur empêché.

Service de la Presse : Jules Claretie, Ernest Lefè^Te, Charles Yriarte, Charles IMonselet, Paul Mahalin, Ludovic Hans, Armand Silvestre, Paul Courty, Barbey d'Aurevilly, Jules Levallois, Louis Dommartin, et généralement tous les critiques que Lepelletier jugera bons. Avec mention : De la part de l'auteur.

Paul Maurice et Auguste Vacquerie : hommage de l'aateur.

A Londres : M. Camille Barrère : souvenir de l'auteur; M. Eugène Vermersch : son ami P. V. M. Jules Andrieu : souvenir cordial; M. Dubacq, idem; "M. Guerreau, idem; M. Swinburne (par MM. Barrère et Andrieu), hommage de l'auteur; M. Barjau : souvenir de Vautenr.

376 l'Af L VEULMNE

Adresser le tout à M. Barjau, bookseller [libraire], Frith Street, Soho, London.

Autres envois et dédicaces :

MM. Victor Hugo, Théodore de Banville: à mon cher Maître. Leconte de Lisle : hommage de Vautear. Alphonse Lemerre : souvenir cordial. Paul Foucher. de Concourt : hommage de Vautear. Emmanuel des Essarls, Carjat, Catulle Mendès, Victor Azam, Antony Valabrègue, de Heredia, Villiers de risle-Adam, A. France. Léon Dierx, Louis Forain. Valade, Emile Blémonl : son ami. Stéphane Mallarmé, Mérat, Aicard, Elzéar Bonnier, Fantin, Maître, Charly, Oliveira : bien cordialement. Coppée, Mlle Adèle Aneste, Mme de Callias, F. Régamey, Charles de Sivry (j'y tiens) : souvenir cordial.

La note, écrite de la main de Verlaine, et visée au greffe de la prison, contenait en outre cette mention :

c Lepelletier tâchera de collectionner les articles parus et les remettra à ma mère. Qu'il surveille particulièrement le National du dimanche soir, où paraît la chronique théâtrale de M. de Banville, lequel, à la fin de ses articles, parle souvent des livres.

L'impression de ce volume me sera une grande consolation. Je le recommande à l'amitié de Lepelletier. Ce sera comme une résurrection. Je lui serai bien reconnaissant. Qu'il fasse de la dédicace ce qu'il voudra, bien que j'y tienne toujours.

Ajouter aux livres à paraître:

Sous presse : Londres. Notes pittoresques.

Ce petit ouvrage parviendra par fragments à Lepelletier, qui tâchera de le faire passer dans quelque feuille, sous mon nom, ou sous le pseudonyme Firmin Dehée.

Je n'eus pas à collectionner d'articles, car il n'en parut aucun. Verlaine était pour tous mort et enterré. La résurrection ne devait survenir que plus tard. Je fis les envois, et, sauf de la part de deux ou trois destinataires, bénévoles et secondaires, je ne reçus aucune réponse à transmettre au poète détenu. L'humanité a un vieux fonds de lâcheté superposé à son insondable bêtise.

J'avais envoyé à Verlaine, avant le bon à tirer, une

LA PaiSOX DE MONS 877

épreuve, avec la couverture. Il m'accusa réception en ces termes :

Mons, le 27 mars 74.

Cher ami,

Reçu lettre et volume. Merci bien cordialement, très conten de l'aspect et de la confection du petit bouquin. L'air un peu brochure, peut-être, — mais c'est très respectable. Pas trop de coquilles. Les plus affligeantes sont à la dernière page ; in caiidâ veneniim. N'y aurait-il pas moyen de corriger ça à la main? Il faut lire « c'étaient » au lieu de a citaient », « volaient » au lieu de « volèrent », a Douvres » au lieu de « Rouvre », et « comtesse » au lieu de « princesse ». Dans le courant du volume, il y a bien quelques virgules à déplacer ou à enlever, mais ce sont a trijle » [bagatelles], pour parler anglais, et je le répète: très content, très content, et très reconnaissant des soins apportés. Vienne maintenant l'acheteur ! (Il est prudent d'employer le singulier quand il s'agit d'un « article » aussi peu de « vente » qu'un volume de verses). Quant au prix de l'e.xeniplaire (omis sur la couverture), que dirais-tu de 2 francs, prix fort, et 1 fr. 75, prix de libraire? S'il y a moyen d'aller plus haut, je suis à cent lieues de m'y opposer. Enfin vois. J'attends avec impatience la ce lettre critique » promise, — et j'ajourne jusqu'à ma réponse toutes autres références audit « Ouvrage », comme tu dis si magnifiquement.

A ajouter aux envois : L.-X. de Ricard, Charles Asselineau, Armand Gouzien; je compléterai cette liste en temps opportun. Un exemplaire aussi à Lissagaray.

Il sera bon d'envoyer à quelques journaux anglais et belges des exemplaires. Je n'ai plus présents à la mémoire les journaux anglais, sauf le Pall Mail Gazette. Envoyer pour cela deux ou trois exemplaires à Barrère, en outre du sien, auquel je tiens beaucoup. Pour les journaux belges, outre l'Indépendance et l'Etoile, envoyer à la Gazette, les Nouvelles. La Gazette est rue de la Montagne, j'ignore l'adresse des Nouvelles, mais en mettant simplement : à Bruxelles, ça parviendra. A la Chronique, galerie du Pioi, 0 et 7, passage Saint-Hubert. Ce sont les trois Petit Journal d'ici, infiniment mieux faits et très vendus. Il y a aussi des journaux spécialement littéraires Je t'enverrai la liste. Voir aussi journaux de Charleroi et

SyS PAUL VERLAINE

Alalines. Envoyer au Courrier de V Europe, à Londres, et au journal communard qui y fleurirait.

Pour les journaux belges, il ne serait peut-être pas maladroit de leur faire savoir que je suis détenu dans le pays. Ça pourrait me servir pour sortir plus tôt.

Dans sa prison, Verlaine travaillait, méditait des poèmes, rêvait à des pièces de théâtres, étudiait l'ang-Iais. Il lut tout Shakespeare, dans le texte. Il voulait même se livrer à des traductions régulières des auteurs ang-lais contemporains et fonder une ag-ence de traducteurs, comme on le verra plus loin.

Parfois, car il avait un fonds de g"aîté, même un peu vulgaire et vaudevillesque, il s'amusait à m'envoyer des parodies, rappelant le bon temps où il collaborait an Hanneton avec Coppce.

En voici un spécimen : il s'agit de la nouvelle qui s'était répandue, et que j'avais annoncée au prisonnier, puis presque aussitôt démentie, de la pendaison de notre camarade du Parnasse, Albert Mérat. Le poète des Chimères, loin de terminer ses jours dans la forêt de Fontainebleau, est encore bien vivant. Il a été bibliothécaire du Sénat, et il rime toujours.

Mons, 1874.

Il faut bien bêtifier un peu, quelque triste que l'on soit. Voici, à propos de la pendaison de Mérat, dans la forêt de Fontainebleau, pendaison dénienlie ((juel besoin?), un « Coppée » tout frais pondu, ce O libelle ibis in urbem ! I — Propage ! propage 1 —

Les écrevisses ont mang-é mon cœur qui saigne,

Et me voici logé maintenant à l'enseigne

De ceux dont Carjat dit : « C'était un beau talent,

Mais pas de caractère », et je vais, bras ballant.

Sans limite, et sans but, ainsi (ju'un fiacre à l'heure,

Pâle, à jeun, et trouvé trop c... (chosej par Gili qui pleure.

« Mourir, dormir ! » a dit Shakespeare. Si ce n'est Que ça, je cours vers la forêt que l'on connaît, Et puisque c'est fictif, j'y vais pendre à mon aise Ton beau poète blond, faune barbizonnaise !

Mon bon souvenir à ta sœur. J'ai souvent de vos nouvelles par ma mère, un peu souffrante en ce moment. Je sais que Laure va souvent la voir dans la solitude, où, selon moi, elle a tort de se confiner, — et je lui suis très reconnaissant de cette bonne attention. Ma mère viendra très probablement me voir le mois prochain, après Pâques. Elle séjournera sans doute quelques semaines à Bruxelles, où elle verra, s'il y a lieu, à travailler en vue d'une réduction de peine qui serait la bienvenue, car c'est effroyablement long, et ma santé, mentale et physique, ne va pas, depuis quelques semaines surtout, sans quelques impedimenta. J'ai particulièrement des lacunes de mémoire, parfois, et des absences qui m'agacent et finiraient par m'inquiéter. J'espère surmonter tout cela, mais, je répète, une réduction de peine me trouverait aussi rassuré que reconnaissant.

En effet, la vie en prison n'est pas faite pour vous exciter à un travail intellectuel quelconque. Tu parles de vers, — il y a beau temps que cela est gioen up and over ! [abandonné]. Tout ce que je peux faire est de piocher ce sempiternel an~ gliche. A vrai dire, je le possède assez bien à l'heure qu'il est, pour lire, sans beaucoup recourir au dictionnaire, des romans de la collection Tauchnitz, qui font partie de la Bibliothèque d'ici. J'ai l'intention de traduire, pour plus tard li^Tcr à Hachette, un remarquable ou\Tage de Lady Gullerton : F.llen Middleton.

En attendant, j'ai là, tout prêt pour la Renaissance — puisqu'on y paye!!! — un délicieux conte,non traduit encore, de Dickens. Quand ma mère viendra, je demanderai à lui faire passer ce petit manuscrit d'une dizaine de pages. Elle te l'enverra, et si la Renaissance ne l'accepte pas, tu me ferais l'amitié de voir à le colloquer à quelque autre boîte payante, — et d'en encaisser pour moi le prix. A quelque chose malheur est bon, et je compte bien, une fois dehors, utiliser ma nouvelle acquisition en entreprises de ce genre : il y a à Londres une foule de braves écrivains pleins de talent, parfaite-

ment inconnus en France, et qui accepteraient avec enthousiasme de se voir traduits en notre idiome. Le tout n'est pas de les trouver, — ils pullulent, — mais de trouver un entrepreneur de traductions payantes, autre que ceux déjà en exercice. A la rigueur, je fonderais une a maison » (il n'y a pas de petits commerçants). Une idée pareille n'a rien de risqué, on peut y gagner de l'argent, et par-dessus le marché, ce serait une bonne action littéraire.

Ceci n'est qu'un de mes projets, car j'ai l'intention, une fois sorti, de rentrer à Paris (après quelques démarches à Londres afin d'assurer la sécurité absolue de mon retour), et là, je crois pouvoir compter sur une place sérieuse et fixe. Je suis payé pour ne rien donner au hasard : et mon commencement sera de jeter celte ancre de salut : un emploi ; les aventures traductionnellcs et littéraires prendraient rang après. — Te dirais-je que je ne désespère pas trop de rentrer à l'Hôtel de Ville? Après tout, je ne suis ni un déserteur, ni un « communard », comme plusieurs que nous connaissons, et qui émargent tranquillement, à l'heure qu'il est. Et quant à mon emprisonnement, il n'a rien, j'ose m'en flatter, qui déshonore, et c'est avant tout un malheur, mais un malheur réparable, je crois.

Voici que je bavarde. Je m'arrête pour te recommander de n'être plus si lent dorénavant à m'écrire. D ailleurs tu me dois communications « dessur » mon livre, et les articles qui pourront avoir lieu. Ne crains pas de me donner des nouvelles (pas politiques d'ailleurs, je m'en passe très volontiers). Les bruits du dehors, quand ils m'arrivent sont trop distants, et pour ainsi dire trop immémoriaux pour m'êlre importuns ou lancinants. Donc donne-toi carrière, et sois fidèle à ta promesse de ne pas trop tarder à m'écrire.

A toi.

Autre lettre, indiquant les réserves et la discrétion qu'il désirait me voir garder sur ses sentiments de néophyte. On remarquera aussi ses velléités de prosélytisme. Il parait songer à me convertir. La prison elle mysticisme l'avaient sensiblement détraqué.

Mons, 1874.

J'ai réfléchi qu'il vaudra mieux, quand tu me répondras éviter de me parler de mes nouvelles idées, l'ùt-ce pour les approuver. Ce sont matières trop sérieuses pour être traitées par lettres, et d'ailleurs, plus tard, j'aurai bien le temps de t'exposer mes idées.

En attendant, procure-toi un livre excellent, qui t'intéressera même au point de vue historique, et peut-être te subjuguera. Ne crains pas le titre trop modeste « Catéchisme de persévérance », par Monseigneur Gaume.

Tout ce que je puis te dire maintenant, c'est que j'éprouve en grand, en immense, ce qu'on ressent quand, les premières difficultés surmontées, on perçoit une science, un art, une langue nouvelle, et aussi ce sentiment inouï d'avoir échappé à un grand danger.

Je t'en supplie, ne dis à personne que je t'écris ! A personne de façon à ce qu'on ne sache rien de moi, rue Nicolet. Déchire ma lettre, après avoir gardé les vers [de Sagesse]. Garde-moi, vraiment pour toi seul, ces communications. Si on te demande de mes nouvelles, dis que tu sais que je me porte mieux, que je me suis absolument converti à la religion catholique, après mûres réflexions, en pleine possession de ma liberté morale et de mon bon sens. Ça, tu peux le dire hautement. Les gestes ne te démentiront pas. Oh ! cela tu peux le dire, si on t'interroge. Surtout pas de réponse, aucune allusion à cette lettre, ni à ces vers-ci.

Le poème Amoureuse du diable fait partie d'une série dont tu as déjà l'Impénitence finale, et qui contient trois autres petits poèmes. Crimen Amoris — la Grâce — Don Juan Pipé, dont je t'ai, je crois, déjà parlé.

Avec mes nouvelles idées,je nesais si je donnerai suite âmes projets de théâtre. J'en ai bien envie : j'ai deux beaux sujets, d'ailleurs irréprochables, bien que très hardis, et quelques scènes commencées. L'important n'est pas là.

Au revoir ! Je sais à présent ce que c'est que le vrai courage. Le stoïcisme est une sottise douloureuse, une La Palissade. J'ai mieux ; ce mieux je te le souhaite,mon ami ! D'ailleurs, tu vois que j'entends encore la plaisanterie, je ne suis pas

un dévot austère, je le crois : toute douceur envers autres, toute soumission à l'autre, tel est mon plan. Bonne santé. Ton vieil et dévoué ami.

L'emprisonnement subi en cellule eut certainement une influence sur les idées, sur les opinions, sur les objectifs mentaux de Verlaine. L'action ne fut peut-être pas si soudaine qu'il le dit, ni si définitive qu'il le crut.

La prison amena sa conversion et modifia son tempérament, non seulement d'homme, mais de poète. Voilà ce que Verlaine a lui-même déclaré, et ce qui est accepté g-énéralement. Je ne crois pas que le chang-ement, issu de la détention, ait été aussi violent que Verlaine l'ait indiqué, notamment dans son livre Mes Prisons, écrit long-temps après, et sous une inspiration toute autre.

Deux faits, deux modifications apparentes, frappent, à celle phase de la vie de Verlaine : il se convertit, il devient d'incrédule, sinon militant, du moins avéré, un croyant, et de non-pratiquant, un fervent catholique, presque un dévot. En môme temps, une autre perturbation se manifeste : il modifie totalement sa poétique ; il cherche et acquiert une formule versifiée toute différente de celle qu'il pratiquait auparavant. Il abandonne à peu près définitivement la poésie objective, descriptive, impersonnelle, impassible, dont les principaux Parnassiens avaient préconisé la force et la supériorité, il devient poète personnel, subjectif, intime, passionné, ironique et sentimental. Il chante, non ce qu'il voit, mais les visions qu'il se donne, et son archet poétique prend pour violon son âme et son existence. lien tire des sons douloureux et subtils, qui vont réveiller des échos endormis dans bien des cœurs blessés.

LA PRISON Dï MONS 383

Ces deux conversions ne furent pas le résultat unique de l'incarcération. Il est certain que l'emprisonnement agit sur les sentiments, les idées, les concepts, et par conséquent sur la faculté de rendre en prose, et surtout en vers, les rêves, les désirs, les élans et les sensations du poète tiré brusquement de son milieu, enlevé du cercle où se mouvaient ses actes et ses pensées. Une transplantation brutale et soudaine doit fatalement modifier la plante humaine. C'est une loi physique générale. On ne voit pas les choses de la même façon à travers les barreaux d'un cachot, que de la terrasse d'un café. On ne respire pas à l'ombre d'une muraille comme au grand soleil. Tout changement [de climat prolongé, entraîne un changement dans l'ordre physique, comme dans la contexture morale de l'individu.

Nous avons déjà noté trois changements, trois états d'âme différents dans notre poète : d'abord, la première jeunesse, l'éducation lycéenne, voltairienne, classique, puis l'initiation romantique, la culture parnassienne, puis encore le mariage et ses premières joies, l'enthousiasme patriotique et une certaine exaltation, sinon révolutionnaire, du moins démocratique, anti-religieuse. A ces périodes correspond une conception poétique descriptive, objective, pompeuse, décorative, plastique, virulente et un peu déclamatoire : Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, la Bonne Chanson, les Vaincus. Malgré son caractère personnel, presque biographique, le recueil de la Bonne Chanson était encore en partie extériorisé. Le poète, en cet épithalame, célébrait ses désirs d'amant, et aussi exprlmait-il les sentiments et les extases d'un fiancé, du fiancé en soi, pour user de la terminologie pédantesque des philosophes. Il y avait un écho général, un cri universel, dans ce chant du coq

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claironnant ses amours. Mais déjà la Bonne Chanson indiquait une transition, et préparait une mue, une évolution. La nature ne supporte pas de bonds. Dans une formation d'âme, il n'y a ni interruption, ni brisures, ni lacunes, et tout fatalement s'enchaîne et se relie.

Les Romances sans paroles sont enchaînées à la Bonne Chanson et la transition est visible. C'est le troisième état d'âme qui se manifeste, avec des changements matériels, des perturbations d'existence violents : c'est le Sièg"e, avec l'habitude des stations aux endroits où l'on boit, la Commune et ses outrances terribles, les craintes de poursuites, l'abandon de l'emploi rég-ulier, les journées d'oisiveté, la rencontre d'Arthur Rimbaud, la domination subie de ce g-amin énerg-ique, intéressant, impérieux, à la poétique désordonnée et expressive, qui trouve et donne une couleur aux voyelles. Puis c'est la fuite du domicile conjugal, la rupture avec les obligations de la famille, de la vie indépendante, voyageuse, bientôt bohème. Alors la poésie est entraînée dans cette révolution désorbitée.Les Romances sans paroles affirment une révolution cérébrale. Ce n'est plus le poète des Fêtes Galantes qui décrit l'imagerie populaire ou trace les nets contours des « briques et tuiles » des paysages belges. La séparation, et le procès qui s'entame, achèvent de modifier tout, dans la vie comme dans les pensées du lyrique. C'est un déménagement d'idées, de sentiments, de vouloirs et de désirs. A ce changement de vie, il veut faire correspondre un changement dans sa manière d'écrire. Il a une existence neuve. Il rêve une poétique nouvelle.

Ce n'est pas la prison qui lui a suggéré le goût d'une formule rythmique rajeunie, d'une recherche de coupe et d'expressions versifiées, qui fussent comme une méthode

originale et inédite d'écrire en vers. A plusieurs reprises, dans ses lettres, il me parlait d'une innovation qu'il cherchait, d'un système qu'il voulait mettre en pratique, « système très musical, sans puérilité ». [Voir, plus haut, lettre de Londres.] L'isolement cellulaire lui permit sans doute de réfléchir plus profondément aux modifications qu'il se proposait d'apporter à sa métrique, comme à son style poétique, mais ne fut pas le point de départ de cette orientation littéraire nouvelle. La captivité, en le séparant des êtres et des choses, en même temps qu'elle le contraignait à se replier sur lui-même, à se concentrer, lui si facilement épars, si ouvert à toutes les émanations du dehors, lui inspira des réflexions imprévues, et lui dicta des résolutions inattendues. Il ressentait alors des sensations différentes de celles qu'il avait éprouvées, parmi les hommes, dans l'état de liberté. Rien de surprenant à ce qu'il ait formulé d'une façon neuve ces impressions d'un milieu nouveau.

Comme son tempérament de poète, son caractère d'homme fut modifié, mais moins définitivement, car sa conversion morale dura peu, au moins à l'état ardent et convaincu. Il dépouilla le vieil homme durant ces seize mois d'internement. C'est que le régime pénitentiaire changeait singulièrement ses habitudes, ses façons de vivre et d'agir. Prisonnier, il devenait forcément sobre. D'où répercussion physique et morale : l'abstinence modifia son état cérébral. Son excitation à peu près permanente diminuait avec la diète. L'alimentation mesurée, peu échauffante, et l'eau rougie apaisaient ses nervosités habituelles. Il reprenait peu à peu possession de luimême. Il se dégrisait mentalement.

Un peu de honte et beaucoup de calme lui montait du

coBTir aux lèvres. Il s'adoucissait, ne jurait plus, et ne mélani^eait plus, selon son habitude, le nom du Seigneur à l'exclaination de Cambronne. Il rougissait de son passé, il se reprochait tout ce qu'il avait pu commettre de blâmable, d'excessif, de ridicule et de choquant. Il ne s'irritait plus que contre lui-même, au souvenir de ses ei-reurs et de ses torts. Dans la tranquillité de la cellule, il procédait à un strict et rigoureux examen de conscience. Il se trouvait comme placé en face d'un nairoir, dans sa solitude, où venaient se refléter toui' à tour les évéaenients divers de son existence et le» images des personnes qui s'y étaient mêlées. Il revivait sa vie, et poussait ce superbe cri désespéré, où il se demande av«c angoisse a ce qu'il avait fait de sa jeunesse ». Il se trouvait alors découragé, subissant une violente dépressiou morale, à bout d'énergie, purgé d'orgueil ; se débattant au milieu de l'océan: des souvenirs, des regrets, des irritations, des désespérances, il cherchait une bouée à happer, une corde à saisir, une barque où se cramponner.

Alors, dans cet accablement, au fond d'une des cellules de son cerveau troublé, se réveilla une sensation, une pensée, depuis bien longtemps endormie : l'idée religieuse. La conception d'un secours venu d'au delà se formula dans sa conscience désemparée, et comme machinalement, ataviquement, les moins dévots, en un moment critique, s'écrient « Mon Dieu! », comme des naufragés affolés, comme tant d'incrédules au lit de mort, il invoqua le Seigneur. La conversion allait venir.

Celle conversion fut-elle profonde el véridique ? Je ne le crois pas. Ce fut comme un acte impulsif. Le sentiment y eut toute part. La raison point. Je ne veux pas dire que Verlaine fût un Tartuffe et simulât la dévotion.

Pas davantage je n'insinuerai qu'il fut alors atteint d'une folie momentanée, la folie mystique. J'entends exprimer seulement un doute sur la réalité de la croyance enfantine revenue, et sur la persistance et la vérité de la moralisation issue de ce bizarre retour à la relig-ion. Il ne fut pas converti par la puissance de l'examen, par la persuasion, par l'apparition d'une évidence, mais seulement par la violence d'une bourrasque d'existence, par la tempête morale et matérielle au centre de laquelle il se trouvait emporté. Il invoquait le saint pendant la tourmente. Le dang-er passé, le proverbe pour lui devait se vérifier.

Verlaine avait fait sa première communion, comme nous tous, au temps du lycée. Mais sa ferveur ne fut qu'accidentelle, et sa foi devait être, comme la nôtre, superficielle. J'affirme que, dans sa jeunesse, il ne croyait pas. Il n'était pas seulement éloig-né du culte par les ennuis de la pratique, mais il s'écartait de la relig-ion par dédain et nég-ation. Nous avions lu ensemble, entre autres ouvrages matérialistes, le livre alors célèbre et réputé hardi, du docteur Bûchner, Force et Matière, j puisant des arguments scientifiques, non pas pour ergoter et disputailler, — dans nos réunions parnassiennes, nous ne parlions jamais religion, et très rarement politique,— mais pour nous instruire, nous endoctriner, pour nous fortifier la conviction philosophique. Par nos lectures, par nos réflexions, nous étions persuades de l'inexistence du surnaturel, de l'impossibilité d'une providence tutélaire, et nous ne pouvions croire à l'existence d'un autre monde, pas plus qu'à la suprématie d'une puissance extérieure, indémontrable, qui domine l'humanité, la gouverne, se mêle de ses actes, les juge, les récompense, les punit, et nous ajoutions à cette impossibi-

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lité de l'intervcnlion providentielle dans les affaires des hommes, la même impossibilité d'action, de direction et de chan£^ement,dans les aflFaires physiques. Verlaine était donc, à ving-t ans, absolument incroyant, par raisonnement, conviction, éludes, et non simplement par grossièreté négative, par a priori matérialiste, comme la plupart des hommes qui ne savent pas, qui ne réfléchissent pas. 11 avait l'alhéisme rationnel et intellig-ent.

Mais la religiosité, dont nos êtres sont doublement imprégnés, par l'hérédité et par l'éducation première, — nous avons tous chanté des cantiques, à onze ans, et écouté des légendes miraculeuses, — subsistait en lui ; elle sommeillait,la douleur l'a réveillée. G'étaitcet ancien sédiment pieux, déposé au fond de son âme, comme une poudre qui aurait été mouillée, noyée, puis, avec le temps, et dans d'autres circonstances, qui se serait séchée, enflammée tout à coup, faisant explosion au choc des événements. La souffrance a souvent de ces percussions inattendues.

Il convient d'ajouter une autre cause accidentelle à l'explication de ce réveil du sentiment religieux, chez Verlaine, dans ce qu'il a de plus enfantin : l'appel à Dieu, comme à un médecin supérieur, guérissant les plaies dé l'âme, le secours crié à la divinité comme à un gardien, comme à un défenseur contre les dangers et les violences qui vous assaillent ou vous menacent.

Verlaine, outre l'accablement de la prison, l'isolement, l'examen de sa vie passée, car toutes ces conditions de dépression durent influer sur ses sentiments et lui faire invoquer l'appui du Ciel dans sa détresse, reçut en sus un coup brutal, non inattendu certes, ni imprévu, mais amorti par l'espoir optimiste, écarté par l'imagination, repoussé à l'aide d'hypothèses favorables, et sup-

posé improbable, sinon impossible. Ce nouveau heurt décida le chang-ement, imposa la conversion.

Dans son livre Mes Prisons, Verlaine a décrit avec minutie l'ameublement cellulaire, exposé le régime de la maison, narré les exercices, et donné une physionomie de lui-même, portant le triste uniforme pénitentiaire. Il a tracé la silhouette du directeur, qu'il qualifie « d'homme charmant ». Il n'oublie pas un détail. Il parle même d'un petit crucifix de cuivre « avec qui il devait plus tard faire connaissance ». A ces premiers moments d'incarcération, aucune prière oubliée ne vient se rappeler à la mémoire du prisonnier. Ses lèvres d'homme, accoutumées à la pleine liberté, voire à la licence et au blasphème, ne retrouvent plus les syllabes enfantines des anciens pater et des primes ave. Il lit, car on lui fournit des livres, et ce sont tous ouvrages profanes qu'il demande. Il ne souffle pas mot de l'aumônier. C'est pour lui, à cette époque de sa pénalité, un fonctionnaire négligeable, alors qu'il a un mot aimable pour ses gardiens. Il n'a rien à redouter ni à attendre de cet agent de ladivinité. Il ne lui demande ni faveur, ni intervention. Comme sa visite n'est pas obligatoire, il l'évite. Il semble môme ne pas soupçonner sa présence dans la prison.

Mais voilà qu'un matin, la porte de sa cellule s'entr'ouvre, et le directeur, bonhomme, paraît. Il semble attristé d'avoir à faire une communication pénible à son prisonnier. Il s'exprime en termes sympathiques, sur un ton de condoléance, avec les ménagements d'usage dans la société quand on doit faire part d'une fâcheuse nouvelle.

— Mon pauvre ami, dit-il au détenu, se levant sur son grabat, avec un peu de l'effarement du condamné à

mort qu'on éveille, je vous apporte un mauvais message. Du courasce I Lisez !

Et il lui tendit un papier timbré. C'était la signification du jugement du tribunal civil de la Seine pronon- -çant la séparation de corps d'entre le sieur Paul Verlaine et la dame Mathilde Mauté, son épouse.

Brusquements'écroulaient tous les rêves d'apaisement, de réconciliation, de bonbcur reconquis et de régularité i-etrouvée, qui avaient hanté l'esprit de Verlaine, avec des alternatives de violences, d'indignations, de menaces même, dont on a trouvé les traces dans les lettres reproduites plus haut. En cellule, les espérances de récupérer la vie conjugale s'étaient probablement encore avivées. Ses rêveries lui paraissaient réalisables. N'étant pas détrompé par les faits, puisqu il ne recevait aucune lettre, et que sa mère, dans ses visites, le tenait dans l'ignorance des aei^issements de son ex-famille, il vivait dans le mensonge du songe. Le coup fut rude et la botte Lieu à fond. II s'{d)attil, percé de part en part. Il ne devait pas succomber alors, mais la blessure fut profonde, incurable.

Il a lui-même fait le récit de l'assommade éprouvée, et du relèvement singulier qui suivit la communication du directeur :

Je tombai en larmes sur mon pauvre dos, sur mon pauvre lit. Une poignée de main et une tape sur l'épaule du directeur me rendirent un peu de courage, et une heure ou deux après cette scène, ne voilà-t-il pas que je me pris à dire de prier monsieur l'aumùnier de venir me parler. Celui-ci vint et je lui demandai un catéchisme. Il me donna aussitôt celui de persévérance de Mgr Gaume.

Et la conversion fut ainsi opér-ée.On voit, par la façon même dont Verlaine en rend compte, qu'elle eut quel-

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que chose de factice dans sa soudaineté. Le chemin de Damas que le poète rencontra dans sa cellule tient un peu du chemin de traverse. Verlaine le quittera dès qu'il pourra rejoindre la g-rande route du commun des hommes. Mais alors, seul, écrasé par les événements, tout meurtri de sa lutte conjug-ale, il s'j engag-ea, avec anxiété d'abord, puis avec espérance et même délices. Les circonstances chang-eant, il ne devait pas tarder à chajig'er de voie. Beaucoup de personnes se convertissent ainsi au lit de mort, qui, revenues miraculeusement à la santé, à la force physique et mentale, ne persévèrent pas dans leurs croyances acquises in articulo mortis .

Verlaine redevenu libre, retrouvant ses compag'uons, reprenant ses travaux et ses distractions accoutumées, ne devait pas, on le sait, conserverla ferveur du néophyte, et hors de la cellule de Mons, la foi devait s'évaporer, laissant seulement subsister le goût de la religiosité, décorative et poétique.

11 y eut un peu de la crise hystérique dans les manifestations qui suivirent sa conversion. Personne n'étant en tiers avec lui, en ces moments extatiques, il faut admettre son récit. J'estime qu'il l'a légèrem.ent corsé en mystique adoration, par dilettantisme littéraire.

On avait accroché au mur de sa cellule, au-dessus du petit crucifix de cuivre réglementaire, la Belgique étant très pieuse administrativement et officiellement, une lithographie repi^ésentant le Sacré-Cœur, le cœur qui rayonne et qui saigne. La vision fixe et obstinée de cette image accéléra la conversion, et donna au sujet, admirablement préparé à cette sorte d'hypnose, comme dans les expériences de Braidisme, un point lumineux, attirant, dominateur, à fixer.

Je ne sais quoi et qui me souleva soudain, dit Verlaine, me jeta hors de mon lit, sans que je pusse prendre le temps de m'habiller, et me prosterna en larmes, en sanglots, aux pieds du crucifix et de l'image surcrogatoire, évocatrice de la plus étrange, mais à mes yeux de la plus sublime dévotion des temps modernes de l'Eglise catholique.

II fil derechef venir l'aumônier. Il était comme un nouveau Polyeucte. « Je fusse allé au martyre pour de boni » confesse-t-il. Il cria au dig-ne ecclésiastique, un peu surpris de la vivacité du catéchumène et de l'excitation de sa foi improvisée, le cri de Pauline : « Je sais, je crois, je suis désabusé! » et il réclama sur-le-champ l'absolution de ses péchés, après confession générale. Le prudent aumônier ajourna le déballage de la conscience, assez chargée, de ce pénitent si pressé. Verlaine, rendant compte de cette confession, qui eut lieu plus tard, et qui comprenait l'aveu de divers « torts sensuels », dit que le simple et vertueux prêtre l'aidait à se confesser en lui adressant des interrogations, et il ajoute :

Entre autres questions, ne me posa-t-il pas celle-ci, d'un ton calme et point étonnant, non plus qu'étonné :

— Vous n'avez jamais « été » avec les animaux?

Après avoir répondu non I — et ce non, sans stupéfaction de l'interrogation posée, — je reçus d'un front humble et contrit tout de même, après ma très véridique et consciencieuse, je vous assure, confession, la bénédiction, mais point encore l'absolution si convoitée. En attendant cette dernière, je repris, sur le conseil de mon directeur spirituel, mes travaux, lectures variées, et vers pieux principalement. De cette époque date à peu près tout Sagesse... {Mes Prisons, pp. 00-61.)

La conversion de Verlaine fut donc à la fois morale et poétique. Bien qu'il eût peu usé de la terminologie pieuse en ses premières poésies , et qu'il eût évité de faire rimer Dieu avec ciel bleu, il avait, dans le fond de

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la mémoire, tout un stock d'épithètes bénites et d'adjectifs oints. Il possédait, par suite de ses lectures lamartiniennes, un vocabulaire tout prêt pour rendre les élans dévotieux. Dans sa conversion, il vit, non seule" ment une remise à neuf de son âme, mais aussi un ravalement de toutes les façades poétiques, salies, empoussiérées, par le frottement, l'usag-e et le temps, que lui et les autres poètes avaient coutume d'édifier et d'alig-ner, selon des plans et des données presque invariables. Le Parnasse avait été païen, oriental, colonial, Scandinave, invoquant toutes les divinités sorties de l'imag'ination et de la terreur des hommes, Bag-havat, Yaveh, Kronos, Isis, Tentâtes, Odin ; le seul Jésus et sa légende avaient été dédaignés. Verlaine estima que, sans entreprendi'e de chanter la cosmogonie chrétienne, il y avait, dans le sentiment catholique, dans la préciosité et la délicatesse de l'adoration de Jésus et de la Vierge Marie, comme un renouveau de poésie à chercher, à trouver, à traduire. Il interpréta donc les onctions du catéchisme de Mgr Gaume, et les nota sur des airs inspirés de Desbordes- Valmore. Et ce fut ainsi que la plupart des vers de Sagesse furent médités, rimes et recopiés. Un grand nombre de pièces figurant dans ce délicieux et pénétrant recueil me parviurent, manuscrites, toujours sur ce papier commun, bleuté ou blanc sale, que fournissait la cantine, avec la tache grasse au centre du timbre du greffe.

Quand la conversion de Verlaine se produisit, ses lettres devinrent plus rares, soit qu'il craignît raillerie de ma part, soit qu'il éprouvât quelque embarras à noter ces sentiments si nouveaux chez lui.

Une lettre qu'il m'écrivait, contenant des détails sur son état d'âme et des analysées de ses aspirations reli-

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gieuses, ne me parvint pas. Au dernier moment, il se ravisa et ne m'envoya que plus tard le billet suivajat :

Mons, 8 septembre 1874.

Ma lettre du 22 août, pour des raisons sérieuses, n'a pas été expédiée. Je t'envoie aujourd'hui seulement ce post-scrîptani, 8 septembre : Encore quatre mois, 14 jours! si la ^âce n'arrive pas, ce qui m'étonnerait, ayant les plus sérieuses protections du monde.

Si tu me fais l'immense amitié de m'écrire, nulle allusion à ce post-scriptum ni aux vers, ne dis à personne que tu as reçu lettre ou vers de moi. Voici le final dont je parle.

Suivaient les vers. A la fin uu post-scriptum, il ajonongait :

Cest absolument senti, je t'assure. Il faut avoir passé par tout ce que je viens de souflrir depuis trois ans, humiliations, (dédains, insultes, pour sentir tout ce qu'il y a d'admirablement consolant, de raisonnable, de logique, dans cette religion si terrible et si douce. Oh! terrible, oui ! mais l'homme est si mauvais, si vraiment déchu, et puni par sa seule naissance, et je ne parle pas des preuves historiques, scientifiques et autres,qui sont aveuglantes, quand on a cet immense tîonheur d'être retiré de cette société abominable, pourrie, vieille, sotte, orgueilleuse, damnée.

T'ai-je dit que je pioche ferme l'anglais ; j'ai lu du Shakespeare sans traduction, le latin pour finir, la Bible, et enfin l'espagnol pour l'employer plus tard ; quelle langue, que de choses à lire !

Donc à revoir, à très bientôt, car il faudrait que je revienne en France pour préparer ce procès, dont je n'ai pas voulu, et que je retiens à mon tour. Et comme, en définitive, je suis moins lîète que le père IMauté, comme surtout je suis plus honnête, ce qui est, dans tous les cas, la grande finesse, comme il n'a fait que mensonges, inventions, et méchancetés, je ne redoute rien d'une bonne grosse publicité, que je suis loin néanmoins de provoquer.

D'ailleurs, je m'attends encore à des malices et à des pièges. C'est inutile, après les cochonneries si maladroites dont ils

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ont abreuvé ma captivité, dont ils sont cause, et combien je rougis de m'étre jeté dans des pièges si grossiers ! Il est clair qu'ils essaieront de tout quand je serai libre, mais à toute caresse comme à toute menace je crierai « A bas les pattes! »... A moins qu'un jour.. . ma femme ne revienne à résipiscence, à son ménage, loin de son papa, de sa maman, moment que je n'aperçois pas. En ce cas, elle trouvera l'oubli complet, le pardon, le bonheur, mais que dis-je là ? [Ici je supprime un jugement peu charitable, et peut-être téméraire], tu me comprends du reste. Si tu savais comme je suis détaché de tout, hormis de la prière et des méditations !

Amitiés chez toi.

Ton P. V.

On voit par cette lettre que les sentiments de dévotion faisaient de plus en plus de Verlaine un autre homme ; «n outre, il était malade, et n'avait plus qu'un vaçue espoir de reprendre la vie conjugale. Visiblement, il éprou- \^it un accablement de plus en plus profond. 11 s'attendait à recevoir sa g^râce, et elle n'arrivait point. Les jours se passèrent sans que la bienheureuse délivrance sonnât à la triste horloge de Mons,dont le détenu comptait anxieusement les minutes. Le silence officiel répondait seul à ses appels à la clémence royale, à l'amitié parisienne. Il était le naufragé dans la nuit, qu'une lueur trompeuse entrevue a réchauffé d'espérance, et qui, se retrouvant perdu dans l'obscurité sourde, s'abandonne et roule, épave hasardeuse, presque inerte, dans Tincon- ^ence et dans l'oubli de tout, désespéré, ou, plutôt, ce qui est pis, devenu incapable d'espérer.

La prison cependant avait été pour lui, en quelque sorte, inspiratrice, presque génératrice. Phénomène rare. La plupart des écrivains, des philosophes, des poètes, des tribuns et des politiques, qui ont subi une longue détention, ont vu leur imagination s'étioler et leur impulsion

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créatrice se stériliser. L'ombre du cachot est mortelle pour la floraison de la pensée. Les exemples abondent. L'auteur de Sagesse fut une exception.

L'isolement, la méditation et le repliement sur soi même ag'irent fortement sur sonesprit.il eut des avatars multiples dans sa cellule. La conversion ne fut pas sa seule métamorphose. Une exacerbation sensuelle, issue de la continence, développée par le souvenir de la chair qui avait été conjug-ale, stimulée par des cérébralités passionnelles, troubla sa poésie, jusque-là plutôt chaste, objective, impersonnelle. Il eut des accès d'érotisme lyrique dont ses livres postérieurs nous ont gardé la trace- Il s'amusa à combiner, dans son ag-itation claustrale, des visions d'amour et des chants passionnels. Ainsi, l'on retrouve, dans les greffes, pai^mi des papiers de prisonniers, des menus fictifs, où des plats succulents et des vins renommés figurent. Le détenu, réduit à la pitance maigre et fade de la maison, l'égalait son imagination de cartes appétissantes. Verlaine, dans sa solitude pénitentiaire, entre une lecture du catéchisme de Gaume et une invocation poétique à la Prière ou un cantique à la Vierge, composait des poèmes évocatifs et peu édifiants.

Ce fut la prison, avec le souvenir des dissertations d'Arthur Rimbaud, de sa pédagogie rythmique, qui le firent réfléchir sur des combinaisonslyriques,oùla musique, une musique versifiée, spéciale et neuve, jouerait un rôle important, ferait plus qu'accompagner l'idée, évoquerait la sensation, le souvenir, la correspondance, comme un parfum représente, aux sens affinés et exercés de certains, des visions réelles, des images distinctes, des êtres et des choses presque tangibles. La longue admiration qu'il avait pour Baudelaire ne fut pas étrangère à cette conception. Le titre de Romances sans

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paroles, trouvé bien après l'inspiration et la confection des pièces disparates qui composent cet intéressant recueil, quoiqu'en apparence sug-g-éré par Mendelssohn, est comme le résumé et la svnthèse de sa nouvelle théorie poétique.

Il convient aussi d'ajouter que les événements subis, l'incarcération, la double séparation de la famille et de la société, s'ajoutèrent au désir qu'éprouve tout poète, tout artiste, de chanter sa douleur, et de perpétuer par l'œuvre les moments pénibles de l'existence. L'art devient alors un puissant anesthésique. Verlaine se traita par la poésie personnelle, passionnée. Il renonça à la poésie de ses jeunes années. Zes Poèmes Saturniens, les Fêtes Galantes, c'était la fleur régulière, cultivée, savante, éclose dans le parterre classique ou féodal, français ou exotique du Parnasse, les Romances sans paroles, Sagesse,ei les autres poèmes indiqués dans la correspondance des prisons de Bruxelles et de Mons, qu'on vient de lire, c'étaient les fruits aux saveurs acres, arrosés de larmes, mûris dans les ténèbres, les fleurs irrégulières et farouches de la solitude, semblables à ces vég'étaux aux reflets métalliques intenses, aux formes surprenantes et contournées, dont l'intérieur est rempli de cendres, et qui, parmi les orchidées, se sont développés dans les forêts aux voûtes épaisses, où le soleil, la vie joyeuse ne pénètrent jamais.

Les demandes en grâce avaient toutes été écartées, sans motif, probablement sans examen . Les Belges se montrèrent impitoyables. Nous avons établi que le délit [coups et blessures n'ayant pas occasionné une incapacité de travail], aux termes de la loi, ne devait entraîner qu'une condamnation maximum à quelques jours de prison. Le gouvernement belge se fût honoré en rectifiant

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l'erreur des juges et en corrlg-eant leur excès de pénalité. Il faut cependant reconnaître, à sa décharge, que nulle demande autorisée ne lui vint de France à cet ég-ard. A part Blémont et moi, nul ne sollicita cette grâce parmi les anciens amis de Verlaine. Et il y en avait de très influents déjà à cette époque ; qu'on me dispense de les nommer; presque tous ces phares littéraires, dont l'amitié fut à éclipses, ont depuis rayonné sur la gloire de Verlaine, et ont revendiqué l'honneur de projeter leurs feux sur sa tombe.

Il fit donc, comme le pire criminel, sa prison jusqu'au bout. Il ne sortit de son sépulcre administratif que le i 6 janvier 1875.

Sa mère avait fait le voyage de Mons. Elle l'attendait à la porte de la geôle. Ainsi guettent l'ouverture des guichets les épouses fidèles et les dévouées amantes des voleurs libérés et dos assassins graciés. Il fut reconduit à la frontière française, escorté par la police, étant l'objet d'un décret spécial d'expulsion.

jyjme Verlaine mère l'emmena dans sa famille, à Arras et à Fampoux, pour rétablir sa santé et reprendre contact avec la société. On contracte malheureusement souvent, en prison, des infirmités physiques dont on souffre, et des maladies morales dont on meurt. On peut affirmer que l'emprisonnement, s'il a modifié le tempérament poétique de Verlaine, a changé aiissi son caractère, l'a placé pour ainsi dire en dehors de la société, et l'a prédisposé aux entraînements excessifs et aux bizarreries de toute nature, qui vont troiibler son existence et aussi son talent, durant cette troisième phase de sa vie glorieuse et misérable.

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